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Full text of "Les mystères de Londres"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/lesmystresdelo0506fv 



PC 

'7' 
Ro.-rk.i 11. 



LES MYSTERES 



DE LONDRES 



TOME I 



4t» 



Sotiété d'impiimerie PAUL DUPONT, il, rue Jean-Jacques-Uousseau (Cl.) S0.10.82, 




l: nnhpf'oh-au.r J*'( 



imp. l'upaut.taub^. J^ t'a&^ut^. % 



V. Mt*afumt ^ 



ïïi^^^L Vî t)à'^h^t\kW 



MYSTKRES DE LONDRES 



ŒUVRES CHOISIES DE PAUL FEVAL 



LES MYSTERES 



DE 



LONDRES 



NOUVELLE EDITION 



TOME PREMIER. 




PARIS 

LEGRAND ET CROUZET, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

48 RUE MONSIEUU-LE-rRINCE (PRÈS LE LUXEMBOURG) 



LES 

MYSTÈRES DE LONDRES 



PREMIÈRE PARTIE 



LES GENTILSHOMMES DE LA NUIT 



I 

PAR LE BROUILLARD 

Un soir de novembre, un soir de dimanche, le bon capitaine Paddy 
O'Chrane était attablé devant un gigantesque verre de grog dans le 
parloir de la taverne de Crown s Arms. Comme il y a dans Londres 
un demi-cent de tavernes qui portent pour enseigne les Armes de la 
Couronne^ nous ne croyons pas inutile de spécifier que l'établissement 
dont nous parlons ouvre ses quatre fenêtres, ornées de rideaux rou- 
ges, et sa porte qui surmonte un raide perron de cinq marches, dans 
Water-Street, au quartier de la Tour. Quant au capitaine Paddy, 
c'était un Irlandais de six pieds de long sur six pouces de diamètre, 
vêtu d'un frac bleu à boutons noirs, d'une culotte chamois, bouclant 
sur des bas de fiioselle, et chaussé de larges souliers non cirés. 

De l'autre côté du parloir ^ s'asseyait un homme d'une quaran- 
taine d'années, à la physionomie honnête et calme. Il portait un costume 

» Udc taverne (public-Iwuse) peut avoir plus, mais pas moins de trois pièces; 
ilie })arlour pour les gcnllemcu ; thc bar, le comptoir, cl llie tap, le cabaret où 
Loivcnt les gens du peuple. 

T 1 1 



.2 LIÏS MYSTÈUES DE LONDIŒS. 

décent, sans prétentions à l'élégance, mais éloignnnt toute idée 
gêne. Ses yeux, immobiles et dilatés, avaient le regard Gxe des yeu 
qui ne voient plus. Il venait parfois à la taverne, où il était connu 
sous le nom de Tyrrel l'Aveugle. Mislress Burnett, la souveraine de 
céans, dont le trône était naturellement dans le comptoir, venait à de 
rares intervalles dire un mot gracieux au capitaine Paddy, qui, très- 
évidemment, était un habitué de la maison. 

Une fille de taverne se tenait debout entre les deux portes. 

Cette fille eût gagné une fortune à ne rien faire, au temps où les 
artistes étaient des princes et payaient leurs modèles au poids de l'or. 
Elle était admirablement belle. Autour de son front, dont le profil 
rappelait la courbe idéale du dessin antique, il y avait comme une 
auréole de robuste et calme dignité. Ses longs cheveux, d'un noir de 
jais, tombaient en larges boucles sur ses épaules demi-nues. Sa taille, 
magnirique en ses contours, gardait une grâce latente, mais exquise, 
parmi sa vigueur hautaine, et ajoutait à la fière perfection de son 
visage, comme un noble piédestal met en lumière la valeur d'une 
statue. Le type juif dominait dans ses traits, et sa carnation n'était 
point celle d'une Anglaise. 

Elle se tenait debout. Dédaigneuse du point d'appui que lui offrait 
le lambris, elle n'inclinait point sa superbe taille, dont les profils im- 
mobiles semblaient de marbre. Son œil noir, grand ouvert, restait 
terne et sans reflets comme l'œil d'une somnambule. Nul mouve- 
ment parmi les muscles de son visage. La lumière croisée des lampes 
venait frapper la mate pâleur de son front et s'y absorbait comme en 
un cristal dépoli. 

C'était sur elle que se fixait sans cesse l'œil sans regard de l'aveu- 
gle, qui cependant savourait lentement et à petites gorgées un verre 
d'eau-de-vie sucrée. 

Dans la salle commune une vuigiaine d'individus, dont le costume 
en désordre se rapprochait de celui des watermcn (marins) de la 
Tamise, venaient d'arriver ensemble et buvaient, debout, le petil 
\ erre de gin pur. 

— Susannah ! dit le capitaine Paddy O'Chrane, mélangez-moi, 
mon cœur, pour six pence de gin avec de l'eau froide, sans sucre. 
Vous metlrez une idée de citron, Susannah! 



LES MYSTÈRES DE LOiNDRES. 3 

La belle fille à qui s'adressait cet ordre ne bougea pas. 

— Je veux être damné si elle m'entendra! grommela le capitaine; 
je vais me voir forcé d'appeler mistress Burnett. Mistress Burnett! 

La dame et suzeraine de la taverne des Armes de la Couronne 
entra d'un pas majestueux et discret à la fois. Elle était fort rouge, 
fort courte, et portait un bonnet dont le fond de dentelle avait bien 
deux pieds anglais de haut. 

— Je veux que Dieu me damne, mistress Burnett, reprit le capi- 
taine, si je n'ai pas commencé par appeler Suky ; mais le Vanguard 
tirerait une pièce de quarante-huit à son oreille, le diable m'emporte ! 
mistress Burnett, sans la faire bouger plus qu'une souche. 

— Suky! cria mistress Burnett d'une voix stridente. 

Un imperceptible tremblement agita la paupière de l'aveugle. La 
jeune fille ne bougea pas. 

— Voyez, de par Dieu! dit le capitaine, je gage un shelling contre 
six pence, qu'elle ne daignerait pas répondre au lord mayor en per- 
sonne. 

Pendant que le capitaine parlait ainsi, mistress Burnett s'était 
élancée vers Suzannah, dont elle avait rudement secoué le bras. 

— Eh bien! fainéante, eh bien! dit-elle avec colère. 

La belle fille recula d'un pas et devint pourpre. Une reine eût envié 
le geste involontaire avec lequel elle répondit à la brutale attaque de 
sa maîtresse. Ce fut un mouvement de hauteur si soudaine, de dignité 
si vraie, que la tavernière demeura, bouche béante, incapable d'arti- 
culer un mot de plus. L'aveugle, en ce moment, sourit et se frotta les 
mains, comme si une joyeuse pensée eût subitement traversé son 
esprit. 

Mais Susannah reprit bien vile son attitude de morne indifférence. 
L'éclair de ses beaux yeux noirs s'éteignit. Mistress Burnett retrouva 
son courage. 

— Donnez donc du pain à une malheureuse! dit-elle; prenez donc 
chez vous une mendiante toute nue ! Pour vous remercier, elle ruinera 
votre établissement, mécontentera vos pratiques... 

— Mistress Burnett, interrompit de loin le capitaine, du diable si 
je croyais causer tout ce bruit. Laissez là cette pauvre fille, de par 
Dieu! et donnez-moi mon grog. 



^ LES MYSTERES DE LONDRES. 

La tavernière obéit, mais, offensée du ton d'insolite brusquerie que 
prenait avec elle le capitaine, elle voulut s'en venger, et, par un 
geste commun aux femmes de bas lieu de tous les p:iys, elle porta 
son poing fermé jusque sous les narines de Susannah. La belle ûlle se 
prit à sourire avec dédain. L'aveugle avala d'une seule gorgée tout 
le reste de son eau-de-vie sucrée. 

Je ne donnerais pas ma soirée pour cent livres, murmura- 

t-il. 

Cinq heures sonnèrent à la pendule. Les individus qui buvaient 
dans le tap s'agitèrent en murmurant, et l'un d'eux, grand garçon 
taillé en hercule, avança la tète jusqu'à la porte du parloir. Le capi- 
taine se leva vivement. 

Bien! Turnbull, bien! pitoyable drôle, grommela-t-il en bou- 
tonnant militairement son étroit frac bleu. Susannah! Elle ne m'en- 
tendra pas, vous verrez... Mislress Burnett, je reviendrai ce soir, m.i 
chère dame, ou le diable m'emporte! Faites préparer mon grog, je 
vous prie. Vous savez?... du gin pour six pence, madame, mélangé 
avec de l'eau froide, sans sucre... une idée de citron! 

Le capitaine prit sa canne et descendit les degrés de la taverne. 
Les walermen l'avaient précédé. Ils se dirigèrent de compagnie vers 
Lower-Thames-Street, la seule grande rue qui les séparât de la Ta- 
mise. Les matelots allaient par petits groupes de trois ou quatre 
hommes. Paddy les suivait à une vingtaine de pas de distance. En 
passant devant la porte de Custom-House % où un douanier fumait 
son cigare de contrebande. Paddy porta la main à son chapeau. 
— Un diable de brouillard ! dit-il, monsieur Bittern. 
Un brouillard du diable, monsieur O'Chrane ! répondit le doua- 
nier. 

Paddy rejoignit ses matelots dans une ruelle déserte qui conduit à 
la Tamise, au bout de Bototph-Lane. Ils longèrent la ruelle dans le 
plus profond silence et atteignirent un escalier en mauvais état et hors 
d'usage à cause de la proximité de Custom-IIouse-Siairs (escalier de 
la douane). Le capitaine jeta tout autour de lui un regard perçant. 
Rien de suspect ne se montra, faut-il croire, car il fît un signe, et les 

» La Douane, dont les derrières donnent sm* Louer- Thames-Slrcct. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 5 

matelots commencèrent à descendre sans bruit les degrés qui mènent 
à la rivière. 

— Qui porte le manteau ce soir? demanda Paddy. 
Deux hommes sortirent des rangs. 

— Saunie et Patrick? reprit le capitaine. Veillez bien, mes drôles, 
et nous autres, embarque ! 

Saunie et Patrick restèrent en haut des degrés, déplièrent de lourds 
manteaux de watchmen qu'ils portaient sous le bras, s'en enveloppè- 
rent et se couchèrent immobiles sur le sol. Le reste des matelots et le 
capitaine Paddy O'Chrane se partagèrent également entre trois bateaux 
à quille, noirs, effilés, etdont le plat-bord s'élevait très-peu au-dessus 
de l'eau. 

— Borde les avirons ! dit à voix basse Paddy, qui commandait 
le haleau- amiral , nage! 

Les trois barques quittèrent silencieusement la rive, louvoyant et se 
frayant passage à grand peine à travers les embarcations de tous 
genres qui encombrent les deux côtés du canal de la Tamise. Un brouil- 
lard dense, presque palpable, et tout imprégné des lourdes vapeurs de 
la houille, recouvrait le fleuve comme un linceul. C'est à peine si l'on 
voyait çà et là quelques feux rougis par la réfraction de la brum*' 
Presque toutes les lumières des navires à l'ancre étaient éteintes. 
Personne sur les allèges, personne sur les embarcations de haut-bord. 
De loin en loin seulement, un fanal oublié achevait de charbonner sa 
mèche noirâtre au-dessus d'un gardien engourdi. 

C'était un soir de dimanche. Les affaires dormaient. 

Les trois bateaux de l'amiral Paddy O'Chrane avaient gagné enfin 
le canal central et commençaient à remonter le fleuve. 

— Joli temps, Tomy, mon gan'on, joli temps, ou le diable m'enporte! 
dit le capitaine en passant sous une arche de New-London-Bridge. 

— Joli temps, capitaine! répondit le robuste Tom Turnbull, mais 
îa marée va atteindre son plein. 

— El la brise se lèvera au reflux, ajouta l'un des rameurs, dont 
j'exubérant embonpoint emplissait presque toute la largeur du bateau ; 
il faut nous presser. La brume ne tiendra pas. 

— Pressons-nous, gros Charlie, pressons-nous, dit un petit garçon, 
jeune drôle fort précoce qui répondait au beau nom de Snail (limaçon . 



6 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Aussi bien, nous avons besoin de donner de nos nouvelles à Son 
Honneur; nos poches sont vides et la vie est durement chère, comme 
dit maître Bob Lantern... 

— Silence, extrait de brigand, mon fils bien-aimé, dit paternellement 
le capitaine. Moinson parlede Son Hoimeur et mieux cela vaut. Mais que 
diable devient ce vil pendard, ce cher garçon de Bob Lantern ? 

— Marié, répondit Cliarlie, dans Saint-Giles avec une créature de 
six pieds sans semelles. On ne le voit plus guère. 

— Ah mais ! s'écria le petit Snail, maître Bob est plus fin que nous. 
Il travaille pour son compte. Les dimanches au soir, il va dans les 
églises. Il y a de bons coups à faire dans les éghses, savez-vous? 

— La paix, graine de pendu, mon enfant chéri ! interrompit encore 
le capitaine; nous voici sous le pont de Blackfriars, oii les police- 
men croissent en pleine terre. Gharlie ! tu vas toucher, gros oison ! 
scie à bâbord, scie ! 

Gharlie obéit. Le bateau sortit de l'ombre qui régnait sous l'arche, 
et les deux rives apparurent de nouveau. 

— Oh! oh! s'écria Tom Turnbull, trois lumières! La besogne est 
au complet, et nous n'aurons pas trop de trois bateaux ce soir. 

Les lumières dont parlait Tom se distinguaient parfaitement à tra- 
vers la brume ; l'une d'elles brillait entre le pont et Whitefriars; la 
seconde se voyait sous Temple-Gardens; la troisième, enfin, était dans 
Southwark, à gauche des degrés d'Old-Barge-House. Toutes trois lan- 
çaient des rayons verts d'une grande intensité; néanmoins, au milieu 
des feux de toute sorte qui brillaient en plein air ou derrière les fe- 
nêtres, ces trois lumières devaient nécessairement passer inaperçues. 

— Il faut nous séparer, dit le capitaine. Je me réserve pour ma 
part ce vieux coquin de Gruff, le meilleur de mes camarades, et son 
hôtellerie maudite du lioi George^ que Dieu bénisse! A toi l'auberge 
des Frères Blancs^ Gibby... à toi Southwark et l'hôtel de la Jarretière, 
Mitchell. Et comportez-vous, misérables, comme de jolis chrétiens! 

L'un des bateaux, en conséquence de cet ordre, nagea vers South- 
wark; le second, coupant le courant de la Tamise en sens inverse, 
gagna la Cité. Celui du capitaine continua à remonter le fleuve. 

— Pas de fanal jaune aujourd'hui, dit Turnbull; c'est drôle, en 
ce temps-ci où les gens du continent arrivent par bandes. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 7 

— C'est heureux, ou que je sois pendu, répliqua Paddy, je n'aime 
pas à voir le fanal jaune. Il me semble toujours entendre le dernier cri 
du pauvre diable qu'on égorge. Oui... c'estune faiblesse, mais quand je 
vois le fanal jaune, je change mon gin du soir pour de Xoldtom * afin 
de me remonter le cœur. Tu ris, Tomy, coquin sans entrailles. Eh 
bien! je te dis moi, que cela me coûte un shelling, etquec'e.'t un objet! 

— Un mort de plus, un mort de moins, prononça TurnbuU avec 
indifférence, sur la quantité, cela ne fait rien. 

— Rien de rien ! ajouta en riant le petit Snail. 

— Et puis, reprit le gros Charlie, il faut que tout le monde vive, 
capitaine ! Si nos trois hôteliers ne faisaient pas de temps en temps 
leur métier d'assommeurs, que deviendraient Bishop et C'«, nos bons 
frères de la Résurrection ? 

— Moi, j'aime la lanterne jaune! conclut le petit Snail. 

— Dans un âge si tendre, murmura Paddy, ce cher enfant est déjà 
le plus venimeux reptile que je connaisse. Attention à toi, Charlie ! 

Le bateau venait de quitter le milieu du fleuve pour s'engager 
dons ce dédale d'allégés, de barques pontées, de steamers grands 
ou petits et de pleasure-boats qui encombrent les abords du rivage. 
Charlie joua fort habilement de l'aviron, Turnbull saisit le gouvernail, 
et le bateau toucha sans encombre au-dessous de Temple-Gardens. 
L'endroit où il s'était arrêté formait une sorte de petit havre, protégé 
par la saillie d'une haute maison construite en partie sur pilotis, en 
partie sur la terre ferme. 

C'est celte maison qui portait le fanal aux rayons verts. 

Paddy tàta l'un des énormes poteaux qui soutenaient la voûte, et 
trouva un (il de fer terminé par un anneau : il sonna. Au bout de 
quelques instants, un grincement se fit entendrejusle au-dessus du ba- 
teau. On eût dit la charnière d'une trappejouant sur ses gonds rouilles. 

— W/io'sf/iere? (qui est là?) prononça unevoixprudemmentcontenue. 

— Fellow, mon brave, fellow (camarade), honnête et très-digne 
Gruff, répondit le capitaine; que Dieu me damne sans pitié si je no 
suis pas bien aise de vous offrir le bonsoir! Gomment se porte, je vous 
prie, votre respectable compagne ? 

• Gin de qualité supérieura 



8 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Paddy fut interrompu par un très-rude soufflet que lui donna un 
ballot qui se balançait au bout d'une corde dont l'autre extrémité pen- 
dait à la voûie. 

— Bien, Gruff, triste coquin, gronda-t-i! avec humeur. Puisses-tu 
gilsscr toi-momp, une belle nuit de brouillard comme celle-ci, par le 
trou de ta trappe! 

Tout en maugréant, il s'effaça vivement, et ses hommes détachèrent 
le ballot, qu'ils jetèrent au fond de la barque. La corde remonta. 

— Ç-» sent le musc, dit Tom; il y a là une valise de gentleman, 
pour sûr, Charlie, amarre la soupape avant que la cjle soit pleine. 

— La soupape joue comme un charme, Momy, mais je n'aimerais 
pas à prendre un bain ce soir, répondit le gros rameur. 

Un second ballot vint se balancer à hauteur d'homme; il eut le même 
sort que le premier. La corde remonta pour redescendre encore. Cinq 
ballots furent ainsi jetés dans la barque. 

— Bonne nuit! dit alors la voix d'en haut d'un ton bourru. La 
corde disparut ; la trappe se referma. 

— Nage, Charlie! commanda le capitaine. Le brouillard a l'air de 
vouloir se lever... Gruff, vieux vampire, boucher nocturne, misérable 
tueur, bonne nuit !,.. Mais voici le bateau de Whitefriars... Ohé! 

■ — Six ballots, capitaine. 

— Bien ! nagez mes drôles! J'aperçois la barque de cet abject scé- 
lérat de Mitchell, notre bon camarade... Ohé ! 

— Doux petits paquets, capitaine. 

— Deux petits paquets! répéta Paddy, en haussant les épaules d'un 
air mécontent. 

Les trois bateaux commencèrent à redescendre le fleuve. La marée 
était encore pour eux. Ils avançaient rapidement, et ils se retrou- 
vèrent bientôt sous les arches monumentales de London-Bridgo. Le 
brouillard avait diminué d'intensité. On voyait maintenant s'élancer 
de toutes parts une forêt de mâts sveltes et penchés en arriére, reliés 
par mille écheveaux de minces cordages; l'eau du fleuve commen- 
çait à répercuter vagueiient les lointaines clartés du gaz. 

— Le jeu se brouille, dit Turnbull. Nous sommes éclairés en plein 
par les réverbères du pont. On doit nous voir. 

— Nage, Charlie, gros marsouin ! commanda le capitaine. Encore 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 9 

un coup d aviron et nous nous cachons derrière ce trois-màls delà 
Compagnie. S'il plail à Dieu, nous arrivons à bon port; sinon... 
Paddy s'interrompit, poussa un gros soupir et continua : 

— L'eau doit être froide pour un bain, mes chéris ! 

La barque quitta le milieu du canal, où les ténèbres se falsaienl 
visibles, pour entrer sous l'ombre du trois-màts. Charlie cessa de 
ramer. On était à cent brasses environ des degrés où s'était opéré 
i'embaniuement. Les deux autres bateaux arrivèrent et imitèrent 
l'exemple du premier : ils s'arrêtèrent. 

— Miaule, Snail, méchant matou, dit le capitaine. 

A l'instant même un miaulement aigu et merveilleusement modulé 
partit du fond du bateau. Quelques secondes après, un sourd aboie- 
ment se fit entendre du côté du rivage. 

— Malédiciion ! grommela Paddy, nous sommes barrés ! Mais après 
tout, ce diable de Saunie aboie si bien qu'on ne sait jamais si c'est lui 
ou quelque dogue galeuK égaré par les rues. Miaule encore, Snail. 

Le cri du chat fut imité une seconde fois. Un second aboiement lui 
répondit. 

— Il n'y a pas à dire non ! murmura Turnbull ; c'est Saunie. Le 
police-boat est entre nous et les degrés. 

— Brigands de douaniers ! ajouta Paddy; comme si nous faisions la 
contrebande, nous autres ! Allons, mes drôles! il no'jis faut virer de 
bord et tâcher de prendre terre au-dessus du pont. Heureusement, la 
brise mollit et le brouillard revient. Nage partout! 

Les trois bateaux s'ébranlèrent à la fois, mais, au moment où la 
barque de Paddy sortait de Tombre, une masse noire doubla l'avant 
du trois-màts de la Compagnie. 

— Ho! de la barque! ciia une voix impérieuse. 

— Vire, Tomy ! nage, Charlie ! dit tout bas le capitaine. 

Le bateau répondit aux efforts combinés des deux matelots et 
8'élança du côté du rivage, mais un lourd grapin mordit le plat- bord 
et arrêta instantanément la marche. 

— Coupez-moi cela en deux temps, de par l'enfer, mes jolis com- 
pagnons! dit le capitaine. 

Tomy donna un furieux coup de hache. 

— C'est une chaîne ! murmura-t-il avec dépit. 



10 LES MYSTEHES DE LONDRES. 

Le capitaine enfonça son chapeau et mit sa c;inne à sa bouton- 
nière. 

— Attention ! dit-il. Du diai)le si j'avais envie de prendre un bain 
ce soir! Détale, Charlie, tu pèses sur la soupope. L;ir|^ue l'amarre, 
Tomy... et sauve qui peut! 

Ce fut un coup de théâtre. Le fond de la barque s'ouvrit soudaine- 
ment : hommes et ballots tombèrent à l'eau. Le grappin de la police 
n'amena qu'une coque vide et percée. Les deux autres barques, pro- 
fitant de la bagarre, avaient gagné le débaF( adcre, où l'équipage du 
bateau-amiral arriva presque en même temps qu'eux. 

— L'eau est froide, dit le capitaine en mcUanlle i)'u}d sur les degrés; 
froide, ou le diable m'emporte! 

Il n'avait perdu ni sa canne ni son chapeau. Snail se secoua comme 
un barbet mouillé, miaula et se fourra sous le moiiicau de Snunie, — 
qui aboya. Les autres chargèrent les ballots sur leurs épaules et re- 
montèrent les ruelles sombres du quartier de la Tour, en ayant soin, 
cette fois, de ne point passer devant la douane. 

Quant au bon capitaine Paddy O'Chrane, il s'en alla paisiblement 
chez lui mettre un autre frac bleu et une culotte chamois de rechange; 
après quoi il se rendit à la taverne des Armes de la couronne. 

Au moment où il entrait dans le parloir, une scène violente avait 
lieu. Mistress Burnctt, folle de colère, levait sa main qui retomba bru- 
talement sur la joue pâle de Susannah. 

Tyrrel l'aveugle entendit sans doute le bruit du coup, car il se leva 
brusquement. Son visage, insignifiant d'ordinaire, exprima soudain 
une curiosité surexcitée jusqu'à la passion. 

— Est-ce une virago? pensa-t-il tout haut; est-ce une femme forte? 
Susannah avait éprouvé une secousse terrible. Ses traits livides se 

contractèrent. Un feu sombre brûla au fond de son œil. Sa robuste 
nature se révoltant d'instinct contre l'outrage, on put croire qu'elle 
allait bondir en avant et frapper ; son corps souple et musculeux se 
ramassa soudainement comme le torse généreux d'une panthère qui 
va s'élancer sur sa proie. 

— Eh! eh! se dit le capitaine, je parie un shelling contre six 
pence que ma digne amie va recevoir son compte ! 

Mistress Burnelt eut la même pensée, car le carmin foncé de sa joue 



% 



LliS MYSTÈRES DE LONDRES. 11 

disparut : elle trembla. Mais la belle fille, comprimant sa fougueuse 
colère, croisa ses bras sur sa poitrine avec mépris. 

L'aveugle laissa échapper un sourire de soulagement. 

Susannah, sans dire un mot, traversa le comptoir à pas lents et 
descendit les degrés de la taverne. Tyrrel jeta une couronne sur la 
table, oublia de demander sa monnaie, et sortit en tâtonnant. 

— Allons! dit le bon Paddy, ma digne amie l'a échappé belle! 
Quant à Suky, grâce à ce diable de Tyrrel, elle aura du moins où 
coucher ce soir .. pourvu qu'il ne se casse pas le cou. 

Tyrrel, en arrivant au bas du perron, entendit un pas léger dans la 
direction de Thames-Street. Il se mit en marche aussitôt. Le pas de 
Susannah était ferme et frappait le sol à intervalles réguliers. Elle ne 
se hâtait point. A la lueur douteuse des réverbères, la beauté de ses 
formes atteignait une perfection presque fantastique. Tyrrel la suivait 
sans hésiter, comme si un instinct mystérieux eût éclairé sa nuit pro- 
fonde. Il ne tâtonnait plus. 

En sortant de Lower-Tliames-Street, Susannah prit le même chemin 
que nos matelots , et entra dans le lane étroit qui mène au fleuve. 
Tyrrel s'élança et la rejoignit. 

— Oià allez-vous, ma fille? demanda-t-il avec sollicitude. 

— A la Tamise! répondit Susannah sans s'arrêter et sans presser 
le pas. 

C'était le premier mot que Tyrrel l'entendit prononcer. Sa voix, 
douce et grave, participait de l'expression de son visage. Elle était 
belle, mais elle était morne. 

— A la Tamise! répét;i Tyrrel. Sungeriez-vous donc à mourir? 

— Oui, répondit Susannah. 

— Pourquoi ? 

— Parce que je n'ai ni espoir pour l'avenir, ni asile pour le présent. 

— Je vous donnerai un asile, Susannah, et je vous rendrai l'espoir. 
Susannah ne s'arrêta p:is. 

— Bien souvent des gens sont venus vers moi pour me parler ainsi, 
dit-elle; ils voulaient m'acheter. J'aime un homme; je ne puis pas 
me vendre. 

Tyrrel recula, étonné. 

— Seulement à cause de cela ? demanda-t-il. 



Il LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Oui, répondit la belle fille avec fatigue. 

Elle allait faire les quelques pas qui la séparaient encore de la 
Tamise. Tyrrellui saisit le bras et lui dit avec une singulière émotion 
de curiosité : 

— Vous n'auriez donc pas honte de vous vendre, Susannah? 

— Honte?... répéta-t-elle ; non. 

— Que vous a donc appris votre mère? s'écria Tyrrel stupéfait. 

— Rien, Je suis l'enfant d'une femme qui déserta mon berceau, et 
d'un juif qu'on a pendu à Newgate, parce qu'il avait volé. 

Susannah prononça ces mots d'un ton simple et sans effort. L'émo- 
tion de Tyrrel redoublait. 

— Vous ignorez donc tout? reprit-il. 

— Non, répondit-elle ; je sais vivre. 

Puis s'animant soudain, elle ajouta d'une voix vibrante : 

— Mon père était bien riche avant d'être pendu ! J'ai appris à me 
parer, à chanter, à danser, à parler les langues du continent... 

— Vrai, Susannah ; dis-tu ^rai? interrompit Tyrrel. 

— Je vais mourir, répliqua froidement la jeune fille. 

La lueur égarée de quelque lampe allumée dans une maison voisine 
vint éclairer vaguement le visage des deux acteurs de cette scène. Les 
traits exquis de Susannah avaient repris leur morne immobilité; l'œil 
de Tyrrel, au contraire, brillait d'un éclat étrange. 

— Et si on te rendait la vie que tu menais chez ton père, enfant ? 
demanda-t-il. 

— Ma vie ! ma vie ! murmura la belle fille ; ma vie d'autrefois ! 

— Je te la rendrai, te dis-je. 

Elle sembla hésiter un instant, puis, se dégageant par un brusque 
mouvement, elle franchit la distance qui la séparait du fleuve en 
disant : 

— Il y en a tant déjà qui m'ont parlé ainsi ! Non ! mon cœur et 
mon corps, tout cela est à lui ! 

— Mais je ne te demande ni ton cœur, ni ton corps, enfant ! s'écria 
Tyrrel; je suis aveugle ! 

Ces paroles arrivèrent aux oreilles de Susannah au moment oîi elle 
se balançait déjà, en équilibre, au-dessus de l'eau. Elle se rejeta en 
arrière. 



»* 



LES MYSTERES DE LONOntS. 13 

— Ni mon cœur, ni mon corps!... répéta-t-elle; aveugle !... Alors 
que voulez-vous? 

— Jj veux ta volonté. 

Susannah pencha sa belle tète sur son sein. 

— Un jour, murmur;i-t-ell2, je suis tombée, mourant de fatigue et 
de faim, sur le seuil de cette femme qui vient de me frapper. En 
échange de ma liberté, elle me donna du pain, rien que du pain! Je 
puis bien être encore servante. Que faut-il faire ? 

Tyrrel sortit de sa poche une bourse bien garnie qu'il mit dans la 
main de Susannah. 

— Attendre, dit-il. Ecoutez bien ceci : Je vous achète, non pas 
pour moi qui suis faible, mais pour une association qui est terrible et 
forte. Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même 
et sais ce que vous pouvez. Silence sur notre rencontre! Fidélité, 
obéissance passive, voilà vos devoirs. Ce soir, retirez-vous oii vous 
voudrez. Demain, à midi, frappez à la porte indiquée sur cette adresse 
(il lui remit une carte); la porte s'ouvrira, vous entrerez et vous or- 
donnerez, — car cette maison sera la vôtre. Adieu! Susannah Vous 
me reverrez l 



11 



UNE QUÊTE A ÏKMPLE-CHURCH 

A l'heure OÙ le capitaine Paddy O'Chrane échappait par un plongeon 
à la poursuite du police-boat ; Stephen Mac-Nab, écossais de 
naissance, médecin de profession et âgé de vingt-quatre ans moins 
deux mois, prit ses cousines sous le bras pour les conduire à l'église 
du Temple. Les cousines de Stephen Mac-Nab allaient ainsi tous les 
premiers dimanches du mois à Temple-Church pour entendre le ser- 
mon du révérend John Butler et chanter des psaumes. L'ainée avait 
nom Clary, la cadette Anna. Leur père, l'un des juges de paix du 
comté de Dumfries, demeurait au château de Crewe, près de Lochma- 
ben, et s'appelait Angus Mac-Farlanc. 



4r 



14 LES MYSTÈRES DE LO.NDRES. 

Clary et Anna étaient les deux plus jolies pciiies misses qu'on pût 
voir. Deux filles de l'Ecosse méridionale, à la tournure gracieuse et 
dégagée, au sourire fin, à l'œil civilisé. Clary avait le regard plus fier, 
le front plus hautain, le sourire plus mélancolique. Anna, au contraire, 
timide et rieuse à la fois, avait gardé, jeune fille, sa physionomie 
d'enfant : elle ne voyait que joie et bonheur dans le lointain de sa vie 
à venir; aucune pensée de tristesse n'avait plissé jamais son front 
insoucieux; son grand œil noir, qui riait et chatoyait sous les longs 
cils châtains de sa paupière, ne connaissait de larmes que celles qui 
coulent sans amertume et se sèchent sur la joue sans laisser de trace à 
l'àme. 

Toutes deux avaient été élevées dans les idées enthousiastes de la 
dévotion écossaise. Prier était leur occupation principale, et les choses 
de la religion remplissaient leur vie. La mère de Stephen Mac-Nab, 
leur tante, chez qui elles demeuraient, était comme elles Écossaise ei 
pieuse comme elles. Sa maison n'était fréquentée que par quelques 
bonnes dames charitables, mais peu divertissantes, et le révérend 
John Builer, qui s'était pris pour les deux sœurs d'une affection pa- 
ternelle. 

Quant à Stephen, c'était un brave jeune homme qui, après avoir 
étudié cinq ans la médecine, pensait connaître à fond la vie. Il aimait 
beaucoup ses deux cousines, savoir : Clary d'amour ou quelque chose 
d'approchant, et Anna d'amitié; mais ces deux sentiments ne diffé- 
raient point assez en lui pour qu'il pût s'en rendre compte d'une façon 
arrêtée. En les définissant, nous anticipons sur leur développement, 
et si vous eussiez interrogé Stephen, il n'eût certes point pu vous en 
diie aussi long. 

Ce dimanche dont nous parlons, mistress Mac-Nab se trouvant 
souffrante, Stephen fut chargé de l'office de chaperon. Il descendit 
gaillardement le trottoir de Cheapside, et se sentit tout fier d'avoir au 
bras de si charmantes compagnes. Clary et Anna s'appuyaient de 
chaque côté sur son bras. Clary était silencieuse et pensive, souriant 
parfois, machinalement ou par complaisance, aux plaisanteries de son 
cousin. Anna écoutait de toutes ses oreilles, et ne se souvenait point 
d'avoir jamais rencontré un homme qui eût autant d'esprit que 
Stephen. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 15 

A mesure qu'on approchait de l'église, ce dernier perdait un peu 
de sa gaieté. Cinq années d'université avaient sensiblement émoussé 
l'ardeur de dévotion qu'il avait, lui aussi, apportée d'Ecosse. 

— Mes chères cousines, dit-il tout à coup en quittant Fleet-Strect 
pour entrer dans Tnner-Teniple, je suis un détestable étourdi ! 

— Pourquoi cela? demanda Anna. 
Clary n'avait pas entendu. 

— Parce que j'ai oublié de visiter l'un de mes malades. 
Siephen prononça ces mots avec une certaine emphase. Ce malade 

était son premier client. 

— Vous le verrez demain, dit Anna. 

— Demain? Il sera peut-être trop tard ! 
Clary regarda Stcphen en souriant. 

Ils arrivaient au perron de l'église. Anna quitta d'un air boudeur le 
bras de son cousin, et entra; Clary la suivit : Stephen resta sous la 
porte et se prit à réfléchir. 

— Clary a de singulières distractions, pensa-t-il ; et je trouve qu'elle 
fait fort aisément le sacrifice de ma haute protection... si j'entrais? 

Dût le lecteur prendre une opinion très-défavorable de Siephen 
Mac-Nab, qui remplira dans ce récit un rôle recommandable, nous 
sommes forcés d'avouer qu'il n'avait aucune espèce de visite à faire. 
Il avait projeté une bonne causerie au coin du feu, chez quelque ami 
du voisinage, mais la distraction de Clary lui donna à penser. Il fran- 
chit le seuil à son tour, et, se glissant derrière les piliers du chœur, il 
prit place à un endroit où, sans être vu, il pouvait espionner à soi 
aise les deux sœurs. Il y avait eu des paroles prononcées touchant un 
mariage entre Stephen Mac-Nab et l'une de ses cousines, à son choix ; 
Stephen avait donc un peu le droit de se poser en observateur. 

A cette heure, il n'y avait plus guère dans l'église que le petit 
troupeau du révérend John Buder, composé en presque totalité do 
femmes. Cette petite congrégation vaquait au service du soir dans le 
chœur, car Temple-Church, l'un des plus vieux débris de l'architec^ 
ture gothique qui soit à Londres, conserve l'apparence et les distribu- 
tions d'une église catholique, 

Stephen ne vit rien d'abord. Les deux jeunes filles, à genoux au 
milieu d'un décuple rang de femmes, étaient absorbées par la prière. 



16 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Le révérend John Butler, debout dans la petite chaire qui se colle à 
l'une des parois de l'abside, récitait un psaume que l'assistance répé- 
tait en chœur. Quand le prêtre se tut, il se fit un long silence, pendant 
lequel chacun se recueillit et continua naentalement l'oraison. Puis 
tout le monde se leva. 

Alors seulement Stephen put découvrir le visage des deux sœurs. 
Anna, avant de s'asseoir pour écouler la lecture, adressa dans la foule 
un ou deux sourires bienveillants à ses compagnes. Clary n'imita 
point son exemple, mais elle tourna vers le pilier auquel s'adossait 
Stephen un regard indifférent et distrait. Au môme instant, elle tres- 
saillit vivement; sa tête se pencha; une pâleur subite chassa les fraî- 
ches couleurs de sa joue. 

— Maladroit que je suis! se dit Stephen; elle m'a reconnu. 

Et par un mouvement instinctif, il se cacha derrière le pilier. Au 
bout de quelques secondes, il allongea de nouveau la tête avec pré- 
caution. 

Clary avait gardé la même position. Bien que le ministre eût pro- 
noncé les premières paroles du sermon, elle ne s'était point assise. 
Une force mystérieuse semblait immobiliser chacun de ses membres, 
et son regard perçant et plein de feu ne se détachait pas du pilier. 

— Voilà qui est étrange pensa Stephen; je ne l'avais jamais vue 
regarder ainsi. 

Puis, quand il eut répété par deux fois le même manège, il se fjt 
cette question, qu'un autre se fût faite peut-être dès la première 
épreuve : 

— Est-ce bien moi qu'elle regarde? 

Pour s'en assurer, il fit rapidement le tour du pilier, et se trouva 
en face d'un homme, appuyé, comme lui-même l'était tout à l'heure, 
Cet homme avait les yeux fermés ; un vague sourire s'épanouissait 
sur sa lèvre. 

Stephen tressaillit et pâlit à son tour. Il jeta un rapide regard 
vers Clary, mais celle-ci avait maintenant le dos tourné ; elle venais 
de s'asseoir. Ce fut Anna qui répondit à son regard par un coup d'œil 
reconnaissant, qui voulait dire : 

— A la bonne heure ! vous n'avez pas été longtemps dans votre 
course. 



LES MYSTÈliliS DE LONDRES. 17 

Alors Stepheii ressentit une angoisse profonde, la première peut- 
être qu'il eût jamais éprouvée. Sa conscience s'ouvrit et lui montia 
un nom écrit en lisibles caractères. Clary, qu'ilavait jusqu'alors aimée 
à ses heures, pour ainsi dire, et quand il n'avait rien de mieux à faire, 
Clary lui apparut comme le but de sa vie. Plus d'hésitation; pas 
même une pensée pour Anna. Il aimait Clary ; il ne se souvenait plus 
de ce temps lointain, qui était la minute précédente, et dont un abîme 
le séparait, de ce temps, disons-nous, où il méconnaissait sa passion. 
Son front brûlait; son cœur battait par violents soubresauts dans sa 
poitrine; ses yeux se troublaient et voulaient pleurer... 

Or, pourquoi celte brusque révélatioh ? C'est que tout désir som- 
meille en face d'un but qu'on peut toucher en étendant la main ; c'est 
que pour sentir le prix d'un trésor il faut avoir frayeur de le perdre ; 
c'est que Stephen venait de se dire : Ce n'était pas moi qu'elle 
regardait ! 

Il resta quelques minutes anéanti sous ce coup de massue. Son 
naturel ferme et positif fit effort pour prendre le dessus et n'y put 
réussir. Il releva son œil plein de haine sur l'homme qu'il croyait 
son rival, et lui déclara, au fond du cœur, une guerre à mort. 

Celui-ci n'avait garde de s'en douter. Ses yeux restaient fermés; 
sa bouche gardait son sourire. 

Stephen fut violemment tenté de lui toucher le bras et de l'entraîner 
au dehors pour le provoquer et en finir d'un seul coup, mais il y avait 
en lui de l'Écossais. Il était de ces gens avisés et logiques dans leurs 
rancunes, qui se battent volontiers pour un regard de travers, mais 
qui pensent que, pour réparer un tort grave, le duel est un expé- 
dient insuffisant et souvent désisoire. Il se faisait cet argument digne 
d'un licencié d'Oxford : X... me blesse dans mes intérêts les plus 
chers ; je le provoque ; il me tue : suis-je vengé? 

Ici le raisonnement acquérait une force nouvelle. L'individu adossé 
au pilier, et qui était, pour le moment, l'X du problème, semblait 
un modèle de souplesse et de vigueur musculaires. Cétait un homme 
d'une trentaine d'années, au moins en apparence, d'une taille 
haute, élégante et de modèle aristocratique. Sa mise, d'une simplicité 
parfaite, mais d'un goût merveilleux, ressemblait à la mise des es- 
claves de la mode comme un tableau de maître peut ressembler à la 

t.L 2 



18 LliS MYSTÈRES DE LONDRES. 

pâle copie. Quant à son visage, il offrait un remarquable type de 
beauté : son front haut, large et sans ride, mais traversé de haut en 
bas par une légère cicatrice presque imperceptible quand sa physio- 
nomie était au repos, s'encadrait d'une magnifique chevelure noire. 
On ne pouvait voir ses yeux ; mais sous sa paupière baissée, on de- 
vinait leur puissance. Sa bouche, entrouverte maintenant par le sourire, 
était surmontée d'une fine moustache noire, à l'espagnole, et laissait 
voir une rangée de dents blanches, qui eussent fait honneur à la 
bouche d'une joHe femme. Cet ensemble de traits un peu trop délicats 
peut-être était relevé par deux sourcils tranchants et hardiment des- 
sinés qui lui prêtaient un aspect de fermeté et de hauteur. Adossé au 
pilier, dans une attitude nonchalante, il avait l'air de dormir et de 
suivre en dormant un rêve joyeux. 

Stephen le contempla longtemps avec dépit. Le jeune médecin se 
savait joli garçon, mais il ne lui vint pas même à l'idée qu'on put 
établir un parallèle entre lui et ce superbe étranger. Sa jalousie le lui 
montrait plus parfait encore qu'il ne l'était réellement. Pour lui, ce 
nonchalant dormeur prenait des proportions fatales, et Stephen ne 
pouvait pas même lui reprocher la légère cicatrice qui coupait son 
front; il ne la voyait pas, bien que cette partie de l'église resplendît 
d'une très-vive lumière. Il fallait, en effet, pour que cette cicatrice appa- 
rût, blanche et tranchée, que le front se rougit sous l'effort d'une pas- 
sion soudainement excitée. Or, en ce moment, le front du rêveur 
était pâle et uni comme celui d'un enfant. 

Stephen était jaloux. Il s'éloigna du beau rêveur pour observer 
plus commodément la conduite de Clary dans le mouvement qui allait 
avoir lieu parmi les congréganistes. A peine était-il à son nouveau 
poste, que l'assistance se leva en masse : l'àme de Stephen passa dans 
ses yeux. 

En se levant, Clary jeta un second regard vers le fameux pilier. 
Cette fois encore le regard fut long, perçant et plein de feu. Stephen 
eût donné six mois de sa vie pour une œillade semblable. Il voulut 
voir comment y répondait le rêveur. Chose étrange ! le rêveur rêvait 
toujours ; il n'avait point ouvert les yeux ; il n'était pour rien dans 
tout cela. Stephen se sentit profondément humilié. 

— ïl ne la voit seulement pas! murmura-t-il en frémissant de 



LES MYSTEIIES DE LO.MJllES. 19 

rage; c'est elle qui aime et non pas lui ! cet homme m'a vaincu sans 
le savoir ! 

Cependant un soupir souleva la poitrine de Clary, qui se retourna 
à regret vers l'autel. Le ministre entonna un psaume, et un chœur 
de voix fraîches et pures étouffa bientôt sa voix chevrotante. Le 
rêveur dressa voluptueusement l'oreille. Son sourire s'épanouit davan- 
tage, toute sa physionomie exprima un vague ravissement, Ste- 
phen le contemplait avec surprise. A mesure que le psaume avançait, 
la pose de l'inconnu devenait plus molle et plus sensuelle; il semblait 
en i)roie à une ravissante extase. 

— Pour nos malades 1 dit en ce moment une voix douce derrière 
Stephen. 

Il se retourna et reconnut Anna, qui tenait la bourse de quêteuse, 
suivant la mode qui commence à revenir dans certaines congrégations 
protestantes. Sleplien, dans sa détresse, se crut en droit d'agir comme 
un fou : il fouilla la poche de son gilet, et, pris d'un accès de prodi- 
galité inqualifiable, il jeta bruyamment, l'une après l'autre, quatre 
demi-couronnes dans la bourse. Anna le remercia par un gracieux 
sourire. 

Après cet acte romanesque de générosité, Stephen pensa : 

— En cela, du moins, je te surpasserai, haïssable inconnu ! 

— Pour nos malades ! dit encore Anna en s'arrètant devant le 
rêveur. 

Celui-ci tressailHt et ouvrit à demi les yeux. A la vue d'Anna, il 
recula d'un pas en portant la main à son front, comme on fait quand 
on se croit le jouet d'une illusion ; puis il demeura immobile, couvant 
la jeune fille du regard. Anna, honteuse et rougissant, voulut s'éloi- 
gner; mais le rêveur la retint d'un geste plein de grâce, et, sortant 
de sa poche un riche portefeuille, il prit une bank-note de dix livres 
qu'il déposa dans la bourse en s'inclinant profondément. Stephen 
serra convulsivement les poings et se mordit la lèvre jus(iu'au 
sang. 

— Dix livres! et moi dix shellings ! grommela-t-il. 

L'inconnu suivit quelque temps Anna du regard, tandis qu'elle 
continuait de quêter. Quand elle se fut jierdue dans la foule, il re- 
dressa tout à coup sa riche taille, et jeta un coup d'œil autour de lui. 



20 LES MYSTÈRES DE L0NM3IIES. 

Ce coup d'œil tomba indifférent et distrait surStepiien, qui tressaillit, 
se demandant : 

— Où donc ai-jc vu cette figure-là? 

Ce fut en vain qu'il fouilla ses souvenirs ; il dut bientôt reconnaître, 
qu'une vague ressemblance l'induisait sans doute en erreur. 

Il faisait nuit déjà depuis longtemps. La partie du temple où se te- 
naient les congréganistes était brillamment éclairée, tandis que la nef 
et les bas-côtés disparaissaient plongés dans une complète obscurité. 
Le bel inconnu, interrompu daps son rêve, quitta le pilier où il s'ap- 
puyait naguère et se dirigea lentement vers l'un des bas-côtés. En 
même temps que lui s'ébranla un homme mal vêtu et de mine pati- 
bulaire, qui avait ouvert de grands yeux à la vue du billet de banque 
donné à la quêteuse. Cet homme, au lieu de suivre notre rêveur, prit 
le bas-côté opposé, de telle sorte que, dans leur promenade circulaire, 
tous deux devaient se rencontrer au centre de la nef, c'est-à-dire à 
l'endroit le plus obscur et le plus désert. 

Stephen avait vu cela, et une soudaine pensée traversa son esprit. 
Il était à Londres depuis assez longtemps pour savoir que le commun 
desmaifaiteurss'y fait un jeu du sacrilège. Il crut deviner qu'un crime 
allait être tenté. Cédant aussitôt à un sentiment d'honneur, il (juitta sa 
place et s'enfonça sous l'ombre de la voûte, résolu à prêter, s'il en 
était besoin, un loyal secours à l'inconnu. 

Celui-ci marchait à pas lents, comme s'il eût cherché, en connais- 
seur, le point précisément le plus favorable pour entendre, voilée et 
perdue dans le lointain, la sainte musique des psaumes. Parfois, il 
levait la tête et .ulmirait les mystérieuses guirlandes formées par les 
nervures de la voûte, auxquelles arrivaient de pâles refletsdes lumières 
de l'abside, tandis que la voûte elle-même restait plongée dans l'ob- 
scurité. Il admirait la confuse forêt des piliers éclairés sur une seule 
de leurs arêtes, et qui ressemblaient ainsi à une étroite bande de lu- 
mière jaillissant du sol et touchant la charpente. A chaque pas, c'était 
un nouvel aspect toujours plus saisissant et plus étrange. Notre rêveur 
n'avait fait que changer son rêve. 

Stephen le suivit longtemps, mais la nef était plongée dans une 
obscurité si profonde, qu'à dix pas les objets disparaissaient complè- 
tement. Dans un de ces capricieux détours auxquels se Uvrait notre 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 21 

rêveur, Stephen le perdit lotit à coup, et, quoi qu'il fit, il ne put le 
découvrir de nouveau. Alors Stephen s'élança vers l'autre bas-côté 
pour arrêter le misérable auquel il supposait des projets sacrilèges. 
L'homme mal vêtu fut introuvable. 

La musique des psaumes continuait de monter, harmonieuse et 
sainte, vers la voûte. 

Notre beau rêveur, cependant, ignorant le danger peut-être imagi- 
naire et la sollicitude dont il était l'objet, poursuivait sa promenade 
enchantée. Il était arrivé à cet endroit de la nef que recouvrent d'épais- 
ses nattes de jonc. C'étaient ces nattes qui, étouffant le bruit de ses 
pas, avaient fait perdre sa trace à Stephen. A cet endroit, les notes du 
chant religieux, brisées par la double barrière des piliers de l'abside 
etdes colonnes du maitre-autel, lui arrivaient mourantes et tout im- 
prégnées d'une mélancolique harmonie. L'abside resplendissait en face 
de lui ; le crucifix de marbre blanc semblait rayonner une lueur divine. 
Notre inconnu donnait son cœur sans réserve aucune à toute cette 
poésie. Il appelait les souvenirs des jours de sa jeunesse chrétienne. 
Il se reposait des fatigues d'une vie bien agitée peut-être, peut-être 
bien coupable, dans un extatique bonheur. Car notre inconnu était 
ainsi fait : homme de volupté, il pouvait se faire chrétien une heure, 
afin de savourer les émotions sans rivales d'un vague et délicieux 
mysticisme. Il pouvait être bienfaisant parfois pour jouir du bonheur 
que donne la bienfaisance. C'était un homme tout de sensations, qui 
savait extraire une jouissance de chaque chose et de chaque événe- 
ment; un homme capable à la fois du bien et du mal : généreux par 
caractère, franchement enthousiaste par nature, mais égoïste par oc- 
casion, froid par calcul, et d'humeur à vendre l'univers pour un quart 
d'heure de plaisir. 

Et l'éneigie que d'autres dépensent pour se rapprocher d'un but 
constant, unique et dés longtemps convoité, il la prodiguait, lui, pour 
effleurer une jouissance éphémère, pour se passer une fantaisie, pour 
satisfaire un caprice , le caprice satisfait cédait sa place à un nouveau 
désir, et alors c'étaient d'autres efforts, toujours couronnés de succès, 
parce qu'ils étaient puissants. 

Ce jour-là, il avait caprice de rêverie, et s'en donnait à cœur joie. 
La poésie débordait autour de lui : il savourait la poésie. 



22 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Les congréganistes avaient entonné leur dernier psaume. Notre 
rêveur, sentant qu'on allait éloigner la coupe de ses lèvres, voulait 
n'y point laisser une goutte : il s'étendit sur un banc pour regarder et 
écouter mieux. 

En s'asseyant, il crut entendre un léger bruit derrière lui ; bien i)eu 
de chose suffît pour faire vibrer sur son axe de brume cette girouette 
qu'on nomme la rêverie. Insensiblement, et sans qu'il s'en doutât, 
d'autres idées envahirent le cerveau de notre inconnu. L'immense 
nef, ténébreuse et solitaire, s'offrit à lui tout à coup sous un aspect 
lugubre. Les derniers bruits de la musique sacrée lui semblèrent 
propres à étouffer un râle d'agonie. L'ombre pouvait cacher des mal- 
faiteurs, et pendant qu'on priait Dieu là-bas, au milieu des lampes et 
des cierges allumés, Satan veillait peut-être dans la nuit, et guidait 
en riant les pas cauteleux d'un assassin. 

Il donnait son esprit à ces nouvelles pensées, lorsqu'un autre bruit, 
léger encore, mais plus voisin, vint frapper son oreille. C'était comme 
le frôlement d'un corps contre la natte. L'inconnu demeura immobile; 
mais le rêve s'envola, et son esprit, rendu subitement au domaine de 
la réalité, examina froidement sa situation. Par un mouvement lent, 
continu, imperceptible, il tourna la tête, et vit une masse noirâtre 
s'avancer vers lui en rampant. 

— Ce drôle m'a volé mon idée, pcnsa-t-il ; il veut m'assas- 
siner. 

Il ne bougea point encore, et attendit; au bout de quelques se- 
condes, l'individu qui rampait ainsi, et qui était l'homme mal vêtu, 
se releva brusquement et fît un bond en avant; mais son couteau, 
supérieuremtnt dirigé pourtant, ne frappa que le dossier d'un banc. 
L'inconnu s'était prestement effacé. Quand l'assassin voulut se re- 
dresser, il sentit son poignet serré comme par un étau. 

— Ouf! fît-il en laissant échapper un douloureux gémissement; je 
croyais qu'il n'y avait au monde qu'un poignet comme celui-là! 

Il approcha son visage de celui de l'inconnu. Leurs yeux étaient 
habitués à l'obscurité; ils se reconnurent en même temps. 

— Bob-Lantern ! murmura notre beau rêveur. 

— Grâce! Votre Honneur ! s'écria l'assassin en toml)ant à genoux. 
Je ne vous avais pas reconnu ! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 23 

Son Honneur lâcha le bras de Bob-Lanlern. Ce dernier joignit aus- 
sitôt les mains en suppliant. 

— Mon bon maître, dit-il, mon bon monsieur Edward, j'avais faim, 
et la vie est durement chère à Londres... si c'était comme là-bas, 
en Ecosse... 

— Silence ! dit impérieusement M. Edward ; venez demain, on vous 
payera ; mais, plus de mauvais coup comme cela, maître Bob ! sinon ! . . . 

M. Edward s'achemina vers l'arrière-chœur. Bob le suivit, les 
mains dans ses poches, de l'air d'un chien que vient de corriger son 
maître. 

De guerre lasse, Stephen avait regagné l'abside où la congrégation se 
préparait au départ. Ce fut avec une inexprimable surprise qu'il vit 
l'inconnu revenir, escorté par l'homme mal vêtu. Le danger passé, 
toutes ses idées de dépit et de haine reprirent le dessus, et il se re- 
pentit presque de ses inquiétudes. M. Edward ne méritait plus en ce 
moment qu'on lui appliquât cette épithète de rêveur que nous lui 
avons si souvent donnée. Il marchait le front haut et la taille cam- 
brée, comme un homme dégagé de toute préoccupation. Il s'arrêta 
un moment devant les congréganistes, et, jetant le gant avec lequel il 
avait touché Bob-Lantern, il entreprit la longue et difficile opération 
de faire entrer ses doigts dans un autre. Bob ramassa le gant et le mit 
dans sa poche. 

Tout en mettant son gant, M. Edw^ard avisa la charmante quêteuse 
qui lui était apparue au sortir de son rêve, mais il n'aperçut point 
Clary, dont le regard ne le quittait pas un instant. Stephen, lui, par 
contre, ne voyait que Clnry, et la jalousie lui faisait bouillir le sang. 

Avant de partir, M. Edward mit le binocle à l'œil. 

— Elle est décidément ravissante, murmura-t-il, en faisant signe 
à Bob de s'approcher. 

Quand Bob fut à portée, il se pencha à son oreille et dit : 

— Tu vois bien cette jolie enfant, là-bas, près de la chaire? 

— La quêteuse? 

— Précisément. Tu vas la suivre, et demain tu m'en diras des 
nouvelles. 

Bob-Lantern fit un signe afiirmatif, et M. Edward, ayant achevé de 
mettre son gant, effectua sa retraite. 11 passa tout près de Stephen, 



24 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

mais il ne prit pas garde au haineux regard que lui jeta le jeune mé- 
decin. Clary le suivit des yeux jusqu'à la porte. A peine était-il parti 
(jue Stephen s'élança vers Bob-Lantern. 

— Le nom de cei homme? dit-il. 

— Quel homme? demanda Bob au lieu de répondre. 

— L'homme qui vient de vous parler. 

— Je n'en sais rien. 

Stephen plongea ses doigts dans sa poche et en retira un souverain, 
qu'il fit glisser dans la main de Bob-Lantern. 

— C'est différent, dit ce dernier, qui mit la pièce d'or en lieu 
sur; vous voulez savoir son nom? 

— Oui ; dépèche ! 

— Je n'en sais rien. 

Puis, exécutant cette manière de révérence qui est, par (outpays, 
le mode de remerciment des gueux, il ajouta : 

— Que Dieu vous bénisse ! mon jeune gentleman. 
Et il disparut. 



III 



L AVENEMENT D UN LION. 

Ce même soir, il y avait bal à Trevor-Housi . Lord James, comte 
Trevor, grand seigneur de naissance et de foiiune, avait joué un 
fort brillant rôle politique quelques années auparavant. Depuis l'avé- 
nement du ministère whig, il s'abstenait, et ses salons étaient le ren- 
dez-vous des notabilités du parti tory. Il était veuf et vivait avec sa 
sœur, lady Campbell, laquelle s'était bénévolement chargée de l'édu- 
cation de miss Mary Trevor, tille unique du comte. 

Lady Campbell avait été charmante en 1850. En 183., époque où 
se passe notre histoire, elle avait perdu une [lotable portion de sa 
beauté, mais non point le désir de plaire. Femme d'esprit et d'excel- 
lent goût, elle avait jeté bas de bonne foi toute prétention extérieure 
à la jeunesse. Si bien que, à l'encontre du reproche qu'on fait d'or- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 25 

dinaire aux femmes de son âge, on était tenté de formuler contre elle 
cette invraisemblable accusation : Lady Campbell se vieillit ! 

Lady Campbell était donc, dans le monde où elle vivait, une femme 
à part; elle trônait au milieu d'un cercle choisi, dont elle était la reine 
ei l'oracle. Ses cavaliers servants étaient la fleur des jeunes gens à la 
mode. Quoi qu'elle pût faire, on ne la respectait point, on l'aimait. 

C'était un glorieux résultat, mais il y avait près d'elle un aimant 
dont nous ne devons point mettre en oubli le pouvoir. Miss Mary 
Trevor avait dix-huit ans ; elle était belle de celte beauté suave, mais 
frêle et comme effacée, dont le type se trouve reproduit souvent dans 
les toiles de notre Reynolds. Sa (aille était haute et se courbait légè- 
rement en avant, pour être trop élancée. Une blancheur diaphane 
formait le fond de son teint, qui s'animait parfois d'une légère nuance 
rose, mais n'atteignait jamais ce coloris, brillant symptôme de vi- 
gueur et de santé, qui s'apj)elle la fraîcheur. La transparence de 
son teint se remarquait surtout autour des yeux, où elle prenait un 
pâle reflet d'azur, au milieu du front et sur les tempes, où elle 
laissait voir un écheveau délié de petites veines bleues. Ses cheveux 
blonds, d'une finesse extrême, tombaient en légères boucles le long 
de sa joue. Ses yeux, d'un bleu tendre, se fermaient fréquemment à 
demi et semblaient alors nager dans un milieu humide et sciniilkml. 
Son sourire était celui d'un enfant, mais quand elle devenait sérieuse, 
une ride, tremblante et ténue, touchait de chaque côté le bout de ses 
lèvres et donnait ai sa bouche une expression de dédain. 

Miss Mary était ainsi par nature; l'éducation lui avait donné d'au- 
tres charmes. Elle savait parler et se taire; chacun de ses mouvements 
dévoilait une grâce inaperçue; quoi qu'elle fit, elle faisait bien et à 
propos. Timide autant qu'il faut et ignorant d'ailleurs ce que les 
femmes n'ont pas besoin de savoir, elle avait appris à paraître douter 
d'elle-même, ce qui est la modestie des gens orgueilleux; elle avait 
appiis aussi à ne jamais douter de la valeur d'autrui, à ne point 
mentir, sauf dans les cas d'urgence, et à prolonger son sourire long- 
temps après qu'est oublié le nvit qui l'a fait naitre. 

Miss Mary était l'ouvrage de lady Campbell. Faible d'esprit comme 
de corps, elle avait été dans les mains de son habile tante une argile 
molle et douce à modeler. Lady Campbell était avec raison hère de 



26 LI'IS MVSTKHKS OE LONDRES. 

son œuvre et jalouse outre mesure du dcspoiique pouvoir qu'elle 
exerçait sur sa nièce. 

- Miss Mary était fille unique. Son père avait trente mille livres ster- 
ling ou sept cent cinquante mille francs de revenu, au dire du plus 
grand nombre, mais quelques-uns affirmaient que le chiffre réel de 
ses rentes allait beaucoup au delà. 

On doit penser que l'héritière de cette fortune, qui, pauvre, aurait 
pu être aimée pour elle-même, ne manquait point d'adorateurs. Deux 
ans auparavant, en effet, à l'époque de sa première entrée dans le 
monde, elle avait été entourée tout d'abord d'une innombrable cour. 
A l'apparition d'un astre nouveau, chacun, si humble qu'il soit, se 
sent venir espoir : on a vu l'amour faire tant de miracles ! Mais à 
mesure que l'astre s'élève sur l'horizon, le cercle s'éclaircit. Les 
humbles se rendent justice, à moins qu'ils ne préfèrent jaunir de ten- 
dresse à distance; il ne reste plus que les forts. Puis, entre les forts, 
la lutte s'établit. Ce serait un beau spectacle, s'il n'était commun et 
visible gratis dans tout salon où se trouve une héritière. 

La lutte entre les forts a un résultat : la jeune fille choisit, ou sa fa- 
mille pour elle. Alors les rangs se resserrent de nouveau ; les ambitions 
vaincues se taisent; les humbles et les forts redeviennent égaux; 
tous ont part aux rayons de l'astre, car l'astre, pour être désormais 
la propriété d'un seul, entre de droit dans le domaine de tous. 

L'existence mondaine de miss Mary avait régulièrement suivi ces 
phrases diverses. Le fort entre les forts avait été un jeune homme de 
fortune modeste, mais d'origine princière, fils cadet de feu le lord 
comte de Fife, et qui portait le nom de Frank Perceval. Miss Mary, 
ou plutôt lady Campbell, le distingua, et tout le monde crut la ba- 
taille finie ; mais tout à coup survint un nouveau champion qui réta- 
. blit la lutte et la mena rondement. 

Aussi, faut-il le dire, ce champion n'était rien moins que Rio- 
Santo en personne. 

Le marquis de Rio-Santo ! l'éblouissant, l'incomparable marquis! 
Londres et Paris se souviennent de ses équipages. L'Euroj)e entière 
admira ses magnificences orientales; l'univers, enfin, savait qu'il 
dépensait quatre millions chaque saison, vingt mille livres sterling 
par mois, et qu'il n'était point juif cependant! 



LES MYSTÈRES DR LONDRES. 27 

Rio-Santo arriva de Paris, où il avait été pendant quatre ou cinq 
hivers de suite le roi de la mode. Il arriva suivi de son armée de la- 
quais, de ses écuries, de ses meutes royales et de plusieurs douzaines 
de baronnes qui se mouraient de rêverie pour l'amour de ses 
cheveux noirs, de son teint pâle et de ses fulgurants yeux bleus. 

D'ordinaire Londres ne s'émeut qu'à bonnes enseignes. Les princes 
étrangers, les fils d'empereurs y passent parfaitement inaperçus ; les 
ténors les plus prodigieux y opèrent le transit de leur \U de poitrine 
sans exciter la moindre révolution. Pour faire beaucoup d'effet dans 
cette ville orgueilleuse, il faut être osage, bayadère ou pour le moins 
bélier à quatre cornes. Rio-Santo n'était rien de tout cela. Ce n'était 
qu'un marquis. Pourtant, trois jours après son arrivée à tous les éta- 
ges de toutes les maisons de toutes les rues de Londres, il faisait l'ob- 
jet de toutes les conversations. Les palais du West-End parlaient de 
lui ; les boutiques d'Holborn et du Strand faisaient de nombreux cancans 
sur sa personne, les échoppes do Bishop's-Gatc retentissaient de son 
nom. Il était le sujet des conversations à Saint-James, dansClare-Market 
à Richmund et dans les bouges de Smilhfield. 

Et cependant personne ne pouvait se vanter d'avoir vu ce fameux 
marquis de Rio-Santo, dont tout le monde s'entretenait. Il passa dans 
la solitude de sa magnifique maison de Bclgravc-Square les trois ou 
quatre premiers jours qui suivirent son arrivée en Angleterre. xAIais 
qu'importait cela? Il y avait dans les salons de l'une et l'autre aristo- 
cratie une vingtaine de jeunes seigneurs qui chantaient ses louanges 
sur tous les tons et racontaient de lui des histoires à faire tomber un 
raout en syncope. Il y avait dans les réunions bourgoises et jusque 
dans les sociétés d'arrière-boutique d'honnêtes demi-lions, qui génu- 
fléchissaient au nom respecté de l'illustre marquis; enfin, au fond des 
tavernes, il y avait d'ignobles drôles qui, entre deux verres de gin, 
estropiaient ce même nom. Pourquoi cela ? nous ne saurions le 
dire. 

Or, quand les hommes parlent, les femmes enchérissent et caquet- 
tent. De là cet assourdissant concert qui, du salon, de l'antichambre et 
de la mansarde, envoya au ciel nuageux do Londres le nom mille fois 
répété de Rio-Santo. 

Et chacun se représentait ce mystérieux marquis suivant la pente 



28 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

naturelle de ses idées. Les maris, trompés par son nom et sa réputa- 
tion, s'attendaient à lui voir le manteau rouge de Fra-Diavolo, ou tout 
au moins le feutre à plume de don Juan. Les femmes dotaient son vi- 
sage inconnu de ce je nesais quoi de fatal que le fretin des romanciers 
donne à ses pauvres diables de héros. Les jeunes fdles le voyaient en 
songe avec un œil rêveur, un front ravagé, un nez d'aigle et un sou- 
rire infernal, mais divin. Les vieilles servantes enfin se figuraient qu'il 
avait trois bagues de similor à chaque doigt, une canne en rhinocéros 
et des breloques valant trois mille livres sterling. 

On doit penser combien ce myslère et cette incertitude ajoutaient 
au désir que chacun avait de connaître le marquis de Rio-Santo. 
Comme s'il n'y eût point eu encore assez de motifs de curiosité, la po- 
litique se mit de la partie. Un bruit vague se prit à circuler dans les 
clubs ordinairement bien informés. On disait que le grand marquis 
était un envoyé secret d'une cour étrangère de premier ordre. Sa 
mission était, assurait-on, confidentielle et des plus importantes. Au 
reste, nul ne pouvait affirmer le fait; mais, justement à cause de cela, 
le fait passa pour positif et matériellement prouvé. 

Aussi ce fût à qui des whigs ou des tories aurait sa première visite. 
Trente invitafions se croisèrent, signées de noms renversants et dont 
le moindre avait derrière lui un palais et des millions. Rio-Santo ne 
se pressa point de choisir. Il se laissa désirer le temps convenable; 
puis, un soir, après sa première excursion à Richmund, il se fit con- 
duire à Derby-House. Lady.Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, 
était veuve; elle avait vingt-cinq ans et passait pour la plus charmante 
femme de King's-Road, qui est une rue très-longue et toute peuplée 
de femmes charmantes. 

Lorsqu'on annonça Rio-Santo, il courut une émofion muette parmi 
le double rang de femmes qui bordait les salons de la comtesse de 
Derby. Le premier rang frémit d'une délicieuse curiosité; le second 
rang, la tapisserie, avança ses cinquante visages de douairières par- 
dessus les frais minois du premier, à peu près comme fait la seconde 
ligne mettant le fusil enjoué sur l'épaule du chef de file dans les feux 
de peloton. Rio-Santo entra. On le trouva bel homme; mais il y eut 
çà et là quelques petits désappointements, parce que son ensemble 
n'était point suffisamment romanesque. De prime abord, on s'étonna 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 29 

que ce marquis, irréprochable à coup sûr, mais n'ayant rien de pré- 
cisément extraordinaire, eût pu enlever pendant trois ans au comte 
d'Orsay le sceptre de la mode européenne; on eût voulu lui voir une 
cravate plus ineffable, une démarche plus poétique, un regard plus 
impossible à définir. En somme, la première impression ne répondit 
pas tout à fait à l'attente générale. — Mais Rio-Santo parla. Le charme 
opéra d'autant mieux et plus vite, qu'il y avait eu contre ses séduc- 
tions annoncées une sorte de réaction préalable. Les jeunes ladies lais- 
sèrent aller leur cœur au courant de sa parole électrique, et la tapis- 
serie regretta le temps lieureux où elle pouvait être éleclrisée. 

Il y a de par le monde un préjugé stupide entre tous les préjugés. 
On s'imagine que, pour être roi de la mode, il suffit d'èti-e riche, beau, 
ferme sur la hanche, frivole de caractère et spirituel assez pour dire de 
jolis riens. On se trompe du tout au tout. La royauté de la mode est 
élective; ce trône-là ne se prend que par droit de conquête. 

On dut reconnaître bientôt que Rio-Santo était un esprit d'élite. 
Son intelligence, souple et forte, embrassait tout. C'était un homme 
grave et c'était un homme brillant. En môme temps, on fut ébloui du 
faste royal qu'il déploya, non pas en escompteur enrichi, mais en véri- 
table grand seigneur. De sorte que, au bout de quelques semaines, 
Rio-Santo fut à Londres ce qu'il avait été à Paris, l'homme par excel- 
lence, le roi, le dieu. 

Vers l'époque de son arrivée en Angleterre, quelques nouvelles figu- 
res s'étaient introduites dans le grand monde, c'étaient tous gens de 
bon lieu, portant noms qui sonnaient comme il faut et menant un 
no!)le train de vie. Nous citerons, parmi ces nouvei.ux venus, le major 
Borougham, sir Paulus Waterfield, le docteur Muller, le cavalier An- 
gelo Bembo. 

La première maîtresse de Rio-Santo à Londres fut, dit-on, la com- 
tesse de Derby. Jusque-là, lady Ophélia avait eu la réputation la ])lus 
enviable pour une jeune veuve. C'était, selon le sentiment général, 
une femme de merveilleux goijt, d'esprit fort délicat, mais de cœur 
sec; une coquette, enlin, des plus dangereuses et des moins attaqua- 
bles. C'était, en outre, car la coquetterie n'exclut rien qualid on sait 
s'en servir, c'était une femme d^ principes choisis, pensant haut et 
bien, dévote autant qu'il faut l'être, et portant sans reproche le nom 



80 LKS MYSTEKES UE LONDIIES. 

de feu son époux, l'un des plus nobles et beaux de la vieille monarchie 
anglaise. Dans le monde, ou tant de médisances se croisent avec tant 
de calomnies, lady Ophélia avait passé invulnérable ; nulle tache, si 
petite qu'elle fût, n'avait terni le miroir vierge de sa renommée. Les 
hommes l'aimaient et la craignaient, ses rivales l'enviaient et la haïs- 
saient. Rio-Santo vint : l'existence de la comtesse s'enveloppa tout 
à coup d'un mystère inaccoutumé, que les langues méchantes ne 
tardèrent pas à rendre suspect; elle eût pu se défendre, c'est-à-dire 
lever le voile et donner comme autrefois chaque heure de ses jours 
aux regards de la foule. iMais il était vrai : elle aimait Rio-Santo, elle 
l'aimait de l'amour qu'inspirait à coup sûr ce terrible don Juan : 
amour fougueux, jeune, étourdi, sans prudence... 

Rio-Santo, lui, aimait fort et vite. Sa passion brûlait trop pour 
durer. Il jeta aux pieds de lady Ophélia son cœur qui était sincère, 
son génie un moment dompté, son être entier, plus que son être, car 
il lui promit l'avenir. Mais Rio-Santo, s'il ne mentait jamais, se trom- 
pait, hélas ! bien souvent. Il se donnait à l'amour sans réserve comme 
ces enfants qui prodiguent leurs jouets à leurs compagnons de plai- 
sirs, pour ensuite les reprendre. Rio-Santo reprenait ainsi tout ce 
qu'il avait donné à l'amour. Et il n'avait pas plus de remords ([ue ces 
enfants dont nous venons de parler, parce qu'il était toujours de bonne 
foi. 

Que Dieu vous garde, misses et miladies, de la rencontre de Rio- 
Santo ! 



IV 

COMMENT l'amour VIENT EN RÊVANT 

Tout Londres fashionable s'occupa pendant une semaine du ma- 
riage de Rio-Santo avec lad> Ophélia Rarnwood, comtesse de Derby. 
C'était un couple très-bien assorti. Néanmoins, le mariage n'eut pas 
lieu. Rio-Santo déclara tout haut qu'il avait échoué. Quelques-uns 
ajoutèrent foi à cette déclaration, d'autres pensèrent qu'il avait trop 
réussi. 



LES MYSTÈRES DE LUiNDllES. 31 

Rio-Santo n'était rien de tout ce qu'on a coutume d'être dans notre 
société étiquetée comme une boutique d'apothicaire. Cela lui donnait 
incontestablement le droit de faire comme l'abeille : de choisir sans 
exclure. Aussi, régnait-il sur le noble West-End, sans dédaigner le 
culte de la cité millionnaire. Son éclectisme consistait à se laisser 
adorer partout. 

Il avait pour métier ostensible d'être marquis, riche à millions et 
tout pétri de distinction. Nous ne savons pas de plus adorable métier 
que celui-là. Impossible de dire la prodigieuse dépense d'esprit et de 
diplomatie que firent les deux camps politiques pour, chacun, l'atti- 
rer à soi , II y eut de jeunes ladies qui se dévouèrent en vraies Ro- 
maines ; il y eut des ladies d'un certain âge qui combinèrent des 
plans miraculeux. Une whiggesse de lettres fut jusqu'à lui proposer, 
à mots couverts, de l'illustrer à l'aide d'un roman en quatorze parties 
de six volumes in-octavo chacune. Rio-Santo apprécia le dévouement 
des jeunes ladies, ignora les plans des douairières, et fît don d'une pipe 
de Turquie à la whiggesse de lettres, en la priant d'illustrer tout le 
monde, excepté lui. 

Il menait cependant la vie la plus rigoureusement fashionnable 
qu'on puisse imaginer. Lui seul donnait despotiquement le ton pour 
toutes choses. On citait ses mots avec une componction véritable. 
Quand il n'en laissait point échapper, par hasard, de bonnes âmes se 
faisaient un devoir de lui en prêter. En parlant de lui, on était tou- 
jours sur d'intéresser les femmes,, et certains séducteurs émérites 
inventaient sur son compte de ravissantes histoires qu'ils allaient 
essayer, en guise de fausses clés, à la porte de tous les boudoirs. 

On l'affubla d'un nombre si exorbitant de bonnes fortunes, que le 
compte en passait toute vraisemblance. Mais il était discret. 

Règle générale : le lion qui vise au titre de bourreau des coeurs 
n'est pas un lion de franc aloi ; c'est inévitablement quelque quadru- 
pède vulgaire, revêtu de la peau du roi des animaux. Or, le marquis 
de Rio-Santo était un lion véritable, le lion le plus lion qui fut jamais. 

Un jour, il rencontra miss Mary Trevor, et il pensa que cette enfant 

pâle, aux traits effacés, à la beauté presque nuageuse, était une fort 

insignifiante personne. Peut-être même n'en pensa-t-il pas si long. 

, Mary, elle, se sentait mal à l'aise en présence de cet homme dont 



32 LES MYSTlilKES DE LONDRES. 

la bizarre renommée repoussait ses instincts de timide faiblesse. Une 
seconde fois ils se trouvèrent en présence. Miss Mary chanta. Sa voix 
douce, mais sans portée, eflleura l'oreille de Rio-Sanlo comme uii 
vain bruit. Rio-Santo parla. Son organe vibrant et grave affecta dou- 
loureusement l'ouïe de miss Trevor. Pourquoi? Mary n'aurait point 
su le dire. 

Une troisième fois enfin, c'était à un concert dans les salons de lady 
Ophélia, Rio-Santo ce soir-là était pâle, taciturne et jetait autour de 
lui, sans voir, ses yeux vaguement distraits. Miss Trevor, assise au- 
près de miss Diana Stewart, sa meilleure amie, dans une salle de jeu 
que n'avait pas encore envahi le bataillon des joueurs, causait tout 
bas. Diana était la cousine et avait été la compagne d'enfance de 
Frank Perceval, qu'un voyage retenait loin de miss Trevor, sa 
fiancée. Les deux jeunes tilles, cela va sans dire, parlaient de lui. 
Rio-Santo, debout, appuyé contre une colonne en demi-relief dont la 
saillie le cacbait à moitié, était à portée d'entendre et n'entendait pas. 
Mary lui tournait le dos et ne pouvait l'apercevoir. Insensiblement, les 
deux jeunes filles, qui d'abord avaient .parlé tout bas, cessèrent de 
retenir leur voix, parce qu'elles se croyaient loin de tout indiscret 
écouteur. Leur conversation monta comme un murmure jusqu'aux 
oreilles de Rio-Santo. Il n'y prit point garde, et continua de rêver. 

Car Rio-Santo était un déterminé rêveur. C'était avec délices qu'il 
se plongeait au fond de cette ivresse calme et à la fois infinie, que 
les choses réelles ne savent point provoquer. Il choisissait parfois le 
tumulte d'une fête pour s'endormir en ses illusoires voluptés. La 
voix de l'orchestre le conduisait en certaines galeries du palais de son 
imagination, qu'il n'explorait pas dans le silence. Ses songes étaient 
volontiers ses souvenirs. 

En ce moment dont nous parlons, Rio-Santo rêvait d'amour. Il 
voyait dans le passé, lointain peut-être, une blonde enfant qui élevait 
vers lui sou regard d'ange, confiant, tendre, timide. L'orchestre 
accompagnait une mélodie, brodée sur l'un de ces motifs simples ei 
touchants que trouvent dans leurs bruyères les bardes de la verte 
Irlande. On eût dit que cet air avait un rapport direct et réel avec la 
jeune fille du rêve, et après tout, cela était possible, puisqu'il s'agis- 
sait d'un souvenir. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 33 

Lorsque l'orchestre couvrit de son dernier accord les dernières 
vibrations de la voix du chanteur, Rio-Santo rouvrit ses yeux ; une 
larme tiJtra au travers des cils demi-baisses de sa paupière. 

— Marie, murmura-t-il ; ma douce Marie ! 

— Pauvre Mary ! s'écria au même instant miss Diana Stewart. Puis 
elle ajouta avec un petit éclat de rire : 

— Tu l'aimes donc bien ? 

A ce nom de Mary, Piio-Santo avait ouvert les yeux, et son regard 
était tombé sur le gracieux profil de miss Trevor. Les hommes, et, 
entre tous les hommes, ceux dont l'imagination sans frein ni règle a 
coutume d'errer où le caprice la conduit et de n'être jamais contrôlée, 
peuvent voir le même objet sous des faces diverses et même complè- 
tement opposées. L'impression du moment change, pour ainsi dire, 
le milieu à travers lequel ils regardent. Entre leur œil et ce qu'ils 
voient, il s'opère une sorte de réfraction mystérieuse qui peut embel- 
lir la laideur et qui peut enlaidir la beauté. Rio-Sanlo avait déjà vu 
miss Mary, et cependant il crut la voir pour la première fois. Peut- 
être le délicat et gracieux sourire de miss Trevor trouva-t-il sa place 
dans le rêve qui dominait Rio-Santo à ce moment ; peut-être quelque 
ressemblance éloignée vint-elle en aide à ce nom de Mary. Pour celte 
raison ou pour d'autres, il sentit son cœur bondir et s'élancer vers 
cette charmante fille qui donnait à propos un corps à sa fantaisie du 
moment. Il la couva du regard comme une proie prochaine, et, gâté 
par le succès, il ne s'occupa même pas des moyens de triompher. 

Miss Trevor avait hésité un instant avant de répondre à la question 
de Diana. 

— Je suis triste depuis son départ et j'attends son retour avec im- 
patience, dit-elle enfin. 

Rio-Santo savoura lentement l'harmonie de cette voix qu'il avait 
dédaignée la veille. Il fit un mouvement. Miss Trevor se retourna, et 
sa joue pâle devint pourpre, parce qu'elle devina que sa réponse avait 
été entendue. Puis, saisie de nouveau par cet instinct de terreur qui 
l'avait prise déjà à la vue du marquis, elle frissonna de la tête aux 
pieds et serra le bras de Diana. 

— Viens, dit-elle, en entraînant son amie étonnée vers les salons 
oîi se tenait le concert. 

T. I. 3 



34 LUS MYSTEUËS DE LONDRES. 

— Y avnit-il un serpent derrière ton fauteuil ? demanda gaiement 
miss Stewan. 

— Il y avait un homme, murmura Mary. 

Diana se retourna vivement à son tour et aperçut le regard ardent 
de Rio-Santo qui suivait la retraite de sa compagne. Elle devint sé- 
rieuse. 

— Comme il te regarde ! dit-elle avec une naïve envie. De son oeil 
jusqu'à toi, il y a comme un rayon de feu... 

Mary trembla plus fort. Rio-Santo quitta sa colonne et vint s'étendre 
dans le fauteuil occupé naguère par miss Trevor. Il y resta longtemps 
et ne rentra dans le concert que lorsque la foule des joueurs fît irrup- 
tion dans la salle. 

— Pauvre Marie! murmura-t-il en se levant; depuis, je n'ai point 
aimé ainsi... 

Quelques jours après, Rio-Santo fut présenté à lady Campbell et à 
lord Trevor. Lady Campbell était précisément faite pour apprécier 
toutes les qualités du beau marquis ; elle fut flattée de l'initiative 
qu'il avait prise auprès d'elle et prévit que son importance mondaine 
allait s'en augmenter considérablement. Trevor-Hojjse devint en effet 
tout à coup à la mode. Tout le monde y voulut être présenté, et les 
jeunes gentilshommes que nous avons vus arriver à Londres presque 
en même temps que Rio-Santo furent des premiers à solliciter cet 
honneur. Certes, le major Rorougham, le docteur MuUer, sir Paulus 
Waterfîeld et le beau cavalier Angelo Bembo étaient gens à ne trouver 
nulle part porte close. Ces quatre gentilshommes n'étaient point sans 
avoir entre eux ces liaisons superticielles et d'occasion qu'on noue si 
aisément dans le monde, mais il ne régnait parmi eux aucune intimité 
^.pparente. Néanmoins, on aurait dit qu'ils se fussent donné le mot 
pour faire auprès de lady Campbell les affaires de Rio-Santo. C'était 
peut-être le hasard... 

Rio-Santo, du reste, n'avait nullement besoin d'aide. Plus une 
femme était spirituelle, et moins elle avait chance d'échapper aux 
séductions de son esprit; or, nous croyons l'avoir déjà dit, lady 
Campbell, en fait d'esprit délicat et choisi, ne le cédait à personne. 
Elle fut vite et bien subjuguée. Comme lady Campbell était, de l'ait, 
la tête de la maison de son frère, tout le monde y subit, plus ou moins. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 35 

Tinfluence du marquis, tout le monde, miss Trevor elle-même. 

Nous devons dire néanmoins que Rio-Santo n'agit point directe- 
ment sur miss Mary Trevor. Ce fut lady Campbell qui prit la peine, 
à son insu, de solliciter le malléable cœur de sa jolie nièce. Cette 
femme aimable, en effet, toute pleine des perfections du marquis, ne 
pouvait se taire. Sa chaude amitié, son admiration se faisaient jour par 
tous ses pores. Si bien que miss Trevor. eut honte et regret de sa 
frayeur passée. Elle prit pour Rio-Santo une sorte d'admiration à 
laquelle se mêlait encore une crainte indéfinissable, mais qui n'était 
plus de la répulsion. 

Elle savait que Rio-Santo l'aimait. Lorsiju'une femme sait cela, et 
que de l'aversion elle passe néanmoins à quelque chose de mieux que 
l'indifférence, on peut, suivant la croyance commune des observa- 
teurs au dcmi-cent, parier qu'elle aimera. C'est une question de 
temps. Nous verrons bien si, avec miss Mary, nos observateurs eus- 
sent doublé leur enjeu. 

Il se répandit une fois dans Londres un bruit extravagant et dénué 
de toute vraisemblance. Ce bruit fit hennir le jockey-club à gorge 
déployée, et pâmer tout ce qui pouvait prétendre au titre de gentleman 
d'un bout de la ville à l'autre. Les femmes en causèrent avec leurs 
sigisbés, les maris avec les amies intimes de leurs femmes, les grooms 
en baragouinèrent entre eux. 

Rio-Santo, disait-on, voulait se marier. 

Se marier comme le plus simple des mortels, faire une fin, briser 
son sceptre, couper ses éperons, changer sa poésie en prose, mettre 
un bonnet de coton par-dessus sa couronne. 

C'était maladroitement inventé, ridicule, impossible! C'était vrai. 
Lorsque ce bruit se répandit, Rio-Santo avait demandé la main de 
miss Mary Trevor. 

Contre son habitude, il avait rencontré plusieurs obstacles dont le 
moindre n'était pas à dédaigner. D'abord lady Campbell, qui était la 
loyauté même, refusa, malgré sa bonne envie, de prêter son aide au 
marquis. L'amour mutuel de Frank Perceval et de sa nièce était son 
ouvrage ; elle avait laborieusement préparé leur union. Abandonner 
les intérêts de Frank absent eût été trahison toute pure, et lady 
Campbell en était incapable. En second lieu, lord James Trevor, vieur 



36 LliS MYSTÈRES DE LONDRES. 

gentilhomme à la foi chevaleresque, avait donné sa parole à Frank. 
En troisième lieu, enfin, miss Trevor aimait ce même Frank Perceval. 

Aussi le marquis cssuya-t-il un refus triplement motivé. 

En regagnant sa maison, il disposa dans sa tète la plus éblouis- 
sante corbeille de mariage qu'imagination surexcitée de jeune fille 
coquette ait jamais pu rêver. 

Lady Campbell était la loyauté même. Elle se repentait amèrement 
d'avoir donné sa parole à Frank, mais qu'y faire? Heureusement les 
femmes d'esprit subtil ont toujours à leur service une suprême res- 
source, celle de se tromper elles-mêmes. 

Lady Campbell, qui se désespérait, put croire naturellement que 
Mary se désolait. Ceci n'était pas rigoureusement exact, mais c'était 
possible. Une fois le chagrin de miss Trevor admis, ce chagrin pou- 
vait s'interpréter de différentes manières; le choix était permis : lady 
Campbell choisit. Elle se dit que sa nièce aimait, qu'elle aimait Rio- 
Santo, et que le refus subi par ce dernier causait toute la peine de la 
jeune fille. 

Elle se dit cela plusieurs fois sans le croire, puis enfin elle le crut. 
Le croyant, elle avait incontestablement le droit de faire partager son 
opinion à autrui; or, à qui communiquer ses impressions, si ce n'est à 
sa nièce chérie, à sa fille d'adoption? 

A la première ouverture, Mary tomba de son haut. Mais lady Camp- 
bell était de si bonne foi, et elle avait tant d'éloquence ! Mary, faible 
et habituée à ne point questionner rigoureusement le fond de son 
cœur, habituée aussi à faire siennes sans examen toutes les idées de 
sa tante, Mary se laissa persuader..., à demi. 

Désormais, lady Campbell fut à son aise. Elle recouvra toute sa 
sérénité. La position était bien changée, convenons-en. Ce n'était plus 
d'elle qu'il s'agissait, mais de sa nièce. Elle eût été coupable d'écouter 
ses propres impressions au point de fausser les paroles données, mais 
sa nièce 1... En conscience, par exagération de loyauté, on ne peut 
pas, comme cela, sacrifier le bonheur d'une jeune fille. Loin d'hésiter 
encore, elle se crut engagée d'honneur ; ce qui lui avait paru une 
faiblesse lui sembla un étroit devoir ; elle s'avoua que, dans ces cir- 
constances, il ne faut pas demeurer à moitié route et qu'il devenait 
pour elle obligatoire de soutenir Rio-Santo de son mieux. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 37 

Miss Trevor, à vr.ii dire, vivait alors dans une sorte d'étonrdissc- 
ment perpétuel, plein de fatigue et d'ennui. Rio-Santo avait fait sui- 
elle une impression étrange et qu'elle ne savait point définir. Lady 
Campbell nommait cela de l'amour; ce devait être de l'amour. 

Et pourtant l'image de Frank Perceval restait au fond de son cœur. 
Accablée par l'infaillibilité de lady Campbell, conseillée d'ailleurs par 
i'indolente faiblesse de son caractère, elle s'endormait en ce doute 
presque fantastique. Elle en souffrait silencieusement et sans y cher- 
cher remède. 

Restait à vaincre l'opposition que lord Trevor, fidèle comnie l'acier 
et se souvenant de la parole donnée, ne manquerait point défaire à ce 
nouvel arrangement. Directement et de front, il n'y fallait point songer; 
mais ceci, soit dit entre le lecteur et nous, était la moindre chose. 
Quand on a réussi à se tromper soi-même, à escamoter la conscience 
d'une jeune fille et à garder la paix du cœur, on peut raisonnablement 
espérer faire perdre la tète à un vieux gentilhomme dont le pied boité 
foula plus souvent les champs de bataille que les discrets tapis des 
officines diplomatiques. 

Rio-Santo fut admis à déclarer ses sentiments à miss Mary Trevor, 
qui, durant toute la nuit suivante, rêva de Frank Perceval. 

Il faut convenir que ce jeune nobleman avait mal choisi son temps 
pour voyager. Frank Perceval, accueilli par toute la famille Trevor, 
était le fiancé presque officiel de Mary, mais Mary était si jeune! Dans 
un an, lui disait-on... Frank se demanda comment il pourrait attendre 
trois cent soixante-cinq jours sans mourir sept cent trente fois. Un de 
ses amis, car, lorsqu'un homme doit se casser le cou, c'est toujours 
un ami qui l'y aide, lui conseilla de 'prendre la poste et d'aller voir 
la Suisse. Frank alla voir la Suisse. Il y resta un an, ni plus ni moins, 
et il commanda des chevaux de poste à Genève de manière à revoir 
Londres juste le trois cent soixante-cinquième jour. 

On n'est pas plus exact que cela, et le hasard lui devait une de ces 
bonnes aubaines qu'il réserve parfois aux amants voyageurs : par 
exemple, trouver chez soi en arrivant une lettre de sa belle, reconn.iitre 
ses traits charmants dans la première figure rencontrée, etc., etc. — 
Frank espérait quelque chose de ce genre, car en remontant la Tamise, 
bien que la brume tombât lar3(iu'il passa au-dessus du tunnel, il in- 



38 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

terrogea du regard tout le long de la route les bateaux allant et reve- 
nant de Greenwich. Il ne vit rien que des figures inconnues ; mais, en 
revanche, au moment où il arrivait chez lui, la femme de charge de 
sa maison lui remit une lettre de huit jours de date, qui l'mvitait à 
passer la soirée chez lord James Trevor. 

Frank n'eut que le temps de faire toilette. C'était le soir même de ce 
trois cent soixante-cinquième jour qu'avait lieu le baldf Trevor-House. 



LE BAL. 



Trevor-House, seigneurial édifice situé dans Norfolk- Street, dresse, 
entre grille et jardin, lafière architecture de son corps de logis flanqué 
de deux ailes en saillie. La façade principale donne sur de magnifiques 
bosquets, au delà desquels s'étend une pièce de gazon qu'entoure un 
épais fourré d'arbustes destinés à cacher le mur qui sépare le jardin 
de Park-Lane. Ce soir-là, les hautes croisées de la façade étaient bril- 
lamment illuminées, et les pauvres sentinelles chargées de garder la 
statue colossale d'Achille, élevée en l'honneur du duc de Wellington, 
devaient voir, à travers les branches dépouillées des arbres, les feux 
des lustres adoucis par le diaphane écran des drapeiies. 

L'heure où l'on arrive au bal avait sonné, les salons s'emplissaient 
peu à peu, et l'orchestre conduit par Angelini, ce roi du quadrille que 
le Français Jullien n'avait pas détrôné encore, préludait en des accords 
indécis et timides. La danse n'avait pas commencé, mais le cordon de 
fauteuils placés autour des salles commençait à se garnir ; le salon 
principal surtout, où se tenait lady Campbell, présentait un charmant 
coupd'œil et semblait une corbeille à demi-pleine qui n'attend plus que 
quelques Heurs. 

— Faites-moi la grâce de me permettre, madame..., dit M. le vi- 
comte de Lantures-Luces, en élevant la main de lady Campbell jusqu'à 
un demi-pouce de sa lèvre, et faisant le geste de baiser, — mademoi- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 39 

selle, faites-moi la grâce de me permettre... Vous avez là, je pnrle 
très-sérieusement, un ravissant éventail ! 

— Vicomte, voici la septième fois que l'éventail de ma nièce vous 
ravit. 

Lady Campbell s'inclina trois ou quatre fois à droite et à gauche 
pour mettre à jour son compte courant de saluts; elle donna la main 
à lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, qui entrait, et Mary 
embrassa Diana Steward, dont la mère venait de se faire annoncer. 

— Sir Paulus, dit lady Campbell à l'un des arrivants, nous con- 
terez-vous quelque nouvelle? 

— Le bruit court, répondit sir Paulus Waterfield, que le marquis 
de Rio-Santo renouvelle ses équipages et le mobilier de sa maison. 

— Parlez-vous sérieusement? demanda le vicomte, il n'y a pas 
trois mois qu'il a fait déjà maison nette. 

— Le marquis a ses raisons pour cela. 

— Un mariage, ajouta le major Borougham. C'est la grande nou- 
velle du moment. 

Mary perdit le sourire qu'elle avait fixé à demeure sur sa lèvre. Sa 
tête brûla tout à coup et ses mains eurent froid. Lady Campbell la re- 
garda en dessous. 

■ — Comme elle l'aime ! pensa-t-elle. 

Miss Trevor songeait à Frank Perceval qu'elle n'aimait plus, puisque 
c'était chose convenue, mais qui, du matin au soir, occupait sa pensée, 
concurremment avec Rio-Santo; car Mary en était arrivée adonner 
au marquis la moitié de son esprit, sinon la moitié de son cœur. Lady 
Campbell avait mis sa parole comme un épais bandeau entre le cœur 
de sa nièce et son intelligence. Le cœur, aveuglé, s'était engourdi en 
un apathique sommeil. Mary ne vivait plus que par la tête, et, en ce 
sens, elle était à sa tante, c'est-à-dire à Rio-Santo. 

Et la tète, ainsi prévenue, restait hostile au cœur, silencieux, mais 
rempli par un souvenir. Mary, obsédée par la confusion épuisante qui 
était en elle, s'irritait contre sa mémoire trop fidèle, et repoussait 
l'image de Frank comme une obsession importune, lorsqu'elle ne 
Taccueillait pas avec caresses et transport. Ainsi, son âme errait, 
indécise, en une sorte de dédale où son libre arbitre seul aurait pu 
lui tenir lieu du fil d'Ariane, mais lady Campbell était là, serrant le 



'lO LES MYSTÈRKS DE LONDRES. 

bandeau sans cesse, et ])esant sur le débile caractère de Mary de tout 
le poids de sa tyrannique supériorité. 

Les femmes d'esprit sont ainsi faites : plutôt que de ne point gou- 
verner autrui, elles renonceraient à se gouverner elles-mêmes. 

— Le marquis est bien changé! reprit avec intention le beau ca- 
valier Angelo Bembo. 

— C'est à ne plus le reconnaître, ajouta le major Borougham. 

— Que trouvez- vous donc à ce cher marquis ? demanda le vicomte 
de Lantures-Luces. 

— Il est amoureux, répondit sir Paulus Waterfield. 

— Pour trois jours ? ajouta le vicomte en jetant son claque sous le 
bras gauche. 

— Pour la vie! dit le cavalier Angelo Bembo, avec une gravité 
pleine de conviction. 

Miss Mary Trevor eut un mouvement d'orgueil, mais un frisson 
d'angoisse : l'orgueil était naturel à la fille d'Eve et l'on n'eût pas 
trouvé peut-être dans tout Londres une seule femme qui put s'en 
défendre en voyant mettre Rio-Santo à ses pieds ; l'angoisse était une 
vague protestation du cœur, un demi-réveil, un cri étouffé de la 
conscience. 

On ouvrait le bal. Le cavalier Angelo Bembo prit la main de miss 
Trevor pour la conduire au quadrille. 11 s'opéra un mouvement gé- 
néral dans les salons; les groupes déplacés se mêlèrent; lady Camp- 
bell, sans perdre sa cour masculine, se trouva entourée d'un cercle 
de dames, La conversation allait, frivole, médisante, spirituelle. Lady 
Campbell y mettait des mots charmants, le vicomte de Lantures-Luces 
des exclamations délectables^ 

— Vraiment, lorsque notre marquis est absent, dit lady Campbell 
avec une imperceptible moquerie, M. de Lantures-Luces est la provi- 
dence de nos réunions. 

— Pourquoi mettre le vicomte au second rang? demanda une 
baronne. 

— Certes, ajouta une pairessse, le marquis ne pourrait qu'être lier 
de la comparaison. 

— Ali! mesdames! mesdames! balbutiait Lantures-Luces; de 



LES MYSTÈRES DE LOxNDRES. 41 

grâce... faites-moi quartier. Je suis trop l'ami de ce cher marquis 
pour prétendre... 

— Point de modestie, vicomte ! Vous avez toujours en réserve 
quelque spirituelle histoire... 

— Quelque anecdote piquante... 

— Quelque médisance de bon goût... 

— Ah ! mesdames, mesdames ! Vous me flattez ! Je parle sérieuse- 
ment. 

Le monde, qui devine tous les ridicules et saisit chaque travers par 
une sorte d'intuition où il y a de la magie, avait bien vite découvert 
la grotesque émulation du pauvre vicomte. On s'en divertissait fort, 
et le vicomte ne voyait goutte en ces moqueries voilées, que recou- 
vrait toujours une couche suffisante de courtoisie. Loin de s'alarmer, 
il se réjouissait et se gonflait comme la grenouille de la fable, mais il 
ne crevait point, parce que les sangles de son gilet l'empêchaient de 
se gonfler outre mesure. 

La tournure que venait de prendre la conversation était donc pour 
lui un vrai triomphe. Il se défendait mollement contre la louange, et 
repnssait déjà dans sa mémoire une anecdote préparée de longue 
main pour soutenir sa réputation de conteur. 

— Écoutez, écoutez ! fit-on de toutes parts. 

Le vicomte se laissa prier durant les trois quarts d'une minute. 

— J'aurais voulu ne point vous dire cela, conmiença-t-il enfin; je 
parle très-sérieusement... parce que l'histoire regarde ce pauvre 
Rio-Santo... 

— Le marquis ! Contez, de grâce, contez vite! 

Ce fut un chœur de voix féminines qui prononça ces mots. 

— C'est une vieille histoire, reprit le vicomte; mais je ne l'ai 
apprise qu'aujourd'hui d'un Parisien de ma connaissance. C'est assez 
drôle, on pourrait même dire que c'est très-drôle... 

— Mais contez donc ! 

• — Figurez-vous, belles dames, que pendant le séjour de Rio- 
Santo à Paris, la comtesse de L... et la comtesse de P... étaient fort 
éprises de ce cher marquis. Un jour le garde du bois de Boulogne 
entendit deux coups de feu dans le fourré. Il se précipita... et vit,., 
je vous le donne en mille. 



42 LES MYSTÈRES DE LONDIIES. 

— • Un assassinat ? 

— Non pas ! 

— Un tir à la cible? 

— Encore moins. Un duel, mesdames... un duel entre madame In 
comtesse de P... et madame la comtesse de L... 

— Charmant ! s'écria le chœur en éclatant de rire. 

— Un duel entre deux comtesses! dit sir Paulus Waterfîeld, il n'y 
a que Rio-Santo pour cela ! 

— Attendez donc ! le meilleur, c'est le motif du duel. Figurez- 
vous, belles dames, que la comtesse de P... et la comtesse de L... 
avaient conclu entre elles un accord : aussitôt que l'une d'elles aurait 
fait la conquête du marquis, l'autre devait céder la place et aban»- 
donner toutes prétentions. 

— Mais c'est le monde renversé, interrompit lady Campbell. Ne 
dirait-on pas qu'il s'agit de deux rivaux? Ces deux femmes désho- 
norent leur sexe. 

— Et déshonorent la noblesse! ajouta la baronne. 

— Non pas, non pas, mesdames; la noblesse n'a rien à faire en 
ceci. Il s'agit tout bonnement de deux comtesses de l'Empire. 

— A la bonne heure ! 

— Ces deux dames avaient donc passé un contrat, reprit Lanlures- 
Luces. Au bout de huit jours, la bataille sembla décidée : la voiture 
de madame de L... avait stationné pendant deux heures devant la 
porte de Rio-Santo. Madame de P... employa un jour à se déses- 
pérer; le lendemain, elle prit des informations et acquit la certitude 
que sa rivale avait fait comme ces délicieux scélérats de la régence, 
qui compromettaient une femme en envoyant leur carrosse vide à sa 
porte. Madame de L... avait compromis Rio -Santo. 

— Charmant ! entonna le chœur, 

— Vous comprenez, belles dames, reprit encore Lantures-Luces, 
que la comtesse de P... devint furieuse. La première fois qu'elle ren- 
contra son ennemie dans les salons de la Chaussée-d'Antin, elle lui 
dit : Madame vous êtes un fat! 

— Cette comtesse de P... n'était pas sans esprit, dit lady Campbell. 
- La comtesse de L..., en vrai raffinée de l'Empire, lui répondit 

par un coup d'éventail sur la joue. — Assez! dit madame de P... 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 43 

Point de bruit. Votre arme? — Le pistolet. — Votre heure? — Midi. 
— A demain, porle Maillot, sans témoins, combat à mort ! 
Elle se serrèrent la main, et tout fut dit. 

— Ce Rio-Santo, dit sir Paulus, change les agneaux en tigres. 

Le quadrille prenait fin, le cavalier Angelo Bembo vint reconduire 
miss Trevor à sa place. A peine était-elle assise auprès de sa tante, 
que la voix sonore de l'huissier dominant tout à coup les mille bruits 
delà fête jeta par les salons le nom de l'Honorable Frank Perceval. 

Miss Trevor perdit aussitôt les délicates couleurs que la danse avait 
fait monter à sa joue; elle devint plus pâle qu'un visage de marbre, 
et mit la main sur son cœur qui défaillait. Lady Campbell se pencha 
vers elle et lui dit tout bas : 

— Du courage, ma fille! l'entrevue sera pénible... Mais vous étiez 
si jeune! votre cœur s'était trompé... Qui sait d'ailleurs si Frank lui- 
même n'a pas changé ? 

Cette dernière parole, qui voulait être une consolation, amena une 
larme dans les yeux de miss Mary Trevor. 

— Point de faiblesse ! reprit lady Campbell; en voyant pleurer une 
femme, l'homme croit toujours à un reste de tendresse. 

La spirituelle femme n'en dit pas davantage et se prit à penser 
que sans elle sa nièce aurait méconnu le cri de son cœur, qu'elle 
eût combattu vainement et dans le silence son amour pour le 
marquis, qu'elle eût épousé par timidité Frank Peceval, qu'elle eût 
été malheureuse, peut-être coupable... 

Frank Perceval fut accueilli par lord Trevor avec la plus franche 
cordialité. Le vieux lord vint lui-même le présenter à sa fille, mai^ 
ici la scène changea. Mary reçut 'son fiancé avec une froideur 
d'autant plus grande, que son cœur éveillé soudain s'élançait vers lui 
avec plus de force. Elle baissa les yeux sous le regard de Frank, et 
ne répondit à son compliment, prononcé d'une voix émue, qu'en 
balbutiant quelques paroles dépourvues de sens. Frank se sentit venir 
une cruelle crainte. Il voulut parler encore, mais lady Campbell lui 
toucha légèrement le bras du bout de son éventail; 

— Vous avez fait un bon voyage? dit-elle. 

Puis, changeant de ton subitement, elle se pencha à son oreille et 
lui glissa ces mots : 



44 LES MYSTÈRRS DE LONDRES. 

— Pas ce soir, Frank, je vous conjure; on a les yeux sur elle, sur 
nous!... 

Frank ne comprenait point. 

— Demain, continua lady Campbell d'une voix oii il y avait trop 
de pitié pour que Frank se méprît plus longtemps ; demain, je vous 
expliquerai... Croyez-moi toujours votre amie, cher Frank... la pauvre 
enfant a bien résisté... bien souffert... 

— Quoi, milady ! s'écria Frank ; dois-je penser ?... 

— Je vous en prie, monsieur, attendons à demain. 

En même temps, lady Campbell prit la main de Frank qu'elle serra 
avec une sensibilité non feinte. Frank salua et s'éloigna la mort dans 
le cœur. 

Mary demeura immobile, anéantie. 

— Mon enfant, lui dit lady Campbell, le plus fort est fait. Mainte- 
nant, le reste me regarde. Ah ! si ce n'était pour vous, Mary, je me 
dispenserais de cette ambassade. Pauvre Frank ! Mais il s'agit de 
votre bonheur : je me dévouerai, ma chère fille. 

Elle mit un baiser au front de miss Trevor qui était froid et hu- 
mide. 

Frank errait par les salons, cherchant à repousser loin de lui la 
crainte douloureuse qui opprimait sa pensée; il voulait espérer en- 
core. Après tout, l'accueil de lord Trevor avait été aussi cordial qu'au- 
trefois, et les paroles de lady Campbell pouvaient s'interpréter en 
plus d'un sens. Mais Mary ! Éiait-il possible de se méprendre à cette 
froideur glaciale qui avait tout à coup succédé à son doux abandon 
d'autrefois? * 

Çà et là , ses amis l'arrêtaient pour lui presser la main et lui 
souhaiter la bienvenue. 

— Quelles nouvelles du Simplon? lui demandait l'un. 

— Vous me montrerez votre album, Frank, lui disait l'autre. 

— Comme vous voilà triste ! s'écriait un troisième. Est-ce que vous 
sauriez déjà'i'... 

Frank interrompit vivement ce dernier. 

— Quoi ? demanda-t-il avec une ardente anxiété. 

— Pauvre garçon ! murmura l'ami ; mais il n'y a rien d'officiel 
encore... ce sont de simples bruits... 



LES MYSTÉ[1ES DE LO-NDRES. 45 

— Que disent-ils, ces bruits ? 

— Ils disent... Ils mentent peut-être... Ils disent que miss Trevor 
va épouser Rio-Santo. 

Frank passa sa main sur son front. 

— Quel est ce Rio-Santo ? demanda-t-il. 
L'ami le regarda stupéfait. 

— Vous n'avez pas entendu parler de Rio-Santo, Frank? Au re- 
voir, Perceval, mon pauvre ami. 

Frank demeura seul, étourdi par ce nouveau coup. 

— Eh ! bonjour, très-cher, s'écria une voix de fausseté son oreille : 
il y un siècle qu'on ne vous a vu, et je disais hier... A qui donc 
disais-je cela ? Mais vous avez l'air chagrin, très-cher... Je de- 
vine... 

— C'est donc vrai ? murmura Frank. 

— Très-cher, Rio-Santo a plus de millions que vous n'avez, vous, 
décent livres de rentes... 

Le vicomte de Lantures-Luces, à ce dernier mot, pirouetta sur 
lui-même. Frank marchait sans voir et chancelait comme un homme 
ivre; il sentit un bras de femme se glisser sous le sien. 

— Milord, lui dit la comtesse de Derby, vous êtes malheureux, bien 
malheureux ! je vous plains... Car vous savez déjà sans doute... 

— Je crois tout savoir, milady. 

— Tout? Non, milord, vous ne savez pas tout. Écoutez, moi aussi 
je souffre ; je voudrais soulager votre peine, et peut-être... 

Il y a un démon de fatuité au fond du cœur de tout homme. Frank, 
malgré son accablement, comprit à faux et regarda lady Ophélia d'un 
air étonné. 

Celle-ci se prit à sourire avec tristesse. 

— Peut-être vous donnerai-je les moyens de combattre Rio-Santo, 
poursuivit-elle; car on ne peut pas vaincre Rio-Santo avec des armes 
ordinaires. 

— Encore Rio-Santo ! pensa Frank, qui se sentait monter au cœur 
une haine furieuse et sans limites. 

— Venez me voir demain, poursuivit la comtesse de Derby, les 
choses que je dois vous apfirendre se disent à voix basse et portes 
closes, dans une chambre m l'on est deux... et encore celui qui parle 



46 LES MYSTÈRES DK LONDRES. 

est en péril, comme celui qui écoute. A demain, milord; je vous 
attendrai. 

Elle s'inclina, gracieuse et souriante comme au sortir d'un entretien 
frivole. Frank n'eut pas tant de force. Sa détresse se lisait sur chacun 
de ses traits ; il continua de marcher, cherchant un lambris où s'ap- 
puyer, un siège où tomber. Miss Diana Stewart, sa cousine, l'aperçut 
et l'appela. 

— Asseyez-vous près de moi, Franck, dit-elle; j'ai bien des 
choses à vous dire. Oh! je savais que ce coup vous frapperait 
cruellement. 

— Vous êtes son amie, murmura Franck, qui avait peine à parler, 
vous devez connaître le fond de son cœur... dites-moi... 

— Elle souffre autant que vous, Frank. 11 se passe en elle quelque 
chose que je ne comprends pas, mais son cœur n'a point changé, 
l^iss Trevor vous aime toujours. 

Un souffle d'extatique bonheur passa par l'àme navrée de Franck. 

— Mais ce mariage?... dit-il. 

— On en parle ; lady Campbell le désire. Mary ne s'y oppose pas. 
Elle ne s'y oppose pas! répéta automatiquement Franck. 

— Rio-Santo les a ensorcelées ! 

Toujours Rio-Santo ! Diana ! le connaissez- vous ? 

Je le connais, répondit miss Stewart qui baissa les yeux et 



rougit. 



— Montrez-le moi... dites-moi ce qu'il est! 

— C'est un homme à qui rien ne résiste, prononça tout bas la 
jeune fille; un homme beau, noble, fort et auquel les autres hommes 
ne peuvent ressembler que de loin. Malheur à ses rivaux, Frank! 

Malheur à lui plutôt! interrompit Perceval qui se leva dans un 

moment d'exaltation terrible. Montrez-le-moi, vous dis-je! Ah! il faut 
que je le voie face à face, cet homme ; il faut... 

La voix monotone et sonore de l'huissier interrompit Frank et 
annonça emphatiquement : Don José-Maria Telles de Alarcaon, mar- 
quis de Rio-Santo !... 

Ce nom de Rio-Santo, ainsi pompeusement lancé à travers les sa- 
lons, déchira l'oreille de Frank Perceval et retentit au-dedans de lui 
comme un discordant fiacas. Tremblant de colère et galvanisé par 



LES MYSTÉRIiS DE LONDRES. 47 

cette joie farouche qui prend les vaillantes natures à l'approche de 
l'ennemi, il secoua tout à coup sa torpeur et fendit la foule d'un pas 
précipité. D'instinct il se posa à moitié chemin de la porte d'entrée à 
la partie du salon occupée par lady Campbell et miss Trevor. Il devi- 
nait que, tout d'abord, Rio-Santo passerait par là. 

Rio-Santo, en effet, parut presque aussitôt. 

C'était un homme de grande taille et d'héroïque prestance. Son vi- 
sage, aux traits fins et délicatement arrêtés, avait cette expression de 
calme surhumain que nous avons admirée en quelques physionomies 
italiennes. Il était beau, beau comme les peintres d'élite peuvent rêver 
un roi ou un dieu. Le pur ovale de sa joue n'était tatoué par aucun 
dessin de barbe. Il portait seulement une légère moustache, noire 
comme le jais et retroussée à la manière des habitants de la Pénin- 
sule. Ses cheveux, bouclés naturellement , groupaient au hasard leurs 
mèches gracieusement ondées, laissant à découvert un front large, 
plein de franchise et de fierté. Ses yeux charmaient et dominaient 
sous l'arc hardiment dessiné de ses noirs sourcils. 

La démarche de Rio-Santo était royale, mais sa majesté échappait 
à l'emphase par la grâce. Il portait un costume sévère dans son irré- 
prochable élégance. Trois ordres souverains brillaient sur sa j)oitrine. 

Son nom prononcé souleva un murmure contenu dans la foule. 
Quelques ladies faussèrent les figures des quadrilles; d'autres oubliè- 
rent de donner réponse à une banale question de leur partner. Il y 
avait dans la fête un élément de plus, et chaque cœur féminin sentit 
grandir son instinct de coquetterie. 

Frank regarda fixement et longuement son rival, auquel il barrait 
l'étroit passage qu'avait ouvert la foule. Au premier aspect, il lui 
sembla que cette figure avait déjà frappé ses yeux, mais cette 
impression fut courte et fugitive; ce que Frank vit, ce qu'il remnrqua 
avec une passionnée jalousie, ce fut l'extraordinaire beauté de Rio- 
Santo. Sa haine s'augmenta de toute la frayeur qui étreignit son àme. 
Car, en ces moments de détresse amoureuse où l'angoisse paralyse la 
réflexion, la beauté apparaît comme l'armée uni(jue et souveraine: 
Frank se sentit vaincu, écrasé sous la beauté de son rival. 

Il le regardait toujours et barrait toujours le passage. Rio-Santo 
ralentit d'abord son pas, puis il s'arrêta tout à fait, cherchant de l'œil 



48 LIÎS MYSTÈRES DE LONDRES. 

lady Campbell et sa nièce. Il n'avait pas même aperçu Frank. 

— Là-bas, marquis, là-bas! s'écria l'officieux vicomte de Lantures- 
Luces en désignant l'angle du salon où s'asseyait lady Campbell; ces 
dames se plaignent de votre retard. Eh bien ! PercevaJ, mon très-cher, 
ayez donc la bonté de nous faire place, au marquis et à moi. 

Frank ne bougea pas, et mit dans ses yeux, toujours fixés sur le 
marquis, l'expression du plus provoquant dédain. Rio-Santo abaissa 
sur lui son regard serein, et ne répondit au froid défi de Frank que 
par un salut plein de courtoisie : 

— Je tâcherai d'avoir l'honneur d'être présenté à l'Honorable Frank 
Perceval, dit-il avec simplicité. 

Et avant que Lantures-Luces eût empiré la situation par son em- 
pressement intempestif, le marquis fil un imperceptible signe de tête, 
auquel répondit un personnage qui venait d'entrer et sur la route 
du(iuel chacun s'écartait. Ce personnage que nous connaissons, et à 
qui son élégant habit de bal ne pouvait enlever l'apparence bourgeoise 
que lui avait donnée la nature, marchait tête haute et les yeux graiid 
ouverts sans se détourner jamais pour éviter un choc ou saluer une 
connaissance. C'était Tyrrel, l'aveugle de la taverne des Armes de la 
Couronne. Mais on l'appelait ici d'un autre nom. 

Au geste de Rio-Santo, il changea de route et vint se planter devant 
Fqank, auquel il fit perdre de vue le marquis. 

— Rangez-vous, monsieur ! dit Frank avec colère. 

— Là, là! très-cher, s'écria Lantures-Luces en éclatant de rire; 
sur quelle herbe avcz-vous donc marché ce soir? N'allez-vous pas 
chercher querelle à sir Edmund Makensie, qui est aveugle? 

— Je vous fais mes excuses, murmura Frank qui .se mordit les 
lèvres. 

Et il chercha des yeux Rio-Santo, tandis que l'aveugle murmurait 
bénignement : 

— C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon. 
P'o-Santo avait disparu dans la foule. 

— Serait-ce un lâche? se demanda Frank. Ah! c'est qu'il me le faut 
brave ! 

— Vous l'aurez tel qu'il vous le faut, mon jeune gentleman! inter- 
rompit une voix railleuse à son oreille. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 40 

Frank se retournïi vivement. Il n'y avait auprès de lui ({u'un long 
personnage à figure exotique qui essuyait laborieusement les vei rrs 
d'un gigantesque lorgnon. 

-^ ûu'avei,-vous dit? demanda le jeune homme avec hauteur. 

■ — Che n'ai bas tit, répondit flegmatiquement le long personnage, 
qui n'était autre que le docteur Muller. 

— Vous m'avez adressé la parole, monsieur! 

— Che n'ai bas atressé la barole, tarteifle! répliqua le Germain en 
tournant le dos. 

Frank crut s'être trompé. 

Rio-Santo venait de rejoindre lady Campbell et sa nièce. L'angle où 
elles s'asseyaient devint tout à coup le centre du bal. Tous les reg iras 
y convergèrent, et la cour de lady Campbell se trouva instantanément 
doublée. Il est probable que cette spirituelle femme avait dès longtemps 
constaté ce résultat inévitable de la présence de Rio-Santo, et que ledit 
résultat entrait pour quelque chose dans l'attachement qu'elle portait 
au beau marquis. Elle le reçut comme une mère reçoit son fils, un 
fils chéri et admiré. 

— Mary devenait triste, dit-elle, tandis que Rio-Santo baisait la 
main de la jeune fille. 

— N'y avait-il que mon absence pour causer la tristesse de miss 
Trevor? demanda Rio-Santo en souriant. 

Mary essaya de sourire aussi, mais elle ne put. 

Ce soir-là Rio-Santo fut plus empressé, plus tendre, plus éloquent 
encore qu'à l'ordinaire. Miss Mary, qu'une voix intérieure avertissait 
de se souvenir, se laissait aller malgré elle aux enchantements dont 
l'entourait cet homme qu'elle n'aimait pas, et oubliait Frank qu'elle 
aimait. C'était plus qu'une fascination, et miss Diana Stewart avait em- 
ployé le mol propre : Mary était ensorcelée. 

Lady Campbell écoutait Rio-Santo, lui donnait la réplique le plus 
spirituellement du monde, et trouvait encore le temps de s'extasier 
sur le bonheur de sa nièce. 

Frank se tenait debout dans une embrasure. Il était trop éloigné 

pour rien entendre, mais il voyait tout, et buvait avec une poignante 

avidité la coupe amère de la jalousie. Il regardait, mettant son âme 

entière dans ses yeux, interprétant chaque geste, donnant à chaque 

T. L 4 



50 LES MYSTÈRES DR LON'DRBS. 

inouvemenl nne signification qui a(ti<ail sa fièvre et doublait 8a sonf- 
Iratjfc. Lors jiifi Rio-Santo se penchait vers Mary et l'enveloppait de 
j.i iiiiigio (le H)n rei^ard, Frank irespaillait de rage; lorsque Mary levait 
le? yeux sur Rio-Sanio, Frank croyait y lire un amour tiniide, mais 
éloquent dans ?on silence, et sa rage devenait agonie. 

Les heures passaient. Une seule clio?e vint faire diversion à l'obsé- 
dant espionnage de Frank. Au moment où la conversation du groupe 
pn sidé par iady Camplx-ll atteignait son plus haut degré d'animation, 
Rio-San(o, emporté sans doute par la chaleur de l'entretien, fronça un 
instant les sourcils. La lumière d'un candélabre tombait d'aplomb sur 
son visage. Frank, qui le regardait, tressaillit et se demanda pour la 
seconde fois où il avait vu cet homme. Mais les traits de Rio-Sanio 
reprirent leur position normale, et Frank douta de nouveau. Le sou- 
venir qui venait de traverser son esprit se liait à un événement si 
horrible; -sa mémoire, sur une ressemblance réelle ou imaginaire, 
venait d'évoquer un si hideux tableau, que la haine elle-même, ou, ce 
qui pis est, la jalousie, n'y pouvait donner place à la sereine et noble 
figure de Rio-Santo. Frank pensa qu'il s'était trompé. Il le pensa d'au- 
tant plus fermement, qu'il y aurait eu folie à supposer le contraire. 
Un terrible malheur l'avait frappé autrefois dans des circonstances 
étranges. L'homme qui avait joué le principal rôle dans ce drame 
effroyable, dont nous devrons compte au lecteur, cet homme et Rio- 
Santo se ressemblaient, — comme un misérable peut ressembler à un 
p.rince. Frank rejeta loin de lui tout soupçon. Il avait assez de motifs 
récents de haïr, sans rattacher son aversion à de lointains ou- 
trages. 

Enfin Rio-Santo se leva pour faire son tour de bal et rendre ses 
devoirs aux dames. Frank, qui attendait ce moment avec impatience, 
quitta son poste et l'aborda. 

— Monsieur, dil-il,avec ce calme affecté que l'homme du monde 
sait toujours mettre sur ses émotions les plus grandes, vous manifes- 
tiez tout à l'heure le désir de m'ètre présenté. 

Rio-Santo ne le jccnnnut pas de prime-nbord. Lorsqu'il le reconnut, 
il sourit et lui tendit la mani. 

— Monsieur Perceval? dit-il. En effet, je ne pouvais que désirer 
^ire la connaissance d'un homme dont Iady Cumpbell m'a parlé sou- 



LES MYSrÉRËS DE LONDRES. SI 

vent avec une affection de mère et que miss Trevor aime comme un 
frère chéri... 
Frank prit la main de Rio-Santo et la serra fortement. 

— En êtes-vous donc déjà à aimer tout ce qu'elle aime? de- 
manda-t-il avec un sourire ainer. Milord, vous avez le beau rôle, et 
je tombe malgré moi dans ce ridicule personnage d'amant oublié qui 
gêne tout le monde, et que tout le monde prend en mépris ou en pitié. 
J'aime miss Mary Trevor, monsieur 1 

Rio-Santo ne retira point sa main. 

— Je le savais, dit-il d'un ton plus froid, mais avec une mesure 
exquise; lady Campbell me l'avait appris. J'espérais... nous espérions 
que l'absence... 

— Pour qui parlez-vous, monsieur? interrompit Frank. 

— Je parle pour moi, pour lady Campbell... 

— Voilà tout, monsieur, voilà tout! interrompit encore Fraiîk d'une 
voix impérieuse; je vous déclare menteur si vous prononcez un autre 
nom ! 

— Et auïsi pour miss Mary Trevor, prononça lentement Rio-Santo. 
En même temps il retira sa main et mit un doigt sur sa bouche 

Son regard rest.iit calme; pas une ride ne vint à son front. 

— Monsieur Perceval, reprit-ii avec douceur, je ne crois pas avoir 
été au-devant de votre provocation. J'aurais voulu votre amitié, vous 
en avez décidé autrement, qu'il soit fait suivant votre volonté. 

Frank rougit de plaisir. 

— A demain donc, monsieur, dit-il ; ma volonté est que l'un de 
nous meure, et je remercie Dieu de trouver en vous un cœur de gen- 
tilhomme. A demain I 

Rio-Sanio fit son tour de bal, rendit ses devoirs aux dames, et revint 
s'asseoir auprès de Mary. 

— Je vous ai vu causer avec Frank Perceval? lui dit tout bas et 
d'un ton d'inquiétude lady Campbell. 

— C'est, répondit Rio-Santo, un fort aimable cavalier. 



52 LES MYSTERES DE LONDRES. 



VI 



LA FILLE DU PENDD 

La carte donnée pnr Tyrrel l'aveugle à la belle fille de taverne, 
Susannah, le soir précédent au bord de la Tamise, portait : Wimpole- 
Street, 9. 

A midi, Susannah, exacte au rendez- vous, franchit la grille ouverte, 
monta les degrés de granit du perron et souleva le marteau de la porte 
du n" 9 de Wimpole-Street, C'était une maison de belle apparence. 
Susannah n'eut pas besoin de redoubler son appel. La porte s'ouvrit 
au moment même où le marteau retombait. Un domestique à brillante 
livrée la reçut sans mot dire et la précéda dans la première pièce du 
rez-de-chaussée, oià une suivante était assise et semblait attendre. A 
l'entrée de Susannah, la suivante se leva. 

— Je vais annoncer madame la princesse à madame la duchesse, 
dit-elle ensuite en français. Que madame la princesse veuille bien en- 
trer au salon, à moins que madame la princesse ne préfère monter à 
son appartement. Madame la princesse est ici chez elle. 

— Je le sais, répondit Susannah. 

Elle entra dans un fort beau salon, meublé avec luxe. Elle se jeta 
dans un fauteuil. La femme de chambre sortit à reculons en faisant 
force révérences. 

La belle fille de taverne avait reçu ce titre de princesse et ces marques 
de respect sans manifester le moindre étonnement. Elle avait quitté 
ses habits de la veille pour revêtir un costume élégant, mais bizarre 
et presque théâtral. Une robe de velours noir dessinait ses formes 
magnifiques; au lieu de chapeau, sa tête s'entourait d'un vaste voile 
de dentelle, jeté comme au hasard et dont les plis diaphanes laissaient 
voir, courant parmi sa chevelure, les facettes miroitantes d'un diadème 
de jais. 

Une porte tourna sur ses gonds, tandis que la draperie qui la mas- 
quait glissait le long d'une tringle dorée. Sur le seuil se montra une 



LES MYSTlilŒS DE LO:.imES. 53 

figure de vieille femme qui disparaissait au milieu d'un flot exubéraiii 
de rubans et de dentelles. Au ceiiire de cette ligure, deux yeux vifs, 
mobiles outre mesure, perçants et curieux, brillaient sous des pau- 
pières agitées d'un tremblement nerveux. 

La propriétaire de ces yeux et du reste était une petite femme frêle 
e' maigre, enveloppée dans une ample douillette de salin. Elle s'arrétti 
sur le seuil et braqua son regard sur la jeune fille. Ce regard duia 
longtemps. C'était celui d'une femme experte et connaisseuse. Exa- 
men fait, elle laissa échapper un sourire et un geste de satisfaction. 

— Parfait ! murmura-t-elle; parfait! Parlez-moi d'un aveugle pour 
déterrer les jolies femmes! 

Elle toussa et laissa retomber la porte. Susannah se retourna lente- 
ment. 

— Ma chère enfant, dit la vieille femme, je suis la ducliesse douai- 
rière de Gèvres ; vous êtes, vous, la veuve démon malheureux neveu, 
mort à la fleur de l'âge et que je regretterai toujours, le prince Phi- 
lippe de Longueville. Embrassez-moi, chère nièce. 

La vieille Française baisa au front Susannah qui se laissa faire. 

— Princesse, reprit-elle, vous vous souviendrez, j'espère, du nom 
de votre mari, que vous pleurez depuis six mois. Philippe de Lon- 
gueville, ma chère belle..., Phihppe... de... Longueville. Est-ce en- 
tendu ? 

Susannah leva ses grands yeux chargés de nonchalance sur sa nou- 
velle tante : 

— Autant ce nom-là qu'un autre, dit-elle. 

— Fi, Suzanne! Fi, mon enfant! Pas plus de respect que cela pour 
le nom des descendants de Dunois! Nous sommes bâtards du sang 
royal, ma chère belle, et cent poètes ont chanté plus ou moins bien 
notre illustre ancêtre ! 

La vieille Française déclama celte tirade avec une emphase moitié 
sérieuse, moitié comique. 

— Princesse, poursuivit-elle en a))prochant un fauteuil où elle en- 
fouit brusquement sa petii) personne, vous êtes ma nièce, je suis 
votie tante, il faut que nous nous aimions beaucoup. La loi de nature 
est formelle à cet égard... Vous êtes vraiment la plus belle fille ({ue 
j ai rencontrée depuis soixante ans que je suis sur la terre! A prupos, 



5i LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

voici vos armes, ma chère nièce ; ce cachet sera désormais le vôtre. 
Elle mil au doigt de Susannah un large anneau enrichi de brillants, 
au chaton duquel était gravé l'écussoii de France avec la brisure d'Or- 
Icaiis et la barre de bâtardise. 

— Parlons aflaires maintenant, reprit-elle. D'abord, veuillez lire 
cette lettre qui est à votre adresse. 

Susannah prit la lettre et l'ouvrit. Voici ce qu'elle contenait: 
« En qtiitiaiit Thomme qui vous a sauvé la vie hier au soir, vous 
avez gagné Goodman's-Fields, quartier des Juifs. Là, vous avez tourné 
longtemps autour des ruines d'une maison démolie... 

— La maison de mon père ! inlerrompil Susannah. 

« Vous vous êtes fait conduire à Warren's-Hôtel, Regent-Street, 
où vous avez passé la nuit. Ce matin, vous êtes partie avec le jour, 
à pied; vous avez acheté ce costume qu'il vous faudra changer contre 
un autre plus décent; puis vous avez passé deux heures à attendre au 
coin de Clifford-Street une personne qui n'est pas venue... » 

— Qui n'est pas venue! répéta tristement Susannah. 

« Vous aviez grand désir de la voir, pourtant ! continuait la lettre 
qui semblait répondre à l'interruption de Susannah; rien n'est caché 
pour l'œil ouvert désormais sur vos actions. 

« ATTENDEZ. Quand l'ordre viendra, soyez prête; quand vous aurez 
obéi, silence ! » 

Point de signature. Susannah jeta la lettre et regardais vieille femme 
en face. 

— On m'a suivie, dit-elle ; à quoi bon ? Ces gens se disent puissants ; 
que m'importe? Ils me menacent: c'est folie de menacer une femme 
qu'on a rencontrée sur le chemin de la mort. 

Les yeux perçants de madame la duchesse douairière de Gêvresse 
baissèrent sous le regard de Susannah, comme les cornes d'un limaçon 
se renfoncent au contact inattendu d'un corps étranger. 

— Dieu me pardonne, mon enfant, dit-elle d'un ton soumis et toutà 
fait exempt de cette nuance de raillerie qui perçait dans ses premières 
pai'oles vou.-î allez beaucoup trop loin. On vous a suivie /"«ut-êtrc... 
je penche a le croire, mais c'est pure sollicitude. On se dit puissant : 
on l'est, ma fille, on l'est à un point que vous ne pouvez soupçonner. 
Quant aux menaces, li donc 1 Point de menaces 1 Vous servirez à l'ac- 



LES MYSTËIiES DE LONDRES. 5i 

compjissement d'un projet... de plusieurs projets... cjue sais-jc ï 
Miii^, en échange, vous aurez le luxe, vous aurez les plai:;irs, vous 
aurez le bonheur. 

— Le bonheur! murmura la belle fille dont l'œil perdit sa morne 
fixilé; il ne m'aim£ pus! 

— Qui pouiruit donc ne pas vous aimer, ma GUeî 

— Il ne me connait pas ! 

— Tant mieux! Savez-vous tout ce qu'il y a de séductions nou- 
velles en vous depuis hier? Hier, vous n'étiez que belle ; aujourd'hui, 
vous êtes riche et vous êtes princesse. Écoutez et croyez, Suzanne. 
De même que vous servirez cette puissance mystérieuse dont f ous 
pariions tout à l'heure, de même cette puissance vous servira. Ce 
que vous souhaiterez s'accomplira ; ce qui vous apparaissait '.nmme 
un rêve plein de démence deviendra réalité. 

Susannah avait redressé son front. Son beau visage perdait gra- 
duel ement son expression de morne in.-cnsibiliié. Son œil scintillait 
par inteivalles sous l'arc violemment tendu de ses noirs sourcils. S-js 
narines s'ouvraient, son ^ein battait; une sorte de courant niaiiiié- 
liquc semblait injecter la vie à Ilots dans chacune de ses artères. Elle 
n'éiait plus belle, elle était sublime. La Française, éblouie par ce 
rayonnement soudain, se taisait et la regar.lait. 

— Ce que je souhaiterai s'accomphra, i épéta-t-elle, ce qui m'appa- 
raissait comme un rêve deviendra réalité... 

tlle leva les yeux au ciel, et deux larmes descendirent le long de 
ses joues, 

— Oh ! ce que je souhaite, reprit-elle en joignant les mams aved 
une inexprimable passion , ce ([ui est mon réve, c'est son amour! 
Sont-ils assez puissants pour me donner s-on amour? 

La Française se prit à sourire et attira vers elle les deux mains de 
Susannah. 

— Ils peuvent tout, répondit-elle en donnant à sa voix contenue 
une mystérieuse emphase. Vous avez bien pleuié, n'est-ce pas? 

— Oh! bien pleuré! répondit Susannah. 

— Vous oublierez ce que c'est que les larmes. Dites-moi, l'homme 
que vous aimez est sans doute |)uissint et riche? 

— Je le crois pauvre. 11 venait bien souvent emprunter à mon 



56 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

père, du temps qu'il y avait de l'or dans la maison qui est mainte- 
nant démolie, à Goodman's-Fields. 

— Quel est son nom? 

— Brian de Lancester. 

— Brian de Lancester! répéta la Française qur ne put retenir une 
grimace de dédain, le pauvre frère du riche comte de Wliile-Manor ! 
Bon Dieu ! ma fille... Et c'est pour M. de Lancester, le pauvre garçon, 
que vous avez tant pleuré? 

Susannah retira vivement ses mains. 

— Je l'aime, dit-elle en relevant sa tète avec cet air de reine que 
nous lui connaissons ; je suis tière de l'aimer. 

— Vous avez raison, ma toute belle, répliqua timidement la vieille 
femme. Après tout, l'Honorable Brian de Lancester héi itéra peut-être 
un jour de White-Manor et de la pairie. C'est lui que vous cherchiez 
au coin de Clifl'ord-Street? 

Susannah fit un signe de tête affirmatif. 

— Pauvre chère enfant! s'écria la duchesse, mais s'il avait passé 
devant vous il ne vous aurait pas aperçue; s'il vous avait aperçue, 
il ne vous aurait point remarquée; s'il vous avait remarquée, vous 
étiez perdue ! N'ouvrez pas ainsi vos beaux yeux étonnés, ma fille... 
perdue, je le répète ! Bon Dieu 1 pensez -vous que Brian de Lancester, 
tout original et fou qu'il est, — je vous prie de m'excuser, — aille se 
prendre ainsi de passion pour les demoiselles qu'il rencontre par 
hasard au coin des rues? 

— C'est vrai! murmura Susannah, qui pàht comme on fait après 
un danger évité. 

— Ce n'est pas ainsi qu'il faut le rencontrer, princesse, c'est dans 
quelque splendide raout du West-End..., à Almack.... au Park, der- 
riei e les glaces de votre équipage armorié. 

— C'est vrai, c'est vrai, dit encore Susannah; le luxe, la richesse, 
il m'avait fait oublier tout cela... Hier, on m'a promis du luxe... 

Elle se leva et, comme si ses yeux se fussent dessillés tout à coup, 
elle promena son regard autour du salon. Ce qu'elle vit la fit sourire 
joyeusement, et sa joie était noble et belle comme sa douleur. 

— C'est bien, reprit-elle; on m'a tenu parole. Tout cela est presque 
aussi brillant que la maison de Goodman's-Fields, qui est maintenant 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 57 

démolie, avant que mon père fût pendu... Oh ! je vivrai ici comme au- 
trefois... je peindrai de belles fleurs, je clianierai... puis je le verrai... 
Quand le verrai-je? 

Susannah avait prononcé les premiers mots d'un ton rêveur et plein 
d'un doux ravissement; ce fut d'une voix brusque et passionnée 
qu'elle fit cette dernière question. La vieille femme réllccliit un instant, 
croisant ses petites mains ridées sur ses genoux, et fermant les yeux 
à demi : 

— Vous le verrez ce soir, dit-elle enfin. 

— Ce soir ! s'écria Susannah qui bondit comme une jeune lionne et 
parut en proie à une sorte de délire; ce soir ! 

Puis, Hiprenant son attitude de grâce exquise et hautaine, elle tendit 
sa main à la Française et lui dit avec une expression d'infinie grati- 
tude : 

— Merci; je vous aimerai. 

La vieille femme secoua lentement la tête. 

— Ma pauvre enfant, vous l'aimez bien, vous l'aimez trop. Un tel 
amour est dangereux parce qu'il exclura la prudence. Saurez-vous 
avoir des secrets pour lui? 

— Non, répondit Susannah, je lui dirai tout. 

— Vous vous perdrez, ma fille ! 

— Qu'importe? 

— Et vous le tuerez! 

Susannah perdit son sourire et fronça le soureiK 

— Je ne menace pas, mon enfant, reprit la Française; je connais, 
comme tout h monde, le caractère audacieux de l'Honorable Brian 
de Lancésler. Si vous dites un mot, il comprendra le reste, il devi- 
nera, il voudra combattre. Or, combattre contre eux c'est mourir. 

— Je me tairai, interrompit Susannah. 

— Je le crois, ma fille, poursuivit la douairière en ati;ich;int sur sa 
nièce improvisée un regard profond et scrutateur ; car vous savez 
qu'il y a des yeux et des oreilles ouverts autour de vous. N'est-ce donc 
pas assez pour un pauvre gentilhomme que l'amour de la veuve d'un 
prince qui a vingt ans, qui est plus belle qu'un ange et plus riche 
qu'une reine? 

— Non, ce n'est pas assez, dit Susannah. Si j'étais véritablement 



58 LES MYSTÈRES DE LONDRES, 

reine, ce ne serait pas assez encore, car Brian esi au-dt-ssus de tout; 
mais je me t.iirai... Vous m'avez dit que je le verrais ce soir? 

— Je vous tiendrai parole, ma fille. 

La Françiiiie sonna. La femme de chambre parut, et, sur un ordre, 
apporta ce qu'il faut pour écrire. 

— Il est trois heures, murmurait la duchesse douairière tout en 
tiaçant quelques mots sur le papier ; nous avons trois heures encore ; 
c'est plus qu'il ne faut. Donnez ce billet à Joe, Mariette, et qu'il le 
porte en courant au docteur. Donnez cet autre à Dick ; il faut que le 
major l'ait 3ans une demi-hture. Faites aussi que Ned tienne pi été 
pour six heures et demie la voiture de madame la princesse. Allez ! 

« Ma chère nièce, reprit la duchesse, il y a ce soir une représen- 
tation allemande au théâtre de Covent-Garden. Commencez votre toi- 
lette, ma chère belle; nous irons à la représentation allemande. 

— Et Brian ? 

— L'honorable Brian de Lancestery sera. 

— Comment le savez-vousî 

— II y sera, ma fille. 

VII 

EDWARD AND G*. 

Il y avait alors, un peu au delà de l'angle formé par Finch- Lane et 
Cornhill, une ruelle étroite, à peine macadamisée, du fond de laquelle 
on n'apercevait qu'une mince bande du ciel en demi-deuil. Cette 
ruelle longeait l'un des côtés d'une énorme maison carrée, qui donnait 
d'autre part sur Finch-Lane et aussi sur Cornhill où s'étalait sa vaste 
façade. 

La partie du rez-de-chaussée qui donnait sur Cornhill était occupée 
par deux beaux magasins jumeaux. Le premier montrait derrière les 
glaces de ses croisées un magnifique assortiment de bijouterie; l'.iutre 
conleriofl tous Ifis divers olijeU qui (.(ynùtitiu.nl la toilette des deux 
sexes. On lisait sur l'enseigne du bijoutier le nom de Falkstone; sur 
celle du costumier le nom de Bcriram. 



LES MYSTÉRKS DE LONDRES. 59 

SurFinch-Lane s'ouvrait, toujours dans la même maison, une bou- 
tique (le changeur; mais ici l'aspect était tout différent. Finch-Lane, 
rue étroite et encaissée, formait une espèce de moyen terme entre la 
grande artère et la noire allée dont nous avons parlé. Lejour y était déjà 
plus sombre, ce qui, jointe- la disposition particulière des rideaux et 
pr.llages intérieurs, donnait au change-office une physionomie pres(jue 
ni>sicrieuse. Nonobstant, il ne s'y passait rien de fort extraordinaire, 
il faut le croire, car, tant que durait la journée, on y troquait dis 
baiik-notes contre de l'or et de l'or contre des bank-noies. A coté tlu 
changeur, il y avait un brocanteur. Ici, une couche d'ombre de plus. 
On était moins près du street et plus avant dans le lane. Le brocan- 
teur allumait ses lampes vingt minutes avant le changeur. Le chan- 
geur se nommait M. Waiter; le brocanteur s'appelait Peter-l'r.icticL'. 

Enfin, sur les derrières de la maison, dans l'étroite allée aciucllo- 
ineni détruite, s'ouvraient huit ou dix fenêtres grillées, dont les car- 
reaux blanchis à la craie ne laissaient point pénétrer les regards 
indiscrets à l'intérieur. 

C'était là que se tenaient les bureaux de la maison de commerce 
Edward and C". 

Quel commerce faisait cette maison? Nul n'aurait pu le dire nu j'este, 
et ce mystère préoccupait fortement les petites marchandes de Finch- 
Lane et les grosses marchandes de Cornhill. On disait bien va^^uement 
et s;ins savoir, qu'Edwird and G" tenaient entrepôt de marchandises 
étrangères. Quelles marchandises? On voyait souvent des hommes 
ariivcr avec des paquets; on voynit parfois des charriots s'arrêter à 
la porte. Ballots et paquets entraient, mais jamais, au grand jamais on 
ne voyait rien lessortir. 

C'était, on en conviendra, fort étrange. Ceux qui avaient pénétré 
dans les bureaux soit sous prétexte de prendre une bank-note sans 
efecompie, soit sous tout autre piélexte usité commercialemeni, avaient 
vu des grillages; derrière ces grillages d'impénétrables rideaux verts, 
voilà «out. Un valet à livrée couleur de feu, qui se tenait à la porte 
d'entrée, était le seul être vivant qui montrât son visage dans ce sin- 
gulier office. 

La costumière et le bijoutier de Cornhill, le brocanteur et le chan- 
geur de Finch-Lane étaient venus s'éiallir là en même temps tous les 



60 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

quatre, et en même temps que les bureaux de la maison Edward 
and C" s'installaient sur la ruelle sans nom. 

De temps en temps, tous les mois environ, on voyait s'ouvrir les 
larges croisées du premier étage donnant sur Gornhill. Un beau, un 
magnifique gentleman apparaissait alors derrière les soyeuses drape- 
ries des rideaux. Quel était ce gentleman? Était-ce le chef de la maison 
Edward and G»? 

Ce que l'on savait, c'est que Edward and G*, le brocanteur, le chan- 
geur, le costumier et le bijoutier étaient là depuis un an, qu'ils fai- 
saient en apparence de très-bonnes affaires et qu'il n'y avait pas le 
plus petit mot à dire sur leur crédit. 

Une fois les curieux du quartier crurent avoir trouvé le mot de l'é- 
nigme. On avait vu une trentaine d'hommes robustes et pauvrement 
couverts franchir le seuil d Edward and G". Ces hommes étaient des 
matelots, ils venaient chercher de l'emploi, évidemment, Edward 
and G° étaient des courtiers d'engagement. Bon et lucratif et moral 
métier] Excellent raisonnement! 

Mdis, au bout d'un mois, on vit revenir les mêmes hommes. Ges 
matelots s'engageaient bien souvent! Au bout d'un autie mois, on les 
vit revenir encore ; puis encore, au bout du troisième mois. Ce n'é- 
taient pas des matelots. Qu'était-ce donc? 

Le lendemain du bal de Trevor-Place était justement le jour choisi 
par les prétendus matelots pour rendre visite aux bureaux de la mai- 
son de commerce Edward and G». Vers onze heures du matin, on les 
vit ai river par escouades et franchir la porte de la maison carrée qui 
donnait sur la petite ruelle. Il y en avait trente-six. Quand le trente- 
sixième fut passé, le valet ferma la porte à double tour et se re- 
tira. 

Les trente-six nouveaux venus étaient presque tous des gaillards 
robustes, à !a mine aélerminée. Quelques-uns portaient au visage ces 
ignobles traces que laissent les habitudes de débanclie ; d'autres gar- 
daient sur la joue d'honorables blessures, résultat d'une rencontre 
récente au pugilat; d'autres enfin montraient une fac3 nette et pleine 
entre la double haie de leurs épais favoris. Ceux-là n'avaient point 
l'air d'avoir balayé fort longtemps la boue de Londres, mais on n'eût 
point aimé à les rencontrer la nuit en rase campagne par les chemins 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 61 

déserts. Un ou deux jeunes gens à peine sortis de l'enfance faisaient 
partie de la réunion. 

La plupart d'entre eux ont déjà passé sous nos yeux, et le lecteur 
eût reconnu dans cette honorable assemblée bon nombre de nos noc- 
turnes navigateurs de la Tamise. 

Ainsi se trouvaient là le robuste Tom Turnbull, qui, à la lumière du 
jour, il faut le dire à sa louange, avait tout l'air d'un déterminé coquin, 
le gros Gharlie, rameur du bateau amiral commandé la veille au soir 
par le bon capitaine Paddy O'Chrane, Patrick, Saunie l'aboyeur, Snail 
le miauleur, et les autres dont nous n'avons point prononcé les noms. 

Il ne manquait là que le bon capitaine lui-même, son frac bleu à 
boutons noirs, sa culotte chamois et sa canne sauvée naguère du nau- 
frage. 

Le bureau où ils se trouvaient réunis était une grande pièce coupée 
en deux par un grillage aux mailles duquel se collait un opaque rideau 
vert. Ce grillage avait de petites fenêtres. Au-dessus de l'une d'elles 
se lisait le mot : caisse. Nos trente-six gaillards savaient lire assez pour 
déchiffrer ce mot magique. 

Ils s'étaient assis en silence sur un banc de bois 4isposé comme un 
divan tout autour de la chambre. Le dernier venu seulement, ne trou- 
vant point de place sur le banc, se tenait dans une embrasure et collait 
son nez aux vitres dont la transparence se cachait sous une épaisse 
couche de craie. 

Il avait un court paletot étriqué comme en portent les lightermen 
(bateliers d'allégés) sur une chemise bleue, un panlalon de cotonnade 
rayée, fendu au-dessus de la cheville et laissant voir des bas immo- 
dérément rapiécés. Sa coiffure consistait en un vieux chapeau de 
feutre à bords microscopiques, sa chaussure, en souliers dont la semelle 
avait bien deux pouces d'épaisseur. 

Notre bomme était de petite (aille, et ses membres disgracieuse- 
ment attachés offraient un ensemble dépourvu de toute symétrie. En 
revanche, chacun de ses membres pris en particulier avnit un vigou- 
reux dessin, et la tête se plantait gaucbement, mais ferme entre deux 
épaules d'une largeur respectable. 

Le chapeau avait beau être petit, il ne laissait à découvert qu'un 
front large tout au plus de trois doigts. De ce front partait, sans Iran- 



02 LES MYSTÈliltS DE LONDRBS. 

siiion aucune, un nez aquilin, pâle, forleineiit busqué, dont le» étroites 
narines avaient peine à y introduire la quantité d'air indispensable à 
la respiration. Point de barbe, si ce n'est, çà et là, quelques durs 
baliveaux de couleur rouss<àtre qui perçaient, à une ligne d'iniervallo. 
Il peau chagrinée de sa joue. Une bouche nriince et rentrée, aux deux 
côtés de laquelle un sourire d'habitude avait creusé deux petites rides 
joviales. Un regard pénétrant, cauteleux parfois, parfois hardi, sons 
les poils recourbés de sourcils roux et touffus. Un ensemble de phy- 
sionomie enfin exprimant à la fois une sorte de bonhomie native, une 
avidité sans limites et la dure insouciance qui trône sur presque tous 
les fronts des enfants du Londres populaire. 

Avant de dire son nom, que le lecteur connaît, nous ajouterons un 
trait qui a son originalité : partout, à son pantalon, à son paletot, à 
son gilet, et jusqu'à sa chemise, il avait des poches. Son paletot seul 
en comptait cinq. La principale, placée à un endroit oî» la coutume 
évite d'en mettre d'ordinaire, descendait de la ceinture à la hauteur 
de mi-cuisse, par devant, et se trouvait solidement doublée en cuir. 
Les autres, vastes et consciencieusement cousues, se dissimulaient de 
leur mieux. 

Cet homme était Bob-Lantern, notre assassin de Temple-Church. 

Les trente-cinq compagnons de Bob-Lantern étaient au complet 
depuis quelques minutes, lorsqu'une voix s'éleva derrière les rideaux 
verts. 

— Êtes-vous tous là? demanda-t-elle. 

— Nous sommes tous là, monsieur Smith, répondit Tom Turnbull. 
On entendit, derrière le rideau, le bruit strident et sec du tourni- 
quet d'une serrure à combinaisons. 

— Étourdi que je suis! dit au même in^tint l'invisible M. Smith, 
j'ai oublié de faire changer mon papier... Nicliolas! 

Nicholas, le valet en habit couleur de feu, entra aussitôt par une 
porte intérieure dans le réduit réservé où se tenait M. Smith. Celui-ci 
lui mit entre les mains une liasse de bank-notes. 

— De la monnaie I dit-il ; tout de suite ! 

— Avez- vous entendu, vous autres? dit Tom Turnbull à voix 
basse ; de la monnaie I 

— £h oui 1 Tomy, mon mignon, répondit le gros Charlie en diri- 



LRS MYSTIÎRKS D\l LONDRIÎS. Cl 

pi'jiiii s;i sjiiive noi.cie jiar le IjIjic ;iu beau milieu d'un cairc ii 
blan lii, on va nous cli relier de la monnaie ! 

• — Charlic a raison, appuya Sn;iil, enfant demi-nu, dont les trait-, 
flétris déjà, reflétaient, en gerbe, loutes les passions mauvaises. 

Tom Turnbull s'était levé. Puis, sans mot dire, il était monté sur le 
banc afin de voir par-dessus le grillage. 

— Que diable fais-tu là, Tomy? demanda Charlie. 

Tuniy retomba sur ses pieds au milieu de ses compagnons et mit 
un doigi sur sa bouche. 

— Cliui ! siffla-t-il tout bas. 

Il r.is-ciiibla toutp la troupe en cercle autour de lu'. 

— Ici, à deux p^ de nous, dil-il, il y a une caisse de fer, une 
caisse ouverte. 

— Eli hien?... 

— Dans cette caisse, point d'argent... 
• — Tant pis ! 

— Point d'or... 

— Ah! bah!... 

— Taisez-vous, poar l'amour de Satan! s'écria Tom Turnbull. 
J'assomme le premi -r l>nvird ! 

Sua I s.' retira priile ninent au dernier rang. 
-- Point d'or ! n l'f'in Turnbull ; savez-vons pourquoi il n'y a point 
d'(^r? 

— Non, Tomy; lu vas ikjus le dire. 

— C'e.-t que la place manque ! c'est que, depuis le haut jusqu'en 
bas, il y a des bank-notes! 

Tous les yeux biillcrent; un sourd murmure s'éleva. 

— Patience! mes amis, patience! dit M. Smith qui prenait cela pouf 
un signe d'ennui. 

M. Smith était assis devant son bureau ei lisait tranquillement les 
colonnes immenses et serrées du journal le Times. Impo.sible de veus 
faire son portrait. Ce pouvait être un fort bel homme, mais de hirges 
lunetiei vertes et un garde-vue d'une dimension èxtraordinaiFc mas- 
quaici)! presque entièrement son visage. 

— Ml. s chéris, dit une voix qu'on n*avail point. encore entendue, 
il faut de la prudence. 



64 LRS MYSTIînES DE I.ONDnp.S. 

— Bob-Lanlern! s'écria-l-on de l' mes paris : d'où di.il.lo sor?-(,u, 
!'> .|)-Lnnlern? 

Bob-Lontern avait quitté doucement la po?ilion qu'il occupnit au- 
piés de la fji.èt^ pour se joinJre au groupe qui entour.iit nmiuie- 
iiiintTom Turnbull. Tout le inonde s'était retourné de son côté. Il fit 
\in signe de main pour réclamer le silence, cligna de l'œil et, tout 
bas : 

— C'est durement tentant ! dit- il en passant sa langue sur sa lèvre. 
Si on pouvait travailler (out doucement... je ne dis pas. Le capitaine 
ne va pas V( nir, eu moins? 

— Non, lépondit Charlie. 

— C'est durement tentant! répéta Bob qui se prit cà réflécbir. 
Il se glis.-a jusqu'à la grille qu'il ébranla avec précaution. 

— Patieiice, mes amis, patience! dit M. Sxnilh qui lisait toujours 
son journal. 

— C'est fort, murmura Bob-Lantern • c'est durement fort ! 

— Fort! répéta Tom Turnbull en haussant les épaules; écoutez, 
vous autres, étes-vous des hommes? 

— Oui, Dieu me damne ! répondit le petit Snail. 

— Que faut-il faire? demandèrent les autres. 

Tom lança sa botte massive dans la menuiserie qui soutenait le 
grillage. Le grillage trembla, mais ne tomba pas. 

— Qu'est cela ? s'écria M. Smilh d'une voix émue et courroucée. 
Tom voulait redoubler. Bob-Lantern l'arrêta. 

— Tu fais trop de bruit, dit-il ; il faut toujours s'arranger pour ne 
donner qu'un coup. 

Et, sans prendre d'élan, sans faire en apparence de grands efforts, 
il frappa la serrure du grillage d'un coup si violent de son talon ferré 
que la serrure vola en éclats. Cela fait, il se jeta de côté, laissant la 
foule se ruer dans le bureau réservé. 

— Je n'ai donné qu'un coup, murmura-t-il avec satisfaction, mais 
il était durement joli ! 

Lorsque nos trente-six assiégeants s'élancèrent dans l'enceinte ré- 
servée, M. Smith, averti par le premier coup de Tom Turnbull, es- 
sayait de se mettre en défense. Il avait roulé son bureau entre la porte 
et la caisse, attachait de fermer cette dernière, mais il n'y pouvaii 



LES MYST;ERIÎS de LONDRES. 65 

point réussir. Un pan de sa redingote, pris dans la jointure, rendait 
vains tous ses elTorts. 

— Ne vous donnez pas tant de peine, monsieur Smith, dit rude- 
ment Tom Turnbull ; l'affaire est faite, et, si vous êtes gentil, nous 
vous laisserons partager. 

— Avant de toucher à cette caisse, vous m'assassinerez sur place ! 

— Ça peut se faire, répondit froidement Tom Turnbull. 
Un immense éclat de rire accueillit cette saillie. 

— Ça peut se faire ! répéta le petit Snail ; Dieu me damne ! ça peut 
èe faire ! 

Bob-Lantern avançait le cou derrière la porte et plongeait son re- 
gard cauteleux et tout brillant d'intelligence jusqu'au fond de la caisse. 

— Le fait est que le coup promet, murmura-t-ii ; mais j'ai vu de 
ces plaisanteries-là tourner durement mal... 

L'intérieur du bureau réservé formait à peu près la moitié de la 
pièce. Il était meublé comme tous les bureaux. A droite, s'ouvrait 
une porte qui communiquait à d'injmenses magasins servant à la 
maison Edward andC°; à gauche, un escalier tournant montait au 
premier étage. Nos assaillants ne prirent point souci de remarquer 
tout cela. Ils avaient autre chose à faire. Tandis que Tom, Charlie et 
d'autres tournaient la table que M. Smith avait jetée comme un rem- 
part au-devant de la caisse, un autre, plus agile ou plus pressé, sauta 
sur cette table en criant : 

— A moi la première part ! 

— Bravo, Saunie ! dit la foule. 

M. Smith cessa tout effort pour fermer la caisse, 

— A toi la première part ! répéta-t-il en mettant rapidement sa 
main dans son sein d'où il tira une paire de pistolets. 

Il visa. Saunie chancela. Sa cervelle éclaboussa les assaillants qui 
reculèrent. 

— Ah 1 c'est comme ça ! dit Bob-Lantern en faisant retraite jus- 
qu'auprès de la porte d'entrée. 

Mais les autres n'imitèrent pas son exemple. Tom Turnbull et 
Charlie, s' élançant en même temps, renversèrent 31. Smith. Turnbull 
chercha son couteau pour le lui mettre dans la gorge. 

A ce moment, il se passa quelque chose d'étrange. Tous les assail» 
T.I. 6 



66 LES MYSTERES DE LONDRES. 

lants, à l'exception de Turnbull et de Charlie, subitement saisis d'une 
panique terreur, se retirèrent lestement derrière le grillage, laissant le 
cadavre de Saunie étendu sur la table. Voici ce qui causait cette 
terreur. 

Au bruit du coup de pistolet, amorti pour la rue, mais qui avait 
dû retentir fortement à l'intérieur de la maison carrée, un homme 
masqué de noir s'était montré au haut de l'escalier. Tous l'avaient 
vu, excepté Charlie et Tom, lesquels étaient sérieusement occupés. 
L'homme masqué, s'adressant au caissier, lui dit avec nonchalance : 

— Pourquoi ce bruit, monsieur Smith? J'ai besoin de repos. Que 
l'on fasse silence 1 

Turnbull et Charlie lâchèrent prise en entendant celte voix et 
levèrent la tête ; puis ils reculèrent de plusieurs pas, tremblant de 
la tête aux pieds. 

— Son Honneur 1 dit Tom. 
Charlie prit une posture suppliante. 

— Ils sont durement pinces, murmura Bob-Lantern dans son coin. 
J'avais toujours pensé que ce diable d'escalier menait quelque part... 

Son Honneur reprit à pas lents le chemin par où il était venu. 
Charlie et Tom s'en allèrent piteusement rejoindre leurs camarades. 
M. Smith se releva et remit son bureau à sa place. 

— H faudra me débarrasser de cela, dit-il froidement en montrant 
^■^ cadavre de Saunie. 

— Oui, monsieur Smith, répondit respectueusement Turnbull. 
Comme si de rien n'eût été, M. Smith ouvrit le Times et reprit sa 

lecture où il l'avait interrompue, en attendant que Nicholas apportât 
la monnaie. 



vm 



LES DEUX COTES DE LA RUE 

Les trente-cinq individus qui venaient de faire le siège de la caisse 
Edward and C° demeurèrent une minute ou deux sous l'impression 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 67 

de l'apparition qui avait mis fin à leur émeute. Cette impression était 
sans doute bien vive et profonde, car ils n'osaient plus soufller mot. 
Au bout de trois minutes, Snail, qui n'aimait point à rester en place, 
fit un mouvement ; Charlie se redressa ; Tom TurnbuU toussa discrè 
tement. La glace était rompue. 

— Pauvre Saunie! murmura Turnbull. 

< — Pauvre Saunie 1 répéta le petit Snail, il aboyait si bien! 

Ce petit Snail était un extrait de bandit assez curieux à voir. Il 
paraissait avoir treize ans tout au plus ; mais son visage pâle, flétri, 
ridé, ressemblait déjà à un visage de vieillard. Ses traits avaient une 
expression double : tantôt ils respiraient l'abrutissement le jilus com- 
plet, tantôt il s'illuminaient d'un rayon de malice véritablement dia- 
bolique. 

— Pourquoi M. Smith ne nous a-t-il pas dit tout de suite que Son 
Honneur était là-haut? gronda Charlie en lançant au caissier un regard 
peu bienveillant, nous serions restés tranquilles. 

— Ça aurait pu s'arranger, dit tout bas Bob-Lantern, si on n'avait 
pas fait de bruit... Quant à Son Honneur, celui-là serait bien fin qui 
pourrait dire d'avance où il sera et où il ne sera pas... 

— Tu le connais, toi, Bob? interrompit Tom TurnbuU avec une 
ardente curiosité. 

— Mes chéris, la vie est durement chère, et je ne m'occupe que 
de mes petites affaires. Tant il y a que M. Smith a jeté bas Saunie 
comme il faut. On ne peut pas dire non. 

Bob quitta son coin et s'approcha du cadavre qu'il tàta un instant en 
connaisseur. 

— C'était un gaillard solide, reprit-il enfin. Ça fera un sujet pas- 
sable, et on en aurait bien une guinée là-bas à la Résurrection. Qui 
veut m'aider à l'emporter? 

— Que personne ne bouge! s'écria Turnbull. Ce corps esta moi. 

— Pourquoi cela, Tom? 

— Parce que, répondit Turnbull en essuyant une larme, Saunie 
était mon ami... c'est bien le moins que je profite de son pauvre 
corps ! 

A ce moment, Nicholas, le domestique à livrée couleur de feu, entra 
dans Iç bureau. A l'agpeçt du corps de S^mnie et du grillage rompu, 



68 LES MYSTÉIŒS Dli LONDRES. 

il ne manifesta aucune surprise, ce qui tendrait à faire croire qu'il 
voyait souvent d'étranges choses dans les i)ureaux d'Edward and C°. 
Il remit à M. Smith un sac pesant que celui-ci vida sur son bureau qui 
fut en un instant couvert d'or. M. Sinith fit trente-six petites piles de 
cinq guinées chacune. Ensuite, il prit dans l'un de ses tiroirs une pan- 
carte où se trouvaient inscrits trente-six noms, et fit l'appel. Chaque 
fois qu'il prononçait un nom, un homme se présentait qui recevait 
cinq guinées. 

La dernière pile de cinq guinées fut enlevée au moment où l'on 
prononçait le dernier nom de la liste. 

— Maintenant, dit M. Smith, en montrant le cadavre de Saunie, 
débarrassez-moi de cette ordure, et soyez plus sages une autre 
fois. 

-- Il faudrait un sac, monsieur Smith, répliqua Turnbull, et de la 
paille, pour l'emballer... le pauvre cher garçon! 

M. Smith sonna Nicholas, qui apporta un sac et de la paille. En deux 
tours de mains le malheureux Saunie, convenablement eynbaUé^ res- 
sembla comme deux gouttes d'eau à un colis de roulage. En cet éiat, 
Tom Turnbull le chargea sur ses robustes épaules. 

Il ne restait plus dans le bureau que M. Smith, Nicholas et Bob- 
Lantern. 

— Que fais-tu là? dit M. Smith à ce dernier. 

— J'attends, répondit Bob, Son Honneur serait bien aise de me 
voir. 

— Et que peut te vouloir Son Honneur? 

— Ceci ou cela, mon bon monsieur Smith, peut-être s'informer des 
nouvelles de ma famille. Une chose certaine, c'est qu'il m'attend. 

— Nicholas, dit M. Smith, allez demander à Son Honneur s'il veut 
recevoir ce drôle. 

— Non pas! interrompit Bob; je suis tout rond, moi, et n'aime 
point les façons. Demandez tout bonnement à Son Honneur s'il veut 
causer un petit peu avec le pauvre Bob-Lantern. 

L'instant d'après, Bob montait l'escalier tournant qui conduisait au 
premier étage et mettait ses lourdes semelles crottées sur les tapis 
d'un beau salon. Il traversa le salon, précédé de Nicholas; il traversa 
ensuite deux ou trois pièces somptueusement meublées où i\ eut 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 69 

occasion de faire disparaître une demi-douzaine de menus objets dans 
les vastes abîmes de sa poche de cuir. 

— Ce sera pour Tempérance ! pensait-il chaque fois qu'il s'appro- 
priait ainsi quelque chose. 

La dernière pièce où il entra était une sorte de grand boudoir don- 
nant sur Cornhill. Auprès de l'une des fenêtres, dont les épais rideaux 
relevés laissaient pénétrer le pâle soleil des matinées de décembre, 
notre beau rêveur de Temple-Church, demi-couché sur une bergère 
de velours, fumait une pipe orientale au long tuyau d'ambre. A ses 
côtés, sur un fauteuil, il y avait un masque noir et un court pistolet 
à quadruple canon. Nous avons vu le masque; quant au pistolet, si 
les assaillants eussent essayé de faire résistance lorsque Son Honneur 
avait descendu l'escalier tournant, nous l'eussions, sans nul doute, 
entendu placer son mot dans l'entretien. 

— Que veux-tu? dit-il à Bob, 

Celui-ci appela sur sa lèvre mince et hàlée un patelin sourire, 

— Je viens, si ça est égal à Votre Honneur, pour lui présenter le 
bonjour et aussi pour la petite affaire que Votre Honneur sait bien. 

Bob cligna de l'œil en prononçant ces derniers mots. 

— Je ne sais rien, répondit M. Edward. Tâche de l'expliquer vite 
et clairement. 

— Je vais tâcher. Votre Honneur... Comment! vous avez oublié 
déjà Temple-Church et la petite quêteuse? 

Edward laissa tomber sa main et regarda Bob-Lantern. 

— Je t'avais donné une commission, dit-il. 

— Juste! c'est pour ça que j'ai pris l'avantage de venir saluer 
Votre Honneur. J'ai suivi la demoiselle... les demoiselles, car elles 
sont deux, avec une manière de blanc-bec qui fait trois... A propos, il 
m'a demandé comment on vous nomme? 

— Qui? 

— Le blanc-bec. ï\ m'a donné un beau souverain pour ma peine. 

— Tu lui as dit? 

— Rien du tout, Votre Honneur, rien du tout. C'est bien payé, pas 
vrai? 

— Et où demeure celte jeune fille? 

— Ah! pour ça, Voire Honneur, vous n'aurez pas besoin de pren- 



70 LES MYSTÈRES DH LONDRES. 

dre un cab à l'heure pour lui rendre visite, et je me suis dit tout de 
suite : C'est comme un fait exprès! Elle est à portée de la main, en 
face de vous, de l'autre côté de la rue. 

Edward, par un mouvement instinctif, tourna vivement la tôle et 
suivit le geste de Bob qui désignait, de l'autre côté de la rue, les fenê- 
tres du second étage. Son mouvement fut si rapide, qu*une ravissante 
figure de jeune fille, qui se montrait à demi derrière un rideau sou- 
levé, n'eut pas le temps de se cacher. Edward lui lança Un regard. 
La jeune fille devint pourpre; ses yeux se fermèrent, et le rideau 
tomba. 

M. Edward se retourna vers Bob, lui jeta deux souverains et le 
congédia d'un geste. Bob baisa les pièces d'or comme font les men- 
diants de l'aumône qu'ils reçoivent. 

— Que Dieu bénisse Votre Honneur! dit-il. 
En se retirant, il ajouta : 

— Quarante malheureux shellings, quand il donne des bank-notes 
de dix livres aux quêteuses; ça- n'est pas juste. Peut-être bien que le 
blanc-bec serait plus généreux que ça! J'ai durement envie de 
voir... 

M. Edward était resté dans sa bergère; il ne vit point le rideau de 
la fenêlre qui lui faisait face se soulever de nouveau et le beau front 
de Glary Mac-Farlane montrer pour la seconde fois la moitié de sa 
courbe gracieuse. La jeune fille abaissa vers lui un de ces regards 
longs et perçants que Stephen Mac-Nab avait trouvés si étranges la 
veille au soir à Temple-Church. Son œil couvait, ardent et triste, le 
beau visage d'Edward, et semblait ne point pouvoir s'en détacher. 
Clary était plus pâle encore que la veille. Il y avait des traces de 
larmes sous sa paupière endolorie, et sa joue accusait Une longue nuit 
d'hiver sans sommeil. Pourtant, à mesure qu'elle regardait Edward, 
toute sa physionomie s'illuminait graduellement; sa tristesse faisait 
place à la mélancolie, qui, elle-même, se transformait en àaslère et 
spirituel bonheur. 

Clary était bien belle ainsi. Son àme chaste, mais passionnée, brû- 
lait au travers du feu de ses regards. Son sein battait avec force; 
son haleine tombait, sèche et brûlante, sur le verre dont elle obscur- 
cissait à peine la transparence ; sa lèvre devenait blanche et trcsèâil- 



LES xMYSTÈRES Uli LO.NDRES. 71 

lait en murmurant d'étranges paroles dont sa volonté n'était point 
complice. 

Clary aimait Edward; elle l'aimait de cet amour exalté que fomen- 
tent la solitude et la pureté quasi claustrale des mœurs, chez ces gé- 
néreuses natures dont la chaleur propre fermente dans le repos. 

Clary et sa sœur cadette Anna avaient passé leur enfonce en Ecosse, 
àLochmaben, dont M. Mac-Farlane, leur père, était le principal ma- 
gistrat. A l'âge où toute jeune fille a le plus besoin des caresses et 
des enseignements d'une mère, Clary et Anna avaient perdu la leur. 
M. Mac-Farlane les garda pendant deux ou trois ans auprès de lui. Puis, 
tout à coup, Clary était alors bien jeune, mais elle se souvenait vague- 
ment, néanmoins, la conduite de M. Mac-Farlane changea et s'entoura 
d'un mystère inusité. Des hommes inconnus prirent accès en sa mai- 
son ; il eut avec eux de longues, de fréquentes conférences; il fit de 
secrets voyages dont personne ne connut jamais ni le but ni le motif. 

Ce fut alors qu'il pria sa sœur, mistress Mac-Nab, que des relations 
de famille retenaient à Londres, de se charger de ses deux filles. 
Clary, lorsqu'elle songeait à cet événement, ne pouvait s'empêcher de 
penser que son père désirait s'affranchir de leur enfantine surveil- 
lance, et qu'il avait de mystérieuses raisons pour faire ainsi le vide 
autour de lui. 

Lorsque cette proposition fut faite à la mère de Stephen, elle était 
veuve depuis peu de temps et restait accablée sous le coup d'une ca- 
tastrophe terrible qui lui avait ravi son époux. M. Mac-Nab était mort 
assassiné. Elle accueillit ses nièces avec douceur, mais sans empres- 
sement. Cependant, à la longue, elle se prit pour elles d'une tendresse 
de mère. 

Chaque fois que M. Mac-Farlane venait à Londres, et il faut avouer 
que ses visites n'étaient point très-fréquentes, l'excellente dame 
tremblait qu'il ne lui vint désir d'emmener avec lui ses deux filles. 
Elle avait grand tort de craindre; M. Mac-Farlane, — le laird, comme 
on l'appelait, — témoignait en revoyant ses filles une joie passionnée, 
mais sombre, et ne songeait guère à les emmener. 

C'était un homme d'un caractère étrange. Le peu de temps qu'il 
restait à Londres se passait en courses faites à la hâte et qu'il expli- 
quait en bloc par ce mot qui répond à tout : affaires, mot admirable 



72 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

et spécialement inventé pour déjouer toutes les tentatives de la curio- 
sité. Aohaque nouveau voyage,Clary et Anna remarquaicntavec chagrin 
le rapide changement qui s'opérait chez leur père. Il devenait vieil- 
lard avant l'âge. Les deux pauvres filles eussent voulu porter quelque 
consolation à cette douleur cachée; mais M. Mac-Farlane n'aimait 
poini les questions. Ciary et Anna, brusquement repoussées, se bor- 
naient à plaindre silencieusement leur père. 

Stephen Mac-Nab faisait comme sa mère. Il aimait fort ses cousines. 
La mort violente de son père, dont il avait été témoin par hasard, 
avait d'abord ébranlé ses jeunes facultés. Mais il était encore un en- 
fant alors, et les années remirent son intelligence en son assiette. Seu- 
lement, le souvenir de son père mort et celui de l'assassin étaient 
gravés en traits de sang dans sa mémoire. L'assassin, qu'il n'avait vu 
qu'un moment, par suite de la chute du masque qui couvrait son vi- 
sage, ne se présentait pas à lui sous une forme bien arrêtée; mais une 
circonstance restait, lumineuse et précise, au fond de ses souvenirs : 
c'était un homme grand, robuste, souple ; à l'instant où la chute du 
masque avait découvert ses traits, il frappait ; en frappant, ses noirs 
sourcils se fronçaient et dessinaient en blanc, sur son front rougi, la 
ligne tremblée d'une longue cicalrics. Stephen voyait cela dans la 
veille comme lorsque le sommeil lui apportait ses songes. 

On a des connaissances à la douzaine qu'on fréquente assidûment; 
on a un ami, un seul, et c'est beaucoup, qu'on ne voit pas une fois 
tous les mois. Stephen était dans ce cas. Londres lui fournissait ces 
camarades qui aident à perdre le temps et qu'on oublie avec un sen- 
sible plaisir lorsqu'on n'a^plus de temps à perdre. Stephen les voyait 
presque tous les jours, parce que sa profession de médecin lui lais- 
sait, hélas ! d'excessifs loisirs. 

Mais il avait contracté durant les premières années de son séjour à 
l'université une liaison plus sérieuse : cette liaison, résistant à la 
séparation qui suit presque toujours entre jeunes gens de conditions 
diverses la première entrée dans le monde, était devenue bonne et 
solide amitié. Stephen et son ancien compagnon d'enfance s'aimaient 
d'autant plus peut-être que tout chez eux était différent, presque 
opposé : l'un était, en effet, fils de bourgeois, tandis que l'autre 
appartenait à la plus haute noblesse d'Angleterre. Le gentilhomme, 



LES MYSTÈRES DE LO.NDRES. 73 

hautain, énergique, romanesque et mettant son avenir entier dans un 
amour poussé jusqu'au culte, contrastait avec le physician^ dont le 
caractère ne manquait pas de fermeté, dont le cœur possédait cette 
bravoure commune à tout galant homme, mais qui ne poussait rien à 
l'extrême et ne pouvait avoir aucune prétention au titre de héros. 

L'ami de Stephen Mac-Nab était Frank Perceval. 

La journée de la veille avait été un grand jour pour Stephen. Il 
avait fait un choix entre ses deux cousines, qu'il croyait aimer jusque- 
là d'une affection égale; il subissait enfin cette langueur que le pre- 
mier amour met dans l'âme la moins suspecte de sensiblerie. Et puis 
il était jaloux, ce qui dompte vertement les plus fanfarons ! 

Aussi était-il rentré chez sa mère dans un état de tristesse pro- 
fonde. Il était invité ce soir- là à un bal du grand monde, au bal de 
lord James Trevor. Né sur la frontière d'Ecosse, dans le comté de 
Dumfries, où lord Trevor possédait de magnifiques propriétés, Ste- 
phen recueillait en ceci l'héritage de l'estime qui avait autrefois 
entouré son père. Lord Trevor, en effet, auquel il avait été présenté 
depuis peu, l'avait accueilli comme on accueille le fils d'un ami, et 
s'était rangé de grand cœur parmi les futurs clients du jeune docteur. 
Un grand bal est chose attrayante à l'âge de Stephen, et pourtant, 
l'heure étant venue où il fallait revêtir l'habit noir et chausser l'escar- 
pin, il demeura boudeur, dans son fauteuil, vis-à-vis de son fou 
presque éteint. A dix heures, mistress Mac-Nab frappa doucement à 
sa porte. 

— Eh bien, mon enfant, dit-elle, lu ne pars pas? 

— J'aurais payé chacun de ces regards au prix de six mois de 
vie ! répondit Stephen avec chaleur. 

Il songeait à Clary et à ce détestable inconnu de Temple-Church, 
si beau, si riche, si dédaigneux !... 

— Ne comptes-tu point aller au bal ? demanda encore la vieille dame. 

— A quoi bon ! s'écria Stephen ; qu'irais-je fair*^ parmi cette 
noblesse orgueilleuse qui se rira de moi ou ne me regardera pas ! 
Je déteste les nobles, ma mère ! 

Et il ajouta à part lui : 

— .Je suis sûr que ce vaniteux donneur de billets de banque est 
pour le moins un comte ! 



^i 



74 * LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Ah! Stephen, dit mistress Mac-Nab d'un ton de reproche, tu 
oublies que ton pauvre père avait l'estime de tous les gentilshommes 
de notre comté !... leur estime et leur amitié, reprit-elle avec un léger 
mouvement d'orgueil. Voici une lettre... mais tu n'auras point de 
plaisir à la lire, car elle est, je crois, d'un bon gentilhomme. 

De Frank ! s'écria vivement Stephen dont le front se rasséréna. 

— J'ai appris à reconnaître son écriture, mon enfant, parce que 
ses lettres te donnent de la joie. 

Stephen baisa sa mère d'un air qui demandait grâce pour sa mau- 
vaise humeur. 

— Il arrive aujourd'hui ! dit-il après avoir lu les premières lignes. 
Il doit être arrivé ! Pauvre Frank ! lui aussi va être bien malheureux; 

— Lui aussi ! répéta mistress Mac-Nab. Serais-tu donc malheureux, 
toi, Stephen ? 

Celui-ci s'efforça de sourire, et la bonne mère, rassurée, quitta 
son fils pour aller reposer. A peine était-elle sortie que deux coups 
légers furent frappés à la porte et une douce voix de jeune fille, pas- 
sant parle trou delà serrure, apporta ces mots timidement prononcés : 

— Merci, mon petit cousin. 

Puis on entendit un pas de gazelle effleurer lestement les marches 
de l'escalier conduisant aux étages supérieurs. 

— C'est la voix d'Anna ! murmura Stephen api'ès un silence ; c'est 
le pas d'Anna. Pauvre douce fille 1 Ah ! Glary ne viendra pas, elle 1 

Il mit sa tête entre ses mains. 

— Qu'elle était belle, mon Dieu! reprit-il, et comme ce regard 
m'eût rendu fier! Mais quel est donc cet homme? ajoulà-t-il avec une 
violence soudaine ; où l'a-t-elle pu connaître ? 



IX 

LE CENTRE d'uNE TOILE d'aRAIGNÉE. 

Stephen n'alla point au bal de Trevor-House. 
Le lendemain, il se leva plus calme. Il y a toujours de la ressource 
chez ces caractères positifs qui n'attisent point la cuisante brûlure de 



LKS MYSTÈRES DE LONDRES. 75 

leurs peines, qui ne se complaisent pas en leurs douleurs, et ne 
demandent qu'à être consolés. 

Stephen avait passé tant bien que mal sa première nuit de martyre 
d'amour; il n'avait aucune espèce d*envie de recommencer et se pro- 
mettait bien de clore brusquement ce chapitre d'incertitudes et de 
doutes en demandant une explication à Clary Mac-Farlane. C'est ce 
qui s'appelle aller droit au but. Si tous les amoureux prenaient celte 
route bourgeoisement logique, aucun roman n'atteindrait la fin de son 
premier volume. 

Ce qui serait une pul)lique calamité. 

Au déjeuner de famille, Clary était distraite et comme absorbée. 
Tout de suite après le déjeuner, elle s'esquiva. Nous savons où elle se 
rendit ainsi. Ce fut derrière le rideau qui, demi-soulevé, permettait 
à son regard de plonger dans le salon de la maison carrée, de l'autre 
côté de Cornhill. Clary venait là tous les jours. Elle y venait bien sou- 
vent en vain, car les apparitions qu'Edward faisait en ses bureaux 
étaient courtes et peu fréquentes. Mais elle ne se lassait point d'y Venir. 
Ce jour-là elle y trouva ce qu'elle y cherchait. 

Nous n'essayerons point de peindre les impressions profondes et 
muhiples qui se succédèrent dans l'esprit de la jeune fille, tant que 
dura sa muette contemplation. C'était à cette place qu'elle avait vu 
Edward pour la première fois ; c'était à cette place qu'elle venait 
l'attendre chaque jour; c'était à cette place qu'elle souffrait, qu'elle 
était heureuse, qu'elle avait appris à aimer... 

Lorsque Edward, guidé par le geste de Bob-Lantern, jeta les yeux 
vers elle, son cœur fut pris d'une émotion douce et poignante à la 
fois. Elle eut froid; ses jambes fléchirent, puis un flot de sang brûlant 
roula le long de ses veines jusqu'à sa joue, qui devint pourpre. Sa 
main lâcha le rideau. 

Elle demeura longtemps ainsi, honteuse, émue jusqu'à la détresse^ 
heureuse jusqu'au transport, derrière le faible écran de mousseline 
qui la protégeait contre la fascination commencée. Elle avait grand 
désir de soulever encore la draperie, mais elle avait remords aussi de 
l'avoir soulevée déjà, et peur et pudeur. Et puis encore, la voix 
jusque-là si respectueusement écoutée de sa craintive dévotion lui 
criait : Arrête ! 



76 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

L'amour était à l'autre oreille. Nous ne savons ce qu'il disait, mais, 
quoiqu'il parlât tout bas, sa douce voix couvrait la voix menaçante 
de la conscience. Clary avança timidement sa main blanche et déliée, 
puis elle la retira, puis elle l'avança encore. Le rideau se souleva de 
nouveau, mais si peu!... Ce fut assez. Elle put voir celui dont la 
pensée emplissait sa vie. L'œil d'Edward, distrait et nageant dans le 
vide, ne cherchait plus la fenêtre. Alors Clary eut moins peur et 
reprit sa position première. 

Au bout de quelques minutes, ce qu'elle aurait pu prévair, ce 
qu'elle désirait peut-être, arriva. La rêverie de M. Edward prit fin et 
son œil revint naturellement caresser la fenêtre. Oh ! nous pouvons 
l'affirmer, Clary eut le dessein de se cacher encore. Elle tira brusque- 
ment la mousseline, mais la mousseline s'accrocha ; un obstacle quel- 
conque, une épingle oubliée sans doute, l'empêcha de tomber — et la 
jeune fille resta sans voile en face du beau rêveur qui la contemplait 
passionnément. 

— Clary ! cria la voix de mistress Mac-Nab à l'intérieur. 
Clary n'entendait pas. 

Edward mettait dans son regard d'enivrantes paroles. Muet, il 
disait : Je vous aime, plus tendrement que n'eût pu faire sa voix. 

— Clary ! s'écria Stephen à son tour. 

Clary n'entendait pas. Sa tète se perdait ; son cœur s'élançait vers 
Edward, qui suppliait du geste maintenant et semblait demander pitié. 
Deux larmes tremblèrent aux cils de la jeune fille et tombèrent brû- 
lantes sur sa joue. 

— Il m'aime, mon Dieu ! murmura-t-elle. 

Edward, qui voyait sa victoire, posa sur sa bouche ses doigts réunis 
en faisceau et jeta un baiser à travers la rue. 

Cette fois l'épingle fut impuissante à retenir le rideau. Clary s'of- 
fensa. Le rideau tomba. Au même instant, deux portes qui donnaient 
entrée dans la chambre de la jeune fille s'ouvrirent brusque- 
ment. 

— Clary ! Clary ! crièrent à la fois mistress Mac-Nab et Stephen qui 
entraient en même temps. 

Clary trembla comme notre mère Eve surprise par le Sauveur. 

— Il y a donc ici quelque chose de bien intéressant, miss Clary, 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 77 

dit sévèrement Stephen, pour que vous n'ayez entendu ni ma voix ni 
la voix de ma mère? 

La jeune fille balbutia et ne sut point répondre. Stephen, qui avait 
toujours en tète des soupçons jaloux, s'élança vers la fenêtre et fit 
mine de soulever le rideau. Clary voulut l'arrêter d'un geste suppliant, 
mais Stephen ne tint compte de cette muette prière, et la draperie 
glissa en grinçant sur sa tringle. Clary, Stephen et mistress Mac-Nab 
plongèrent à la fois leurs regards au dehors. Il n'y avait plus per- 
sonne aux fenêtres du premier étage de la maison carrée, dont chaque 
croisée montrait, closes, les doubles draperies de ses rideaux de soie. 

Edward avait quitté sa place au moment où Clary s'était de nou- 
veau cachée derrière son rideau. Il se leva de l'air d'un homme que 
le jeu commence à fatiguer, et tira le cordon d'une sonnette. Un nègre 
parut. 

— Va frapper sur le gong du salon du centre, dit-il. 

— Combien de coups, maître? 

— Cinq coups. 

Quelques secondes après, on entendit cinq coups sourds et prolongés 
retentir dans la direction suivie par le petit nègre. M. Edward prit la 
même route et sortit du boudoir. Il pénétra dans un salon de forme 
ronde qui, autant qu'on pouvait s'orienter, tenait exactement le mi- 
lieu de la maison carrée. Ce salon n'avait point de fenêtres et s'éclairait, 
à cette heure de midi, par un lustre allumé. En revanche, il avait six 
portes, dont cinq donnaient immédiatement sur des escaliers en spi- 
rale. C'était par la sixième que M. Edward avait pris entrée. 

A son arrivée, le gong promenait encore le long des lambris sonores 
ses profondes et onduleuses vibrations. Le salon était désert. Cinq 
chaises et un fauteuil étaient rangés autour d'un vaste poêle, dont les 
bouches, ouvertes, échauffaient le salon de leurs brûlantes haleines. 
M. Edward se jeta nonchalamment sur le fauteuil. Presque au même 
instant, les cinq portes s'ouvrirent. Les deux premières, percées dans 
la direction de Cornhill donnèrent passage à une dame fort richement 
.parée et à un gentleman de fashionable tournure. La troisième, qui 
tournait du côlé de Finch-Lane, servit de chemin à un monsieur de 
mine bien honnête, vêtu en négociant de bon liru. Par la quatrième 
s'introduisit un petit homme tout jaune et tout maigre. La cinquième 



78 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

porte enfin donna passage à M. Smith, paré de ses lunettes vertes et 
de son vaste garde-vue. 

La belle dame venait des somptueux magasins des costumes de Corn- 
hill, dont elle était souveraine et maîtresse, sous le nom de mistress 
Bertram. Le gentleman, M. Falkstone, était son voisin, le bijoutier. Le 
monsieur à prestance honnête tenait la boutique de changeur dans 
Finch-Lane. C'était M, Walter. Le quatrième enfin n'était rien moins 
que le vieux Peter Practice, ancien allorney (procureur) ruiné, lequel 
trônait dans la poudreuse et sombre boutique de brocanteur qui venait 
aussi sur Finch-Lane, après le change-office. 

Les cinq nouveaux venus s'avancèrent d'un pas discret vers 
M. Edward et le saluèrent respectueusement. Edward toucha la main de 
mistress Bertram et fit aux autres un signe de tète protecteur. Mistress 
Bertram s'assit. Les quatres hommes restèrent debout jusqu'à ce qu'un 
geste royal d'Edward leur eût donné licence de prendre des sièges. 

— Venons tout de suite au fait, dit M. Edward : j'ai besoin de dix 
mille livres. 

— Dix mille livres 1 répéta Peter Practice. 

Dix mille livres ! répétèrent en chœur le changeur, le bijoutier, 

M. Smith et mistress Bertram. 

Pour ce soir, ajouta froidement M. Edward. 

Toutes les têtes se baissèrent à la fois. 

Monsieur Walter, reprit encore Edward, pouvez-vous me les 

compter sur-le-champ ? 

— Je le puis, monsieur, mais... 

— Mais quoi ? 

— En la monnaie que vous savez, 

— Je n'en veux pas. Et vous, Falkstone? 

Les affaires languissent déplorablement monsieur. 

Et vous, Fanny ? interrompit Edward avec impatience, en s'a- 

dressantà mistress Bertram. 

Ma caisse est à votre disposition, monsieur, répondit la belle 

marchande; mais il s'en faut de- beaucoup que cette somme s'y 

trouve. 

Je prendrai ce qu'il y a, Fanny. Vous êtes une bonne et char- • 

HiantjB fille. Et vous, maître Practice î 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 79 

— Je dirai à Votre Honneur, répondit l'ancien attorney; je lui dirai 
clairement et sans ambages, je lui dirai ce que lui a dit mon hono- 
rable voisin, M. Faikstone : les affaires languissent ; elles languissent 
déplorablement ; j'ajouterai même qu'elles ne vont pas du tout. 

M. Edward réfléchit. 

— Quant à vous, Smith, dit-il ensuite, je sais ce que vous avez... 
Pardieu ! messieurs, vous vous endormez, sur ma parole ! Chaque 
fois que je vous demande une misère, vous poussez d'interminables 
hélas ! Ceci est intolérable ! Vouslaisse-l-on manquer de marchandises? 
N'avez-vous pas une part raisonnable? La police vous inquiète-t-elle? 
Tout le fashion de Londres n'a-t-il pas appris la route de vos maga- 
sins? Et à qui devez-vous tout cela, s'il vous plail? Marchandises, 
sécurité, vogue, c'est moi qui vous donne tout, et vous semblez hé- 
siter à me satisfaire ? 

— Vous savez bien, monsieur, que je suis toute à vous, murmura 
mistressBertram. 

— Vous, Fanny, je le crois, et je vous remercie. Mais ces mes- 
sieurs. .. 

— Nous sommes prêts, interrompit Faikstone. 

— Je suis prêt, appuya Peler Practice, qui ajouta entre ses dents : 
Mais je proteste en la forme due, déclarant agir tanquam coaclus \ 
et non autrement, — dont acte, sous toutes réserves. 

— A la bonne heure ! reprit Edward en se levant. Je compte sur 
vous pour ce soir. Adieu, Fanny. 

Mistress Bertram repassa la porte par où elle était venue. 

— Avez-vous quelque chose à me dire. Faikstone? demanda 
Edward. 

— Votre affaire de cette nuit?... répondit le bijoutier en souriant. 

— Comme toujours, Faikstone, comme toujours. Celui-là ne nous 
inquiétera pas de longtemps ! 

— C'est au mieux ! A qui remettrai-je mon contingent de fonds? 

— Comme d'habitude, à mistressBertram. 
Faikstone salua et sortit. 

— Mauvaises nouvelles, monsieur, dit le changeur Walter dès qu'il 

» Comme contraint et forcé. 



80 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

fut seul avec Smiih et Edward; on m'a refusé hier trois de nos bank- 
notes et des bruits inquiétants commencent à courir dans la Cité. 

— Que dit-on? 

-— On ne dit rien de précis, mais chacun entre en défiance; on ne 
prend plus une malheureuse bank-note de cinq livres sans la retour- 
ner vingt fois en tous sens. 

— N'aie pas peur, Walter, mon ami, dit Edward en souriant; sous 
peu je te donnerai des bank-notes que personne ne refusera. Va. 

Le caissier Smith fit doucement le tour du salon et entr'ouvril 
toutes les portes pour voir s'il ne restait point d'indiscret écouteur. 
Cela fait, il revint vers Edward. 

— Ami Smith, lui dit ce dernier, il faut être prudent à l'avenir et 
ne jouer du pistolet qu'à la dernière extrémité. C'est une arme ba- 
varde et nous ne sommes pas ici dans nos montagnes. Dis-moi... et 
l'affaire de Prince's-Street ^ ? 

— J'y suis allé ce matin, Paddy pousse son géant tant qu'il le peut. 
Il le gorge de bœuf, il le sature de gin, et le géant travaille plus que 
quatre hommes robustes ne pourraient le faire ; mais il s'épuise... 

— C'est bien long ! dit Edward avec un soupir de dépit. 

— Prince's-Street a quarante pieds de large ! répliqua Smith, et 
notre éléphant creuse à vingt pieds de profondeur... encore une hui- 
taine, le géant crèvera comme un bœuf, mais le boyau sera fait. 

— Dieu t'entende, bon Smith ! alors ta caisse sera une vérité. 
Adieu ! 

M. Edward prit l'escalier qui conduisait chez le bijoutier Falkstone; 
il y demeura quelques minutes comme pour marchander et choisir 
des joyaux; puis, sortant comme un acheteur qui a fait ses emplet- 
tes, il franchit le marchepied d'un magnifique équipage, attelé de 
deux chevaux dont les pareils ne se fussent peut-être point trouvés 
à Londres, — sauf dans les écuries sans rivales du marquis de Rio- 
Santo. 

A peine était-il étendu sur les coussins, que l'équipage partit au 
galop, brûlant le pavé dans la direction des parages fashionables du 
Wesl-End. 

t Rue qui longe la Banque. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 



X 



FAITS ET GESTE3 DE BOB-LANTERN 



En sortant de !? Tiaison Edward and C°, Bob-Lantern joua des 
jambes et des coudes le long du boueux trottoir de Cbeapside et re- 
monta vers le quartier Saint-Giles. Il eut bientôt franchi l'espace qui 
sépare Cornhill du fangeux labyrinthe portant le nom de Saint-Giles, 
et enfda une ruelle étroite et tortueuse où l'air s'épaississait, où le 
brouillard se faisait si opaque qu'on voyait à peine devant soi, bien 
qu'il no fût guéie que midi. Il poussa une porte de bois, dont les 
planches vermoulues et comme pulvérulentes se reliaient par des 
crampons de fer rouillé. 

La maison où il entrait ainsi, comme presque toutes celles de cet 
immonde quartier, n'avait qu'un étage. Bob-Lantern ne demeurait 
point au rez-de-chaussée; il n'habitait point non plus le premier : 
l'escalier qu'il prit fut celui de la cave. A mesure qu'il descendait, 
une atmosphère chaude et pesante l'enveloppait; des n)iasmes fétides 
emplissaient sa poitrine. Un autre eût été révolté, peut-être suffoqué ; 
mais Bob-Lantern accueillit ces exhalaisons comme un chevol 
accueille la bonne odeur de l'écurie. Il poussa un grognement de bien- 
être, et souleva le loquet d'une j)orte qui donnait entrée dans uf)e 
manière de cellier chauffé à trente degrés centigrades par un poêle en 
fonte rempli de coke incandescent. 

— Dieu me pardonne, Tempérance, dit-il en entrant, tu te brûles 
comme une vieille damnée que tu es. 

Personne ne répondit. Le poêle, rouge, ronflait comme un soufflet 
de forge. 

— Tempérance! reprit Bob-Lantern; Tempérance! fille de Satan, 
me répondras-tu? 

Un ronflement humain se mêla au ronflement du poêle, et une voix 
grondeuse prononça ces mots nvec le lourd bégaiement du sommeil : 

— Encore un verre, mistress Goose; le gm est bon. et c'est le vieuy 
Bob qui paye. 

T. L f 




gî LES MYSTERES DE LONDRES. 

Lantcrn bondit comme un tigre vers l'endroit de la cnve oij la voix 
prêtait fait entendre. Un instant il disparut dans la profonde obscurité 
(|ui régnait parto'jt où ne frappait point la lueur rougeàtre sortant de 
la porte du poêle, puis il revint traînant après lui un objet inerte, une 
gorte de paquet massif et d'un considérable volume. Arrivé auprès 
du poêle, il lâcha prise. Le paquet s'affaissa immobile. 

— Elle est ivre comme un tonneau de porter! s' écria-t-il avec colère. 
Tempérance! sorcière maudite! Tempérance! 

Tempérance, c'était le nom du paquet, ne bougea pas. 

— Dieu me damne, reprit Bob; elle ne peut pourtant pas rester ici. 
.Te veux être seul ! 

Il i^aisit le tisonnier brûlant et l'approcha des narines de Tempérance 
(|Lii tressaillit violemment et se dressa, chancelante sur ses pieds. 
C'était une grande et forte femme de quarante ans, dont le teint ardent 
et les yeux rougis accusaient la passion favorite. 

— J'ai soif! dit-elle d'une voix rauque en abaissant sur Bob son 
regard hébété. 

— Ah ! tu as soif, éponge! riposta celui-ci qui brandit son tison- 
nier; tu as soif! Quand je travaille toute la journée pour gagner 
(juelques misérables pence, tu as soif, tu bois et tu t'enivres. Dieu 
m'écrase, Tempérance, quelque jour, je te briserai la tête contre le 
mur. 

Malgré l'énergie brutale de ces nienaces, il y avait de la tendresse 
dans la voix de Bob, tandis qu'il parlait ainsi. Tempérance fit machi- 
nalement le tour du poêle et s'approcha d'une table où il y avait un 
verre et une cruche de genièvre, tous deux vides. 

— Pas une goutte! grommela-t-elle! Mon joli Bob, n'as-tu pas 
dans ta poche quelque demi-couronne pour faire plaisir à ta petite 
femme? 

— Une demi-couronne, damnée ! C'est le gain d'un homme pour 
huit heures de travail. Tu me ruineras ! 

— J'ai soif! interrompit Tempérance, qui s'était accroupie derrière 
le poêle et, commençait à se rendormir. 

— Il fautpourtantqueje la renvoie ! murmura Bob ; si elle savait... 
temme, ajouta-t-il tout haut, je veux que le diable m'emporte si je 
puis te rien refuser ! Tiens, voilà six pence, va boire. 

— Six pence ! Mon joli Bob, encore six autres ! 



LES MYSTÈRES DR LONDRES. 83 

Lantern fronça ses sourcils fauves et leva son tisonnier d'un air 
menaçiint. Tempérance, à qui l'idée de humer deux ou trois verres 
de gin rendait des jambes, déguerpit et remonta l'escalier en chantant. 
Lantern la suivit doucomcnt jusqu'à la porte de la rue, qu'il referma 
derrière elle. Cela fait, il revint en son réduit, dont il barricada soi- 
gneusement la porte. 

— Est-il possible, murmura-t-il en ailum;ini une lampe au feu du 
poéie, (|u'un bijou de fen)me comme cela ait ûei guùts de dépenses * 
semblables. Cinq pieds six pouces!... et des couleurs ! On ferait tout 
le quartier Saint-Giles sans trouver sa pareille. Il y a bien des lords 
qui la voudraient pour lady... A propos de lord, ma course d'hier 
soir pourra servir à deux fins. Le comte est un fier connaisseur, et 
cette petite quêteuse est bien la plus gentille fillette... pas pour 
moi . je préfère les femmes de taille ; mais pour les gentlemen qui 
aiint-nt à promener des maîtresses de cinq pieds!.... Cinq pieds! 

Lantern haussa lesépiiuleset se dirigea vers un des angles de sa cave. 

— De sorte que, poursuivit-il, le comte de Whiie-Mnnor mordra 
comme il faut à l'hameçon. C'est une cinquantaine de guinées, l'un 
dans l'autre, que me vaudra cette colombe méthodiste... ça tombera 
bien I la vie est durement clière et Tempérance boiniit la Tamise! 

Il tàta l'une des pierres de la muraille, qui bascula et tomba, lais- 
sant à découvert un trou large et profond. Lantern y plongea son 
regard. Il ne parlait plus. Une joie avide ei passionnée faisait scintil- 
ler ses petits yeux, derrière les poils recourbés de ses sourcils. Il 
posa la lampe allumée par terre et s'en alla écouter à la porte. Puis, 
en deux sauts, il regagna son trou et y jela ses deux mains convul- 
sivement ouvertes. Tout son corps eut un frémissement et le trou ren- 
dit un bruit d'or qu'on remue. 

Le visage de Lantern, éclairé d'en bas par la lampe posée à terre, 
reflétait les énergiques élancemer)ls d'une jouissance parvenue à son 
paroxysme. Il remua l'or doucement d'abord et comme on caresse 
une femme aimée, puis ses deox mains se crispèrent ; il murmura 
des mots étranges ; ses doigts semblèrent pétrir ?on trésor. Nous ne 
saurions dire au juste combien de livres contenait cette caisse d'es- 
pèce originale, mais le trou était grand, et quelquefois les bras de 
Lantern disparaissaient dans l'or jusqu'au coude. 




84 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Quand Jl se fut bel et bien enivré de la vue et du contact de son tré- 
ïor, il sortit de sa )30che les sept souverains qu'il avait récoltés dans 
la maison de commerce Edward and C", et les envoya rejoindre le 
reste. 

— Pauvres petits amours! soupira-t-îi ; c'était bien chaudement 
dans ma poche ! N'ayez pas peur, je reviendrai vous voir ; je vous 
amènerai de la compagnie, s'il plaît à Dieu ! 

Il replaça la pierre ei l'enfonça si adroitement que l'œil le plus 
exercé n'aurait pu la distinguer des autres pierres, ses voisines. 

— Tempérance a le nez fin quand elle n'est pas ivre, dit-il; mais 
elle est toujours ivre, et je suis plus fin qu'elle, moi ! D'ailleurs, 
ajouta-t-il en défaisant les barricades intérieures de sa porte, n'est- 
ce pas pour elle que je travaille, le cher cœur ! 

Quelques minutes après, Bob-Lantern franchissait la dernière 
marche de son escalier et revoyait le jour. Il recommença la course 
précipitée que nous lui avons vu déjà fournir et rasa les maisons avec 
une rapidité de locomotive. Il était environ deux heures après midi. 
Une fois hors du quartier Saint-Gjles, Bob-Lantern se lança dans 
Oxfort-Street, et, méprisant désormais les trottoirs, éclaboussa les 
fiacres en galopant dans la boue. Sa course le mena au milieu de 
Portman-Square, devant une grande maison d'aspect opulent, dont, 
selon l'usage, une grille défendait la façade. Bob-Lantern mit le pied 
sur la première marche de l'esciilier. 

— Que veut ce drôle? cria un apprenti jockey du poids de quinze 
kilogrammes. 

— Mon bon petit monsieur Tulipp, répondit Bob, je viens voir 
M. Paterson, l'intendant de milord comte de White-Manor. 

L'apprenti jockey le reconnut, et le précéda dans l'escalier qui 
conduisait aux étages supérieurs. 

— Tu attendras longtemps, puissant Bob, dit-il en ricanant, car 
il y a déjà bien du monde dans l'antichambre de M. Paterson. 

— Que voulez-vous, mon bon petit monsieur tulipp ? répondit 
Bob, s'il fiiut attendre, j'attendrai. 

Il y avait en effet foule nombreuse dans l'antichambre de l'inten- 
dant. C'étaient cinq ou six (enanciers de milord qui venaient renou- 
veler leurs fermages, des fournisseurs, des clients, dans le sens latin 



LES MYSTÈRliS ÛE LONDRES. Sj 

du mot, et une demi-douzaine de maquignons- Tulipp entr'ouvrit 1 1 
pMite de 31. Paterson et prononça le nom de Lanlern. Les pauvies 
dial)!cs, qui attendaient là depuis plusieurs heures peut-être, plon- 
gèrent un avide regard par l'ouverture de la porte afin devoir qui.'l 
é(aiL l'importun dont la visite prolongée outre mesure leur barrait 
impitoyablement le seuil de l'intendant. Us regardèrent de leur mieux, 
mais ils ne virent personne que M. Paterson lui-même, qui, demi- 
couché sur un fauteuil à bas dossier, appuyait ses gros pieds sur la 
grille de sa cheminée. 

— Lantern ! répéta M. Paterson, sans regarder Tulipp. Ah diable ! 
Lantern, dis-tu. Qu'est-ce que c'est que Lantern? 

— C'est moi, s'il plait à Votre Honneur, répondit Bob qui voulut 
s'avancer. 

— Après nous, l'homme, après nous ! prononcèrent en chœur les 
fermiers, fournisseurs et maiiuignons. 

— Il me semble que je connais cette voix, murmura Paterson. Eh! 
j'y suis! ce Lantern est un coquin de mérite... Fais entrer ! 

M. Paterson ("tait un homme de taille moyenne, légèrement obèse, 
dont les cheveux rares et parfaitement incolores encadraient un visage 
blafard. Au milieu de ce visage rayonnait un nez charnu, couleur de 
feu. Ce nez était prodigieux. On l'avait vu pâlir deux ou trois fois 
durant les cinquante années que M. Paterson avait passées sur terre; 
mais en ces cas, par une réaction explicable, ses joues jaunâtres d'or- 
dinaire étaient devenues pourpres. Évidemment ce nez avait la pro- 
priété de déteindre sur le visage. 

Au bout d'une minute environ, il leva les yeux sur Bob et haussa 
les épaules. 

— Tu vends quelque chose? dit-il en cherchant une plaisnnterie 
qu'il ne trouva pas; quelque chose comme?... Oui, par le diable! 
quelque chose qui... tu m'entends, méchant drôle ! 

Bob se mit à rire débonnairement et répondit : 

— Le fait est que je vends quelque chose comme cela. 

— Tu arrives mal ; ta marchandise est en baisse ici. Milord n'en 
veut plus. 

— C'est fâcheux, répartit Bob avec froideur, fâcheux pour Sa 
Seigneurie; car, pour moi, voyez-vous, monsieur Putersou, je ne 



/^ti LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

suis pas jxposé à garder longtemps celle niaichandise en ma- 
gasin. 

— Elle est donc bien jolie? demanda l'intendant. 

— Un ange ! 

M. Paterson haussa une seconde fois les épaules. 

— Milord est blasé, mon pauvre Jack-Lantern, 

— Bob-Lantcrn, s'il plaît à Votre Honneur... Ah! milord est?.,, 
je n'ai pas bien compris. 

— Blasé! c'est un mol qui nous vient de France, comme les vins 
frelatés et les petits couteaux de deux pence. Il veut dire... Ma foi ! 
c'est difficile à expliquer, honnéleJack. 

— Dob, s'il plaît à Votre Honneur. 

— Honnête Bob... c'est difûcile. Ois-moi, as-tu quelquefois mantré 
plus de tranches de bœuf rôti que ton estomac n'en pouvait contenir ? 

— Rarement, Votre Honneur, la vie est si durement chère ! 

— EnGn cela t'est arrivé une fois ou cent fois, peu importe. Eh 
bien , ce jour-là tu étais blasé sur le bœuf. 

— C'est-à-dire que je n'en voulais plus. 

— Juste ! Milord ne veut plus d'anges. 

Lantern salua bien bas et prit le chemin de la porte. Au moment où 
il louchait le seuil, la voix de Paterson l'arrêta. 

— Quel âge a-t-elle? 

— Quelque chose comme dix-sept ans... peut-être dix-huit ans. 
Ah! Voire Honneur, c'est frais comme une cerise, c'est élancé comme 
une baguette de saule, c'est gracieux, c'est gentil, c'est blond, C' st 
modeste... 

— Ta, ta, ta, ta ! interrompit l'intendant, où demeure-t-elle? 

— Ceci fait partie de ce qu'on m'achète, répondit Lantern avec un 
ignoble sourire. 

— Écoute, honnête John, reprit Paterson. 

— Bob, s il plait à Votre Honneur. 

— Jack, Bob ou John, tout cela me plaît, mon garçon, mais ne 
m'interromps plus... On pourrait tenter un dernier essai, M elle e:^t 
aussi charmante que tu le dis. Aussi bien, depuis que milord acaaiigé 
de vie, mon crédit se perd. Croiras-tu que Sa Seigneurie m'a demandé 
l'autre jour quelques explications sur ses affaires? 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 87 

Bob prit un air profondément stupéfait. 

— Eslrcebien possible ! dit-il sans rire. 

— Ce n'eï-i oue trop vrai. Il est temps de le remettre en sa route. 
Je verrai cette jeune fille. Que te faut-il ? 

Bob revint vers le foyer et mit son coude sur la tablette de la che- 
minée. 

— Je vous dirai son nom, je vous dirai 'son adresse, et vous me 
compterez trente souverains d'or, répondit-il. 

— ïu es fou, digne John! s'écria l'intendant. Trente souverains 
pour une adresse ! 

— Et un nom... le nom et l'adresse de la plus jolie miss de 
Londres. 

— Tout autre que toi aurait pu rencontrer celte jeune fille. 

— Londres est grand. Si Votre Honneur veut chercher, je no m'y 
oppose pas. 

M. Paterson réfléchit un instant, puis il se leva sans mot dire n se 
dirigea vers son secrétaire. Bob le suivit d'im regard avide. L'inten- 
dani ouvrit l'un des tiroirs et compta lentement trente souverciins 
(l'or. 

Bob saisit l'or et le fit disparaître comme par enchantement dans 
une de ses vastes poches. 

— Anna Mac-Farlane, dit-il ensuite à voix bnsse, tandis que Pa- 
ier:>on écrivait sous sa dictée, 32, Gornhil, vis-à-vis de Finch-Lane ; 
doux sœurs, une vieille tante ou mère... un blanc-bec qui doit être 
un frère ou un cousin. 

— Je n'aime pas le b!anc-bec ! grommela l'intendant. 

— Ça gêne; mais... au besoin... j'entreprends aussi ces sortes 
d'à l'f.i ires. 

Laniern avait fait un geste atroce, à la signification duquel on ne 
pouvait point se méprendre. M. Paterson le icgarda en face et se prit 
à rire. 

— Tu dois amasser des millions, digne Jack ! dit-il après un silence. 

— Moi! je n'ai i)as un penny vail ant outre les (rente souverains 
que je vien^ de recevoir. Adieu, Voire Honneur, et merci ! je revien- 
drai ilarvs (juinzo jours voir si l'on a besoin de moi... à moins que le 
blauL-bec ne vous offusque par trop. 



88 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Reviens demain, dit Paterson. 

Bob fit un signe affirmatif et sortit. Les f^ermiers, les fournisseurs 
et les maquignons le regardèrent passer avec une hargneuse envie. 
Quand il fut parti, la sonnette de l'intendant se fit entendre, et un vakt 
vint annoncer aux patients de l'antichambre que Son Honneur ne rec • 
vrait plus (juele lendemain. 

Bob reprit intrépidement sa course; mais comme il était qiDti»» 
heures après midi et que la nuit de Londres commençait, il eut soin 
de tenir sa main sur la poche qui renfermait ses trente souve- 
rains. 

— Voilà une bonne affaire ! se disait-il ; je donnerai six pence à 
Tempérance. 

Un monsieur bien couvert lui barra le trottoir, au moment oîi il 
retournait vers Finch-Lane ; Bob voulut passer à droite ou à gauche; 
mais le monsieur l'arrêta d'un geste et lui dit avec un fort accent fran- 
çais : 

— Mon ami, l'église Saint-Paul? 

— C'est une belle église, répondit froidement Lantern. 

— Pourriez-vous m'indiquer la route ? 

— Eh ! eh ! dit Bob, c'est malaisé ; mais pour deux shellings je le 
ferais. 

— Deux shellings, se récria le Français ; pour un mot! 

— Allons, je le ferai pour un shelling, puisque vous n'êtes pas un 
Russe, monsieui m Français. 

Bob tendit la main. L'étranger y mit un shelling en grondant quelques 
paroles peu liai teuses contre l'hospitalité anglaise. 

— C'est bon, dit Bob... Eh bien, mi ord, faites cent pas en suivant 
votre nez, et vous rencontrerez le portail de Saint-Paul. 

— J'y allais donc? demanda le Français. 

— Directement, milord. 

Bob passt de côté et se jeta dans la foule. 

— Maintenant, se dit-il, irai-jechez le blanc-bec lui vendre le nom 
de M. Edward? Non. Il faut laisser aller les choses. Cela le mettrait en 
défiant c. Ah ! ah ! ah ! le bon marché qu'a l'ail M. Paterson ! M. Edward 
lui souillera la belle avant qu'il ait le temps de dire zesl! Cela le 
regarde. 




p. Flîili^poteau.v- dd 



.rnp,iJupaui,jtaub.i^ SfJacçut'.c, 35. 



i©i-i.Ar^ï^iKM 



MYSTERES Dli LONORKS 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 8P 

-Comme il n'était pas encore l'iieure de se coucher, il voulut utiliser 
le reste de sa journée. Bob était un effréné travailleur. 

— Dieu me damne! pensa-t-il, le temps est bon pour mendier ce 
soir. Le brouillard est chaud et les vieilles femmes sortent de leur 
trou... Attention aux policemen ! 

Bob, en finissant ces mots, fit un haut-le-corps qui disloqua en-^ 
lièrement son torse et lui donna l'aspect le plus misérable que gueux 
puisse désirer. L'une de ses épaules se haussa, tandis que l'autre s'ef- 
façait; son bras gauche, (ordu et retourné, joua merveilleusement la 
paralysie. Sa jambe gauche, volontairement raccourcie, boita et donna 
à toute sa personne un mouvement de tangage qui faisait compassion 
à voir. Il jeta autour de lui un regard circulaire et cauteleux pour 
s'assurer que le trottoir était pur de tout agent de police. Un second 
regard tria, parmi la foule, une vieille dame au grand chapeau noir 
qui ne pouvait être moins que la veuve d'un patron de barque ou d'un 
bosseman décédé au service de l'État. 

Bob se traina vers elle en se balançant comme un sloop battu par 
la tempête. 

— Respectable madame, murmura-t-il derrière elle, je n'ai pas 
mangé depuis (juinze jours et demi. 

La dame pressa le pas. 

— bonne mistress! reprit Bob, ayez compassion d'un malheureux 
marin qu'une blessure reçue à la mémorable bataille de Trafalgar, 
sous les yeux du glorieux Nelson, empêche de travailler et réduit au 
triste métier de mendiant! 

Le nom de Nelson est toujours d'un effet puissant sur une oreille 
anglaise. La dame fouilla dans son vaste sac et en retira une demi- 
couronne qui sans doute devait servir ce soir à sa partie de whist. 
Bob baisa la couronne et promit à la dame les bénédictions de Dieu. 

— Milady ! s'écria-t-il en s'attachant aux pas d'une seconde victime 
qui, selon lui, avait une touiùi;:'^ tory, ne laissez pas périr d'inani- 
tion un brave soldat de notre demi-dieu, Sa Grâce le puissant duc de 
Wellington... J'ai cinquante-trois blessures, noble lad>, et Napoléon, 
Napoléon en personne, je le jure sur mon salut, m'a brisé la jambe 
d'un coup de botte forte.,. 

Milady lui donna un shelling pour s'en débarrasser. 



90 LES MYSTÉKKS DE LONiiRES. 

Bob continua oejeu durant une heure environ a: jc diverses chances 
de ?uccés.Au niomenl où il allait quitter la partie, il sentit une lourde 
tnain se poser sur son épaule. Bob ne prit point la peine de se retour- 
n r. Il connaissait la main des policemen. Par un mouvement rapide 
comme l'éclair, il rendit à son torse sa forme .iccoutuuiée, et se bais- 
sant tout à coup, il fit lâ>;her prise à l'agent : avant ([ue celui-ci eùi 
pris une attitude de défense, les deux poings de Bob frappèrent en 
même lemps sa poitrine qui sonna comme un tambour. 

I.'agent tomba dans la boue au grand plaisir des cokiieys. Bob s'en 
alla le cœur paisible. La soirée s'avançait. Il possédait bien encore 
quelques petites industries qu'il mettait en pratique à ses heures de 
loisir, mais, ce soir, il se sentait pris de tendres pensées à l'endroit de 
Tempérance, dont les cinq pieds six pouces ne lui avaient jamais 
semblé si pleins de charmes. 

Bob reprit donc le chemin de Saint-Giles : il marchait maintenant 
le front haut et les mains dans les poches, comme fait tout lioniièle 
homme dont la conscience est tranquille et qui a reçu le prix d'un 
labeur honorable. 



XI 



HORS PERRO NOSTRA HORS 

L'honoi«rle Frank Perceval ne portait point de titres. Son frère 
aîné, le comte de Fife, avait hérité de presque toute la fortune pater- 
nelle, suivant la loi anglaise. 

Frank vivait de son faible [)atrimoine et d'une part de la fortune de 
sa mère, qui habitait l'Ecosse avec la dernière de ses filles, âgée de 
douze ans. La comtesse douairière de Fife aimait Frank avec une sorte 
de passion. Son caractère, son âge et sa figure lui rappelaient l'ainée 
de ses filles, morte malheureusement quelques années auparavant. 
Cette sœur, miss Hiirrieti Perceval, et Frank éiaieni jumeaux. Frank 
habitai! à Londres Dudiey-House, propriété de ?a mère, située dans 
Gostle-Street, auprès de Cavendish-Square. 11 avait un seul domesti- 



LES MYSTÈRI':S DE LONDRES. 91 

que, outre sa femme de charge, point d'équipages, point de chevaux. 

La matinée était déjà fort avancée, lorsque Stephen Mac-Nab passa 
le seuil'de Dudiey-House. Il fut reçu par le vieux domestique de 
Frank. 

Jack était un digno, discret, honnête, fidèle et dévoué serviteur. 
H y aurait eu en lui du Caleb si Frank Perceval eût été dans la |;osi- 
tion désespérée du maître de Ravenswood. Mais Frank était fort lui:i 
de cette magnanime misère dont notre Walter Scott nous a fait un ïi 
émouvant tableau. Sa' pauvreté, toute relative, eùl été poui" bien 
d'autres de l'opulence. Aussi Jack gardait-il une tenue fort respe' - 
table; sa livrée, d'une propreté minutieuse, n'accusait poini de trop 
longs servires, et il y avait sur son visage un air de prospérité ()ui 
éloignait toute idée de famine. 

Il connaissait Stephen depuis l'enfanc' ut savait toute l'arniiié que 
lui portail Frank; à ces causes, il pardonnait un peu au jeune médecin 
de n'être point noble. 

— Votre Honneur va faire bien plaisir à Son Honneur, dit-il selon 
la mode écossaise, en continuant sa besogne et avec une cordialité 
respectueuse; Son Honneur parlait souvent de Votre Honneur dans 
nos voyages. Son Honneur est sorti ce malin de bonne heure, mais 
si Votre Honneur veut l'attendre, je lui ouvrirai le cabinet de Son 
Honneur. 

Stephen se lit introduire dans le cabinet de Frank. C'était une 
chambre dont la description n'aurait point d'intérêt pour le lecteur. 
Beaucoup délivres, quelques objets d'art, deux ou trois portraits de 
f Miiille et un grand éeusson à quartiers, portant, sur le tout, les armes 
picp es des Dudley, composaient sa décoration. Stephen s'assit près 
(lu l'en. 

— Uien n'a été changé ici, dit-il, en souriant; voici les auteurs 
que nous aimons tous deux, le portrait de la pauvre demoiselle 
Hairiett... 

Jack découvrit tristement son front. 

— Voici, continua Steplien, le grand éeusson de Perceval. 

— Plairait-il à Votre Honneur que je le lui blasonne ? interrompu 
vivement le vieux valet. 

Et sans attendre la réponse de Stephen^ il commença d'une vuix 



92 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

rapide et monotone cette explication technique, si souvent entendue 
que les mots s'en étaient gravés un à un dans sa mémoire : 

— Il est, s'il plait à Votre Honneur, parti de trois traits, coupé de 
deux. Au premier, de Fairfax : burellé d'or et de sable au lion d'ar- 
gent brochant sur le tout ; — au deuxième, d'Argyle : d'argent à la 
nef d'azur équipée et ramée de même; — au troisième, d'Errol : 
d'iirg(3nt à trois ccus de gueules ; — au quatrième, de Dudley^Stuart: 
contrécartelé aux premier et quatrième d'argent à la fasce échiquetée 
d'argent et d'azur de trois tires, qui est Stuart ; aux deuxième et troi- 
sième, d'or à trois tourteaux de gueules, qui est Gourtenay, et, sur le 
tout, échiqueté d'argent et d'azur de douze pièces à la bande d'her- 
mines, qui est Dudley ; — au cinquième, de Douglas : d'argent au 
cœur sanglant de gueules, au chef d'azur, chargé de trois étoiles 
d'argent ; — au sixième... 

Stephen bâilla et poussa un long soupir. 

— J'ennuie Votre Honneur? demanda timidement Jack ; il n'y a 
plus que quatre quartiers de l'écusson en abîme... 

— Tu me les décriras une autre fois, mon vieux Jack, dit Stephen. 

— Je serai toujours aux ordres de Votre Honneur. 

Jack répondit cela, mais il ajouta à part lui : « On voit bien que 
Son Honneur n'est pas nobleman ! » 

— Ton maitre avait donc «emporté ses armes? reprit Stephen, 
qui voulait poursuivre l'entretien afin de ne point froisser le bon 
vieux valet. 

— Certes, Son Honneur avait emporté ses pistolets de voyage... 

— Je ne vois plus son épée... 

— Votre Honneur se trompe, s'il m'est permis de m'expriraer 
ainsi. 

— Sa boite de combat n'est plus à sa place, poursuivit Stephen, 
Jack pâlit et trembla. 

— C'est vrai, balbutia-t-il; que Dieu ait pitié de nous! 

— Que veux-tu dire? s'écria Stephen en se levant. 

— Son Honneur est sorti de grand matin, répondit Jack d'une voix 
étouffée; si matin que j'étais encore au lit... Je ne l'ai pas vu... Il a 
emporté son épée... sa boite de combat... 

' — Un duel ! interrompit Stephen. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 93 

— Et Son Honneur n'est pas encore revenu ! dit le vieux valet qui 
tomba faible sur un fauteuil. 

Stephen se prit à parcourir la chambre à grands pas. 

— Un duel 1 répéta-t-il avec agitation; arrivé d'hier! un duel ce 
matin ! Voilà qui est étrange ! Mais peut-être n'estrce qu'une querelle 
sans importance qui n'aura pas de suite... 

Jack secoua lentement sa tête grise. 

— Tout ce qui touche à l'honneur de Perceval a de l'importance, 
dit-il, et mon maître n'est pas de ceux qui prennent leurs aimes pour 
ne s'en point servir... et midi va sonner! et il est parti depuis sept 
heures ! 

I! mit son front entre ses mains. 

— Mon Dieu! mon Dieu ! murmura-t-il, vous ne permettrez pas 
que le vieux Jack voie cela ! 

— Mon pauvre Jack, reprit Stephen, qui tâchait de se rassurer lui- 
même, nous nous alarmons à tort. Frank n'a pu avoir de querelle 
sérieuse depuis hier. 

— Son Honneur n'a vu personne et n'est sorti que pour aller au 
bal de lord Trevor... 

— Lord Trevor ! s'écria Stephen frappé d'an trait de lumière. 
Puis il ajouta avec accablement : 

— Le marquis de Rio-Santo ! 
Jack le regardait sans comprendre. 

— Son Honneur ne connaît pas ce marquis-là, Votre Honneur. 

— Rio-Santo! dit encore Stephen; ils se seront trouvés en pré- 
sence. Et où s'informer, bon Dieu! où savoir! 

— Où courir! ajouta Jack; par pitié, Votre Jlonneur, ayez compas- 
sion d'un pauvre vieillard. Je n'ai point compris vos paroles, mais 
j'ai cru deviner. Oh! si vous savez ouest mon maître, dites-le moi. 
Je courrai, dussc-je succomber en chemin, j'essaierai de lui porter 
secours... Mon maître ! poursuivit-il en joignant les mains et avec des 
larmes dans les yeux; mon petit Francis, que j'ai porté dans mes 
bras, que j'ai bercé, que j'aime!... 

Stephen, dont l'inquiétude péronnelle s'augmentait du désespoir 
du vieux Jack, s'approcha de la fenêtre et souleva machinalement le 



94 LES MYSTftnES DR LONDRES. 

rideau. Une voiture débouchait en ce woment à l'angle de Regent- 
Slreet. 

— Hélas ! poursuivit J;irk, il y a comme une fatalité sur la noble 
moison. Presque tous les Ferceval sont morts en duel de père en fils... 
et la devise qui entoure leur écu semble une éternelle et sanglante 
menace ! 

Stephen tourna la tête pour lire la devise. 

— Mors ferro nostra mors! murmura-t-il. (La mort par le fer est 
noire mort.) 

Stephen détourna les yeux. 

— Mors ferro nostra mors ! répéta lentement le vieux Jack. La 
dernière fois que j'eniendis prononcer ces mots latins, ce fut de la 
bouche du père de Son Honneur, feu le comte de Fife, Dieu ail l'àme 
de Sa Seigneurie! H les prononçait en accompagnant le cercueil de 
l'aîné de ses fils, mort en combat singulier. 

Stephen n'entendait pas. La voiture s'était arrêtée devant le perron 
de Dudlcy-House. Deux hommes inconnus descendirent, qui, aidés 
du cocher, soulevèrent un objet inerte, étendu sur l'une des baoqueites 
du fiacre. 

Siephen poussa un cri déchirant. 

— Frank ! mon pauvre Frank! s'écria-t-il en s'élançant au dehors. 
Le vieux Jack se précipita vers la fenêtre. 

— Son Honneur! murmurn-t~il en tombant lourdement à la ren- 
verse : Mors ferro nostra mors! 

Il éiait évanoui. Lorsqu'il recouvra ses sens, il gisait à la place 
même où il était tombé. Nul n'avait songé à le relever. Il parcourut 
la chambre d'un regard terne et stupide. La chambre était déserte. 
Le souvenir de ce qui s'était passé lui revint. 

— Son Honneur, dit-il en un cri déchirant; un duel... du sang! 

— Chut! fit une voix inconnue à la porte qui s'en(re-bàil la; sur 
votre vie, taisez-vous! 

— La porte se referma. Jack ?e mit sur ses genoux et rampa jus- 
qu'au seuil. Un faible bruit se faisait dans la chambre voisine. C'était 
comme un grincement de deux morceaux d'acier qu'on frolte dou- 
cement l'un contre l'autre. Jack se redressa et colla son œil à la 
serrure. 



LES MYSTÈr.l':S IJE LONDRES. r> 

1 vit ;ui milieu de !.i chambre le lit de son m; i;re, (|u'on av.iii relire 
('c r.ilcove pour avoir plus de jour. Sur le lii, Frank Perceval était 
étendu sans mouvement, les yeux clos, le visage livide, les mcm!)rcs 
affaisf-és comme sont les membres d'un cadavre. Çà et là, sur le sol, 
il y ava t, épars, des linges tachés de sang. Auprès de la fenêtre, 
S:cplien Mac-Nab, assis, pâle et la tête penchée, se voilait le visage 
de ses deux mains. Des deux côtés du lit, deux inconnus se tenaient 
d. bout: l'un, vêtu de noir, aux traits de marbre, impassibles et 
Morncs, tenait le poignet de Frank; l'autre avait retroussé ses m^n- 
:hes. Ses mains pleines de sang tenaient un long instrument d'acier, 
i mt le bout disparni siit sous la chcm's^ du pauvre Fiank. Ce 
deuxième pcrs(-nnage n'était pas moins impassihle que le premier. 
C'éta't lui qui avait eiitr'ouvert la porte pour ordonner le silence. 

Jack ne respirait pas. Toute sa vie s'était concentrée dans sa fa- 
culté de voir. Lho:ii!::e habillé de noir, qui était sans nul doute un 
médecin, continuait de tàler le pouls de Frank. L'autre inconnu, 
l'aide du j)reniier, suivani toute apparence, introduisait sa sonde, 
pal;>ait, làtait et serouait la létc d'un air d'incertitude. Il prononça 
quelques mots (juc Jack ne put entendre. L'homme noir y répondit 
])ar un hnussement d'épaules accompagné d'un sourire étrange. • 

L'aide, à ce moment, retira la sonde ensanglantée et mesura froi- 
dement lu profondeur de la blessure. 

Jaek n'y pouvait plus tenir. Il lit jouer doucement le pêne. La 
porte s'enlr'ouvrit. Les deux inconnus ne prirent pas garde. Jack put 
ententirc, mais il n* poijvuit plus voir. 



XII 



LA FIOLE 

Ce fut l'aide qui parla le premier . 

— Une demi-ligne de plus, dit-il à voix basse, l'artère bronchiale 
était aiiaijuée. 

Un instnnt de sileiiee suivit res paroles. Jack, qui n'entendait plus 



% LES MYSTÈRES DR LONDRES. 

rien, voulut recommencer ô voir et colla de nouveau son œil au trou 
(le kl serrure. L'aide avait passé à son patron sa socde ensiinglantée. 
Sa main oroite s'était introduite sous le revers de son hajjit. De 
l'autre main il tenait un paquet de charpie. 

— De la charj)ie ! pensa le pauvre Jack, dont un long soupir sou- 
leva la poitrine oppressée; ils espèrent donc le sauver! 

L'aide-chirurgien, avant de retirer la main qui se cachait sous les 
lar£2;es revers de son frac, jeti un coup d'œil cauteleux du côté de 
Stephen Mac-Nah, qui demeurait toujours immobile et comme insen- 
sible. D'un signe de téie il le désigna au médecin. Celui-ci se fit un 
garde-vue de sa main pour examiner Stephen avec attention. 

-- Ce jeune homme ne voit rien, dit-il à voix basse. Hâtez- vous, 
Rowley. 

Nouveau silence. Lorsque .la k, de plus en plus intrigué, essaya 
de regarder encore par la serrure, il vit l'aide tirer de son sein une 
petite fiole dont il fit tourner prestement le bouchon de cristal. Il 
l'approcha de la charpie; mais avant d'imbiber ceite dernière, il je(a 
eiicore un regard sur Stephen. Un regard lel, que le cœur de Jack 
bondit dans sa poitrine. 

^ephen ne bougea pas. Le docteur fit un geste d'impérieux com- 
nuindement. Rowley versa une goutte du contenu de la fiole sur la 
charpie. 

A ce moment, Stephen fit un mouvement. Rowley tre nbla et pâlit. 
Au lieu d'appliquer la charpie sur la plaie, il la fit tomber à terre et 
la couvrit de son pied. 

Ce terrible soupçon, qui grandissait depuis quelques secondes dans 
le cerveau de Jack, éclata tout à coup et se fil certitude. Il chercha 
des yeux une arme, et, apercevant un dirk écossais suspendu à la 
muraille, il s'en empara, poussa la porte et s'élança dans la chambre 
où gisait son maître : • 

— Monsieur Stephen! s'écria-t-il, vous ne voyez pas ce qui se passe 

ici! 

— Silence! dit Rowley en montrant le blessé. 

— Silence, toi-même, répondit Jack, misérable assassin. J'étais ià 
j'ai tout vu! 

Rowley fit instinctivement un pas vers la porte. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 97 

— Ceî homme est-il un fou? demanda le docteur en s'adressanl a 
plien ; faiies-le sortir, monsieur, ou je ne réponds plus de la vie de 

norable Frank Perceval. 
Stephen s'était levé. Il regardait tour à tour Jack et Rowley, qui 
ait réussi à prendre son sang-IVoid, 

— Taisez-voas, Jack ! dit-il enfin ; et vous docteur, au nom de Dieu f 
aciievez ce pansement, qui je le crains, a été déjà trop retardé. 

J;ick se mit entre son maître et le docteur. 

— Votre Honneur, dit-il d'un ton ferme, en s'adressant â Stephen, 
je respecte vos ordres, parce que vous éies l'ami de Perceval, mais 
cot homme ne touchera plus mon maître. 

— Ce valet est fou, répéta le médecin avec froideur. Il tue l'Honora- 
ble gentleman en retardant nos soins, aussi positivement que s'il lui 
donnait au cœur un coup du poignard qu'il lient à la main. 

Jack trembla de la léte aux pieds. Une sueur froide perça la peau 
de son crâne sous les mèches rares de ses cheveux gris, mais il ne 
bougea pas. 

— J'ai vu, dit-il d'une voix basse et profonde; ne doutez pas de 
ce que je vais vous dire, monsieur Mac-N.ib, car je jure sur le sou- 
venir de mon père mort, et je n'ai jamais menti. Un assassinat vient 
d'être tenté... ici... à l'instant... en votre présence... un assassinat 
sur un homme à l'agonie. Oh! je l'ai vu, vous dis-je! ces hommes 
ont voulu tuer Perceval! 

Stephen attacha sur le docteur Moore un regard profond et scru- 
tateur. 

— Ce domestique est le plus digne homme que je connaisse, mon- 
sieur, dit-il; (l'un autre côié, je sais que le docteur Moore est l'un ucs 
plus illustres membres de Royal-College et je m'incline devant son 
profond savoir et ses précieuses lumières... mais ce gentlema:; est 
mon meilleur ami... souffrez que je vous serve d'aide dans le panse- 
ment que vous allez continuer : je suis licencié d'Oxford, monsimir. 

Stephen retroussa vivement ses manches. 

— Votre Honneur, dit Jack, prenez garde! 

Il s'approcha vivement du jeune homme et lui dit quelques mots à 
l'oreille. Pen lant qu'il parlait ainsi tout bas, Rowley se baissa dou- 
cement et ramassa la charpie qui était sous son pied. Puis il rrgarua 
T. l 7 



':? LES MYaTi'lllRS DE LONDRES. 

le docteur. Celui-ci rcniui imperceptiblement les prunelle-. PiAv'ey 
comprit et s'esquiva. 

— C'est impossible! dit Stephen, répondant à la cunûdence du \ieux 
valet. 

— Impossible? Eli bien! dussé-je fouiller le drôle jusqu'à la j;eau, 
je trouverai cette fiole... 

Il se retourna vers Rowley ; Stephen l'imita. Ce fut alors sculomeni 
qu'ils s'aperçurent de sa fuite. 

— Eh bien! Votre Honneur, s'écria Jack; me croyez-vous main- 
tenant? 

Stephen attacha sur le docteur son œil perçani et sévère. Le docteur 
Moore s'était croisé les bras sur la poitrine et demeurait immobile, 
suivant toute cette scène d'uh calme et dédaigneux regard. C'était un 
homme de quarante ans environ, d'une grande et riche taille. Son 
front demi-chauve avait de la hauteur et de l'intelligence. Son œil 
perçant et profond savait prendre à l'occasion un regard digne et 
ferme, mais il glissait aussi parfois, cauteleux et perfidement investi- 
gateur, entre les lignes rapprochées de ses longues paupières. 

Le docteur Moore était l'un des plus recomaiandables membres de 
Royal-CoUege. Sa réputation était immense et le mettait à coup sûr 
au-dessus de tout soupçon. Dans le premier moment qui avait suivi 
l'entrée de Frank, Stephen frappé au cœur, et qui eût sans doute 
combattu son affaissement moral si la présence du docteur Moore ne 
lui avait été une garantie suffisante, avait cédé à la douleur et fait 
comme ces joueurs qui ferment les yeux pour ne les rouvrir que 
lorsque la fortune aura décidé. Il avait eu, nous l'avons vu, un rude 
réveil. 

— Monsieur le docteur, dit Stephen dont le sang-froid naturel luttait 
victorieusement contre son indignation, ce digne serviteur n'est point 
un fou. Il a bien vu; la fuite de ce misérable en dit assez, 

— Prétendez-vous m'accuser, monsieur? 

— Ne perdons pas le temps en vaines paroles, s'il vous plaît. Je 
prétends que vous opériez sur-le-champ le pansement de Frank Per- 
ceval... sur-le-champ, entendez- vous! 

— Siir-lo-f'hnmp! répéta M. Moore. Ceci ressemble à un oidre, 
nii' - 1 ur. 



LES MYSTIÎRRS DE LONHUES. 99 

— C'en est un, prononça Ste(3hen avec fermeté. 

Les sourcils du docteur se froncèrent. Il recuLi d'un pas. Ses mains 
?u plongèrent d'instinct dans les vastes poches de son frac noir. 
Toute sa personne prit un menaçant aspect. Puis tout à coup son 
front se rasséréna, tandis qu'un sourire amer descendait sur sa 
lèvre. 

— Monsieur le licencié d'Oxford, dit-il avec une gaieté lorcéc, pré- 
parez les bandages et la charj)ic. 

L'opération commença aussitôt. Ce fut un singulier pansement q>>_ 
celui-là. M. Moore y déploya loules les ressources de pratique chi- 
rurgicale qui avaient tant contribué à mettre sa renommée au-dessus 
lies réputations rivales. Il opérait rapidement, sûrement, et metiait 
une sorte d'ostentation à n'omettre aucun des détails commandés par 
la rliniijue en pareilles occurrences. 

Siophen, tout en exécutant ses ordres avec une minutieuse ponc- 
tualité, suivait chacun de ses mouvements d'un œil plein de sollici- 
tude, ce dont le docteur essayait de se venger en gardant son sourire 
railleur et amer. 

Derrière lui se tenait Jack. Le vieux valet n'avait point mis bas ses 
inquiétudes. Il tenait toujours sou dirk à la main, et son œil interio- 
geait incessamment la physionomie de Stephen. 

Le docteur lui tournait le dos, mais il voyait parfaitement son image 
réfléchie dans une glace. Peut-cire cette menace vivante contrihi'ait- 
clle à donner une précision mathématique à ses mouvements. 

Le jjansemeni achevé, un fugiiif incarnat revint aux lèvres blan- 
chies du blessé. Jack se prit à rire sous ses larmes, et le dirk tomba 
de sa main. 

— Que Dieu vous bénisse ! murmura-t-il derrière le docteur Moore; 
et que Dieu me pardonne si je me suis trompé tout à l'heure en vous 
accusant, monsieur ! 

Le docteur ne daigna ni se retourner ni lui répondre. 

— Ce gentleman est sauvé, dit-il à Stephen. En des mains inexpé- 
rincntées, sa blessure aurait pu devenir mortelle; mais, à celle 
heure, toutes précautions humaines possibles tont prises. Je léj.onds 
de lui. 

Stephen s'inclina et choisit dans son portefeuille une bank-nuio de 



lOJ LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

cinq livres qu'il présenta au docteur. M. Moore repoussa ce salaire 
Hiin? nffectfition. 

— .le n'ai plus rien à faire ici, dit-il en prenant sa canne et se^ 
ii,anls. Je suppose, monsieur, qu'il ne vous plaît pas de me retenir 
davantage? 

— Vous êies libre, monsieur, répondit Stephen. 

— iMaintennni que vous me proclamez libre^ dit le docteur, en 
appuyant sur ce dernier mot, je veux bien vous faire savoir, mon 
jeune maître, que je l'ai toujours été. Dans notre profession, vous 
pourrez le reconnaître plus tard, on est souvent exposé à de péril- 
leux guet-apens. Il est de la prudence la plus élémentaire de ne se 
laisser jamais prendre au dépourvu. 

Le docteur sortit de ses poches ses deux mains dont chacune 
tenait par la crosse un fort pistolet. 

— Ce sont là, poursuivit-il, des arguments qu'Oxford n'apprend 
point, mais que Londres enseigne, mon jeune maître. Je n'en connais 
point de plus péremptoires. J'ai sauvé ce gentleman parce que tel 
était mon bon plaisir. 

11 remit ses pistolets à leur place. 

— Et maintenant, adieu, mon jeune maître, dit-il encore. Vous 
vous êtes fait en moi aujourd'hui un ennemi mortel. 

La porte s'ouvrit, puis se referma sur le docteur Moore. 

Stephen avait écouté froidement la première partie du discours du 
médecin. A la menace enfermée dans ses dernières paroles, il ne 
répondit que par un calme et silencieux salut. 

— Que croire? murmura-t-il. Un assassinat peut-il être raisonna- 
blement supposé? Dans quel but? et surtout lorsque l'assassin est le 
docteur Moore? Jack! es-tu bien sûr d'avoir vu? 

— Sur comme je vous vois, Votre Honneur, répondit Jack en se 
levant ; le brigand tenait d'une main la petite bouteille, de l'autre la 
charpie. Sur un geste de ce docteur, — qui est peut-être un très- 
brave homoie après tout, — le coquin d'apothicaire a mouillé la 
charpie. Alors vous avez bougé; l'apothicaire a caché la fiole... le 
iliable suit où... et jeté à terre la charpie qu'il a couverte de son 
pied. Tenez ! elle doit être là encore. 

Jack lit le tour du lit. Stephen le suivit. 



Ll-S MYSTÈRES DE l.UNURIÎS. 101 

— N n. reprit le vieux valet; la charpie u disparu, mais on voit 
ciicoi'e li» marque. 

— La marque? interrompit Stephen; où? 

Jack lui montra une trace rougeàtre, humide et large comme un 
siielling', produite par la pression du pied de Rowlcy ?nr In ch irpi(' 
mouillée. Stephen se jeta vivement sur les genoux pour examiner 
celte trace. En se haïssant, il aperçut sous le lit une fiole microsco- 
pique dont il se saisit, 

— La voilà ! voilà la fiole ! s'écria le vieux Jack. 

Stephen, snns la déboucher, l'approcha d* ses narines. Elle conle- 
nait de l'acide prussique 



XIII 



LE PKTIT LEVII! 

Lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, s'éveilla le lendemain 
du bal de Trevor-House, longtemps après le milieu du jo::r. Ses 
traits délicats portaient la trace des fatigues de la veille ; ses yeux 
Insscs ne voulaient point s'ouvrir, et les souvenirs de In fêle vol- 
tigeaient confusément autour de son intelligence engourdie. Il laisiii 
fr<)id, malgré un grand feu qui rougissait de sa lueur ardente le diini- 
j'jur de sa chambre à coucher, Lady Ophélia, au lieu de se lever, se 
coula, frissonnante, au plus profond de ses couvertures et voulut 
nippeler le sommeil. 

Mais il est une heure où le sommeil fatigue, où le contact des draps 
ajace les nerfs, une heure où il faut être debout, et agir, et vive. 

Lady Ophélia repoussa brusquement ses couvertures, sauta hors 
le son lit et mit ses petits pieds dans ses mules de satin. Un long 
soupir souleva sa poitrine. 

C'était un souvenir qui passait. Naguère, à ce même moment, un 
(oup discret était frappé à la porte extérie jre de Barnwood-House. 
La Icmme de chiinhre, en entrant, anuotiçiit que t milord aiu-ndait 
au salon. > Milord, c'était l'homme aimé, l'homme que l'on regret- 



102 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

toit maiiilenaiu avec amertume et délresse : le marquis de Iiio-Sa:ii , 

Hélas! lick)s! tout était donc fini ! 

Opliélia tendit la main pour atteindre la sonnette. Au moment oii 
son doigt touchait le cordon, un coup retentit à la porte extérieure. 
Opliélia se redress-» tout à coup. Un éclair jaillit de son œil; un rayon 
d'espoir joyeux illumina son front. 

— Si c'était lui ! pensa-t-elle. 

Mais cette espérance dura peu. Opliélia se souvint tout à coup d ? 
événements de la veille. Ses traits se rembrunirent de nouveau. 

— C'est le jeune Frank Perceval, se dit-elle; il vient au rendez- 
vous que je lui ai donné pour lui apprendre.,. Vais-je dévoiler ce 
terrible secret, mon Dieu! 

Une femme de chambre entr'ouvrit doucement la porte. 

— Miladyest levée? dit-elle avec ctonnement. Un gentleman sol- 
licite l'honneur de présenter son respect à milady comtesse. Voici 
sa carte. 

— Ce n'est pas M. Perceval, murmura Ophélia en jetant un coup 
d'œil sur la carte où était gravé le nom de Stephen Mac-Nab ; je ne 
puis recevoir, Jane... Attendez! Tirez les rideaux; il y a quelque 
chose d'écrit au crayon sur cette carte. 

Jane tira les rideaux, et un jour plus vif éclaira la chambre. 

• — De la part de C Honorable Franck Perceval, lut Ophélia. Que 
veut dire ceci? Jane, laites qu'on introduise ce gentleman au salon 
et revenez m'habiller. 

« Que veut dire ceci? répéta lady Ophélia lorsque sa femme de 
chambre fut sortie ; de la part de Frank Perceval ! à coup sûr, le 
l)auvre jeune homme aura fait quelque coup de désespoir. 

Jane rentra, et lady Ophélia lui ordonna de serrer seulement sa 
robe et de lisser ses cheveux. Encore ce fut à peine si elle lui donna 
le temps d'exécuter cet ordre. 

Stephen attendait au salon. 

— ftladame, dit-il, veuillez excuser ma visite. Je n'ai point eu 
l'honneur de vous être présenté, mais je remplis un devoir et viens 
m'acquitter d'un message de Frank Perceval. 

La comtesse lui montra un siège. 

— M. Frank Perceval n'a pu venir lui-même? demanda-t-elle. 



LES MYSTÉPiKS DE LONDRRS. 103 

— [\ n'a ])u venir, milady, répondit Stephen avec (nstesse, cl, pour 
. iinpècher de venir, lia fallu une impossibilité bien réelle... 

— Que lui est-il arrivtS monsieur? 

— Franck a été blessé cr duel, madame. 

— En duel ! répéta la comtesse. 

— Blessé grièvement. 

— Et par qui, monsieur? 

— Il ne m'a point dit le nom de son adversaire. 

— Et vous n'avez nul soupçon ?.., 

— Si fait, milady; les soupçons que j'ai valent une certitude; mais 
j(î viens vers vous pour Frank et je dois faire comme lui : oublier 
ce duel pour m'occuper d'une chose [)lus im])ortante. 

— Plus importante, monsieur ! murmura la comtesse qui mani- 
fes a quelque malaise. 

— Il y a deux heures à peine, reprit Stephen Mac-Nab, on a rap- 
porté Frank à Dudley-House, évanoui, mourant. Un terrible évé- 
nement dont je ne puis me rendre compte a retardé les premiers 
scv'ours, et bien peu s'en est fallu que mon malheureux ami ne mou- 
rût sous mes yeux, victime d'un assassinat. 

— Vous me faites frémir, monsieur! dit la comtesse ; un meurtre 
tenté sur un blessé ! 

— Tin empoisonnement, milady. 

— Et... pensez-vous... pouvez-vous croire que l'adversaire (l.î 
M. Perceval ? ce serait horrible, monsieur! ait été pour quelque chose 
dans cette lâche machination? 

Stephen ne répondit pas tout de suite; cette question, il ne se 
l'était point faite encore à lui-même, et un vague soupçon traversa 
son esprit. Mais rien ne donnait corps à ce soupçon, et il répondit : 

— Je ne puis le croire, madame. 
Lady Ophélia respira. 

— En tout cas, poursuivit Stephen, le danger est évité. Lorsque 
Frank a recouvré la parole, il y a de cela une demi -heure, madame, 
le premier mot qu'il a prononcé a été le nom d'une personne chère.. 

— Miss Trevor? 
Stephen salua et reprit: 

— L'.> second a été votre nom, mcdame 



'0'' LES MYSTIÎRËS DE LO.NDIiES 

I/emIjarras de la cuniicsse redoubla. 

— Moi) nom ! dit-elle ; oui. Je pense savoir pourquoi. Hier, n:i \k\\ 
(le Trevor-Hoiise, j'avais prié M. Frank Perce val... Je suis récllr- 
iiieni dc^olco .pie sa blessure rnnpéclie... 

— Il m'a envoyé en son lieu et place, madame, dit Stephen. 

— Vous, monsieur! M. Perceval ne peut croire... Ce que J'avais 
à lui dire était complètement confidentiel. 

— Je suis son meilleur ami. 

— Je n'en douie pas, monsieur, mais je ne puis... 

— Frank souffre bien, madame, et il attend ! interrompit 
Stephen. 

— Vous me navrez, monsieur!... Écoutez... 

La comtesse s'arrêta tout à coup et prêta l'oreille avidement. Le 
marteau de la porte extérieure avait faiblement retenti. 

— C'est lui, murmura-t-elle, c'est lui ! 
Son malaise devint une fiévreuse agitation. 

— Monsieur, reprit-elle, cette entrevue doit finir à l'instant. Je re- 
fuse de vous prendre pour intermédiaire entre moi et M. Perceval. 
Ne me jugez pas à la légère, monsieur; car mes motifs sont bio;i 
graves, et veuillez ne point vous offenser, car ces motifs n'ont lieii 
qui vous soit personnel. 

Stcpben s'était levé. 

— J'espérais apporter une consolation au pauvre Frank... com- 
mença-t-il. 

— Dites-lui, s'écria la comtesse, dites-lui qu'il saura loui, dites-lui... 

— Milord! interrompit la femme de chambre qui entr'ouvrit la 
porte du salon. 

— Ne lui dites rien, monsieur; je réfléchirai. Faites entrer milord 
au boudoir, Jane. Priez M. Perceval de m'excuser, monsieur... 
faites-lui savoir combien je prends p irt à son accident, et... veiiiliez 
me pardonner de rompre aussi brusquement cet entretien. 

Stephen salua froidement et sortit. 

La comtesse retomba, épuisée, §ur son fauteuil. 

— Non! murmura-t-elle ! oh! non! je ne puis révéler ce secret... 
ce serait le perd c. Inspiicz-nioi, mon Dirn ! 

En descendant 1 escalier, Stephen coudoya un liuniuic duni le 



LES MYSTERES DE LONDRES. 1 »5 

(linpeau rabatlu cachait en partie le visage. Cet homme lui jetn un 
r.'gard de côlé et tressaillit légèrement. Ce fut lui que Jane introduisit 
|)-esque nu-sitôt après dans le salon en annonçant : 

— Milady, milord marquis! 

iîio-Santo porta respectueusement à ses lèvres la main de la com- 
icsse et se tint debout devant elle. 

— Vous m'en voulez, dit-il en souriant doucement, vous avoz r-i- 
son, madame, car c'est être bien coupable que de vous cajjseï' du 
chagrin, même involontairement. Vous savez mon secret pourtant, 
tout mon secret! N'est-ce donc pas aimer que de se confler ainsi sans 
réserve ! 

— Vous avez été quinze jours sans me voir, murmura la comtesse 
avec des larmes dans les yeux. 

— Mais aujourd'hui, je viens, Ophélia, je viens sans calculer le 
danger; parce que je souffrais (rop de l'absence. Croyez-moi, je 
regrette autant que vous, plus que vous peut-être, ces jours où n^uâ 
étions heureux sans contrôle. Plus que vous je maudis celte falaliié qui 
me pousse en avant. Personne n'échappe à sa destinée, madame. Il 
faut que j'atteigne mon but ou que je meure ! 

Rio-Santo s'était redressé. Son noble visage avait pris une expres- 
sion de fierté indomptable. Lady Ophélia le contempla quelques 
secondes et joignit ses mains sur sa poitrine. 

— Oh ! je vous aime ! murmura-t-elle; Dieu n'a point pitié 1 Je vous 
aime plus que jamais ! je vous aimerai toujours ! 

Il s'assit sur un coussin aux pieds de la comtesse, qui passa ses 
deux mains dans les boucles lustrées de ses beaux cheveux noirs. 

— Vous dites vrai, n'est-ce pas, murmura-t-elle ; vous ne me trom- 
pez pas ?Mon Dieu ! cet amour que vous medonnez; cet amour, occulte 
et honteux, qui est la part dont ne veut pas ma rivale ! j'y tiens, José- 
Maria, j'y tiens plus qu'à la vie... plus qu'à l'honneur ! 

Rio-Santo lui baisa les mains. Elle cessa de parler ; ses yeux humides 
se séchèrent et devinrent brûlants. Sa respiration pénible et entre- 
coupée souleva par soubresauts les charmants contours de sa gorge. 

Il y avait maintenant de l'amour, de l'amour véritable dans l'.oil 
ardent de Rio-Santo. L'homme d'impressions soudaines cédait à 
riuipr.ssion du moment. Il était venu pour jouer une comcdio, cl, 



106 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

comme ces acicurs qui prennent au sérieux un rôle appris, 
ihubissait au vrai sa fiction passionnée: il aimait. 

Lady Opliélia savourait cet instant de bonheur et s y cramponnait 
comme si elle eût craint de voir l'illusion s'enfuir. 

— Oh ! non, non ! dit-elle enfin, sans savoir que sa pensée s'échap- 
pait au dehors. Que m'importent ces gens et leurs souffrances? il 
m'aime. Je ne dirni rien... rien ! 

Ses yeux fermés à demi ne voyaient plus. Sa pensée nageait vague- 
ment en un rêve. 

Rio-Santo avait pâli. Ses sourcils s'étaient froncés, laissant apparaître 
au milieu de son front rougi la longue ligne blanche d'une cicatrice 
perpendiculaire. 

11 prit la main de la comtesse et la serra sans doute bien fort, car 
la pauvre femme ouvrit les yeux en poussant un cri de douleur. Elle 
cliang'ja de couleur en voyant la pose menaçante et les traits boule- 
versés du marquis. 

— Qu'avez-vous, don José? demanda- t-elle. 

— Madame, dit-il d'une voix sévère et contenue, il faut me ré- 
pondre clairement et sur-le-champ ! Que parlez-vous de trahir, clip.! I 
est cet homme que j'ai rencontré tout à l'heure sur mon chemin ? 



XIV 



UN TETE-A-TÊTE 

Lndy Ophélia, brusquement éveillée de son rêve, regardait le mar- 
quis avec effroi. 

— Je vous attends, madame, dit-il froidement. 

— Et que voulez-vous de moi, milord ? 

— Vous avez parlé de ii";ihir, vous dis-je ; vous en avez eu la 
pensée, madame, peut-être le dessein, et je viens de voir un homme 
sortir de chez vous. Cet homme est l'ami de Frank Perceval. 

— C'est vrai... il venait de sa part. 

' -— De sa part! répéta Rio-Santo avec amertume; Je vous ai: vue 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 10^ 

liicr causer avec Perceval, n aclome ; j'ai surpris enfrc vous d s 
legards d'intelligence. Ne savez-vous pas que rien ne in'é. Injtpe ei 
que, lorsque mes yeux sommeillent ou ne voient pas, cmu rcginJs 
sont là pour veiller à leur place ? 

— Je sais que vous êtes puissant, milord, répondit la comtesse en 
relevant sa jolie tète avec une fierté calme; puissant pour l<; nui 
comme l'ange déchu. Mais je ne vous crains pas. 

— Vous ne me craignez pas ! répéta Rio-Santo, dont la voix éclat i 
sourdement et s'emplit de menaces. 

— Je vous aime, hélas! je vous aime! dit la comtesse a|)rés an 
silence et avec une expression soudaine de navrant désespoir. 

Un sourire de triomphe plissa durant une seconde la lèvre de Rio- 
Sunto, qui reprit d'une voix où il n'y avait j)lus de colère : 

— Oplièlia, il faut me pardonner ces mouvements de brusque cour- 
roux où s'échappe ma secrète souffrance. Je suis malheureux, vaus 
le savez. Deux passions se partagent mon âme et s'y livrent un com- 
bat qui me (ue : mon amour [lour vous... et mon ambition sans li- 
mites... cet homme, ce Frank Porceval s'est trouvé sur mon chemin; 
je me suis détourné. Sur l'honneur, milady, j'avais paie de cet enfiun, 
qui, après tout, n'était hier qu'un innocent obstacle, mais cet enfant 
m'a insulté comme un homme et j'ai dû le punir... 

— C'est donc bien vous? interrompit la comtesse. 

— Vous étiez instruite? Ah! milady, ce que vous appelez voire 
amour a parfois toutes les allures de la haine! Vous voulez vous 
venger. Je suis plus malheureux que vous ! 

— Non, milord, non, répondit la comiesse, je ne veux point me 
venger. Le hasard, ou plutôt votre impitoyable colère, m'a fait mai- 
tresse d'un secret terrible. Je ne pense jamais à cette scène affreuse 
sans frémir... et parfois, il est vrai, ce mystère de sang pèse à m^i 
conscience. 

— Vous n'avez donc jamais été jalouse, milady? demanda Rio- 
Sanlo, qui mit en sa voix une expression insinuante et tendre. 

— Je le suis, milord. 

— Eh bien ! ne comprenez- vous pas qu'un transport de jalousie?... 

— Pas un mot de plus! interrompit la comlisse. Fi ! milord. 
Rio-Santo courba le front sous ce reproche. Il avait essayé le mcn- 



103 LKS MYSTÈRES DE I.ONDRES. 

songe, et le mensonge lui faisait honte et dégoût, à lui que le crinrie 
n'épouvantait pas peut-être. 

Sa cause était mauvaise, mais la comtesse l'aimait. 

Le marquis, fort de son avantage et d'autant plus sûr de lui qu'il 
avait jeté tout à l'heure au dehors sa fougueuse colère, mit en usage 
toutes ses ressources et gagna la partie, — ou, du moins, il dut 
croire qu'il l'avait gagnée. 

Parcournnt successivement toute une série de transitions habiles, il 
passa de l'amertume à la tristesse, de la tristesse à la mélnncolie, de 
la mélancolie à la tendresse, de la tendresse aux élans les plus chauds 
de la passion. Et comme il était doué de cette inestimable faculté de 
sentir à mesure qu'il parlait, de se créer pour ainsi dire une vérité à 
lui, factice et réelle en même temps, chacune de ces gradations em- 
preintes de bonne foi, chacune de ces paroles respirant la franchise, 
acquéraient une irrésistible éloquence. 

Mais l'éloquence a ses périls : elle est sujette à dépasser le but. 

Voulant persuader et se faire fort de son amour, Rio-Santo arriva à 
dire que parfois, en lui, son ambition et sa tendresse pour lady Ophélia 
combattaient à armes égales, son ambition, que pourtant il faisait à 
dessein si grande! son ambition, qu'il appelait de ce nom unique, 
mais qui, en réalité, servait un autre sentiment fort, fougueux, impla- 
cable, qui donnait à ses espoirs, à ses projets, à ses efforts une portée 
réellement gigantesque. 

— En ces moments, poursuivit-il, j'hésite et je souffre davantage. 
Je sais qu'enrayer mes projets ce serait mourir, mais je me demande 
si mieux ne vaudrait pas mourir avec vous, Ophélia, que de vivtu 
sans vous! 

— Vous ne l'aimez donc pas, elle? demanda la comtesse. 

— Mary? Pauvre fille! qui ne l'aimerait? dit Rio-Santo en affectant 
la pitié. Je voudrai:^ l'ainer comme elle le mérite, madame; niaio 
entre elle c t moi il y a votre image. 

— Si je croyais que vous m'aimez, don José!... murmura la com- 
tesse avec une expression étrange. 

— Croyez-le, croyez-le, Ophélia! s'écna le marquis, emporté par 
une passion soudaine et véritable; si mon but, mon but qui m'c.itrainc 
et me tue, disp'ruir'Sait un jour à mes rcgirds... 



LES MYSTÈRES DR LONDRES. iOO 

— Vous redeviendriez ce que vous fuies pour moi, don José? 

— Ai-je donc changé, madame? Que faut-il vous dire pour vous 
convaincre? Je reviendrais à vos pieds... qui sait? guéri peut-être de 
ce mal d'ambition qui me consume! 

— Peut-être, répéta la comtesse qui se prit à rêver ; et vous sei iez 
tout à moi ? 

— Tout à vous, Ophélia ! 

A dater de cet instant, la comtesse fut distraite; une secrète pensée, 
espoir ou crainte, semblait absorber son attention. 

— Je vais ce soir à Covent-Garden, dit-elle enfin. Milord, m'y 
açcompagnerez-vous? 

— Je vous y conduirai, Ophélia; mais j'ai place dans la loge de 
lady Campbell. 

— Si réduite que soit votre offre, milord, je l'accepte. Veuillez 
m'attendre un instant. 

Elle sonna. Jane parut et reçut ordre de préparer la toilettt- de 
milady. 

Kio-Santo resta seul dans le salon. 

Il se jeta sur un sopha et tomba insensiblement dans l'une de ces 
rêveries aimées qui lui étaient si habituelles. Mais cette fois sa rêverie 
n'erra point au hasard et fut déterminée par un beau portrait en pied 
de lady Ophélia qui décorait le salon. 

Lady Ophélia, ou son portrait, avait de charmants cheveux cen- 
drés, ondoyants, fins, à reflets rares et comme nacrés, dont les bin- 
deaux encadraient un front de développement médiocre, mais singu- 
lièrement harmonieux de contours. Ses yeux, d'une couleur diflicile 
à saisir et surtout à dépeindre, étaient doux, nobles et gardaient main- 
tenant une arrière-nuance de mélancolie sous l'agate délicatement 
marbrée de leurs prunelles. Le reste de ses traits avait au suprême 
degré la beauté anglaise, beauté digne et pure, dont le défaut est de 
manquer d'expression et de grâce. Mais ce défaut n'était point chez 
lady Ophélia, et d'ailleurs son regard eût donné de l'expression et du 
charme à la physionomie la plus insignifiante. Sa taille était moyenne 
et semblait grande à cause de la grâce noble qui régnait en «on main- 
lien. Klle avait des pieds de Française et ses mains atteignaient la 
suprême perfeciion du modèle aristocratique. 



110 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Tout cet ensemble, où dominait énergiquemenl l'élément nob''', 
« la race, » était un fidèle rellet du caractère de lady Oj.hclin. Dans 
sa nature prise à l'état normal, la distinction s'alliait à uiie sorie de 
fermeté courtoise et prévenante qui semble, en Angleterre, être lo 
partage exclusif du sexe féminin, II y avait certes entre elle et miss 
Mary Trevor quelques rapports éloignés de manières et d'éducation;, 
le type de leurs deux visages était bien également cette beauté bri- 
tannique, suave, effacée, tournant un peu à l'idéal, mais, outre la 
différence d'âge, il y avait de l'une à l'autre un large intervalle. Mary 
était la faiblesse; Ophélia était la force domptée; miss Trevor^ la douce 
et pauvre enfant, ployait avant d'avoir combattu ; jady Derby, vaincue, ; 
gardait sa fierté native et savait encore se redresser à l'occasion. 

Ni l'une, ni l'autre, du reste n'avait de ces caractères qu'on puisse' 
limiter précisément ou dépeindre d'une seule fois. Elles pouvaient se 
transformer ou tourner au souffle de ces vents cjipr icieux qui app ir- 
lent le calme ou la tempête dans l'atmosphère parfumée des salons. 
Faible, Mary pouvait se montrer forte quelque jour, par hasard, et lady: 
Ophélia avait prouvé déjà qu'elle pouvait être faible. 

Si nous avons été coFiduits à établir cette sorte de comparaison, c'e^t 
que Rio-Sanlo la faisait mentalement, tout en contemplant le portrait:[ 
de lady Ophélia. Il était encore sous le chnrme de la récente entrevue, . 
mais pas assez pour ne point penser à miss Mary Trevor. 3Iiss Trevor^ 
avait un avantage sur la comtesse de Dciby. Elle se rattachait à ce 
que le marquis de Rio-Santo nommait « son ambition. » 

Rio-Santo avait un vaste but ; ses regards portaient haut ; son bras 
était de force à atteindre jusqu'où portait son regard, et son cœur 
était plus robuste encore que son bras. Ce qu'il y avait au fon J de son ■ 
âme, nul ne le savait. Il marchait d'un pas ferme et sûr dans de 
ténébreux sentiers. Les moyens qu'il employait étaient étranges ponr 
ne rien dire de plus. Sur la question de savoir si le but était de nature 
à excuser les moyens, le lecteur sera juge. 

Tandis que Rio-Santo flottait entre deux images charmantes qui 
sollicitaient ensemble ou tour-;vlour sa mémoire, lady Ophélia faillit 
précipitamment sa toilette. 

— Je vous remercie, Jane! dit-elle enfin de cet air qui signifie 
textuellement; c'est fini! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. \\\ 

— Milady ne se fera pas coiffer? 

— Non, Jane. Laissez-moi ! Attendez... donnez-moi, je vous prie, ce 
qu'il faut pour écrire. 

— Milady oublie que milord... 

Ophéiia l'interrompit par un geste de nerveuse impatience, et Jane 
se hâta d'obéir et sortit. 

— II le faut ! il le faut ! murmurait la comtesse en trempant sa plume 
dans l'encrier; ne m'a-t-il pas dit que s'il venait à échouer... 

Elle s'arrèia et posa la plume. 

— Mon Dieu ! reprit-elle après un silence, je ne sais... je ne sais ! 
Elle mit sa lêtc entre ses mains et réfléchit durant une minute, puii 

elle saisit de nouveau la plume et traça rapidement quelques lignes. 

— Je prendrai sa paro'e, dit-ello, ?a parole degeniilhonmic! Frank 
est un loyal cœur. Je lui ferai promettre... Ah! il le faut! je ne puis 
plus vivre ainsi, et cet espoir me rend insensée! 

Elle plia sa lettre qu'elle adressa : A l' Honorable Frank Per- 
cevais etc. 

Elle la laissa sur sa toilette et revint au salon. 

— Vous jetterez à la poste une lettre que vous trouverez sur ma 
toilette, Jane, dit-elle avant de sortir. 

Un instant aprc^, le bel attelage de Rio-Sjnto brûlait le pavé dans 
la direction de Covent-Garden. Au moment où Rio-Sanlo descendait 
devant le péristyle du théàlre et offrait sa main à la comtesse, un 
!;o ..me lui toucha le bras, glissa un papier dons sa main et disparut 
aussitôt parmi la foule. 

Rio-Sanlo, lout en montant les degrés, déplia le papier et lut à la 
dérobée : « Côté gauche, n° 3. Princesse de Longueville. » 

— Occasion unique ! murmura-t-il en jetant un oblique regard à 
la comtesse ; la princesse fera comme il faut' son entrée dans le 
n"'.>nde. 



ÎIJ LES MYSTÈRES Dii LONDRES. 



XV 



Tlli; PIPE AND POT 



Le tliéntre royal de Coveni-Garden est situé dans Bow-Stree(, et 
donne du côié du nord, dans Hai te-Street. C'est un édifice vaste et 
mrdiocrement gracieux. 

A Londres, les gens comme il faut [gentle people) vont au temple 
plus (ju'au speclacle, et, de fait, Saint-Paul vaut infiniment mieux 
que Druty-Lane. Quand le fashion n'a point d'occupation meilleure, 
les logis de Italian-Opern-House s'emplissent. C'est la salle pri\i- 
légice, la seule enceinte admise. Une excursion à Drury-Lane est une 
exception, une caravane, une débauche. Un voyage à Adelphi-The.iire 
passe les bornes de l'exceniricité la plus dévergondée. Quanta Covent- 
Garden, on y joue les pièces de Shakspeare. De bonne foi, qui 
voulez-vous qui aille entendre et voir les rapsodies du vieux Will ^ ? 

Ce soir-là, le théâtre royal de Covent-Garden donnait une reprc- 
smlation allemande. Ses acteurs ordinaires se reposaient pour céder 
leur place à une société d'artistes germaniques qui devaient chanter 
le Freyschulz de Cail Weber, C'était une œuvre étrangère exécutée 
par des éliangers. La noblesse et le gentry * pouvaient donc venir 
l'admirer sans trop se compromettre. Dès cinq heures et demie, il y 
avait foule aux alentours du théâtre. Les public-houses voisins, en 
s'illuminant, laissaient voir leur intérieur rempli de chalands, et les 
policemen commençaient à montrer leurs chapeaux à demi-calottes de 
cuir et leurs sceptres de plomb. 

Au nord du théâtre, dans Harte-Sireet, s'ouvre une rue courte et 
large qui mène dans Long-Acre. Tout le long des trottoirs de cette 

« Depuis quelques années, Govent-Gardon est devenu, à Londres, « le grand Opéra •> 
el, tout auprès, se trouve le Lycœum où notre grand comédien français Ch. P'cchlor 
a r«mené la foule el la vogue. 

i La noblesse proprcmenl dite, en Angleterre, no se compose que des lords et 
de leur famille. Le genlry vient après et comprond depuis le baronnet jusqu'iiu 
«impie çsquiro. — Apres le gentry vient le public- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 113 

rue, dans Long-Acre et dans Harte-Street, des groupes nombreux 
stationnaient, s'abritant de leur mieux contre les flots de lumière 
qu'épandaient aux alentours les jets multipliés du gaz. D'un groupe à 
l'autre allaient et venaient des jeunes femmes merveilleusement pa- 
rées, lesquelles, après deux ou trois tours de trottoir, allaient se repo- 
ser dans quelque public-house, s'asseyant sans façon sur les genoux 
d'un habitué. 

Dans la rue, ces malheureuses créatures semblaient mériter la 
qualification que nous venons de leur donner : elles avaient toutes 
l'air de jeunes femmes^ mais lorsque, dans les tavernes, on pouvait 
les considérer de prés, on reconnaissait que beaucoup d'entre elles 
n'avaient point franchi les limites de l'enfance. Il y avait là des cour- 
tisanes de treize ans, de quatorze ans, mêlées aux vétérans femelles 
de l'infamie. 

11 se rencontrait parmi elles de ravissantes filles, des visages d'ange, 
des traits fins, des yeux pudiques. Quelques-unes rougissaient encore 
pour tout de bon. Mais il y avait des petits démons de quatorze ans 
qui en eussent remontré aux lorettes parisiennes. 

En descendant Bow-Street, et tournant Russell-Lane, à droite du 
théâtre, on trouvait une autre population, ressemblant à la première 
comme les petits marchands peuvent ressembler à des négociants 
bien assis. Les groupes de Brydge-Street étaient composés de gens 
au costume hétéroclite et besogneux; les courtisanes, qui affluaient 
là en quantité plus grande, s'il est possible, que dans Long-Acre et 
Harte-Street, étaient vêtues d'oripeaux brillants et sans valeur. C'étaient 
aussi, pour la plupart, des enfants, mais des enfants surmenés, four- 
bus par la précocité du vice, et qui avaient évidemment escompté 
trop tôt la puissance de mal faire que Dieu laisse à l'homme. Là, les 
cabarets étaient plus sombres, les becs de gaz plus rares, l'alignement 
des maisons moins parfait. 

Enfin, au devant même du théâtre, dans une petite ruelle qui 
mène tortueusement à Drury-Lane, et que ses habitués chérissent 
sous le nom de Before-Lane (allée de devant), bien que ce ne soit 
point son étiquette officielle, un troisième système de rôdeurs établis- 
sait son quartier général. Ceux-là étaient en haillons, et l'allée com- 
plètement obscure où ils s'abritaient était en merveilleux rapport avec 
T. L 8 



114 LES MYSTERES DE LONDRES. 

leur sale et misérable apparence. Quelques pauvres filles, dont la 
toilette ne jurait point trop avec ce boueux cloaque et la piteuse as- 
semblée qui s'y cachait, s'égaraient parfois jusque dans Before-Lane, 
en rasant de près et la tête basse les trottoirs de Bow-Street. Elles 
trouvaient là encore des cabarets, car les cabarets ne manquent nulle 
part aux environs des théâtres de Londres, mais quelles tavernes, bon 
Dieu ! 

Un de ces public-houses, situé à égale distance de Bow-Street et 
de Drury-Lane, conservait une çorte d'apparence et semblait regretter 
des jours meilleurs. A l'extérieur, un débris d'enseigne pendait en- 
core à une verge de fer rouillé ; à l'intérieur, le comptoir suppor- 
tait une douzaine de verres dont six au moins n'étaient que fêlés, et 
si le parloir n'avait plus de draperies, il possédait en revanche une 
tenture complète de toiles d'araignées. Quant au tap, c'était un mon- 
ceau de décombres provenant de la chute d'un plafond, — nul n'en- 
trait jamais dans le tap. 

Cette taverne, la plus belle de l'allée, se nommait : The Pipe and 
Pot. 

En ce moment, c'est-à-dire une demi-heure environ avant l'ou- 
verture du théâtre, elle n'était occupée que par deux ou trois chalands 
à triste mine, buvant et fumant dans le parloir. De temps à autre, 
quelqu'une de ces pauvres filles dont nous avons parlé entrait, mon- 
trait à la lueur douteuse d'un quinquet enfumé son visage d'enfant, 
usé, flétri, vieilli, et ressortait pour accomplir sur les trottoirs voisins 
sa faction d'infamie. 

— Entrez, Mich, mon beau-frère, dit au dehors une petite voix 
aigre et cassée ; entrez le premier. Je suis un homme, que diable ! et 
je sais la politesse. 

Presque aussitôt deux couples traversèrent le comptoir et entrèrent 
dans le parloir. C'était quelque chose de curieux que ces deux cou- 
ples. Le premier était composé d'une petite fille pouvant avoir treize 
ans, laquelle donnait le bras à un fort garçon d'une quarantaine d'an* 
nées. Cette petite fille résumait en elle tout ce que nous avons dit 
touchant>ces courtisanes en bas âge, qui sont la honte la plus hideuse 
de Londres. Elle était frêle, maigre et d'une extrême pâleur, que dis- 
simulait mal une couche épaisse de rouge grossièrement appliquée. 



^ 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 113 

Sa taille, arrêtée avant terme dans sa croissance par des excès de tout 
genre, avait en petit les caractères d'une femme faite. Sa figure, fa- 
tiguée, laissait deviner une beauté souillée en sa fleur, mais si bien 
souillée et dénaturée qu'il n'en restait plus que des traces à peine sai- 
sissables. Ses yeux, bordés par une paupière échauffée, avaient de ces 
regards hardis qui ne connurent jamais la pudeur; sa bouche s'ou- 
vrait convulsivement pour laisser passer les rauques éclats d'une 
voix brisée et haletante. Elle avait nom Loo-la-Poitrinaire. 

Son cavalier, qui se nommait Mich, n'avait rien de particulier dans 
sa tournure ni dans son visage. C'était tout simplement un vagabong' 
de Londres, au grand corps développé par le bœuf et l'aie, aux che- 
veux roux, à la face enluminée. Le remarquable n'était j)oint en lui, 
mais dans le contraste frappant qui existait entre lui et sa compagne. 
Loo, en effet, quoi qu'elle pût faire, pendait littéralement à son bras, 
auquel sa petite main se cramponnait de son mieux. 

Le second couple était le contre-pied exact de celui-ci. II se compo- 
sait d'une grande femme à l'air dur, insolent, maussade, et d'un tout 
petit garçon. La grande femme était vêtue comme les porteuses à la 
mer, c'est-à-dire qu'elle avait un chapeau féminin, une redingote 
mascuUne et des bottes par-dessous ses jupons. Toutes les diverses 
parties de cet étrange uniforme étaient dans un état de délabrement 
convenable, le chapeau surtout portait de nombreuses traces de coups 
de vent, qui étaient peut-être des coups de poing. Elle se nommait 
Madge, avait passé la quarantaine et fumait dans une pipe courte à 
vaste fourneau. Son cavalier n'était autre que le petit Snail, frère de 
Loo-la-Poitrinaire. 

Bien que ce quadrille ne fût pas, à tout prendre, des plus brillants, 
son entrée fit révolution dans le personnel de la Pipe et le Pot. La ta- 
vernière, Peg Witch, horrible vieille comme il en croît dans les boues 
de Londres et non pas ailleurs, appela son aide, Assy, et se précipita 
vers la case que les nouveaux arrivants venaient de choisir. 

— Bonjour, sorcière Peg, dit Snail d'un ton de gentleman ; bonjour, 
Assy-la-Roussc ; saluez ma femme Madge et ma sœur Loo, pardieu ! 
saluez mon beau-frère Mich. Et du gin ! et de l'aie ! et de tout ce qu'il 
y a dans votre sale bouge, damnées ! C'est moi qui paie ! 

' — Bien, mon petit monsieur Snail, répondit Peg en saluant à la ronde. 



116 LES MYSTÈRKS DE LONDRES- 

— Je ne suis pas petit! s'écria Snail avec colère et en frappant la 
table boiteuse de son faible poing ; je suis plus grand que ma sœur 
Loo, qui est la femme de Mich... et Mich a cinq pieds six pouces. Du 
gin, fiancée du bourreau ! 

Peg Witch salua de nouveau, sourit et s'en alla chercher à boire. 

— AS'tu soif, Loo? demanda SnaiP. 

— J'ai toujours soif, répondit Loo; donne-moi du tabac, Mich. 

— Vois-tu, Mich, reprit Snail ! je veux te faire un sort puisque tu es 
l'homme de ma sœur, à qui je tiens lieu de père, le nôtre étant un pauvre 
diable d'honnête homme. 

— Ne parle pas du père, Snail , dit Loo dont le front se couvrit 
d'un nuage ; c'est un brave vieux. Donne-moi du tabac, Mich. 

— Bien, Loo, bien ! Le père est ce qu'il est. Mais pour ce qui re- 
garde Mich, j'ai une place dans ma manche. Ma jolie Madge, voici le 
gin : un verre à la santé de votre homme ! 

Madge ôta sa pipe de sa bouche. 

— Mon homme? répéta-t-elle d'un air étonné. 

— Quelle belle voix elle a, cette petite Madge! s'écria Snail en ca- 
ressant le menton barbu de la porteuse à la mer; on dirait le basson 
des Horse-Guards. C'est moi qui suis ton homme, ma gentille. Que 
diable ! n'est-ce pas vrai, cela ? 

— C'est juste ! dit Madge, qui remit sa pipe à sa bouche. 

— Et quel emploi veux-tu donc me donner, petit Snail ? demanda 
Mich, 

— Je te brise les reins si tu m'appelles petit Snail, beau-frère. Sais- 
tu aboyer, Mich? 

— Aboyer? 

— Oui. Moi je sais miauler. Écoute, 

Snail mit tout à coup sa tète sous la table, et l'on entendit un miau- 
lement aigu, prolongé, tout plein d'atroces cadences chromatiques. 
La grande Madge se leva, tant l'illusion fut complète; Mich regarda 
sous la table de la meilleure foi du monde, ce qui donna occasion à Loo 

Commençant ici une série de scènes populaires, nous croyons devoir faire ob- 
serA'sr que le tutoiement est une chose tout à fait inusitée à Londres, même parmi 
le peuple. Si donc nous sommes conduits à employer celte foi'mule, c'est pour nous 
conformer au génie de la langue française. 



LES MYSTÈRES DE L(JNDRE^. 117 

dévider le verre de son amant d'un seul trait. Ce ne fut pas tout, 
Peg Wich et Assy-la-Rousse s'élancèrent dans le comptoir, armées de 
manches à balais, pour chasser le prétendu matou qui poussait dos 
cris si lamentables. Le triomphe de Snail fut complet. 

— Tu vois si je sais miauler, beau-frère! s'écria-t-il. Sais-tu 
aboyer, toi ? 

— Ce n'est pas un métier, cela, répondit le grand garçon en 
haussant les épaules. 

— Combien gagnes-tu, Mich, à décharger les allèges sur le 
port? 

— Deux shellings, c'est connu. 

— Deux shellings... bien ! Et combien gagnes-tu dans ton métier 
de filou ? 

— Parle bas, petit drôle ! 

— Je ne suis pas petit, de par le diable ! épais coquin que tu es. 
Combien gagnes-tu ? 

— C'est selon... pas grand'chose. 

— A boire, Mich, dit Loo; et du tabac. 

— Pas grand'chose, reprit Snail qui mit la main dans son gousset 
et en retira les guinées d'Edward and C° ; eh bien, moi, voilà ce que 
je gngne, beau-frère, sans compter les aubain es. 

— A miauler? dit Mich, dont les gros yeux exprimaient une stupé- 
faction complète. 

— A miauler, mon beau-frère, à miauler comme un matou au moi^" 
de mars. Tiens, ma jolie Madge, je te donne une guinée... prends ! 

Madge en prit deux sans dire merci. 

— Et moi ? demanda Loo. 

— Toi, je te donne à boire. Eh bien, Mich? 

— Je voudrais savoir aboyer. Snail. 

— Il faut apprendre. Vois-tu, Mich, au lieu de battre la pauvre 
Loo quand elle ne t'apporte pas le soir une couronne, tu lui donne- 
rais un bowl de grog chaud, pour sa poitrine qui la tue, pauvre 
fille! 

Il y avait une nuance de sensibilité vraie dans ces paroles du 
petit Snail, qui reprit bientôt d'un air fanfaron : 

— Quand tu saurasaboyer, beau-frère, maprotection te vaudra l'em- 



118 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ploi de Saunie l'Écossais; tu connaissais Saunie, le premier amant 
de Loo?quiest mort aujourd'hui... par accident. 

— Mort... ! répéta Loo d'une voix rauque. Il n'y a plus de gin ! 

— Du gin, sorcière Peg ! ma sœur Loo a soif, et il faut humecter 
sa pauvre poitiine. Est-ce entendu, Mich? 

— C'est en(endu. Je remplacerai Saunie. 

On apporta du gin. Le quadrille but, fuma et but encore durant un 
quart d'heure environ. Au bout de ce temps, il se fît un mouvement 
dans la rue. 

— L'ouverture! dit Snail en se levant; viens-tu, Mich? 

— Allons, Loo ! cria Mich; debout, paresseuse ! debout, et travail- 
lons ! 

Loo ouvrit ses yeux morts, puis les referma et mit sa tète sur la 
table. 

— J'ai du feu là-dedans, murmura-t-elle en montrant sa poitrine 
maigre et haletante. 

— Pauvre Loo ! dit Snail avec attendrissement. Je te paie sa soi- 
rée deux shellings, 3iich. Laisse-la ici ! Sorcière Peg, donnez du gin 
à la jolie Madge et à Loo tant qu'elles vous en demanderont... et que 
le diable vous confonde, sorcière Peg ! 

Snail sortit précipitamment avec Mich et enfila au pas de course 
Before-Lane, Les deux beo.iix- frères se trouvèrent bientôt devant la 
façade de Covent-Garden dont les portes s'ouvraient en ce moment. 



XVI 



INVENTAIRE DE POCHES 

Lorsque Snail et Mich, son beau-frère^ arrivèrent devant le théâtre, 
la scène avait complètement changé d'aspect. Toute la population 
des tavernes, tous les divers groupes épars naguère dans Long-Acre, 
Harte-Streel, Russell et Before-Lane, s'étaient rués à la fois devant la 
façade. Il y avait cohue factice, foule dont la moitié à peine représen- 



LES MYSTÈRES DE LUMJUES. 119 

tait des spectateurs sérieux. L'autre moitié se composait de voleurs 
et d'agents de police, les premiers Iravaillanl^hs autres regardant. 

A ce moment où les portes viennent de s'ouvrir, c'est la foule 
qui entre, le public^ ce qu'ailleurs on appelle les gens de rien. 

Voyez! au plus fort de la foule, un homme se glisse. On dirait un 
serpent au milieu d'une haie vive. Ses mains manœuvrent avec une 
rapidité prodigieuse. Où donc disparaissent, bon Dieu ! tous les objets 
qu'il s'approprie? Il ne dédaigne rien : foulards, mouchoirs do co- 
ton, montres, pans d'habits qu'il coupe sans que le propriétaire s'en 
doute le moins du monde : tout lui est bon. Il trouve place à loui : 
ses mains s'emplissent incessamment et sont toujours vides. Suivez 
bien ! voici un policeman de mauvaise humeur qui le prend sur le lait, 
flagrante deliclo. Notre homme se retourne et lui adresse un sou- 
rire aimable. 

— Bien charmé de vous rencontrer, monsieur Handcuffs, lui dit- 
il avec courtoisie; je pense que mistress Handcuffs est en bonne santé, 
comme je le souhaite. Je vous cherchais depuis huit jours pour vous 
faire un petit présent. 

Le policeman sourit à son tour, tend la main et reçoit un souverain 
qu'il fait disparaître avec une adresse qui sent d'une lieue son ancien 
filou. 

— Bien le bonsoir ! reprend notre homme, et mes respects sincères 
à madame. 

La vie est durement chère, et notre ami Boîj-Lantern n'a pas des 
représentations allemandes tous les jours. 

Passons des filous au public. 

Au plus fort de la cohue, voici une tête maigre et longue qui dé- 
passe toutes les autres tètes de quatre bons pouces pour le moins; 
elle est grave, soutenue par un col de crin et s'emboile entre deux 
épaules que recouvre un frac bleu. Cette tète appartient à notre digne 
ami, le capitaine Paddy O'Chrane. Le capitaine prend ce soir du loisir. 
Il vient de boire un bowl de cold-wilhoul \ préparé comme il faut, par 
les mains de la fille qui a remplacé Susannah aux Armes de la Cou- 



' Mot à mot : froid-sans. — Les habitués des tavernes se sei-vcul do ce terme 
pour dcsiLjnep le gros froid-sans sucre. 



120 LES MYSTERES DE LO.XDRES. 

ronne. Il a son plus bel habit bleu à boutons noirs; il a sa plus jaune 
culotte chamois; il csten bonne fortune. 

En bonne fortune avec mistress Dorothy Burnett elle-même. Nous 
ne la pouvons point voir, parce que son rouge et gros visage est à un 
pied au-dessous de la surface de la foule, mais elle est là, nous l'af- 
firmons sur l'honneur, au bras du bon capitaine qui a grand'peine à 
retenir les marques de sa légitime fierté. 

— Patience, ma chère mistress Burnett, patience, Dorothy ! disait 
le bon capitaine; encore un petit quart d'heure et nous nous prélasse- 
rons dans deux bonnes places de galerie que je vais louer. Dieu me 
damne, Dorothy! au prix de deux shellings la pièce. 

— Oh! Paddy! oh! monsieur O'Chrane! murmura mistress Bur- 
nett, j'étouffe. Je donnerais six pence pour avoir de l'air! 

Le capitaine, dont la tête recevait en plein le vent du soir qui ne 
pénétrait pas jusqu'à sa malheureuse compagne, enfouie dans la 
cohue, respira longuement et avec satisfaction. 

— Où diable prenez-vous que l'air manque ici, Dorothy? de- 
manda-t-il ; le vent vous siffle dans les oreilles. Ah ! misérable drôle ! 
je t'y prends ! 

Ces derniers mots s'appliquaient à un personnage dont le capitaine 
venait de saisir la main dans sa poche. Il tenait ferme, mais ne pou- 
vait point se retourner à cause de la pression de la foule. 

— Messieurs, dit-il à ses voisins de derrière, agissez en vrais An- 
glais, de par Dieu ! arrêtez-moi ce piteux coquin qui^ne sait pas son 
métier, le diable m'emporte ! 

Personne ne répondit à cet appel. 

— Dorothy! s'écria le capitaine, dont le poignet commençait à fai- 
blir; dégagez votre bras, ou que Dieu vous confonde! et tâchez de 
m'aider à retenir ce bandit. 

Mistress Burnett essaya de se retourner et réussit à souffler comme 
une machine à vapeur, voilà tout. Le filou, pendant cela, usant par 
une pression continue la force du poignet de Paddy, finit par lui 
faire lâcher prise et s'esquiva. Le capitaine fouilla vivement sa 
poche. 

— Le drôle n'en a pas eu le démenti ! grommela-t-il ; je ne con- 
nais que ce coquin de Bob pour avoir un sang-froid pareil. Moi qui 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 121 

avais justement besoin de lui parler. Mon amour, on m'a volé mon 
foulard. 

— Monsieur O'Chrane, répondit la tavernicre, j'étouffe! 

— Mon amour, je vous plains sincèrement. Ce foulard m'avait coûté 
une demi-couronne dans Field-Lane. 

— Eh bien ! monsieur O'Chrane, je dis que Dieu vous a puni. Tous 
les foulards qu'on vend dans Field-Lane sont des foulards volés. J'é- 
touffe, monsieur! Et si vous achetiez vos mouchoirs dans d'honnêtes 
maisons, comme, par exemple, chez ma cousine... 

— Chez le diable, madame ! 

— J'étouffe, monsieur ! 

Parvenu au sommet du perron, le capitaine Paddy se dressa de toute 
sa hauteur, ce qui n'est pas peu dire, et jeta un regard circulaire dans 
la foule au-dessous de lui. Il ne vit point ce qu'il cherchait sans doute, 
car il gronda sourdement, releva son col de crin et se haussa sur ses 
pointes. Dans cette nouvelle position, il figurait assez bien un bali- 
veau, débris oublié d'une futaie haut lancée, qui dresse son tronc 
maigre et droit au milieu d'un taillis trapu. Son regard erra longtemps 
parmi la foule sans plus de succès que la première fois. 

— C'est une chose étonnante, sur ma parole ! grommela-t-il en se 
laissant lourdement retomber sur ses talons ; étonnante ou le diable 
m'emporte ! Il n'y a pas un seul de ces pervers coquins dans la foule. 
Et à qui diable veut-on que je m'adresse, si ce n'est à ces chers gar- 
çons? 

— Je sens un peu d'air, monsieur O'Chrane. 

— Bien, Dorothy, fort bien. Moi, je sens encore une main dans ma 
poche; mais, de par tous les diables, celui-ci ne m'échappera pas ! 

Le capitaine avait enfin saisi la main d'un second filou et la ser- 
rait à la broyer. Un miaulement où il y avait de la douleur et de 
l'ironie se fit entendre derrière lui, et presque en même temps deux 
dents aiguës et tranchantes comme des dents de brochet s'enfoncèrent 
dans la chair de ses doigts. 

— Snail, abominable matou! s'écria Paddy en faisant de convul- 
sifs efforts pour se retourner, de par l'enfer, je te tordrai le cou si 
tu ne lâches pas ma main ! 

— Fi, capitaine, fi ! de par l'enfer! répondit Snail après avoir donné 



122 LES MYSTERES DE LONDRES. 

un (Jcrnier coup de dent. N'avez-vous pas honte de venir au spectacle 
sans foulard ! Baissez la tête que je vous dise quelque chose. 

— Je veux mourir si cette maudite vipère ne m'a pas mordu jus- 
qu'au sang! grommela Paddy qui pourtant se baissa ; qu'as-tu à me 
dire, Snail? 

— J'ai à vous dire, capitaine... Tiens! c'est mistress Burnett des 
Arènes de la Couronne! Pas dégoûté, monsieur O'Ghrane!... J'ai à 
dire... De par Dieu! comme mistress Burnett est rouge, capitaine! 

— J'étouffe! dit machinalement la pauvre tavernière, qu'un flux 
de foule avait rejetée dans son état de quasi-asphyxie. 

. — Elle étouffe, capitaine! répéta Snail; il faut donner des coups 
de poing dans le dos aux personnes qui étouffent. C'est connu! 

Et Snail frappa bel et bien la grosse aubergiste entre les deux 
épaules. 

— Oh! monsieur O'Ghrane ! oh! ràla-t-elle suffoquée à la fois par 
le manque d'air et la colère. 

La cohue riait aux alentours. 

— Là! dit Snail ; la respectable dame est soulagée et me doit un 
verre de gin gratis pour le moins. Quant à vous, capitaine, ajouta- 
t-il tout bas, j'ai à vous dire qu'il y a du fan, ce soir, pour sûr ! 

— Gomment sais-tu cela, maitre scamp (gamin) ? 

— Je sais cela. Eh ! mais, je sais bien des choses, capitaine, allez! 
Et pour ce qui est du lark ^ de ce soir, comptez-y ! Tous les amis sont 
à faire l'amour et à boire dans les flash-houses de Drury-Lane et de 
Bow-Street. Turnbuli mugit comme un bœuf dans le s/>«/'i7-s/iop, au- 
près du station-house -. Il boit comme un trou à la santé du pauvre 
Saunie qui est mort. Il y a eu convocation en grand, capitaine, et je 
parierais Madge contre mistress Burnett que nous allons danser ce 
soir le vrai bal des larkers ! 



» Fun et Lark, dans l'argot populaire, ont la mémo signification ; mais lark, qui 
veut dire proprement alouette, est bien plus usité cl employé par les gcnllcmon du 
plus haut ton. — Le fameux marquis de Waterford était, entre autres cho-cs, ui\ 
larker. Quand au fun, c'est une farce, un tapage, une noce, connue diraient parfois 
nos faubouriens. 

2 F las 11- ho une, cabaret où il y a des filles do mauvaise vie; spirit sliop, débit de 
rhum, eau-de-vie et whisky; s<a</on-72o/wfi. corus-dc-garde dont la destination est la 
même que notre violon national. 



LES MYSTÈRES DE LONDRKS. 123 

— C'est bon, petit tas de boue, c'est bon, cher et charmant enfant ! 
dit le capitaine entre ses dents. Tu pourrais bien avoir raison, et du 
diable si mistress Burnett ne serait pas mieux à son comptoir qu'ici. 
Enfin n'importe, s'il y a bal, nous danserons. 

— A bientôt, capitaine, reprit Snail ; je ne vous en veux pas, au 
moins, pour le foulard que vous avez oublié d'apporter. Bien des 
respects, mistress Burnett ! 

— Et où vas-tu comme cela ? demanda. Paddy. 

— Au Pipe and Pot, capitaine ; si vous avez besoin de moi, venez. 
Vous trouverez là Madge, ma femme, ma sœur Loo, Mich et d'autres. 

— Bien, Snail, que le diable t'emporte, mon fils! Allons, Dorothy, 
mon amour, entrons, s'il vous plait. 

Dorothy ne demandait pas mieux. Elle lâcha un instant le bras du 
capitaine et passa le seuil. Paddy se préparait à la suivre, mais il était 
dit que celte soirée serait pour lui grosse d'incidents bizarres. Au mo- 
ment où il allait franchir le seuil, deux mains se posèrent lourdement sur 
ses épaules, et une voix inconnue murmura ces mots à son oreille : 

— Je vous défends de vous retourner pour me voir, genlleman of 
the N'kjIu ! 

Paddy s'arrêta et ne bougea pas. Le flot continua d'entrer et le 
'sépara de mistress Burnett qu'il perdit de vue. 

— Connaissez-vous lady Jane B..., la maîtresse du duc d'York? 
demanda la voix. 

— Oui, milord. 

■ — Si elle vient, au premier acte, dans la loge de S. A. R., vous 
descendrez au foyer, tout de suite après la tombée du rideau. Au 
*^oyer, un homme vous abordera et prononcera le mot. Vous ferez ce 
qu'il vous dira. 

— Oui, milord. 

— Si elle ne vient pas au premier acte, vous attendrez le second ; 
si,|[au second, elle n'est pas venue, vous attendrez encore... 

— Oui, milord. Et quelle sera, s'il vous plait, ma besogne? 

Les mains cessèrent de s'appuyer sur les hautes épaules de Paddy. 

— Point de réponse ! grommela-t-il. l)u diable si je ne donnerais 
pas un shelling ou deux pour voir la figure de ce mystérieux coquin, 
que je respecte, comme c'est mon devoir. Toujours des secrets ! Je ne 



124 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

suis pas curieux : mais si je ne savais que les milords de la Nuit sont 
plus puissants qu'il ne faut pour me faire pondre, je trouverais bien 
moyen de voir clair en tout ceci. 

— Paddy! monsieur O'Chrane ! cria une voix lamentable sous le 
péristyle. 

— Bien, Dorothy, mon amour, gros robinet à gin ! répondit le capi- 
taine : Dieu me damne ! il faut bien faire ses affaires. 

Et le bon Paddy entra sans oser se retourner pour voir le proprié- 
taire de cette voix mystérieuse qui venait de lui parler à l'oreille. 



XVII 



LA QUEUE DES EQUIPAGES 

La foule était entrée. Une pluie fine et glaciale commençait à tomber. 
Il n'y avait plus devant le théâtre que quelques gens de police. Les 
filous avaient regagné les cabarets où ils trafiquaient maintenant les 
objets volés, soit entre eux, soit avec des receleurs que l'occasion atti- 
rait naturellement à cette foire ténébreuse, 

Bob-Lantern vendit le foulard du capitaine deux shellings, et Snail 
retira trois couronnes de l'agrafe de mislress Burnett, qu'il s'était 
dextrement appropriée pendant sa conversation avec Paddy. 

A presque tous les théâtres anglais, il y a trois entrées bien distinctes. 
La première, celle du public, a lieu à l'ouverture des bureaux; la se- 
conde se fait une demi-heure après celle-ci : le gentle peuple arrive 
en voiture; la troisième est « l'entrée à demi-prix » dont il sera 
parlé plus tard. 

Une des premières voitures qui s'arrêtèrent devant le péristyle de 
Covent-Garden fut celle de lady Campbell. Miss Mary Treyor et sa 
tante mirent pied à terre sans encombre et montèrent les degrés du 
perron. 

— Avancez, cocher ! prenez tour... 

— Prends tour, maraud ! s'écria du fond d'un autre équipage une 



i 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 125 

voix llùtée et grasseyante. 3Ia toute belle, je parle sérieusement, ce 
drôle est capable délaisser passer avant nous cet ignoble cab ! 

Le marchepied tomba ; la portière s'ouvrit et 31. le vicomte de 
lanlures-Luces descendit avec précaution. Il tendit la main. 

— Vicomte, je cherche mon llacon, dit une voix brève et cavalière- 
ment timbrée, à l'intérieur. 

— En vérité, charmante, en vérité ! 

Le vicomte rebondit, rentra dans la voiture et trouva le flacon. Cela 
fait, il redescendit et tendit de nouveau la main. 

— Je suis sûre, vicomte, dit la voix cavalière, que vous avez égaré 
mon éventail ! 

Le vicomte bondit, escalada le marchepied et fut assez heureux 
pour trouver l'éventail demandé. 

— Allons, divamia^ dit-il, donnez-moi votre main, je vous prie ! 

— C'est une chose terrible, vicomte ! s'écria la voix cavalière avec 
pétulance; mon mouchoir a disparu. 

Lantures-Luces, avec une patience admirable, se replongea un troi- 
sième fois dans l'équipage, et remit le mouchoir aux mains d'une dame 
assise sur la banquette du fond. A quelque chose malheur est bon. 
S'il n'avait pas fait ce mouvement, ses breloques eussent passé dans 
la poche du petit Snailqui avait déjà la main dessus. 

— Charmante, dit le vicomte en redescendant, allez-vous me faire 
la grâce de me donner votre joiie main ? 

— Avancez-donc ! cria le cocher du ca6, lequel attendait, pour dé- 
barquer sa pratique, que toutes cet façons eussent pris terme. 

La pratique, paraîtrait-il, n'était pas moins impatiente que son 
cocher, car elle lui arracha le fouet des mains et allongea aux deux 
chevaux du vicomte un coup en estafdade qui indiquait un véritable 
bras de sportman. Les deux chevaux se lancèrent, et la dame se prit 
à pousser des cris perçants. 

— Vous êtes, monsieur, un brutal, s'écria Lantures-Luces, je parle 
sérieusement. Voici ma carte, monsieur ! Il jeta sa carte dans le coupé. 
Ne vous effrayez pas, chère belle... et veuillez me faire la grâce 
de me donner votre jolie main. 

Cette fois, la dame exauça la prière du petit Français, mit sa main 
gantée dans la sienne, et, repoussant le marchepied d'un coup de 



126 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

jarret qui fit violemment osciller la voiture, elle se trouva portée 
d'un seul bond à trois pas au delà de Lanturcs-Luces, sur l'une des 
dernières marches du perron. Un groupe de dundies qui s'était ras- 
semblé sous le péristyle se prit à battre des mains en disant : 

— Brava ! brava ! la Briotta ! 

— Charmante ! murmura Lantures-Luces étourdi ; ma parole 
d'honneur, charmante ! je parle sérieusement. 

Snail, changeant de tactique, sollicita doucement un cordon " de 
soie qui correspondait au lorgnon du vicomte. Le lorgnon sortit à 
moitié du gousset. Pendant cela, le gentleman du cab était descendu 
et comptait tranquillement avec son cocher. La Briotta, légère et folle 
fille, prit un nouvel élan et s'en alla tomber au milieu du groupe 
fashionable. 

— Diable! dit Lantures-Luces dont Snail venait de voler le binocle, 
et qui ne s'en apercevait pas, exclusivement occupé qu'il était de 
sa volage diva. 

A ce même moment, Snail, en possession de son butin, voulut na- 
turellement s'esquiver, mais un policeman, le bâton levé, lui barra le 
passage. De l'autre côté, le gentleman du cab s'avançait gravement 
vers Lantures-Luces, sans doute pour lui demander raison de son 
apostrophe. Voici ce qui arriva. Le policeman, impatienté des feintes 
de Snail qui cherchait passage en se jetant à gauche, puis à droite, 
laissa enfin retomber sa lourde baguette plombée. Snail l'évita en 
miaulant, la baguette vint tomber d'aplomb sur l'épaule du gent- 
leman. 

Le gentleman recula d'un pas, boutonna d'un mouvement rapide 
son frac élégant et porta ses deux poings à la hauteur de l'œil. Le 
policeman eut l'air d'avoir envie de soutenir le choc, mais la lan- 
terne d'un équipage ayant éclairé par hasard le visage de son ad- 
versaire, il s'enfuit comme s'il eût eu le diable à ses trousses. 

— lié ! s'écria Lantures-Luces, c'est ce cher Brian de Lancester. 
Ah ! ah ! vive Dieu ! messieurs, avez-vous vu quelque chose de plus 
drôle? comme ce policeman a pris ses jambes à son cou ! Très-cher, 
je voudrais savoir boxer comme vous pour punir un manant qui a 
fouetté tout à l'heure mes chevaux, au risque de briser notre chère 
idole, Briotta la diva. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 127 

C'est moi, dit Brian, qui redressait avec soin les revers bou- 
tonnés de son frac. 

— Bonsoir, Brian ! s'écria l'Italienne en quittant le groupe de dnn- 
dies pour s'élancer vers M. de Lancester ; il n'y a que vous d'amusant 
à Londres, mon ami. 

— Pas flatteur ! murmura Lantures-Luces; non ! pas flatteur, ma foi ! 
Brian et la danseuse échangèrent une virile poignée de main. 

— Venez- vous pour moi ? reprit la danseuse. 

— Je viens pour moi, madame, répondit Brian. 

— Pas poli! pensa le vicomte ; non ! pas poli, ma foi ! 

Le groupe des dandies fit grande fête à Brian de Lancester. La 
Bpiotta 'plantant là le vicomte qui l'avait amenée, se suspendit bon 
gré mal gré au bras de ce nouveau venu, qui allait en cab, mnis qui 
semblait occuper dans l'échelle du fashion une mngnifique et fort 
enviable position. 

C'était un homme de trente-cinq ans environ, mnigre, mais 
bien constitué, d'une taille au-dessus de la moyenne, élancée à la 
ceinture et carrée aux épaules qui avançaient un peu et se portaient 
trop haut. Ses traits, admirablement modelés et dont les contours 
semblaient fouillés au ciseau, avaient cet aspect glacial et compassé 
des visages anglais de pur sang; mais dans le regard grave de son 
œil vert de mer, veiné de noir, il y avait une audace sans mesure, 
tenant presque de l'effronterie, et quelque chose de froidement rail- 
leur, en opposition directe avec l'expression ordinaire d'un regard 
britannique. Son front haut, large, pur et noblement dessiné, relevait 
puissamment Teffetde cette physionomie qu'adoucissait une charmante 
chevelure blonde, molle, bouclée, et où n'avait certes jamais passé le 
fer indigne du coiffeur. 

Brian était ce qu'on appelle à Londres : un eccentric man. 

Dieu sait, qu'il nous faudrait de longues pages, spéciales^ étudiées, 
consciencieuses, éloquentes, pour expliquer, ne fût-ce que sommaire- 
ment, le monde d'idées qui se cache sous ce mot sans prétention à 
l'euphonie et fort laid en soi : eccentric man. Le caractère de l'Hono- 
rable Brian de Lancester, pour ceux de nos lecteurs qui daigneront 
ie suivre, expliquera mieux le mot et la chose que toute espèce de 
dissertation. 



128 LliS MYSTERES DE LONDRES. 

Lantures-Luces, Brian et les dandies entrèrent de compagnie. 

Ce fut à ce moment que l'équipage de lady Ophélia s'arrêta devant 
le péristyle. L'homme qui avait parlé par derrière au capitaine 
Paddy et qui semblait guetter l'arrivée de quelqu'un, caché derrière 
l'angle saillant d'une maison, écrivit sur une page arrachée à ses ta- 
blettes, ces mots : «: côté gauche, n° 3, princesse de Longueville, » 
puis il remit le papier avec un shelling à l'un des aventuriers qui 
croisaient sur la place et lui désigna Rio-Santo descendant de voi- 
lure. Comme nous l'avons vu, le message arriva à son adresse. 

Nous croyons absolument indispensable de donner ici quelques 
détails touchant la position de nos personnages dans la salle. Dans la 
première loge, sur le théâtre, à gauche (répondant aux avant-scènes 
des théâtres de France), il n'y avait personne. Cette loge attendait 
S. A. R. milord duc d'York, dont elle était la propriété; la loge 
voisine était occupée par lady Campbell et sa nièce ; la suivante, por- 
tant le n° 3, par madame la princesse de Longueville et sa tante. De 
l'autre côté du théàire, on voyait, dans la première loge, lady 
Ophélia et Rio-Sanlo ; dans la seconde, un vaste écran interceptait la 
vue des personnages qui pouvaient s'y trouver ; la troisième était 
occupée par des dames. 

Aux loges de face, nous eussions reconnu bien peu de visages. 
Mais nous pouvons dire tout de suite au lecteur que ce gentleman, 
maussade, qui semble regarder fort attentivement le plafond et ne 
point faire attention à autre chose, est le lord comte de White-Manor, 
frère aîné de Brian de Lancester, et maître de l'honnête M. Paterson, 
l'intendant qui fait des affaires avec Bob-Lantern. 

Au rez-de-chaussée, à gauche, sous la loge du duc d'York, il y 
avait une immense baignoire, formée de deux loges dont on avait 
mis bas la cloison. Dans cette loge s'agitait M. le vicomte de Lantures- 
Luces, au milieu des dandies que nous avons rencontrés sous le 
péristyle. 

Enfin aux galeries supérieures, le bon capitaine Paddy O'Chrane, 
droit et raide, élevait sa titus à deux pieds et demi au-dessus des 
bandeaux pommadés de la rouge mistress Burnett, dont la robe déta- 
chée, grâce à Snail qui avait volé son agrafe, permettait à ses formes 
de se montrer dans toute leur effrayante majesté. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 129 

Paddy ne perdait pas un instant de vue la loge du duc d'York. 
Cette loge restait déserte et le bon capitaine put croire un instant que 
l'entr'acte suivant se passerait pour lui dans les douceurs d'une con- 
versation intime avec la tavernière aimée. Mais au moment où le 
rideau se baissait, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas, et lady 
Jane B... y fit son entrée, couverte de diamants, sous les feux croisés 
de cent fashionables binocles braqués sur la personne de Sa Seigneu- 
rie. Paddy poussa un profond soupir. 

— Mon amour, dit-il; que diable! ne mangeriez-vous pas une 
orange avec plaisir? 

— En avez-vous, monsieur O'Chrane? 

— Je vais en aller chercher, madame, ou que je sois damné! 

Et le capitaine quitta précipitamment sa place, laissant sa compagne 
stupéfaite d'un empressement aussi inusité. 

— C'est une bonne pâte d'homme que ce M. O'Chrane, pensa-t-elle, 
mais j'aurais mieux aimé un verre de rhum. 

Paddy descendit tout droit au foyer. Il n'avait pas fait trois pas, 
lorsqu'un homme, qu'il ne connaissait point, lui barra le passage et 
le toisa de la tête aux pieds. 

— Le capitaine Paddy?... murmura cet inconnu après examen 
fait. 

Puis il lui toucha légèrement la poitrine de son doigt tendu, en 
disant : 

— Gentleman of the night. 

Paddy s'inclina respectueusement. L'inôonnu le prit à l'écart dans 
une embrasure. Ils causèrent environ dix minutes. 

— Il y a des hommes de la famille dans tous les cabarets des en- 
virons, dit le capitaine au bout de ce temps ; je vous trouverai cela, 
milord. 

— Un homme adroit! 

— Une anguille ! 

L'inconnu mit un doigt sur sa bouche et se retira. Paday poussa 
un second soupir. 

— Du diable si mistress Burnett ne serait pas mieux à son comptoir 
qu'ici! murmura-t-il ; mais qui choisirai-je de ce boueux misérable 

T. l. 9 



130 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

de Bob, le pauvre ami, ou du cher enfant, le petit Snail, une immonde 
créature! Lequel prendre? 



XVIII 



UN ENTR ACTE 



Au tomber du rideau, un mouvement général eut lieu dans la 
salle, en même temps qu'un murmure s'élevait de toutes parts. Le 
parterre se mit à causer; les galeries commencèrent une multiple et 
bruyante conversation ; les loges se firent des visites. Il n'y avait 
peut-être dans toute la salle que la pauvre mistress Burnett qui ne 
pût communiquer à personne les impressions qu'avait produites en 
elle la musique allemande et le talent de ses interprètes. Mais elle vi- 
vait d'espoir et pensait que le galant capitaine Paddy O'Chrane revien- 
drait bientôt avec des oranges. 

La loge la plus bruyante était, sans aucune espèce de contradiction, 
la grande baignoire qui contenait Lantures-Luces et les dandies. De 
cette loge partaient à chaque instant des exclamations qui s'efforçaient 
d'être originales et spirituelles, des épigrammes gros-salèes et d'extra- 
vagantes offres de gageures. Lantures-Luces se mêlait peu à la con- 
versation. Il lui manquait deux choses : la signera Briolla, qu'il 
lâchait d'afficher, et qui lui échappait par chaque tangente, et son lor- 
gnon en paire de ciseaux, son cher lorgnon dont il sentait bien dou- 
loureusement la perte. 

Rio-Santo, qui s'était rendu dans la loge de lady Campbell, où il 
avait sa place, revint, en faisant ses visites, vers la comtesse. Il 
s'appuya sur le dos de son fauteuil et promena son binocle par la salle 
avec indifférence. 

— Mais je ne me trompe pas, dit-il tout à coup avec un air de 
joyeux étonnement, voici madame la princesse de Longueville ! 

— Où? demanda la comtesse. 

— Là-bas, madame, à côté de miss... à côté de lady Campbell. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 131 

Vous permettez que j'aille lui offrir mes hommages : je l'ai connue 
beaucoup à Paris. 

— Qu'elle est belle! dit involontairement Opliélia. 

— Elle passait pour être la plus belle femme du faubourg Snint- 
Germain, qui est le lieu du monde où l'on rencontre le plus de belles 
femmes, répondit Rio-Santo en saluant pour se retirer. 

La comtesse le suivit un instant de l'œil et reporta ses regards sur 
Susannah. Celle-ci était réellement éblouissante. Elle portait une robe 
de velours bleu foncé dont la nuance ne se révélait que par les reflets 
d'azur qui couraient le long des arêtes de chaque pli et vers le som- 
met des profils. Cette couleur mate et sombre faisait ressortir la chaude 
carnation de ses épaules et mettait en relief les contours exquis de 
sa gorge demi-nue, sur laquelle une magnifique agrafe de diamants 
faisait glisser par intervalles de blanches et rapides lueurs. Ses beaux 
cheveux noirs, domptés par la main d'une camériste habile, tombaient 
njaintenant en masses symétriques et comme affaissés sous le poids 
de leur luxuriante abondance. Çà et là, sous une boucle agitée, ou 
parmi les tresses qui s'enroulaient à quadruple tour sur son peigne 
d'or, on voyait scintiller l'éclair d'un diamant, comme on voit par 
les nuits noires d'automne briller sous quelque massif de verdure Id 
thorax phosphorescent d'un lampyre. 

La belle statue vivait maintenant. Autour de son front de reine il y 
avait comme une auréole d'intime et vague jouissance. Son regard 
brûlait sous l'arc renversé de ses grands cils de soie. Sa pose n'avait 
plus seulement cette grâce immobile que peut chercher et trouver un 
sculpteur; c'était un véritable réveil : Galatée avait frémi, mais elle 
avait frémi, avant le baiser de Pygmalion. 

Car ce divin sourire, il n'avait fallu que" l'espoir pour le faire éclore. 

Susannah attendait. 

La porte de la loge s'ouvrit, et Rio-Santo entra. Susannah leva sur 
lui un regard indifférent. Ce n'était pas lui qu'elle voulait. A ce regard 
Rio-Santo répondit par un autre, perçant, froid et scrutateur. La belle 
fille, habituée à ne s'étonner de rien, ne put soutenir ce coup d'oeil 
puissant et bizarre qui sondait, qui fouillait, qui retournait son âme. 
Un poids se suspendit à ses cils ; sa paupière tomba sous l'effort d'un 
trouble invincible. Elle sentit quelque chose comme de la crainte et du 



132 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

respect devant cet homme qu'elle n'avait jamais vu pourtant et dont 
elle ne connaissait point le nom. 

Au moment où elle-baissail les yeux, un nuage passa sur le front 
hautain de Rio-Santo. Il sembla chercher parmi ses abondants souve- 
nirs... peut-être quelque ressemblance lointaine. 

— Madame la princesse, dit-il, veut-elle bien me permettre de lui 
offrir mon respectueux hommage? 

— Le marquis de Rio-Santo, ma chère enfant, ajouta la duchesse 
de Gèvres en guise de présentation. 

Susannah s'inclina et dit à voix basse : 

— On m'a dit bien des choses, monsieur. Je me souviens de quelqups- 
unes; j'apprendrai les autres... 

— Je ne vous comprends pas, madame, l'interrompit en souriant 
Rio-Santo. J'étais venu pour vous parler de Paris. Quelles nouvelles 
de France, s'il vous plait? 

— Le marquis ne sait rien, mon ange ! glissa la duchesse à l'oreille 
de Susannah. 

— Je croyais qu'il était le maître que je dois servir 1 balbutia la 
belle fille en rougissant. 

Rio-Santo la contempla encore durant une minute. 

— Madame, dit-il ensuite à la Française qu'il avait attirée au fond 
de la loge, trouvez sur-le-champ un prétexte pour faire retraite. Il 
faut que cette jeune fille soit seule quand je reviendrai dans la loge. 

Cela dit, il salua Susannah et sortit. 

Madame la duchesse douairière de Gèvres fut peut-être un peu 
blessée de ce brusque congé, mais il n'y parut point. 

— Ma chère enfant, dit-elle, j'aurais voulu rester près de vous 
pour vous guider et vous soutenir, mais je me sens sérieusement in- 
disposée, et, à mon âge, il faut de la prudence. Je vais vous laisser 
seule, Susannah ; souvenez-vous bien de mes instructions. Obéissez 
aveuglément à tout homme. — fùt-il un mendiant de la rue, — qui 
prononcera à votre oreille les paroles que je vous ai dites. Quant au 
marquis, ma fille, plus d'indiscrétion, je vous en supplie !... Le mar- 
quis n'est pas des nôtres. 

— Madame, demanda Susannah, ne verrai-je pas bientôt Riian de 
Lancester? 




J' fhUippotAau.T (tel 



Imp,Dm>ain. Faub^. S^Jacx/tt^n' Jà 



AU 'miM&i et tm^m ©ai^dei 



J\lYSTKJUvS l)K l.ONDKKS 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 133 

La vieille Française se prit à sourire. 

— Patience, ma toute belle, patience! répondit-elle ; vous le verrez 
bientôt, et vous le verrez longtemps. 

Madame la duchesse douairière s'enveloppa dans sa douillette. 
Susannah resta seule. 

Rio-Santo était venu vers lady Ophélia. Il s'assit auprès d'elle et 
ouvrit la bouche pour parler, mais, — chose à coup sûr fort étrange, 
car il ne fallait pas peu pour intimider Rio-Santo, — ■ il hésita et 
sembla chercher ses paroles. 

C'est qu'il allait tenter une démarche hardie. C'est que, si grand 
que fût l'amour de la comtesse, les premières paroles de Rio-Santo 
devaient révolter en elle, il le savait, tous les instincts de sa lierté 
d'Anglaise et de lady. Or, ce sont là choses périlleussts à soulever, 
car souvent, chez nos dames, ces instincts sont plus forts que l'amour. 
Aussi le marquis, sentant pour ainsi dire le terrain trembler sous ses 
pas, hésitait et gardait le silence. Les femmes qui aiment devinent. 
La comtesse vint à son secours. 

— Auriez-vous quelque chose à me demander, milord? dit-elle. 

— Oui, milady, répondit Rio-Santo dont le malaise fut légèrement 
diminué par cette avance ; j'ai une grâce à vous demander : un ser- 
vice, futile en apparence, et qui, en d'autres pays, serait la chose 
du monde la plus simple, mais qui, eu égard à vos mœurs anglaises... 
Mais je crois, voyez-vous, que j'ai trop tardé à vous dire ce dont il 
s'agit. Madame la princesse de Longueville, dont j'ai mis souvent à 
contribution à Paris la charmante hospitalité, se trouve seule avec sa 
tante, madame la duchesse de Gévres. Madame la duchesse a été for- 
cée de se retirer. Je serais bien heureux, milady, si vous daignirz me 
venir en aide pour acquitter envers la princesse ma dette de cour- 
toisie. J'aurais l'honneur de vous la présenter... 

— Ici, milord? interrompit Ophélia. 

— Si vous voulez bien le permettre, milady. 

— Non, milord ; cela ne peut se faire ainsi, les convenances... 

— Vous me refusez! dit Rio-Santo avec reproche. 
La comtesse se leva. 

— Milord, dit-elle, veuillez me donner voire bras; pour acquitter 
comme il faut votre dette, il est bon que les premiers pas soient épar- 



134 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

gnés à l'étrangère. Vous me présenterez à niadaine la princesse de Lon- 
gueville, et j'aurai l'honneur de lui ollrir ma loge, milord. 

Rio-Santo baisa la main d'Ophélia avec une véritable reconnais- 
sance, et la comtesse se trouva payée par le caressant amour qu'il 
mit dans son regard. 

Quelques secondes après, la comtesse et Rio-Santo entraient dans 
]a loge de Susannah. Celle-ci, au grand étonnement du marquis, qui 
venait de la voir timide et embarrassée, fit les honneurs avec une 
grâce simple, mais parfaite. Elle répondit aux avances de la comtesse 
comme il convient et de manière à soutenir la vieille réputation 
de cette noblesse de France qu'elle était censée représenter, et qui 
passe à raison ou à tort pour la plus courtoise de l'univers. 

Si le marquis- de Rio-Santo avait un intérêt personnel et sérieux à 
ouvrir pour Susannah les portes closes du grand monde britanni- 
que, il dut vivement s'applaudir. Le résultat dépassait toute aliente. 
Deux dames, — une princesse et une comtesse, — présentées l'une à 
l'autre par un homme, à Londres! C'était un travail herculéen, un 
miracle accompli ! 

Et maintenant tout était dit. Le premier pas franchi, plus d'obs- 
tacles. Au bras de la comtesse de Derby, Susannah pouvait entrer 
partout, car elle portait titre de princesse; et primer partout, car elle 
était belle entre les plus belles. 

Mais, sans lady Ophélia, son titre de princesse eût été comme ces 
clés d'or qui ne s'adaptent à aucune serrure. Il faut être présenta. 
C'est la règle, c'est l'axiome, c'est le pivot éternel, autour duquel 
j)urne incessamment l'échafaudage entier de l'étiquette anglaise. 

Rio-Santo prit congé lorsqu'il evt ramené les deux dames à la loge 
delà comtesse. 

Susannah s'assit. Tout aussitôt, les quinze ou vingt lorgnons de 
la grande loge du rez-de-chaussée se braquèrent impétueusement sur 
elles, et l'on entendit toutes sortes d'exclamations admiraiives, jointes 
à des offres de parier qu'elle n'avait pas vingt ans, — qu'elle était 
Itilienne,, — qu'elle avait plus de cheveux que la Briotta, — - que son 
agrafe valait deux mille livres, etc., etc. 

Lantures-Luces aurait bien voulu parier, mais il avait perdu son 
binocle en paire de mouchettes. Il s'écria : 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 135 

— Je ne vois pas cette lady, sans cela, je parierais tout ce qu'on 
voudrait. Brian, vive-Dieu 1 trés^cher, dites-moi votre avis sur les 
cheveux de cette belle inconnue... Voyons 1 

Brian de Lancester était dans l'ombre, au fpnd de la loge. 

— Quelqu'un de vous a-t-il aperçu milord mon frère? demanda-t- 
il au lieu de répondre à la question de Lantures-Luces. 

Les dandies répondirent négativement, et l'un deux ajouta: 

— Est-ce que vous voulez lui payer sa rente ce soir, Lancester? 
— Je suis venu pour cela, messieurs. 

Il se leva et se pencha vers le devant de la loge. 

— Une admirable femme ! dit-il en apercevant Susannah. Au re- 
voir, messieurs, je vais chercher milord mon frère. 

— Pauvre comte I reprit le dandy lorsque Brian fut parti, savez- 
vous, messieurs, qu'à la place du lord de White-Manor ce diable de 
Brian me rendrait fou ! 

Susannah et la comtesse étaient restées seules et en présence. De 
la part d'Ophélia, il y avait certes bien des motifs de préventions dé-* 
favorables conire cette femme qui lui était ainsi brusquement imposée, 
que Rio-Santo avait connue et qu'il tenait tant à servir ; mais bien 
fou celui qui voudrait subordonner à des causes logiques ou seulement 
réelles ces sentiments capricieux qui sont en somme la femme. La 
comtesse fut invinciblement et dès le premier abord attirée vers Su- 
sannah ; elles sympathisèrent tacitement avant d'avoir échangé d'au- 
tres paroles que les offlcielles banalités d'une présentation. Puis lors- 
qu'elles se parlèrent, elles pensèrent toutes deux en même temps 
qu'elles s'aimeraient. Elles causèrent donc sans souci de l'attention 
que la salle entière portait sur la nouvelle venue et sans s'inquiéter 
des exclamations diverses partant de la loge infernale^ comme l'ap- 
pelait le petit Français Lantures-Luces, lorsque Brian de Lancester se 
pencha sur le devant de cette même loge pour regarder Susannah. 
La belle fille l'aperçut et s'arrêta au milieu d'une phrase commencée. 
Tout son être fut instantanément immobilisé. Lacomtesae eut presque 
sa part du choc, tant il fut violent et subit ; elle remarqua la pâleur 
de Susannah, et, suivant curieusement son regard, elle vit Brian qui 
sortait de la loge infernale. 

— Elle l'aime l pensa-t-elle. 



« 



136 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Car c'est là le premier, l'unique soupçon qui vienne à l'esprit d'une 
femme. Du reste, on peut affirmer que ce soupçon doubla tout d'un 
coup sa sympathie, par cela même qu'il mettait Rio-Santo hors de 
cause. 

Susannah, elle, s'attendait à voir entrer Brian de Lancester dans 
la loge. Ce fut donc avec un pénible étonnement qu'elle l'aperçut vis- 
à-vis d'elle, assis auprès de lady Campbell. Elle baissa la tête et devint 
triste. 

— Il va venir, dit une voix à son oreille. 

Susannah se retourna. Il n'y avait personne derrière elle, mais le 
vaste écran qui fermait la loge voisine se prit à osciller, et Susannah 
crut apercevoir, par l'ouverture que produisait à intervalles égaux le 
balancement de l'écran, l'insignifiant profil de l'aveugle Tyrrel. Elle 
se pencha pour mieux voir, l'écran cessa d'osciller. 

Cependant le bon capitaine Paddy O'Chrane, au lieu d'acheter les 
oranges promises à la rouge et trop crédule tavernière des Armes de 
la Couronne, sortit du théâtre, traversa Bow-Street et s'arrêta au coin 
de Belore- Lane. 

— Un homme adroit! murmurait-il; du diable si c'est difficile à 
trouvera cette heure aux environs de Covent-Garden 1 Mais un homme 
sur, c'est autre chose! Il y a ce coquin repoussant, mon vieil ami Bob, 
qui volerait la langue d'une femme bavarde avant qu'elle eût le temps 
de dire seigne'jr Dieu ! Mais dites-lui donc de rapporter la langue ! 
Quant à ce misérable reptile de Snail, l'aimable enfant, il est assuré- 
ment impossible de trouver un animal plus pervers et plus nuisible. 
Il ira loin, je me fais sa caution, de par Satan ! Mais c'est bien jt une 
pour travailler en public, soasla lumière du lustre. Il est dit, ou que 
Dieu me foudroie! que je ne pourrai pas conduire un soir mistress 
Burnett au théâtre sans qu'il arrive comme cela... 

Le capitaine n'acheva pas. Il avait mis sans doute un terme à ses 
irrésolutions, car il enfila Before-Lane à grandes enjambées et poussa 
du pied la porte chancelante de : PThe ipe and Pot et entra. Le cabaret 
dePegWitch avait une apparence beaucoup plus animée que naguère. 
Madge, impassible, fumait, buvait et ne disait rien. Mich avait ses deux 
coudes appuyés sur la table. Sa tête était nue. Une tumeur sanglante 
apparaissait au-dessus de sa tempe, et, de temps en temps, une goutte 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 137 

de sang paie et blanchâtre coulail le long de ses cheveux trempés de 
sueur et tombait sur son épaule. 

Dans un coin, Loo, stupéfiée par l'ivresse, dansait en chantant un 
refrain monotone et sourd. Personne ne prenait garde à elle. La 
pauvre fille, épuisée par cet effort insensé, râlait et suait à grosses 
gouttes. Sa creuse poitrine haletait. Deux taches écarlates brillaient 
aux pommettes de ses joues livides. De temps en temps, elle s'ap- 
prochait de la table et demandait à boire. 

Dans un coin, Bob-Lantern, attablé devant un petit morceau de 
fromage moisi, achevait un très-frugal repas qu'il arrosait de petite 
bière. 

L'entrée d'un personnage important comme était le capitaine Paddy 
O'Chrane ne put manquer de faire sensation. Peg se leva à demi par 
respect ; Assy-la-Rousse cassa un verre ; Snail vagit comme un ma- 
tou amoureux ; Madge fit une sorte de salut militaire -, Loo demanda 
à boire et Bod-Lantern fit disparaître avec une rapidité magique cer- 
tain foulard dans lequel il était en train de se moucher. Il n'y eut que 
Mich qui ne bougea pas. 

— Bonsoir, Peg, laide mégère, dit le capitaine; bonsoir, ma vieille 
amie. Servez-moi un verre de rhum, Assy ; vous devenez plus sale 
qu'une serviette de quinze jours, mon cher cœur ! 

Il fit quelques pas en avant et se trouva bientôt entre Snail et Bob. 
Ses irrésolutions recommencèrent de plus belle. 

— Bonsoir, capitaine, lui dit Snail. 

— Mon bon monsieur O'Chrane, prononça respectueusement Bob, 
je vous salue. 

— Ma foi, va pour ce méchant reptile de Snail, le pauvre bijou! 
murmura Paddy; cet odieux bandit de Bob est un estimable garçon, 
mais il me fait peur! 

— Aurons-nous l'honneur déboire avec vous, capitaine ? demanda 
Snail. 

— Oui, de par Dieu ! bambin digne de la roue, mon fils ; je boirai 
avec toi ! et avec le gros Mich, masse slupide, estimable drôle ! et avec 
ta jolie Madge, comme tu l'appelles, quoi(iue... Mais que me f.iii cela? 
Et même avec Loo, li pauvre fille. Du diable, mon bieii-aimé, si on 
peut boire en plus abominable compagnie. A vos santés ! 



!38 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— A la vôtre! moiisieur O'Chraiie, dit par derrière Bob-Lantern 
qui iiuma une gorgée de sa petite bière. 

— Bien ! pestilentiel scélérat, bien, Bob, mon camarade ; je n'ai pas 
besoin de dire ce que je te souhaite. Maintenant, Snail, mon jeune 
ami, de par l'enfer ! parlons sérieusençient, si c'est possible. 

Snail éclata de rire. 

— L'entends-tu, ma jolie Madge ! s'écria-t-il ; Loo, l'entends-tu ? 
Parler sérieusement, un jour de paye, un soir de (un l Allons donc, 
capitaine ! 

— Tu ne t'en repentiras pas, Snail. 

— Vous ne savez donc pas, capitaine, qu'il y a eu un regular 
row ^ au spirit-shop de Bow-Street! 

— Que m'importe cela, fils mineur de Satan? 

— Ah ! que vous importe! Regardez la tempe de Mich, mon beau- 
frère. Mich et Turnbull se sont disputés et battus comme d'honnêtes 
vivants, voyez-vous. Mais les policemen sont venus. Mich et Tom se 
sont donné rendez-vous ici pour ce soir. Il y aura du fun et je ne 
m'en irais pas quand il s'agirait de la barbe de ma jolie Madge ! 

— Mais, méchant avorton, s'écria le capitaine indigné, mon enfant 
chéri... 

— Écoutez! interrompit Snail, qui se ravisa tout à coup, Mich est 
un bon garçon, quoiqu'il frappe trop souvent la pauvre Loo... si je 
vais avec vous, donnerez-vous à Mich la place de Saunie l'aboyeur? 

— Tout ce que tu voudras, bambin maudit. 

— Tu entends, Mich ? tâche de ne pas te faire assommer ce soir, 
beau-frère. Allons, capitaine ! 

Paddy se hâta de prendre Snail au mot et tous deux gagnèrent 
la ruelle. 

Bob se leva doucement et les suivit. 

1 Bagarre, bataille à coups de poing. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 139 



XIX 



PENDANT QU ON CHANTE 

Le capitaine Paddy attira Snail dans un de ces enfoncements ob- 
scurs qui abondent sur toute la longueur de Before-Lane. Avani 
d'ouvrir la bouche, il prit soin d'éclairer minutieusement ses alen- 
tours. Il ne vit personne. 

— Mon cher enfant, dit-il d'une voix grave et dogmatique, bien 
qu'on puisse affirmer que, chez vous, la perversité a devancé l'âge, 
et bien que vous ayez l'àme noire comme le trou le plus noir de cette 
ruelle maudite, vous n'avez jamais rempli jusqu'ici aucune mission 
importante. Miauler n'est pas un métier, que diable ! ajouta Paddy 
que son éloquence entraînait vers ses formules accoutumées ; tu ne 
peux pas, ignoble scamp, mon cher petit, de par Dieu ! miauler toute 
ta vie. Il faut se faire une position, un sort, ou le diable m'emporte ! 
Je disais donc, que le tonnerre m'écrase !... Ilem !... hem ! je disais, 
vil espoir de Botany-Bay, mon pauvre cher garçon.., je suis sûr que 
je disais, — de par l'enfer! je disais... Que disais-je, Snail, au bout 
du compte? 

— Je ne sais pas, capitaine, répondit Snail, 

— Tu ne sais pas, Snail, tu ne sais pas... ni moi non plus... mais 
je me souviendrai une autre fois. Veux-tu gagner dix guinées ? 

Snail ne répondit pas. 

Depuis une seconde, il était fort occupé à suivre les mouvements 
d'une masse noire et presque indistincte qui rampait le long des mai- 
sons, du côté de: The Pipe and Pot. Cette masse avançait lentement, 
mais par* un mouvement continu, vers l'enfoncement où avait lieu 
l'importante entrevue de Snail et du capitaine Paddy. 

— Eh bien, limaçon d'enfer! reprit ce dernier, qu'en dis-tu ? 

— C'est Bob! murmura Snail ; est-il curieux, au moins, ce diable 
de Bob 1 

— L'enfant est ivre ou fou, pensa Paddy; Snail, mon fils, que 



UO LES MYSTÈRES ' DE LONDRES. 

viens-tu me parler de ce hideux mendiant de Bob-Lantern, notre 
bon compagnon? 

— Le voilà, répondit Snail. 

— Où ? demanda Paddy en tressaillant. 

Snail montra du doigt la masse noire qui continuait d'avancer len- 
tement. 

— C'est Bob, cela! murmura le capitaine. Parlons bas... et laisse 
approcher ce cher ami : je lui dois quelque chose. Nous disions donc 
que tu as bonne envie, petit Snail, de gogner dix guinées? 

— J'aimerais mieux gagner quinze guinées, capitaine. 

— Quinze guinées soit, jeune sangsue I je ne marchanderai pas. 
Ta besogne est simple et aisée. Tu vas aller chez un fripier, où tu 
achèteras un habit complet de gentleman. Tu fourreras dans ce cos- 
tume tes maigres os; tu entreras au théâtre et tu iras t'asseoir au 
foyer. Est-ce dit ? 

— C'est dit... Bob n'est plus qu'à trente pas. 

Le capitaine s'enfonça davantage dans l'angle où il se cachait. 

— Laisse-le approcher, mon enfant. Au foyer, tu attendras jus- 
qu'à ce qu'un gentleman vienne te toucher la main comme cela. 

Il lui toucha le dessous des doigts d'une certaine façon. 

— Mais, dit Snail, comment ce gentleman me reconnaitra-t-il ?- 

— Est-ce que j'ai oublié cela ? s'écria Paddy ; je me fais vieux ou 
le diable m'emporte, graine de pendu, mon cher fils ! Tu mettras à 
la boutonnière un bout de ruban jaune. 

— C'est bien... Bob n'est plus qu'à vingt pas. 

— Laisse-le approcher, mon fils... Ce gentleman te dira ce qu'il faut 
faire et tu lui obéiras. Tiens, voilà cinq guinées pour ton costume 
d'homme comme il faut, et cinq guinées, diabolique enfant, pour te 
donner du cœur. Tu auras le reste après. 

— Bien, capitaine... Bob n'est plus qu'à dix pas. 

— Ah ! il n'est plus qu'à dix pas, grommela Paddy,' le chei 
garçon ! • 

Et, changeant de ton tout à coup, il ajouta de manière à être en- 
tendu d'un bout de Before-Lane à l'autre : 

— C'est la vériié, Snail, de par Dieu ! jeune scélérat. Ce sont les 
plus fins qu'on trompe le plus volontiers. Vois, par exemple, cet 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 141 

abject pendard de Bob, noire bon camarade. Eh bien, Snail, mon 
Gis, dangereuse teigne, Bob est trompé, indignement trompé par 
cette Tempérance dont il est fou, le pauvre di;ible ! 

Bob s'était arrêté court. Snail riait sous c;ipc. Le capitaine serra 
vigoureusement la pomme de sa canne. 

— Je veux que Dieu me damne, reprit-il, si ce n'est pas dom- 
mage ! Bob est un monceau d'ordures ambulant; mais, de par l'enfer! 
c'est un honorable compère, après tout. Et quand on pense que sa 
femme l'abandonne pour ce grand drôle de Tom Turnbull... 

— Turnbull ! râla Bob avec rage... 

— On a parlé ! s'écria Paddy, qui s'élança hors de son trou ; on a 
parlé, mon et sang ! et damnation ! Qui a parlé ? Un homme ici ! un 
homme aux écoutes ! 

Le capitaine prit sa canne à deux mains et frappa sur Bob à tour 
de bras. Celui-ci s'enfuit en hurlant. Snail se tenait les côtes. 

Gela lui apprendra à me voler mes foulards! murmura Paddy 
triomphant. 

Mois sa vengeance avait été plus loin qu'il ne le pensait. Bob ne 
sentait pas les coups de canne; c'était au cœur qu'il était blessé. 
Avant de rentrer à : The Pipe and Pot, il s'appuya, chancelant, à la 
muraille et serra convulsivement sa poitrine à deux nrjains, 

— Tempérance ! dit-il ; ah ! Tempérance !... et Turnbull ! 
Quand il rentra au public-house, ce fut auprès de Mich qu'il alla 

s'asseoir. 

Le capitaine Paddy, content du succès de sa comédie, quitta Snail 
et revint au théâtre de Covent-Garden. La représentation allait son 
train. Le second acte de Freyschutz, chanté bien ou mal par la troupe 
tudesque, s'achevait sans encombre. Geci, à vrai dire, était la moindre 
chose. On attendait le ballet. Weber était le prétexte de la réunion ; 
les fines jambes de ia signera Briotta en étaient le véritable but. 

Vers le milieu de l'acte, Brian de Lancester quitta la loge de lady 
Campbell. Le cœur de Susannah battit bien fort. Elle attendit, 
comptant chacun des pas que pouvait faire Brian dans le corridor 
circulaire. Elle le sentait venir. 

— Le voici ! dit la voix mystérieuse à l'oreille de Susannah ; soyez 
heureuse, mais soyez prudente ! 



142 LES MYSTERES DE LONDRES. 

La porte s'ouvrit. Brian de Lancester entra. Il salua respectueuse- 
ment lady Ophéiia et se fît présenter à madame la princesse de Lon- 
guevilie. Tandis qu'il s'entretenait avec la comtesse, Susannah le 
contemplait avidement, non point en dessous et à la dérobée, comme 
ont coutume de faire les jeunes filles, mais la tète haute et sans prendre 
souci de cacher la puissante attraction qui la portait vers lui. Brian 
s'en aperçut peut-être, mais il faisait comme s'il ne s'en fût point 
aperçu. 

— Vous n'étiez pas hier au bal de Trevor-House? dit la comtesse. 

— Non, madame, répondit Brian; malgré l'attrait d'un grand bal 
donné en dehors de la saison, j'ai dû vaquer à mes occupations et 
vendre toute la soirée des briquets phosphoriques à la porte de 
miiord mon frère. 

Ceci fut dit d'un ton simple et avec un grand sérieux. La comtesse ne 
put s'empêcher de sourire. 

Pauvre comte ! dit-elle ; vous êtes impitoyable pour lui, miiord ! 
Mais vous n'avez pas vendu des briquets toute la nuit, je pense? 

— Non, madame; jusqu'à onze heures seulement. A onze heures, 
il est arrivé un petit incident que je me ferai un plaisir de conter à 
Votre Seigneurie. J'étais tranquillement assis sur la première marche 
de l'escalier de l'hôtel, criant mes allumettes à pleine voix, lorsque 
l'intendant de mon frère, un misérable qui se nomme Paterson, mi- 
lady, m'a fait, du haut du perron, sommation de déguerpir. Je lui ai 
naturellement demandé s'il voulait m'acheter un briquet de deux 
pences. Pour toute réponse, le maraud a lancé sur moi un groom qui 
m'a gratifié d'une douzaine de coups de canne. 

— En vérité, miiord ! s'écria la comtesse. 
Susannah rougit. 

— Comme j'ai l'honneur de l'affirmer à Votre Seigneurie, reprit 
M. de Lancester, de bons coups de canne ! 

— Et qu'avez-vous fait? * 

— Je ne suis pas riche, milady, malheureusement. J'ai tiré mon 
portefeuille, et je n'ai pu donner à ce groom qu'une misérable bank- 
note de cinq livres. 

— Cinq livres pour des coups de canne ! 

— Je les eusse payés cent guinées, madame ^ Volontiers et de 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 143 

bon cœur, si mes moyens me l'avaient permis. Oh ! voyez-vous, 
milord mon frère a dû passer une pitoyable nuit! J'avais là quelques 
bons amis qui m'ont servi de témoin et j'ai porté une plainte devant 
le magistrat. Il y aura plaidoirie, scandale, milady ! un frère frappé 
par le valet de son frère ! Je veux que mon avocat fasse pleurer l'au- 
ditoire à chaudes larmes. Il y a de quoi, n'est-ce pas? Mais veuillez 
me dire, de grâce, milady, si vous n'avez point aperçu le comte de 
White-Manor dans la salle. 

— Certes, si je l'avais vu, je ne vous le dirais pas, monsieur, ré- 
pondit la comtesse ; j'ai vraiment pitié du pauvre lord. 

— Merci, madame! répliqua Brian avec une légère emphase ; c'est 
quelque chose, lorsqu'on est le plus faible, que d'éloigner de soi la 
pitié du monde pour la renvoyer, accablante et moqueuse, à son ad- 
versaire ! 

Brian de Lancester se leva en prononçant ces derniers mots; son 
œil brillait; il y avait dans toute sa personne une énergie sérieuse qui 
faisait grandement contraste avec l'apparence frivole de ses paroles. 

Susannah avait compris peu de chose à tout cet entretien. Prenant 
à la lettre tout ce qu'avait dit Brian, elle croyait deviner qu'il était 
malheureux. Son cœur bouillait d'indignation à la pensée de l'ou- 
trage subi par l'homme qu'elle plaçait tant au-dessus des autres 
hommes. Elle eût voulu le consoler et mettre son amour comme un 
baume sur cette blessure qu'elle voyait saigner à l'àme de Lancester. 

La visite de ce dernier semblait terminée. Susannah eut peur, car 
il allait se retirer comme il était venu, sans qu'elle fût pour lui, elle 
qui l'aimait tant, rien de plus qu'auparavant. Et quand le rever- 
raît-elle ? 

La porte de la loge s'ouvrit. Un visiteur entra. Brian, qui avait 
salué la comtesse et fait un pas vers la porte, se ravisa soudain et vint 
sans façon s'asseoir auprès de Susannah. La comtesse causait mainte- 
nant avec le nouveau venu. 

Brian fut quelques secondes avant de parler. Il couvrait Susannah 
d'un regard fixe. La pauvre fille tremblait sous ce regard qui ployait 
sa vigoureuse nature et la domptait. 

— Vous êtes bien belle, madame, dit enfin Brian d'une voix grave 
et triste. J'aurais mieux fait de ne point vous voir. 



144 LES MYSTERES Dli LOiNUR 

Il s'arrêta et prit la main de Sasannah, qui ne la retira point. 

— Je ne crains pns le ridicule, moi, poursuivit-il ; si l'on m'a 
trompé pour me railler ensuite, peu m'importe. On m'a dit que vous 
m'aimiez, madame? 

— C'est vrai, répondit Susannah. 

Brian de Lancesler demeura comme étourdi à cette réponse inat- 
tendue. Ses yeux se baissèrent involontairement. Lorsqu'il les releva, 
deux larmes roulaient lentement sur la joue pâlie d(.' la belle fille. 

Brian de Lancester fut ému puissamment, et le manteau de froideur 
où il s'enveloppait d'habitude se déchira comme par enchantement, 

— ^ Vous m'aimez! répéta-t-il d'une voix altérée; hélas! madame^ 
me connaissez-vous? savez-vous ma folle vie? Moi, je ne vous aime 
pas, madame ; je ne veux pas vous aimer... ce serait cruauté ! 

Susannah le regarda, et un sourire éclaira sa pau[)icre où ses larmes 
achevaient de se sécher. 

— Vous m'aimerez, dit-elle; oh! vous m'aimerez! je le sens; je le 
sais... votre voix me le dit, malgré vos paroles. 

Brian ne répondit pas tout de suite ; il se complut un instant dans 
la contemplation de cette admirable créature qu'il pouvait faire sienne 
d'un mot, il but à longs traits la passion qui jaillissait des yeux demi- 
clos de Sasannah ; il fut vaincu. 

— Oui, je vous aimerai, dit-il enfin d'une voix basse et profonde; 
je vous donnerai de moi tout ce que je puis donner, madame. Bien 
des personnes sages me croient fou, et moi-même, parfois, je ne sais 
trop que penser... Attendez !!! 

Brian prononça ce mot d'un ton sec. Son œil, qui naguère s'attachait, 

passionné, sur le beau visage de Susannah, lança vers le fond de la 

'salle un éclair plein d'amertume et de colère. Il venait d'apercevoir 

dans une loge de face la figure somnolente de son frère le comte de 

White-Manor. 

— Madame, reprit-il, si vous m'aimez encore dans dix minutes, je 
vous aimerai, moi, toute ma vie! 

Il se leva et sortit précipitamment, laissant Susannah stupéfaite. 
Brian de Lancester descendit quatre à quatre les escaliers, et ne 
s'arrêta que dans la rue. 

— Johnny, cria-t-il. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 145 

Le cab qui l'avait amené stationnait à peu de distance. Un homme 
en descendit. 

— Ma boîte et ma veste, Johnny! reprit Brian, qui se dépouilla 
prestement de son élégant frac noir. 

Johnny retira de la voiture une veste de garçon de taverne et un 
tablier blanc, comme en portent les gens de service des foyers de 
théâtre. Brian de Lancester revêtit la veste, ceignit le tablier, prit sous 
son bras une boite plate et carrée que lui tendait Johnny, et remonta, 
toujours courant, les degrés de Covent-Garden. 



XX 



ON ECCENTRIC MAN 

Brian de Lancester, fils puiné de feu Hugh de Lancester, comte de 
White-3Linor, s'était trouvé de bonne heure dans cette situation fausse 
presque intolérable, qui est en Angleterre le lot des cadets nobles' 
Elevé ausem d'une opulence presque royale, il se trouva tout à coup 
a la mort de son père, réduit à la portion congrue. Son frère -race 
aux règles rigoureuses du partage noble, héritait à la fois de h pairie 
et des neut dixièmes du patrimoine. 

Brian avait mené jusque-là une vie d'imprévoyance et d'étourderie 
Il contmua de vivre oisif, mais non plus insoucieux. Une colère sourde 
grondait au dedans de lui. 

^ L'un des princes de la mode et membre fort influent des clubs de la 
jeune aristocratie, il ne déclamait point contre le droit d'aînesse parce 
que les rancunes du vrai Saxon ne se traduisent point en vides paroles 
comme celles des gens de France et d'Irlande, mais il amassait en lui 
sa haine et songeait déjà aux moyens de déclarer à cette loi qui le 
im«: "" '""" ' ""^' ""^ '^'''^ ^"^^^^-' P^^-^e, légale, 



Il mangeait, pendant cela, son peu de bien fort galamment et assu- 
rait sa position d'homme à la mode, en ajoutant à ses autres mérites 

10 



146 ■ LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

une nuance des plus foncées é'eccenlricity. C'est là un mol que les 
gens du continent ont traduit, et dont ils abusent volontiers, comme de 
tout ce qui a rapport au fashion britannique, mais qu'ils ne com- 
prennent point. L' eccentricihj est, comme Vhumour^ un mot et une 
chose spécialement, uniquement anglais. Ce qu'il faut pour faire un 
eccentric passable se trouve dans le sang saxon, dans l'air épais de 
Londres, dans les brouillards de la Tamise, et non pas ailleurs. Aussi 
ecceniricity ^ comme tout ce qui est purement national, jouit en Angle- 
terre d'une vogue immodérée. 

Brian, dans sa jeunesse, accomplit de très-méritantes excentricités. 
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, ce fut lui qui, en 183., fit paraître 
la première édition de cejuggle (mauvaise plaisanterie), qui a conquis 
depuis une célébrité européenne. 

L'Honorable Pegasus Anticorn, membre du parlement, portait d'ef- 
frayantes moustaches. Un matin, Brian de Lancester se rendit au club 
et annonça son intention formelle de faire disparaître lesdistes mous- 
taches. L'Honorable Pegasus Anticorn en fut instruit dans la soirée et 
se munit d'une paire de pistolets chargés à double charge, dans le but 
de mourir en défendant ses moustaches. Le lendemain, le Times an- 
nonça que l'Honorable Brian de Lancester couperait dans la journée 
les moustaches de l'Honorable Pegasus Anticorn, membre du parlement. 

Celui-ci ajouta un sabre à ses pistolets. 

Le surlendemain, on voyait dans Londres des affiches de six pieds de 
haut qui promettaient cent livres de récompense à quiconque appor- 
terait au domicile de l'Honorable Brian de Lancester les moustaches 
de l'Honorable Pegasus Aniicorn, membre du parlement. Pegasus 
mit une cuirasse sous ses vêtements. 

Enfin le jour suivant, le Herald^ le Chronicle et le Post racontèrent 
que plusieurs gentlemen portant de fortes moustaches avaient été 
massacrés au sein de leurs familles par des bandits désireux de gagner 
les cent livres promises. Pegasus réfléchit, fit venir un barbier et 
envoya ses moustaches à Brian avec un cartel. Brian lui coupa l'o- 
reille droite d'un coup de pistolet. 

Nous pourrions remplir des volumes, des volumes in-folio, de touPs 
semblables exécutés avec le sérieux britannique. Malheureusement 
nous avons autre chose à dire au lecteur. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 147 

Comme on le pense, ces plaisanteries coûtaient cher à Brian, qui 
n'en vit que plus tôt la fin de sa modeste légitime. Un incident hâta 
sa ruine complète : son frère, le riche comte de White-Manor, ou 
plutôt l'intendant de ce dernier, fit à Brian un procès que le pauvre 
eccentric perdit faute d'argent et de soins. 

Les deux frères ne s'étaient jamais aimés de tendresse fort en- 
thousiaste, et depuis la mort du feu comte, Brian, qui se considérait 
comme injustement spolié, gardait à son aîné une sourde rancune. 
Cette occasion la fit éclater soudain; Brian jura qu'il soutiendrait 
contre son frère une lutte à mort. Et il tint parole. Les armes qu'il 
choisit furent étranges ; mais il les mania terriblement e( frappa sans 
relâche, de sorte que la blessure se fit, et, une fois faite, resta sai- 
gnante, sans qu'il fût possible de la fermer jamais. 

Ce fut la guerre merveilleuse du faible contre le fort, où l'un des 
combattants, armé d'une épingle, piquait, piquait sans cesse un ad- 
versaire invinciblement réduit à l'inertie. Le comte prit le spleen et 
devint l'homme le plus malheureux des Trois-Royaumes. Brian, im- 
pitoyable, frappa encore, chercha les défauts de cette sensibilité qu'il 
avait lui-même engourdie, tàta, poussa et fit comme s'il eût voulu 
introduire jusqu'au cœur son épingle, qui piquait en vain maintenant 
l'épiderme. 

Et, dans la lutte, ses auxiliaires étaient ceux que la nature et les 
lois auraient dû faire ses ennemis naturels. C'étaient tous de jeunes 
lords, des héritiers de pairies, des gens qui, dans un temps donné, 
devaient se trouver vis-à-vis de leurs cadcis dans la position où était 
le pauvre comte en face de son terrible persécuteur. Mais n'en a-t-il 
pas été ainsi pour tous les temps et pour tous les pays? Ne se sou- 
vient-on plus de ces petits marquis, papillons étourdis, mouches 
prédestinées à la flamme, qui, dans les années qui précédèrent la 
révolution française, caquetaient, cabalaient, conspiraient, faisaient 
de l'impiété, apportaient, enfin, chacun sa planchette au grand écha- 
faud qui devait être leur dernière salle de bal? 

Ainsi faisaient nos jeunes lords. Ils ne voyaient que le côté plaisant 
de la conduite de Brian de Lancester; ils ne comprenaient pas que 
chacune de ses attaques était un coup porté au droit d'aînesse, un 
trait de lime qui minait insensiblement les antiques supports de cette 



148 LES MYSTÈURS DE LONDRES. 

loi, magnifique dans sa barbarie, qui est une portion de la force et 
qui sera peut-être la ruine de la Grande-Bretagne. 

Plus les boties portées par Brian dans cette espèce de duel étaient 
éclatantes et bizarres, plus le beau monde applaudissait. Ce duel pro- 
longé semblait à tous les connaisseurs une eccenlricily de premier 
mérite. On fêtait Brian, on se l'arrachait; il aurait été le lion, à coup 
sur, si le marquis de Rio-Santo n'eût pas existé. 

Le rideau s'était baissé pour la seconde fois lorsque Brian de Lan- 
cester entra dans la salle, en costume de garçon de taverne. Il avait 
ouvert sa boite et la tenait suspendue à son cou par un ruban. Il fit 
d'abord le tour du parierre. 

— Messieurs, disait-il, achetez, s'il vous plaît, mes pastilles et offrez 
des bonbons à vos dames. C'est une mode de France. A Paris, on ne 
peut passer toute une représentation sans manger quelque petit mor- 
ceau de sucre. 

Lorsque Brian arriva devant la loge infernale, ce furent de bruyants 
bravos et d'enthousiastes applaudissements. Chacun voulut acheter 
des pastilles, et la boite de Veccenlric eût été vidée en un clin d'œil 
s'il ne l'eût refermée en disant : 

— Assez, messieurs, assez ; il faut qu'il en reste pour là-haut. 

En prononçant ces derniers mots, il avait levé les yeux vers la 
loge où le comte de White-Manor demeurait immobile depuis le com- 
mencement de la représentation. 

— Je vous déclare, très-cher, s'écria Lantures-Luces, que l'idée 
est ravissante, ma foi, au degré suprême ! Le fait est que chez nous 
— là-bas, — à Paris, on vend des sucres d'orge aux grisettes. 

Brian monta aux galeries et promena de loges en loges sa boîte et 
ses pastilles. Partout on l'accueillait par des éclats de rire. Les dames 
elles-mêmes trouvaient le tour exquis. Dès qu'il était passé, on voyait 
les locataires des loges se pencher en dehors et le suivre d'un curieux 
cl encourageant regard. En sorte que lorsqu'il arriva devant la loge 
du comte de White-Manor, quatre ou cinq cents binocles étaient bra- 
qués sur les deux frères. 

On attendait avec une joyeuse impatience. De vrai, cet intermède 
faisait grand dommage à la pièce, et le chef-d'œuvre de Weber avait 
tort devant cette héroïque boutade. 



LES MYSTÈRES DE LOÎ^DRES. 140 

— De par Dieu ! Dorothy, mon cher cœur, dit le capilnirie O'Chrano, 
je veux que le diable me berce si tous ces lords et ladies savent ce 
qu'ils font. Ne regardent-ils pas comme on pourrait faire d'une béte 
curieuse ce vagabond en tablier blanc qui vend de la farine sucrée ! 

— Ils regardent ce qu'ils veulent, je pense, monsieur O'Chrane, 
repondit la rancuneuse tavernière, et vous pouvez voir que ces lords 
aclictent à leurs ladies de cette farine sucrée comme vous l'appelez. 
Tout le monde n'est pas comme vous, Dieu merci, monsieur O'Chrane ! 

— C'est bien, Dorothy, c'est très-bien... mais, de par Sutan, ma- 
dame, vous êtes une.,.. 

— Une quoi, monsieur O'Chrane ? 

Le capitaine enfila un chapelet de jurons qui n'eut pas moins de trois 
douzaines de patenôtres, mais il n'osa pas dire à mistress Burnett ce 
qu'elle était. 

Brian de Lancester venait de s'arrêter devant la loge du comte de 
White-Manor. Il demeura quelques instants immobile, pensant que sa 
seule présence attirerait l'attention de son frère ; mais il était loin de 
compte. Le lord, plongé dans une sorte de somnolence chagrine, 
tournait le flanc au théâtre et regardait fixement d'un air absorbé la 
paroi de sa loge'qui lui faisait face. Brian, las d'attendre en vain, éleva 
sa boite et en frappa doucement l'appui de la loge. Le comte de White- 
Manor tourna les yeux avec impatience. Lorsque son regard tomba 
sur Brian, il tressaillit de la tête aux pieds, comme on fait au choc 
d'un appareil voliaïque. Sa face devint vcrdàtre, ses yeux morts s'al- 
lumèrent et sa lèvre se prit à trembler sans produire aucun son. 

La salle entière faisait silence. 

— Milord mon frère, dit Brian d'une voix claire et sérieuse qui pé- 
nétra dans le plus éloigné recoin de la loge la plus reculée, achetez 
une boite de pastilles au fils de votre père, pour qu'il puisse, lui, 
acheter du pain ! 

La loge infernale applaudit. Le parterre, sans savoir pourquoi, 
applaudit de même; les galeries, imitant le parterre, crièrent bravo, 
et Paddy lui-même, dans l'innocence de sa bonne âme, poussa « un 
Dieu- me damne ! » approbateur. 

Le lord de White-M;inor demeurait comme frappé de la loudre. 

— Eh bien ! milord mon frère? dit l'implacable Brian. 



150 LES MYSTERES DE LONDRES. 

Le comte ouvrit la bouche. Le silence se rétablit comme par en- 
chantement. Mais on n'entendit que la voix grêle du vicomte de Lantu- 
res-Luces qui disait : 

— Je vous affirme sous serment, très-chers, que je donnerais 
trois napoléons pour avoir mon lorgnon ! 

Le comte avait jeté à son frère un regard de sang et tiré le rideau 
de sa loge par un dernier effort. On ne le voyait plus. 

En ce moment même, il se fit dans les hautes galeries et au parterre 
un tapage infernal. Une foule nouvelle se rua tumultueusement sur 
les spectateurs déjà placés. On jura, on se battit ; on prit d'assaui tous 
les sièges inoccupés et même une partie des sièges occupés. Il était 
neuf heures et demie; c'était le moment de Yenlrée à moitié prix : 
privilège bien cher à la populace de Londres, et dont elle abuse de la 
façon la plus grossièrement impudente que l'on puisse imaginer. 

Brian put s'échapper à la faveur de cette bagarre. Johnny reprit sa 
boîte à pastilles et lui rendit en échange son costume fashionable. 

Pendant cela, une scène étrange se passait dans la salle. A l'instant 
où le tumulte de l'entrée à demi-prix commençait à se calmer, on 
entendit dans l'une des loges d'avant-scène un cri de femme, un cri 
de détresse et de terreur. Il partait de la loge qui touchait immédiate- 
ment la scène et ou lady Jane B... attendait seule la venue de son 
illustre protecteur. 

Tous les regards qui s'étaient précédemment portés vers le fond 
de la salle pour jouir de la confusion du comte White-Manor se tour- 
nèrent du côté du théâtre. On vit lady Jane B... pâle, les traits 
décofiiposés, s'élancer impétueusement dans le couloir en criant au 
secours, et, presque aussitôt, sur le devant de sa loge se montra 
le visage inerte de Tyrrel l'Aveugle, que le monde connaissait sous 
le nom de sir Edmund Makensie. 



J 



LES MYSTÈRES DE LONDRliS, loi 



XXI 



LA LOGE NOIRB 

Snail fit les choses en conscience. Il dépensa ses cinq guînées chez 
un fripier de Long-Acre, et en sortit costumé en gentleman des pieds 
à la léte. Kien n'y manquait : ni les escarpins vernis, ni les bas de 
soie, ni les gants blancs. Avant d'entrer au théâtre, il retourna dans 
Before-Lane et cacha ses habits, dont il avait fait un paquet, dans 
l'enfoncement même où avait eu lieu son entrevue avec le bon capi- 
taine Paddy O'Chrane. 

C'était vers la fin du deuxième acte du Freyschulz. Snail entra au 
foyer et se mit à faire les cent pas de long en large, renflant de son 
mieux sa maigre poitrine, cambrant ses reins en mâchant un cure- 
dents de plume qu'il avait acheté pour compléter sa tenue de gent- 
leman. Il avait pourtant arboré sur sa poitrine un large nœud de 
satin jaune qui ne ressemblait à aucune décoration connue. En dé- 
sespoir de cause, il s'approcha du comptoir et demanda un verre d'ale. 
On lui servit une glace. Nous pensons que son mécontentement se 
serait exprimé d'une façon éminemment désagréable pour la nymphe 
du buffet, si un monsieur ne fût venu faire diversion à sa colère. Ce 
monsieur lui mit le doigt sur la poitrine, à l'endroit où miroitait le 
fameux nœud de satin jaune. 

— Suivez-moi, dit-il à voix basse. 

— Comment, suivez-moi ! répliqua Snail en redressant fièrement 
sa courte taille; du diable si vous n'êtes pas un plaisant original, 
vous! 

Le nouveau venu le regarda un instant en souriant. 

— Voilà un déterminé petit drôle, murmura-t-il. 

Puis, prenant sa main tout à coup, il fit une croix avec son index 
sur la paume, et ajouta : 

— Gentleman of the niglit! 

— A la bonner heure ! dit Snail avec importance; vous parlez 



152 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

maintenant comme il convient. Mais vous sentez, milord, que, chargé 
comme je le suis d'une mission de haute confiance, je ne puis écouter 
le premier étourneau venu qui nie dira : Suivez-moi ! 

Tous deux quittèrent le foyer au moment où la foule sortait par 
toutes les issues de la salle après le tomber du rideau. Ils parvinrent 
à grand'peine à se frayer un passage dans les couloirs.soudainement 
remplis, et s'arrêtèrent à deux pas de la loge où se tenaient la com- 
tesse Ophélia et madame la princesse de Longueville. Le monsieur 
frappa trois doubles coups à la porte de la loge voisine. La porte 
s'ouvrit, et Snail, subitement poussé par les épaules, se trouva tout 
à coup dans une complète obscurité. 

Un profond silence régna pendant une minute. Snail entendait 
seulement le bruit de plusieurs respirations contenues. Il eut un 
frisson de peur. 

— Je te sens trembler, enfant de la famille, dit une voix sourde 
et déguisée. Si tu es un poltron, va-t'en. 

— Dieu me damne, milord, répondit Snail, je suis un homme! 
Seulement, j'aime assez à voir clair devant moi. Que faut-il faire, 
en définitive? 

— Il faut se taire. 

Snail, au même instant, se sentit prendre par le bras. On l'attira sur 
le devant de la loge. Une main toucha l'écran, au milieu duquel ap- 
parut aussitôt un point lumineux. 

— Mets ton œlî à ce trou, lui dit-on. 

Snail obéit. Sa vue, habituée déjà à l'obscurité de la loge, fut 
éblouie par les flots de la lumière qui tombaient du lustre et montaient 
de la rampe. L'homme qui avait parlé sembla comprendre cela et 
attendit quelques secondes avant de reprendre la parole. 

— Regarde en face de toi , dans la première loge, sur le théâtre, 
dit-il ensuite. Que vois-tu? 

— Je vois une lady, pnrdieu ! avec une robe de satin et des clin- 
quants qui brillent partout sur elle. 

— Vois-tu la main de cette lady? 

— J'en vois une. 

— Laquelle? 

— Sa main gauche qui est appuyée sur le rebord de la loge. Ah ! 



J 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 153 

par saint Georges, les belles bagues ! et que ma jolie Madge serait 
contente d'en avoir deux ou trois comme cela ! 

— Au doigt annulaire de cette main, lu dois voir une bague qui 
brille plus que les autres... 

— Je crois bien, miiord, je crois bien. On dirait un petit morceau 
de soleil ! 

— Ote-toi de là. 

Le trou fut rebouché. Snail se retrouva dans une nuit profonde. 

— La main gauche et le doigt annulaire, lui répéta-t-on en lui ser- 
rant fortement le bras. Tu te souviendras bien ? 

— Oui, miiord. 

— Maintenant, approche ici. 

On le poussa vers le côté droit de la loge. L'écran fut impercepti- 
blement soulevé et un rayon vif illumina la loge ; mais deux mains 
avaient saisi la tête de Snail qui ne put se retourner pour voir quels 
étaient ses compagnons. 

— Regarde! lui dit-on encore, mais cette fois, bien bas; que 
vois- tu ? 

— Je vois les épaules d'une femme. Que Satan me brûle, miiord, 
si ce ne sont les plus belles épaules ! 

— Tais-toi ! Tu ne peux voir son visage? 

— Non, miiord. 

— Attends. 

On continua de tenir la tète de Snail immobile jusqu'à ce qu'il 
eût dit : 

— Je la vois, miiord; je vois sa figure. Eh mais... j'ai vu cela déjà 
quelque part! 

— Silence! 

L'écran toucha de nouveau la cloison de la loge. L'obscurité 
redevint complète. On lâcha la tète de Snail qui se secoua comme 
un barbet. 

— Oîi diable ai-je vu cette belle lady? se demanda-t-il. Puis, tout 
à coup frappé d'un souvenir, il ajouta : Niais que je suis ! C'est 
qu'elle ressemble à Susannah, la fille des Armes de la Couronne l 

— Tu vas sortir, dit à ce moment la voix. Tourne-toi vers la porte 
et ne regarde pas derrière toi. 



154 LES MYSTERES DE LONDRES. 

La porte s'ouvrit; on poussa Snail dehors comme on l'avait poussé 
dedans. II se retrouva dans le couloir, à côté de l'homme qui l'avait 
accosté dans le foyer. L'inconnu le prit par la main et lui parla pen- 
dant dix minutes environ, répétant plusieurs fois les mêmes phrases, 
faisant, en un mot, comme ces maîtres d'école qui tâchent de mettre 
dans la dure tête d'un enfant une leçon difficile. 

— Bien, milord, bien! s'écria enfin Snail avec impatience; si vous 
me le répétez une fois encore, que diable! je n'y comprendrai plus 
rien. C'est convenu, compris, connu. Travaillons! 

— Prends garde! l'interrompit le gentleman qui n'avait peut-être 
pas en Snail une aussi grande confiance que Snail lui-même; il ne 
s'agit pas d'une bagatelle. 

— Quand il s'agirait de cinq cents livres, et une méchante bague 
ne peut valoir cela, je serais sûr de moi, milord. 

Snail et son compagnon firent le tour de la salle par le couloir de 
service et se dirigèrent vers le côté occupée par lady Jane. Un homme 
qui sortit sans bruit de la loge mystérieuse les suivit à une vingtaine 
de'pas de distance. Cet homme était Tyrrel l'Aveugle. Il laissait après 
Ini dans la loge quatre gentlemen qui, l'œil appliqué à quatre trous 
pratiqués à l'écran et pareils à celui qui avait servi de Tunette à Snail, 
regardaient avidement la loge de S. A. R. le duc d'York. 

De l'autre côté du théâtre, on ne pouvait nullement se douter de ce 
manège. L'écran ne paraissait que bien peu, et seulement à l'endroit 
où se croisaient les rideaux de la loge. Néanmoins, cette loge hermé- 
tiquement fermée avait excité un instant les soupçons du commissaire 
chargé de la police du théâtre. Il donna mission à un agent de sur- 
veiller cette loge. 

C'était à peu près le moment où Brian de Lancester excitait l'atten- 
tion de la salle entière. Quelques minutes après, comme nous l'avons 
dit, l'entrée à demi-prix eut lieu. Snail et son compagnon étaient 
alors à droite de la scène, derrière la loge où se tenait seule lady 
Jane. 

— Attention ! dit tout bas le guide de Snail. 

Puis, presque aussitôt, à l'instant même où le tumulte atteignait son 
comble, il ajouta : 

— En besogne! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 155 

Et il disparut. Tycrel l'Aveugle prit sa place. Snail frappa résolu- 
ment à la porte de la loge du duc d'York. Il tenait à la main un 
papier. 

— Milady, dit-il en saluant respectueusement, milord duc 
m'envoie vers Votre Seigneurie, et me charge de lui remettre ce 
message. 

Il tendit la lettre. Lady Jane avança la main pour la prendre. Mais, 
à l'instant où ses doigts rencontraient le papier, Snail les saisit vio- 
lemment, et, avec un sang-froid inouï, fit effort pour arracher la 
bague qui entourait le doigt annulaire. 11 avait bien vu, il avait bien 
écouté; il ne se trompa point. Lady Jane teirifiée par cette attaque 
étrange, ne put d'abord trouver de voix pour pousser un cri. Lorsque 
son gosier donna enfin passage à une plainte, Snail, vainqueur, re- 
passait le seuil de sa loge et s'esquivait avec la bague. 

Lady Jane éperdue, s'élança à sa poursuite, mais, sur le seuil même, 
elle se heurta contre Tyrrel l'Aveugle ou mieux contre l'infortuné sir 
Edmund Makensie. 

— Laissez- moi passer, monsieur! s'écria-t-elle ! Au voleur! 

Le pauvre aveugle fit en vérité de son mieux pour livrer passage, 
mais la fatalité s'en mêla. Il arriva entre lady Jane et lui comme entre 
ces passants trop courtois qui, se rencontrant sur le trottoir, se ran- 
gent tous deux en même temps d'un côté, puis encore ensemble de 
l'autre, et ainsi de suite, de façon à se barrer la route durant une 
demi-heure. Chaque fois que lady B... se précipitait à droite, sir 
Edmund l'imitait; chaque fois qu'elle se jetait à gauche elle trouvait 
cet homme vraiment digne de pitié sur son passage. 

■ — Elle n'est pas à moi, cria-t-elle en haletant comme une folle ; Son 
Altesse Royale me l'a prêtée... confiée! C'est un diamant de la cou- 
ronne, mon Dieu ! un diamant qui vaut vingt mille livres ! Au 
secours ! 

Enfin, trouvant de la vigueur dans son désespoir, elle saisit les 
deux bras de sir Edmund Makensie qu'elle attira violemment au 
dedans de la loge. Puis elle s'élança, éperdue, par les corridors. 

Sir Edmund, qui n'avait rien vu, rien compris, le pauvre homme.' 
mit la main sur l'appui de la loge et jeta dans la salle son œil sans 
regards. Sa prunelle voilée se dirigea, par hasard sans doute, vers la 




156 LES MYSTÈRES DE LONDRIiS. 

loge fermée, et il fit un imperceptible signe de tête. L'écran se baissa 
à demi. 

Snail, cependant, profitîint de son avance, avait fait tranquillement 
le tour de la salle, nul ne songeait encore à le poursuivre. Il entra 
dans la loge de la comtesse Ophélia, qui était ouverte. La comtesse, 
penchée hors de sa loge, tâchait de voir ce qui se passait vis-à-vis 
d'elle et d'où venaient les cris de lady Jane B... Susannah, au contraire, 
regardait, pensive, la place que venait de quitter Brian, au fond de 
la salle, sous la loge du comte White-Manor. Snail toucha du doigt 
par derrière la peau satinée de son épaule et prononça tout bas : 

— Gentlewoman of the nigh ! 

La belle fille se retourna en sursaut. 

— Pardon, madame ! dit Snail en souriant; mettez ceci dans votre 
sein. C'est un dépôt confié par Leurs Seigneuries. 

Susannah prit ce que lui tendait Snail, et celui-ci disparut par la 
petite porte du fond qui mène sur la scène. 

Ce fut alors que lady Jane B... parvenant enfin à franchir l'obstacle 
que lui opposait l'aveugle Tyrrel, s'élança dans le couloir. Tout fut 
bientôt en émoi dans la salle. Il s'agissait d'un diamant de la couronne, 
disait-on, imprudemment confié à lady June, d'un joyau valant un 
demi-million. Ce qu'il y avait de police au dedans et au dehors s'agita 
et. en vain. Puis une inspiration subite vint au commissaire. Il se tou- 
cha le front et dit : 

— J'ai notre affaire ! 

La pauvre lady Jane prit un peu d'espoir. Le commissaire, allon- 
geant le pas, se dirigea, suivi d'un bataillon de poljcemen, vers la 
loge mystérieuse où Snail avait reçu ses instructions. Il rangea les 
agents, moitié à droite, moitié à gauche. 

— Ce sont des gens résolus, dit-il ; tenez ferme ! Êtes- vous prêts? 

— Oui, monsieur, répondirent les agents qui serrèrent leurs rangs 
de façon à ne pas laisser passer entre eux une souris. 

— Attention !!! dit encore le commissaire. 

En même temps il ouvrit la loge. Les agenis tenaient en arrêt leurs 
baguettes plombées, tout prêts à assommer le premier qui se présen- 
terait. Personne ne se présenta. 

Mais la loge, malgré l'ouverture de la porte, gardait une obscurité 



LES MYSTERES DE LONDRES. 157 

assez grande pour qu'il put s'y cacher quelqu'un. Le commissaire 
entra et fit juuer l'écran dans sa coulisse. 

Dos fluts de clarté inondèrent la loge; elle était vide. 



XXII 



LA BAGUE , 

L'émotion passa des places fashionables aux galeries et loges supé- 
rieures. Chacun s'entretenait de lady Jane B..., de S. A. Royale et du 
diamant de la couronne. 

— Vingt mille livres! dit la grosse Dorolhy Burnett ; oh! monsieur 
O'Chrane, vingt mille livres ! 

— Ni plus ni moins, Dorothy, mon cœur, à ce qu'il paraît, le diable 
m'emporte! c'est une jolie affaire. 

— Une jolie affaire, monsieur ! C'est un vol qui mérite la corde, à 
coup sur ! 

— Que Dieu me damne, Dorothy, la corde, comme vous dites ! oui, 
la corde, mon cœur, de par l'enfer! 

— C'est le jour des vols, s'écria le petit rrançais Lantures-Luces, 
en faisant irruption dans la loge de lady Campbell. Voulez-vous me 
permettre, milady... miss, voulez-vous me permettre?... On ne pour- 
rait trouver, je parle très-sérieusement, dans tout Londres, un plus 
ravissant éventail! 

— Et a-t-on rejoint le voleur, vicomte? demanda lady Campbell, 

— Le voleur, madame? Je vous prie, parlez-vous de mon voleur 
ou de celui de lady Jane, de mon lorgnon ou de sa bague ? Mais ceci 
n'est pas la plus triste nouvelle de la journée, je parle sérieusement, 
et j'en sais une qui vous intéresse davantage... Ah! voilà ce cher 
marquis !... Comment allez-vous, très-cher, je vous prie ? 

— Vous m'inquiétez, monsieur, dit lady Campbell ; de quelle nou- 
velle voulez-vous parler? 

— Vous la savez peut-être, puisque ce cher marquis... Non? Eh 



158 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

bien ! j'aurai l'avantage de vous l'apprendre. Il s'agit de ce pauvre 
Frank... Frank Perceval, madame. 

Depuis le commencement du spectacle, disons mieux, depuis le bal 
de la veille, miss Mary Trevor souffrait, et Rio- Santo le savait. 

Il savait que, livrée un jour à elle-même, un seul jour, elle se fût 
élancée là où l'appelait la vraie voix de son àme, cette voix qu'on 
avait étouffée, cette voix qui taisait maintenant le nom aimé pour pro- 
noncer de force un autre nom appris dans les larmes ; mais il savait 
que ce jour ne viendrait pas, ne pouvait pas venir; que lady Campbell 
veillait, sentinelle attentive ; que l'illusion mortelle serait entretenue 
sans relâche ni pitié. 

Parce que lady Campbell, arrivée au sommet de ce monceau de 
sophismes échafaudés à prodigieuse dépense d'esprit, était désormais 
invinciblement persuadée. 

Aimait-il donc assez passionnément miss Trevor pour se faire le 
complice clairvoyant de la cruauté aveugle de lady Campbell? 

Non. Son amour était réel ; mais, comparé à l'autre sentiment qui 
était en lui, qui était lui tout entier et plus que lui, son amour des- 
cendait à un plan inférieur. Ce pourquoi il eût brisé toutes barrières ; 
ce pourquoi il eût posé le pied sur une chose sainte, sur la tête d'un 
ami, sur le cœur d'une amante, afin de s'élancer mieux et plus loin ; 
ce pourquoi n'était pas de l'amour. 

C'était ce qu'il appelait son « ambition, » ce qu'un artiste eût appelé 
son idée, un conquérant sa politique. C'était une pensée vaste, un 
désir immodéré, une passion raisonnée. C'était la contemplation d'un 
but, aperçu d'abord autrefois comme une lueur lointaine, et qui, à 
mesure qu'il avait monté dans la vie, avait grandi, grandi jusqu'à se 
faire soleil, jusqu'à brûler son imagination qu'il emplissait de rayons 
trop ardents. Entre lui et le but, Mary était un degré. 

Mais que le lecteur n'aille point se méprendre et jauger Rio-Santo 
à la mesure de ces dons Juans diplomatiques qui arrivent par les 
femmes^ comme on dit pour exprimer par des mots acceptables une 
ignominieuse idée. 

Ceux qui l'ont connu, ceux que l'explosion de sa pensée fit trembler, 
comme eût pu faire l'éruption d'un volcan au milieu des trois mil- 
lions d'habitants de Londres, pourraient dire tout ce qu'il y avait en 



LES MYSTÉKES DE LONDRES. 159 

lui de jeunesse, de charme, d'amour franc, sincère, de volupté entraî- 
nante et sans arrière-pensée. Il méditait et calculait autant qu'un pre- 
mier ministre, agissait davantage et trouvait le temps de rêver comme 
un poëte et d'aimer comme un fou. 

Lorsque M. le vicomte de Lantures-Luces prononça, dans la loge de 
lady Campbell, le nom de Frank Perceval, le petit Français dut être 
étonné de l'effet produit : Rio-Saiito tressaillit comme un lion au 
repos qui sentirait l'aiguillon d'une guêpe à travers l'épaisse égide de 
son cuir; lady Campbell perdit son sourire et fronça le sourcil; miss 
Trevor releva soudainement sa jolie tête affaissée et tourna vers le 
vicomte un regard avidement interrogateur. Lantures-Luces n'était 
guère habitué à un pareil succès. 11 s'arrêta pour se faire désirer 
davantage. 

— Eh bien, monsieur, dit miss Mary, eh bien? 

Rio-Santo quitta la place qu'il occupait derrière la jeune fille et se 
glissa auprès de Lantures-Luces, qui disait : 

— Ce pauvre Frank s'est battu en duel. 

— En duel ! répéta Mary haletante. 

— Et il a été blessé... 

— Légèrement, monsieur, n'est-ce pas? interrompit lady Campbell 
avec un signe de tète qui demandait impérieusement une réponse 
affirmative. 

— Je vous demande pardon, répondit Lantures-Luces; dangereu- 
sement, madame... fort dangereusement. 

— Frank! blessé! murmura faiblement Mary, qui mit la main sur 
son front pâle et ferma les yeux. 

— Quant au nom de son adversaire... reprit Lantures-Luces. 

11 s'arrêta tout à coup : le marquis venait de lui serrer violem- 
ment le bras. 

— Bien, très-cher, je vous comprends, reprit-il ; j'ignore le nom 
de celui qui a blessé le pauvre Frank. 

Lady Campbell et Rio-Santo échangèrent un regard ; d'un côté, ce 
fut une question; de l'autre, un aveu. Miss Trevor laissa glisser sa 
main le long de son corps et rouvrit les yeux. 

— N'a-t-on pas dit que Frank Perceval est blessé, murmura-t-elle, 
blessé dangereusement, mon Dieu? 



160 L1-:S MYSTÈRES UE LONDRES. 

Lady Campbell voulut lui prendre la main, mais Mary chancela sur 
son fauteuil et tomba de coté, privée de connaissance. Lantures- 
Luces se retira pour aller conter cet incident aux dandies de la loge 
infernale. 

— Pauvre enfant, dit lady Campbell en mettant son flacon de sels 
sous les narines décolorées de sa nièce. Ah ! milord, qu'avez-vous fait ! 

— Il m'avait insulté, madame, et il est mon rival ! 

— Rival malheureux, monsieur! car cet évanouissement prouve 
seulement que Mary se souvient du compagnon de sa jeunesse. 
Veuillez demander ma voiture, milord ! 

Rio-Santo baisa la main de lady Campbell et se dirigea d'un pas 
rapide vers l'entrée du théâtre. 

— Il faut que demain tout soit fini ! murmura-t-il ; à tout prix je 
serai le mari de miss Trevor. 

Susannah et la comtesse de Derby se retrouvaient seules dans la 
loge de cette dernière. Les visites avaient pris fin. La comtesse, 
bonne et prévenante, parla de Brian, et Susannah écouta avec bon- 
heur chacune de ses paroles. Quand lady Ophélia se tut, Susannah la 
remercia naïvement, livrant ainsi son secret et divulguaiit d'un mot 
son amour, comme si elle n'èùt point su que, dans le monde, l'amour 
est chose qu'il faut cacher. La comtesse lui prit la main en sou- 
riant. 

— Je voudrais être votre amie, dit Susannah. 

— Je suis la vôtre, madame, répondit Ophélia. Quand vous serez 
heureuse comme ce soir, venez vers moi ; la vue de votre bonheur 
me consolera; quand vous souffrirez, venez encore, venez surtout : 
on souffre moins lorsqu'on est deux à souffrir. 

Susannah la regarda étonnée. 

— Vous, si brillante, si belle, murmura-t-elle, vous parlez de 
souffrir! 

— Que Dieu vous préserve, madame, dit Ophélia en essayant de 
sourire encore, vous qui êtes plus brillante et plus belle, d'apprendre 
que, contre certaines souffrances, noblesse et beauté sont impuissantes 
à nous protéger, 

Susannah pressa doucement la main de la comtesse entre les 
siennes. 



i 



LES MYSTERES DE LOxNDRES. 161 

— Je n'ai jamais aimé que vous et lui, pensa-t-elie tout haut; celles 
qui ont une sœur sont heureuses. 

Elles ne se séparèrent que sous le péristyle du théâtre, après le 
spectacle. 

— La voiture de madame la princesse de Longueville! cria un 
groom à brillante livrée. 

Susannah avait presque oublié son noble nom. La comtesse lui dit 
adieu pour monter elle-même dans son équipage. Susannah s'élança 
dans le sien. A peine y était-elle qu'une main d'homme ferma la 
portière. 

— Princesse, dit en même temps la voix de Tyrrel l'Aveugle, qui 
était assis à côté d'elle, nous sommes loin d'hier soir et de la Tamise, 
n'est-ce pas? Remettez-moi l'objet qu'on vous a conOé. 

Susannah tira de son sein, sans répondre, la bague, et la tendit à 
l'aveugle, qui la prit. 

— C'est bien, dit-il. Demain vous aurez de !a besogne, madame. Il 
vous faudra soigner un malade et mettre un baiser sur le front d'un 
homme qui n'est pas l'Honorable Brian. Mais c'est un Honorable aussi, 
et Perceval vaut Lancester... 



XXHI 



LA NUIT DE DEUX JEUNES FILLES 

Vers cette même heure, le comte de White-Manor rentrait à son 
hôtel. Il descendit de son carrosse sans mot dire, monta lentement 
les degrés de sa maison et s'enferma dans sa bibliothèque. Il était 
plus pâle qu'un mort, et ses yeux avaient ce regard vague des hommes 
que menace la démence. 

Il tomba de son haut dans un fauteuil, jeta son chapeau et mit sa 
tète entre ses mains. 11 souffrait borriblement. Il soufflait d'auiaiit 
plus que sa blessure était de celles qui, pour être trop petites et im- 
perceptibles, échappent aux moyens ordinaires. Son ennemi, sorte de 
T. l. Il 



162 LES MYSTERES DE LONDRES. 

fantôme impalpable, ne se pouvait point prendre corps à corps : ses 
coups, perfidement ménagés, n'appelaient ni la vengeance des lois 
ni les mépris du monde. Au conlraiie, chaque fois qu'il frappait, le 
monde souriait et applaudissait. 

Le comte de Whitc-Manor était un homme de cinquante ans envi- 
ron. Son visage offrait avec celui de son frère quelques traits éloignés 
de ressemblance, mais l'expression en était tout autre. C'était de l'apa- 
thie chagrine, mêlée à ces colériques symptômes qui prennent corps 
et se burinent avec l'âge sur la figure de certains hommes à tempéra- 
ment sanguin. La passion, une passion brutale et sans frein, avait dû 
brûler jadis dans ces yeux éteints maintenant. On devinait le vide, 
l'ennui, le dégoût qui suivent à coup sûr l'assouvissement monotone 
de tous désirs formés; mais il y avait parmi cet ennui, que beaucoup 
regardent comme un mal imaginaire, il y avait de la souffrance vraie : 
la rage combattait l'apathie. 

11 avait été longtemps un des viveurs les plus dissoins de Londres. 
Dès 1823, O'Connel l'avait flétri de la qualification de pourceau^ et 
jamais le grand tribun d'Irlande n'avait frappé mieux et plus juste. 
Le comte, en effet, était la personnification haïssable et quelque peu 
outrée de celte aristocratie britannique, si magnifique par son passé, 
si puissante par ses richesses, mais si honteusement inutile, à de nobles 
exceptions près, si dégradée par ses mœurs, si abâtardie par son 
égoïsme aveugle, et qui devrait craindre peut-être, il faut le dire en 
gémissant, de se heurter, quelque jour, contre le billot néfaste où 
périt jadis sa chevaleresque sœur, la noblesse de France, sous le tran- 
chant de la hache populaire. 

Après avoir passé dix minutes dans un état d'immobilité complète, 
lord de White-Manor se leva. Sa face, naguère si pâle, était mainte- 
nant d'une rougeur apoplectique. Il sonna si violemment que le cor- 
don, brisé, lui resta dans la main. 

— Paterson! Gilbert Patersonl le coquin de Gilbert Patersonl dit-il 
au valet qui se présenta; qu'il vienne ici à l'instant! 

— Il y a eu du Brian ! pensa le groom, qui s'élança vers l'appartement 
de l'intendant. 

Celui-ci avait justement le cœur léger et la conscience tranquille. 
Son a])rès-dîner avait été employé comme il faut pour le bien de son 



LES MYSTÈRES DE LOiNDRES. 163 

maître. Il n'avait pas perdu de temps, s'était présenté chez mistress 
Mac-Nab sous un prétexte, et avait vu Anna Mac-Farlane. Il avait é;é 
ébloui de sa beauté. C'était l'affaire de niilord. 

Paterson descendit donc avec empressement, et se présenta devant 
milord, le sourire aux lèvres. 

— Milord, commença-t-il, je suis bien aise... 

Le malheureux n'acheva pas. Un coup de poing, un coup de poing 
de lord ! l'atteignit au creux de l'estomac et l'envoya tomber à l'autre 
bout de la chambre. 

Gilbert Paterson se releva suffoqué. 

— Va-t'en! dit le comte; c'est toi qui es cause de cela, misérable! 
Qui t'avait permis, scélérat, de donner des coups de fouet au frère 
d'un comte? Il se venge ! Il se venge sur moi ! 

Le comte se laissa retomber sur son siège. 

— Mais milord... voulut dire humblement Paterson. 

— Tais-toi, de par le ciel ! traître valet que tu es! s'écria lord o^ 
While-Manor; va-t'en sur-le-champ! Demain, tu emporteras ce qui 
est à toi et ce que tu m'as volé. Mais tu ne dormiras plus sous mon 
toit. 

Le comte appuya sa tête alourdie sur sa main. 

Gilbert Paterson n'osa pas résister à cet ordre si péremploire. Il prit 
à peine le temps de se couvrir d'un manteau et sortit précipitamment 
de l'hôtel. Il faisait un froid brumeux et humide. Paterson allait au 
hasard par les rues, absorbé parle récent souvenir de sa mésaventure 
et ne pouvant point donner son attention à autre chose. 

— Chassé! murmurait-il; chassé au moment où je travaillais pour 
lui. Mais croit-il donc qu'un homme d'affaires quitte ainsi une maison 
avec quelques misérables milliers de livres dans son portefeuille ! Il 
me fallait cinq ans encore pour faire honorablement ma foriune. C'est 
cinq ans que vous me volez, milord comte ! cinq ans qui valent au 
plus bas dix mille livres! Je ne puis, en conscience, vous faire cadeau 
de cela! 

Il avait parcouru, sans savoir, une bonne partie du West-End et 
marchait maintenant, gesticulant et parlant tout seul, sur les larges 
trottoirs d'Oxford-Street. 

— Chassé! répétait- il; et le diable ne me fournira pas les moyens 



164 Li^:S MYSTÈRES DE LONDRES. 

de ralirapc!' ni:i pKcc! Voyons ! du calme! Nous avons passé par des 
jours plus difficiles. Cherchons! 

Il continua de marcher le long de Holborn, puis le long de Cheapside. 
Il entra enfin dans Cornhill. La course qu'il venait de fournir était 
longue. Sans raisonner et obéissant d'instinct à un impérieux besoin 
de repos, il s'assit sur une borne qui protégeait l'angle formé par la 
uiaison carrée sur Finch-Lane et Cornhill. Là, il poursuivit ses 
réflexions. 

De l'autre côté de Cornhill, en face de la boutique du bijoutier 
Falkstone, au second étage de la petite maison neuve et blanche, on 
voyait briller une lumière à travers de diaphanes rideaux de mous- 
seline. Cette maison était celle de mistress Mac Nab, et la lumière 
brillait dans la chambre qui servait de retraite commune aux deux 
filles d'Angus Mac-Farlane. 

il était alors près de minuit. Clai'y dormait. Sa charmante tète s'ap- 
puyait sur son bras lisse et blanc que l'agitation d'un rêve avait mis, 
malgré le froid, hors des couvertures. Elle respirait par efforts inégaux, 
et parfois une plainte s'échappait de sa bouche entr'ouverte. Anna était 
assise sur son séant. Sa toilette de nuit était faite depuis bien long- 
temps. Elle avait relevé ses cheveux, noué sa cornette et mis sur ses 
pures épaules le peignoir blanc, dont la percale festonnée laissait devi- 
ner vaguement la juvénile délicatesse de ses formes. 

Et pourtant, elle n'avait point soufflé encore sa bougie pour allumer 
sa lampe de nuit. Elle veillait. Son oreille se tendait avidement dés 
qu'un bruit se faisait dans la rue, et, de tenps en temps, elle joignait 
ses petites mains comme si elle eût prié avec ferveur. 

C'est que, depuis le matin, Stephen Mac-Nab n'était point revenu 
à la maison de sa mère. Elle regardait de temps à autre sasœnr Clary. 
Clary dormait toujours. En dormant, elle murmurait d'indistinctes 
paroles, et lorsque la blanche clarté de la bougie tombait sur son visaiie, 
jn voyait des gouttelettes de sueur perler, puis se sécher sur la peau 
brûlante de son front. 

— Pauvre foeur! pensait Anna ; voilà bien des nuits qu'elle souffre 
ainsi... Mais ne reviendra-t-il pas, mon Dieu ! Mon Dieu, faites qu'il 
revienne! 

Un coup sec et vivement redoublé retentit à la porte de la rue. La 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. IG5 

porte de l'escalier était d'avance ouverte. Anna, tremblant de fr^id 
et honteuse de son empressement, se pencha sur la rampe pour en- 
tendre et pour voir. Mistress Mac-Nab parut bientôt sur l'escalier. 
Elle aussi veillait : l'amour d'une mère ne s'endort pas plus que la 
tendresse d'une amante. Elle reçut Stephen au moment où une servante 
ouvrait la porte de la rue et l'accabla de caresses et de questions. 
Stephen entra dans la chambre de sa mère. Tout ce qu'Anna ])ut 
entendre fut le nom de Frank Perceval, prononcé avec une doulou- 
reuse émotion par Slephen, et quelques exclamations de surprise de 
mistress Mac-Nab. L'entrevue dura peu. Bientôt Slephen reparut sur 
l'escalier, et, au lieu de monter vers sa chambre, suivant son habitude, 
se dirigea vers la porte de la rue. 

— Où va-t-il ? se demanda Anna. 

Elle ne devait point avoir de réponse à cette question. Elle n'entendit 
même plus rien, si ce n'est un nom que Slephen prononça en embras- 
sant sa mère. Ce nom était celui de Glary. Anna sentit une larme aux 
cils alourdis de sa paupière. 

— Clary! répéla-t-elle avec tristesse; et moi?... 

La porte de la rue se referma. Anna entra dans sa chambre dont 
elle referma doucement la porte. Elle avait un poids plus lourd sur le 
cœur. Clary dormait encore. Au moment où Anna mettait le pied sur 
son lit, sa sœur s'agita violemment dans son sommeil. 

— Stephen ! Oh ! Stephen ! murmura Clary ; sauvez-moi! 

Anna se couvrit le visage de ses mains et des larmes abondantes 
ruisselèrent à travers ses doigts. 

— Elle aussi ! murmura-t-elle. 

Puis elle éveilla sa sœur par un baiser. Clary se dressa effrayée 
sur son séant et jeta ensuite ses bras autour du cou d'Anna qui s'ef- 
forçait de sourire. 

— C'est toi 1 dit-elle ; oh! merci ! Je faisais un rêve... Un rêve ter- 
rible, ma sœur... 

Elle s'interrompit et ajouta en soupirant; 

— Terrible et doux à la fois. Il était là. Il m'entraînait... 

— Qui? demanda Anna dont les sourcils se rapprochêre! t; 
Stephen ? 

Clary secoua la tète. 



166 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Non, répondit-elle ; Slephen essayait de me protéger contre 
lui. 

— Contre qui? demanda encore Anna. 

Clary la regarda, et l'expression de son beau visage changea 
subitement. Elle attira sa jeune sœur sur son sein et couvrit sa 
joue de baisers. 

— J'ai deviné ton secret, reprit-elle ; tu l'aimes, tant mieux ! la 
dernière lettre de notre père annonce son arrivée prochaine. Nous 
le verrons bientôt, demain peut-être. Je lui parlerai, Anna; tu seras 
heureuse. 

— Tu ne l'aimes donc pas, toi? dit Anna qui pleurait et souriait. 

— Bloi ? Je n'aime personne, Anna, répliqua vivement Clary. 
Les deux sœurs s'embrassèrent encore et Anna regagna son lit. 

Les rôles changèrent alors. Au bout de quelques minutes, on aurait 
pu entendre l'égale et douce respiration d'Anna endormie. Clary, 
au contraire, veillait maintenant. Elle veillait, hélas ! cette nuit 
comme toutes les autres nuits, lorsque quelque rêve ne venait 
point engourdir la fièvre de son unique et brûlante pensée. 

Gilbert Paterson, cependant, avait eu Iç temps de réfléchir, mais 
il n'avait rien trouvé et demeurait depuis une heure sur" sa borne, 
gelé, de mauvaise humeur, et ne sachant à quoi se résoudre. 

Ce fut le bruit de la porte refermée par Stephen. qui le tira 
enfin brusquement de sa chagrine préoccupation. Il se leva et secoua 
ses membres raidis par l'humidité nocturne. 
V — Oij diable suis-je ici? se dit-il. Je ne peux pourtant pas coucher 
dans la rue... Voyons ! 

Il s'orienta et reconnut Cornhill. Puis ses yeux, élevés par hasard, 
rencontrèrent d'abord le numéro de la maison, puis la lumière qui 
brillait au second étage chez mistress Mac-Nab. Cette vue sembla 
dissiper soudain les ténèbres de son cerveau. Il se frappa le front et 
sourit joyeusement. 

— Pardiou ! dit-il, voilà mon affaire ! Je veux en essayer dès 
demain. Quant aux moyens à employer, j'en sais plusieurs, mais à 
quoi bon s'exposer soi-même? j'ai de l'argent pour payer les autres. 

Il remonta au?sitôt Cheapside et se fit ouvrir un fiacre devant 
Saint-Paul. 



LRS MYSTiiUES DE LONDRES. 167 

— Où allons-nous, milord? demanda le cocher. 
Gilbert Patcrson demeura un instant indécis. 

— Before-Lane, dit-il enfin. Puis il ajouta à part lui : Ce sera 
bien le diable si, parmi les habitués de Peggy, je ne trouve pas ce 
qu'il me faut ! 



XXIV 



LE TAP 

Jamais, au grand jamais on n'avait vu Bob-Lantern s'occuper si ac- 
tivement d'une chose qui ne le regardait point. Les coups de canne 
du bon capitaine Paddy O'Chrane semblaient lui avoir communiqué 
un entrain extraordinaire, et, lorsque Snail, de retour de son expédi- 
tion, revint à The Pipe and Pot, Bob travaillait des pieds et des 
mains à déblayer le tap, empli de décombres, pour faire plaisir, 
disait-il, à son ami l'honnéto Mich, qui avait toujours ses coudes sur 
la table et sa tète entre ses deux mains. La tumeur de 3Iich avait 
grossi et se montrait blanchâtre, veinée de sang, sous les mèches 
humides de ses épais cheveux roux. 

Bob interrompait parfois son travail, pour venir s'asseoir auprès de 
Mich. 

— Bois un peu, mon garçon, lui disait-il; mais ne bois pas trop. 
Tu as affaire à un vigoureux drôle. Heureusement, Mich, mon hon- 
nête 3Iich, Tom ïurnbull est une brute qui frappe en aveugle, et, si 
tu t'es laissé toucher à la tempe, mon vieux, c'est que lu avais bu. 

— Tom ne viendia pas, répondait Mich, exprimant, involontaire- 
ment son espoir ; c'est un lâche ! 

— C'est un lâche, Mich, un vrai lâche, mais il viendra. Oh! j'irai 
le rherchcr, s'il ne vient pas, Dieu me damne! par intérêt pour toi, 
Midi, mon cher garçon. 

Quoiqu'un qui eût observé le visage de Bob tandis qu'il soufflait 
ainsi ces parole^ à voix basse dans l'oreille de Mich aurait reculé de 
dég ùt et d'eIT oi. La sueur perçait sous ses cheveux durs et bas 



1(J8 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

plantés; ses yeux scintillaient cauteleusement derrière les poils 
abaissés de ses sourcils. 

Depuis deux heures il était là, tâchant d'échauffer le sang inerte de 
Mich. Car, depuis deux heures, une haine furieuse bouillonnait ai? 
dedans de lui contre Tom Turnbull, et il n'osait pas attaquer Tom lur 
môme face à face. Tom lui faisait peur. 

Lorsqu'il quittait Mich, son champion, durant une minute, c'était 
pour préparer le tap qu'il avait marqué dans sa sagesse comme un 
lieu parfaitement convenable à la lutte annoncée. Le tap était vaste; 
son sol gardait le niveau, et la poudre épaisse qui le couvrait, annu- 
lant les dangers véniels de la chute, prolongerait le combat et lui 
t/onnerait pour résultat presque certain une sanglante catastrophe. 

Snail avait repris son costume naturel et portait sous le bras ses 
habits d'emprunt arrangés en paquet. Il vint se rasseoir à sa place, 
vis-à-vis de Mich et à côté de Madge. Madge n'avait pas bougé. Sa 
pipe brûlante et humide était toujours entre ses dents. Ni le tabac, ni 
le gin, ni le rhum n'avaient produit le moindre effet sur elle. Au con- 
traire, la pauvre petite Loo, brisée par l'ivresse et la fatigue, était 
tombée sans mouvement au milieu de son bal extravagant. On la 
voyait étendue à terre, dans le coin même où elle dansait tout à 
l'heure. Ses formes grêles se dessinaient sous l'étoffe de sa robe, 
trempée d'ale et de sueur. Elle avait la tète renversée, et d'admirables 
cheveux blonds, seuls débris d'une beauté polluée en son germe, 
ruisselaient sur le sol autour d'elle. Ses joues hâves et creusées 
avaient deux taches de feu aux pommettes, et ses paupières demi- 
baissées laissaient voir l'émail terni de ses grands yeux. Elle dor- 
mait. 

— Ohé ! s'écria Snail, tout le monde dort-il ici ! ma jolie Madge ne 
me dit seulement pas bonsoir; Mich, mon beau-frère, a l'air d'un 
bœuf à l'abattoir; et Loo... où diable est Loo, ma jolie Madge? 

Madge étendit silencieusement la main vers le coin où gisait la 
pauvre fille. 

— Tu es un gros coquin, Mich, dit Snail, de laisser comme cela ta 
femme. Que lui faudrait-il, à Loo? un peu de gin, pardieu ! et elle 
serait gaillarde comme toi et moi. 

Il fit le tour de la table et s'approcha de sa sœur. 



J 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 169 

— Pauvre Loo ! dit-il. Elle brûle comme un tison de coke! Elle 
étouffe, comme ceîa, la tête en bas. Loo ! Loo! 

Il la secoua, et la petite fille se leva à demi pour retomber lourde- 
ment à terre. 

— Oh! oh! dit-elle d'une voix creuse; j'ai du feu... du feu là 
dedans! 

— Ton verre, Madge! s'écria Snail. 

Madge passa le verre plein de rhum à Snail, qui l'approcha des 
lèvres de sa sœur. Celle-ci le but d'un trait. Elle ouvrit les yeux 
alors, se leva et se prit à rire. 

— Du tabac! dit-elle. J'ai fait un bon somme, pardieu ! Qui veut 
danser avec moi? 

— Attention, Mich, mon garçon, dit Bob, qui vint s'asseoir auprès 
de lui, j'entends du bruit dans la rue. Ce sont eux. 

Mich se redressa et parut écouter attentivement. 

— Les voilà! les voilà! cria Snail; Mich, de par Dieu! lève- toi ! 
lève-toi comme un bon garçon. Tu as peur, je pense. 

— Non, Snail, non, il n'a pas peur. Mich est un brave. N'est-ce 
pas, Mich? 

C'était Bob qui parlait ainsi. 

— Ma bonne mistress Witch, reprit-il tout bas, avez-vous mis à 
chauffer ce que je vous ai dit? 

— J'ai mis une mesure de rhum, monsieur Bob, j'ai mis deux me- 
sures de gin, un quart de pinte d'eau-de-vie de France, une demi- 
once de canelle, une poignée de clous de girofle, trois pincées de 
poivre et un verre de sherry. 

— C'est cela, ma bonne dame. Est-ce chaud? 

— Bouillant, monsieur Bob. Je vais vous le servir, 

Peg Witch disparut un instant et revmt presque aussitôt avec ur 
bol fumant, dont l'acre vapeur la faisait tousser en chemin. 

— Allons, 3Iich ! un verre de grog, mon fils ! cria joycusemenl 
Bob; ça te donnera du cœur, mon garçon. Tu n'en manques pas, je 
le sais bien, pardieu! mais on n'en a jamais de trop. 

Bob versa le brûlant mélange à la ronde. Mich but son verre d'un 
trait, Madge l'imita, Snail fit la grimace et jeta ce grog de nouvelle 
espèce qu'il déclara détestable 



170 LES MYSTÈIIKS DE LONDRES. 

— Le fait est, dit Madge, profitant du moment où elle avait ôlé sa 
pipe pour boire, le fait est qu'il n'est pas assez fort. 

— Un autre verre, Mich 1 reprit Bob. 
Mich but un second verre. 

Comme il achevait, un violent coup de pied lança la porte en de- 
dans. 

— Quand je vous disais que c'étaient eux ! s'écria Snail ; les voilà! 
voilà le fun qui va commencer 1 vive le fun 1 The fun for ever! 

En parlant, il s'était levé. Bob versa un troisième verre à Mich, 
qui, dans son trouble, l'avala jusqu'à la dernière goutte. Bob le re- 
garda en face. L'inerte visage de Mich s'animait insensiblement. Ses 
paupières battaient; les veines de son front se gonflaient. Ce que 
voyant. Bob saisit le bol à moitié plein encore et le brisa sur le car- 
reau de la salle. 

— Il en a assez 1 murmura-t-il, et il ne faut pas que Turnbull 
en goûte ! 

Snail, cependant, s'était élancé vers les nouveaux arrivants. C'é- 
taient Tom Turnbull, le gros Charlie, Mitchell et deux ou trois autres 
des matelots nocturnes du bon capitaine Paddy. Tous, ils étaient ivres; 
seulement Turnbull l'était un peu plus que les autres 

Bob donna une rude poignée de main à Tom Turnbull. 

— Allons, allons, mon vieux Tom, dit-il, Mich est un bon garçon 
et va devenir notre camarade. Est-ce qu'on ne pourrait pas arranger 
cela? 

Tom, malgré son ivresse, regarda Bob d'un air soupçonneux. 

— Puisque tu t'en mêles, toi, dit-il d'un air sombre, il y aura 
un crâne brisé ce soir... peut-être deux... que veux-tu? 

— Je veux vous calmer tous deux, mon vieux compagnon, reprit 
Bob en mettant dans sa voix une nouvelle dose de miel. 

— Tu veux nous donner le diable au corps, c'est bien. J'ai mes 
seconds ; va-t'en ! 

Bob s'en alla retrouver Mich. Celui-ci n'était plus le même homme. 
Son torse robuste s'était redressé. Il y avait une flamme sauvage 
dans son regard. Le grog infernal de Bob faisait son effet. 

— Mon garçon, dit ce dernier, ce diable de Tom ne veut entendre 
à rien ! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 171 

— QuelTom? demanda Mich dont l'épaisse cervelle se troublait, 
en même temps que son sang s'échauffait. 

Bob pressa du doigt la tumeur qu'il avait au-dessus de roreille, 

— Celui qui t'a fait cela, pardieu ! murmura-t-il ; le coquin de 
TomTurnbull. 

A ce nom, Mich tressaillit convulsivement et asséna sur la table un 
coup de poing qui fit sauter les verrres et les cruchons. 

— Où est-il? où est-il? s'écria-t-il ; ah! je vais le tuer cette fois! 

— Puisse-tu dire vrai ! pensa Bob. 

Snail battait des mains et répétait sur tous les tons que le bal allait 
commencer. Il ne se trompait pas. Turnbull avait entendu la menace 
de Mich; il se leva et l'appela par son nom. L'instant d'après, le 
tap présentait l'aspect d'un champ clos. Tous les chalands de The 
Pipe and Pot étaient rangés en galerie autour de l'arène tracée par 
les soins de Bob-Lantern. Derrière les hommes on voyait, montées 
sur des bancs apportés, Peg Witch, Assy-la-Rousse, et Loo qui chan- 
tait toujours d'une voix creuse et monotone. 

Mich et Turnbull étaient placés vis-à-vis l'un de l'autre, Turnbull 
assisté par le gros Charlie, 3Iich par Bob-Lantern, son nouvel ami. 
Snail et Mitchell tenaient, l'un du vulnéraire (c'est-à-dire de la sauge 
infusée dans de l'eau-de-vie), l'autre un pot de pommade contre les 
contusions. Ces deux baumes sortaient de la pharmacopée de Peg 
Witch, dont le bouge était fréquemment le théâtre de ces sortes d'é- 
bats. Les deux champions commencèrent à se mesurer du regard, 
tandis que Bob et Charlie discutaient les conditions du combat. 

A ce moment, on frappa doucement à la porte de la rue que Peg 
venait de fermer. 

— N'ouvre pas, Peg, s'écria Mitchell, ou je t'étrangle ! ce sont les 
policemen. 

La tavernière était allée mettre son oreille sur les planches mal 
jointes de la porte. 

— Ouvrez, Peggy, ma bonne, dit une voix à l'extérieur. C'est un 
ancien ami qui vient vous voir, et vous n'aurez pas à vous repentir 
de sa visite. 

— Que Dieu me pardonne ! murmura Peg ; c'est la voix de Gilbert 
Paterson, que je n'ai pas vu depuis dix ans, et qui est, dit-on, main- 



172 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

tenant, l'homme d'affaires du riche comte de White-Manor. Seigneur! 
c'est le dernier homme que j'aie aimé, pourtant. 

Elle tira les barres de la porte, et l'intendant du comte entra. Il 
était enveloppé d'un vaste manteau. Son chapeau tombait sur ses 
yeux. 

— Bonsoir, Peg, dit-il en changeant tout à coup de (on; bonsoir! 

— Seigneur Dieu! Gilbert, comme vous avez grossi, et vieilli, et 
grisonné, mon homme l 

— Bien, Pe^ ! On se bat chez vous? J'attendrai que la bataille soit 
finie. 

Paterson, qui avait l'air soucieux et fort abattu, s'assit tout seul 
dans une case. Peg remonta sur son banc. 

Une vive contestation s'était engagée sur la question de savoir si 
le combat serait à merci ou à mort. Turnbull penchait pour la pre- 
mière solution ; mais Mich, excité par Bob et surtout par le fameux 
grog, ne voulait entendre à rien. Snail ne se possédait pas de joie. De 
temps en temps, lorsque le fracas de la discussion se taisait, on en- 
tendait la voix rauque et monotone de Loo, qui chantait. 

On frappa une seconde fois à la porte de la rue. 

— Peg! noire damnée ! dit-on rudement au dehors; ouvre ou je 
mets le feu à ton repaire. 

Peg reconnut sans doute la voix, car elle s'empressa de tirer les 
barres de sa porte. Un homme de taille au-dessus de la moyenne et 
d'une carrure herculéenne entra : il était, comme Paterson, couvert 
d'un vaste manteau, dont le capuchon rabattu lui tenait lieu de coif- 
fure. 

— Bob est-il ici ? demanda-t-il. 

— On est en train de se battre, répondit Peg. 

— C'est bien ! 

Le nouvel arrivant se dirigea vers le tap. 

— Jusqu'à la mort! hurlait Mich en ce moment; je veux tuer ou 
être tué ! mille diables! 

— Deux milles diables! mon garçon, tu dis bien, répondit l'homme 
au manteau qui, écartant la foule à droite et à gauche, s'avança entre 
les deux combattants; la mort! vous en valez la peine tous deux; 



LES MYSTERES DE LONDRES. 173 

et, d'avance, j'achète deux guinées le corps du vaincu. Le marché 
vous va-t-il ? 

Ce disant, il jeta en arrière son capuchon. 

— Bishop! Bishop le burkeur ! murmura l'assistance avec un fré- 
missement de crainte. 



XXV 



BOUE ET SANG 

Thomas Bishop, le burkeur {tlie burker ^), était un homme jeune 
encore. Il semblait de force à battre Turnbull et Mich réunis. A ses 
épaules, d'une carrure réellement formidable, pendaient deux bras 
longs, musculeux, renflés au-dessus du coude, dont la vigoureuse 
apparence eût fait honte aux bras de Milon de Crotone. Sa figure, 
courte et bouffie, rappelait le museau d'un bouledogue. Il parcourut 
l'assemblée du regard et fit un signe de tête à Bob-Lantern. 

— Apporte-moi une chaise et du rhum, Peg ! dit-il ensuite. Je 
n'aime pas <à rester debout. Allons, mes camarades, que je ne vous 
gène pas. Assommez-vous comme de jolis garçons. Je vais boire à 
votre santé. 

L'arrivée de ce terrible personnage avait jeté quelque gène dans le 
fan. Le bal perdait de sa gaielé. Turnbull et 3Iich semblaient avoir 
envie d'ajourner la partie. Mais ce n'était pas le compte de Bob. Il 
mit sa bouche sous l'oreille de Mich. 



» En 1829, à Edimbourg, un individu nommé Burke, qui avait été résurrection- 
nisle (délcrreur de cadavres), trouvant que ce métier ne suffisait pas à ses besoins, 
imagina un moyen plus expéditif pour se procurer les sujets qu'il revendait aux 
chirurgiens. Il assassina la nuit dans les rues, et les autorités d'Edimbourg ne par- 
vinrent à mettre la main sur lui que lorsque la liste de ses victimes était déjà bien 
longue. Il fut condamné et exécuté, mais son abominable industrie trouva des imi- 
tateurs, surtout à Londres, où la grande quantité de praticiens, jointe à la rareté 
des sujets, dut naturellement exciter la cupidité des assassins. Comme le procès de 
Burke avait eu un grand retentissement et que la frayeur générale était au comble, 
on fit, avec le nom de ce misérable, un verbe « to burke » qui signifia : tuer pour 
vendre le cadavre de la victime à un chirurgien. 



174 LES MYSTERES DE LONDRES. 

— Je sais un coup, mon garçon, murmura-t-il, un coup qui tue- 
rail le diable ; à la quatrième passe, foi de Bob, je te l'enseignerai. 

— Eh bien 1 dit Bishop le burkeur, en jetant deux guinées dans la 
poussière entre les champions, commencez-vous, mes drôles? Dépê- 
chez : j'ai besoin de Bob. 

— Monsieur Bob, dit Peg Witch, qui avait réussi à se faire jour, il 
y a dans le parloir un gentleman qui veut vous parler. Il s'agit de 
gagner une bonne somme. 

— Un gentleman! répéta Bob ; à cette heure! et une bonne somme! 
Peggy, ma bonne dame, dites-lui d'attendre, ce sera bientôt fait. 
Allons, Mich, en garde, mon fils ! rends-lui sur l'œil ce qu'il t'a donné 
sur la tempe. 

Bob toucha encore du doigt la tumeur de Mich. 

— C'est dit ! s'écria celui-ci en fermant les poings ; avance ici, Tom, 
que je te tue ! 

Tom se mit en garde. Bishop le burkeur, assis au premier rang de 
la galerie devant le reste des spectateurs, tenait d'une main son verre 
de rhum et de l'autre sa montre. L'art de boxer est moins connu à 
Londres qu'on ne le pense généralement sur le continent. Néanmoins, 
il est vrai de dire que le ring ^ est descendu jusqu'à un certain point 
dans les mœurs populaires. En outre, le Londonner pur sang, c'est 
une justice à lui rendre, possède, infuse, la science du coup de poing. 
Dans leurs duels, les gens du peuple et les vagabonds imitent de leur 
mieux les règles officielles posées par les gladiateurs de profession. 
Et Dieu sait qu'ils s'en trouvent mal ; car ces règles, surtout celles qui 
consistent à multiplier les assauts en diminuant leur durée, est un 
véritable raffinement de barbarie. 

— Je vais mesurer, dit Bishop; une minute par coup, c'est assez. 
Allez ! 

— Allez ! répétèrent Bob et Charlie. 

Les deux champions se tâtèrent durant une seconde. Mich frappa 
le premier. Une fois la glace rompue, les coups se succédèrent drus 
comme grêle. 

« The ring, proprement la bague ou le cercle. C'est le mot usité à Londres pour 
exprimer ce qui a rapport au pugilat, de même que the turt (\e gazon) comporle 
tout ce qui regarde les courses de chevaux, gageures y relatives, etc. 




F. r!ÙUpfVii:iu.v cUl. 



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LES MYSTÈRES DE LONDRES. 175 

— Bien, Tom ! Hardi, Mich, mon* beau-frère! criait Snail au comble 
de la joie. Du gin, sorcière Peg, pour ces braves garçons. Viens, Loo, 
viens apporter à boire à ton homme ! 

Il y avait, ma foi, de quoi s'enthousiasmer et de quoi se réjouir. 
Mich venait de briser le nez de Turnbull d'un monstrueux coup de 
poing, et Turnbull, pour ne point demeurer en arrière, lui avait 
martelé l'œil droit d'une terrible faron. Ils commençaient à s'échaui'- 
fer; ils s'étaient rapprochés, et les coups pleuvaient Dieu sait comme! 

— Draw! (tirez) cria Bishop; la minute est passée. 

Bob et Charlie s'élancèrent, saisirent chacun leur champion par 
les reins et le tirèrent violemment en arrière. Peg et Loo appor- 
tèrent du gin, savoir, Peg un verre entier, Loo un verre dont elle 
avait bu la moitié en chemin. Mich avala le reste et Bob lui frotta lo 
tour de l'œil avec son vulnéraire. 

— Oh ! le vrai coup de poing ! disait Snail; regarde, Loo, regarde 
l'œil de ton homme, ma sœur; dans dix minutes il enflera. 11 seia 
gros comme une pomme de novembre ! Ça commence .bien ! Vive 
Mich ! vive Turnbull ! The fun for ever l 

— Est-ce qu'il y a de l'ouvrage un petit peu? demanda Cob à 
Bishop. 

— De l'ouvrage et du bon, maître gueux, répondit le burkeur, 
mais nous avons le temps. En besogne, vous autres ! 

— Allez ! dirent Bob-Lantcrn et Charlie. 

Le vulnéraire brûlait l'œil de Mich; la pommade, rudement apjili- 
quée par Mitchell, avait mis le nez de Tom dans un état pitoyable. Ils 
s'élancèrent l'un contre l'autre avec fureur et se choquèrent comme 
deux béliers. Mich fut renversé du premier coup : il se releva; un 
second coup le rejeta dans la poussière : il se releva encore. 

On peut le dire. Cette seconde minute fut héroïquement employée. 
Peu versés dans l'art fashionable du boxing, les deux champions 
s'occupaient plus de frapper que de parer, ce qui rendait leur combat 
atroce. Chacun d'eux avait, maintenant le visage sanglant, et, sur ce 
fond rouge, des taches livides marquaient çà et là la place des coups 
les plus récents. Ils frappaient en silence. Seulement Mich, qui éiait 
évidemment le plus faible, soufflait et râlait déjà. 

— Draw ! prononça encore Bishop le burkeur. 



176 LES MYSTERES DE LONDRES. 

Les deux combattants furent séparés une seconde fois. Snail trépi- 
gnait de joie. Il fallait la terrbile présence du burkeur pour contenir 
un peu les bruyants éclats de son allégresse, 

— Oh ! oh 1 oh ! disait-il en tournant sur lui-même; le beau bal, le 
beau fun! As-tu vu, ma jolie Madge? TurnbuU a deux dents brisées, 
et Mich, mon beau-frère, a plus de cloches sur son visage que toutes 
les paroisses de Londres ensemble. Loo ! Peg ! Du rhum pour le grand 
Tom et mon beau-frère le brave Mich, que nous allons voir bientôt 
assommer ! 

Loo vint à la voix de Snail. Elle s'approcha, chancelante, et re- 
garda Mich avec des yeux stupides. 

— Va-t-on le tuer tout à fait ? demanda-t-elle. 

— Oui, Loo, oui, de par Dieu ! Tu vas voir cela, ma sœur. 

— Alors, dit Loo, je vais boire son rhum. 
Elle but et passa la main sur ses yeux. 

— Pauvre Mich, murmura-t-elle doucement; comme il me battait ! 
Prends son tabac dans sa poche, Snail. J'ai cru souvent qu'il me tue- 
rait. Oh ! s'il avait pu me tuer ! 

— Allez 1 dit le burkeur. 

Tom et Mich, enragés par la souffrance, s'attaquèrent de nouveau 
en grinçant des dents. Cet assaut fut court : Bishop, par un raffine- 
ment de cruauté, ne laissa pas écouler la minute entière : mais il dura 
trop encore. Lorsqu'on sépara les deux combattants, ils étaient hi- 
deux à voir. Mich, saisissant à deux mains le front de Tom, avait ar- 
raché avec ses ongles la peau du crâne, qui tombait maintenant sur 
les yeux comme un sanglant et lourd bandeau. Tom avait planté un 
coup de poing formidable sous l'œil gauche de ftlich, et la tumeur, 
hâtée par la violence désespérée du coup, s'était faite instantanément. 

On les baigna de vulnéraire; on les enduisit de pommade. 

— Je n'y vois plus! mugit Turnbull, avec un horrible juron. 

— Je suis aveugle ! hurla Mich, dont la rage atteignait au délire. 
Ils disaient vrai tous deux. Le coup que le lighterman avait reçu 

sous l'œil au premier assaut avait fait cloche à la longue et lui bou- 
chait maintenant l'œil droit; le dernier coup avait mis sous l'œil 
gauche une tumeur semblable et plus volumineuse. De son côté, 
Tom était aveuglé par la peau de son front. 



LES MYSTÈHES DE LONDRES. 

— Oh ! oh ! oh! crinit Snail ; en voilà un fmi comme on n'tii 
jamais vu, pardieu ! Comment vont-ils faire, les garçons? Micli, 
comment vas- tu faire pour tuer Tom? Tom, comment vas- tu faire 
pour assommer mon beau-frère? 

— Allez, dit Bishop. 

Tom et Mich restèrent immobiles. 

— Arrachez-moi ce que j'ai sur l'œil, dit Mich dont le visage sans 
yeux exprimait pourtant une hideuse et brutale fureur. Arrachez-lc- 
moi, pour que je tue Tom, au nom du diable! 

— Relevez cette loque qui me pend au front I enfer et damnation ! 
cria Turnbull à son tour: je veux l'écraser, le moudre, par Salan ! 
l'écorcher, le broyer, le manger! 

— A la bonne heure ! à la bonne heure ! dit paternellement Bub- 
Lanlern. Voilà deux honnêtes amis ! Monsieur Bishop, vous avez votre 
trousse : un coup de lancette dans cette cloche qui bouche l'œil du 
pauvre Mich, ce ne sera rien... où estLoo? Une aiguille, mistressPeg, 
et du fil, Loo, ma belle, recous le front de ce pauvre bon garçon de 
Turnbull. 

— C'est cela ! c'est cela ! vociféra l'incorrigible Snail; une reprise 
perdue au cuir de Tom Turbull. Oh ! pour sur, on n'a jamais rien vu 
de pareil ! 

Loo prit l'aiguille et le fil des mains de Peg, qui tremblait en les 
lui donnant, tant cette scène était de nature à terrifier les âmes les plus 
bronzées. Loo vint se mettre devant Turnbull, releva le lambeau san- 
glant d'une main ferme, et fit, suivant l'expression de Snail, une vé- 
ritable reprise perdue. Pas un muscle chez elle ne bougea pendant 
l'opération. Tom hurlait et jurait comme un damné, elle n'y prenait 
pas garde. Quand elle eut fini, elle coupa le fil et demanda à boire. 

Pendant cela, Bishop, qui était à demi chirurgien, avait ouvert 
l'œil de Mich. Les deux champions se traînèrent l'un vers l'autre. La 
rage seul* les soutenait désormais. C'était horrible à voir! 

— Assez 1 les pauvres diables en ont assez 1 dit une voix dans l'as- 
semblée. 

Tout le monde fit chorus. 

— Taisez-vous, drôles ! cria Bishop d'une voix tonnante ; pensez- 
vous que je les payerais, vivants, deux guinées? 

T.I 12 



I 



i78 LES MYSTÈRES DR I.ONDRES. 

— Ferme, Mich, mon bon 61s, dit Bob à l'oreille du lightcrman ; 
f.iic ce que je t'ai dit et ne t'inquiète pas du reste. 

Turnbiill se présenta comme ;i l'ordinaire, les poings en avant. 
Mich ne se mit point en garde et reçut sans sourciller un déluge de 
coups, puis, prenant son temps, il s;ii?it Turnhiilj aux cheveux, 
l'amena en avant, et lui cogna par deux fois la tète sur son genou 
relevé. Turnbull, élourdi, chancela dés que Mich eut lâché prise; mais 
tout n'était pas fini, et la leçon de Bob était plus complète que cela. 
Tandis que Tom reprenait péniblement l'équilibre, Mich s'élança de 
toute sa force et ficha son crâne au beau milieu de la poitrine du mal- 
heureux Tom qui craqua sourdement. 

Des flots de sang inondèrent au même instant le sol. Turnbull 
tomba comme une masse inerte. Mich, épuisé, se coucha dans la 
poussière auprès de lui. 

Une demi-heure après, un silence profond régnait dans Before- 
Lane. Les planches pourries ei mal jointes qui formaient la clôture de 
The Pipe and Pot ne laissaient plus passer qu'une lueur terne et 
douteuse. A l'intérieur, tous les bi uits divers avaient pris fin. 

Bishop restait seul dans la pièce d'entrée. Bob s'était glissé dans le 
parloir. 

— Votre Honneur, dit-il à Paterson dont il ne voyait pas le visage, 
a quelque chose à me commander? 

— J'ai demandé à Peg Witch de me fourr/ir un coquin sans peur et 
sar.> scrupule, commença Paterson; eh! mais, c'est toi, Bob... Peg 
a, ma foi! bien choisi. 

— Allons! Bol) ; ici, drôle! cria Bishop. 

— Que Votre Honneur m'excuse, reprit Lantern; il paraît que je 
suis de sa connaissance. .Te vais revenir tout à l'heure. Il y n là, de 
l'autre côté, un gaillard qui est durement capricieux, il ne fait pas 
bon l'impatienier. Votre Honneur. 

— Bol), coquin, dit encore Bishop; ici! 
Bob se hâta de le rejoindre. 

— J'attendrai, murmura l'intendant du comte Whiio-Manor. • 

— Me voici, mon bon monsieur Bishop, dit Bob; j'ai h un genlil- 
homme qui m'attend, mais je vous donne la préférence, comme de 
juste. 



LES MYSTIÏRE? D'" LONDRES. 17^ 

— Comme de jusie, répéta Bishop. Ce genlilhomnie^ qui fréquente 
le boi.)^e de la sorcière Peg, doit étie un vertueux. sujet du roi. Va 
fermer la porte, Bol», ;ilin qu'il n'enieiide pas ce que je vais le dire. 

lîol) obéit. 

— Ce que je vais te dire, reprit le burkeur, avec une sorte d'em- 
barras, du diable si je le dirais à un autre. 4e n'ai jamais fait sem- 
blable besogiiC. Mais lu n'as ni cœur ni àme, Bob, et pourvu qu'on 
pa\(^ bien... 

— On payera bien, monsieur Bisliop? interrompit Bob dont l'œil 
s'alluma ; combien |)ayera-t-on? 

— Il s'agit d'enlever une jeune lille vivante pour les expériences 
du docteur. . Mais tu n'as pas besoin de savoir le nom du docteur. 

— Et combien payera-t-on? répéta Bob. 

— Une jeune lille de dix-liuit ans, vingt ans au plus, dix-sept ans 
au moins : bien constituée, de belle tnille, sans défaut, comme ils 
di?('nl. Une belle fille enfin. Dieu me damne! 

— Je le ferai, dit Bob; combien payera-t-on? 

— 3Ioi, je ne pourrais pas aniener une pauvre fille, vivante, à ce 
vampire de docteur .Moorel 

— Ah! c'est le docteur Moore ! dit Bob ; combien payera-t-il? 

— Cent livres. 

— C'est dit, monsieur Bishop ; touchez là ! 
Le burkeur fit un pas en arrière avec dégoût. 

— Ne touchez pas si vous voulez, dit Bob. Avez-vous sur vous de 
voire eau? 

B'shop lui lendit un flacon, (|ue Bob n'it dans l'une de ses poches. 

— Demain soir l'enfant sera chez vous, nion?ieur Bi.-hop. 

— Que Dieu te confonde! dit le lunke-ur en prenant la porte. 

— Cent livres! grommela Bob demeuré seul. On ne gagne pas 
souvent cela d'un coup. Je lui donner.ii Ui petite quêteuse de Temple- 
Church, paidieu ! C'est une métairie pour moi (jue cette jeune fille ! 
Mais-commen* l'attirer? Bah ! je sais qu'elle est la fille de mon vieux 
patron, le liird Angus Mac-Farlane : on peut faire bien des choses 
avec cela! A l'autre mainicnani ! 

Bob ouvrit la porte du parloir. 

— Sommes-nous seuls ? demanda l'intendant. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Oui, Votre Honneur; le gentleman avec qui je causais tout à 
l'heure dans le comptoir est allé à ses affaires. 

L'intendnnt se déi)arrassa de son manteau. 

— Monsieur Paterson ! dit Bob; il y a donc du nouveau? 

— Tio]) de nouveau, répondit Paterson en soup'irant. Je ne sais 
pas ce que ce damné de Brian a fait à milord ce soir, mais il est re- 
venu du spectacle dans un état de fureur effroyable. Je l'ai abordé 
pour lui toucher deux mots de notre affaire. Tu sais la petite miss de 
Cornhill ? 

— Anna Mac-Farlane? je sais, Votre Honneur. Je parlais d'elle il 
n'y a qu'un instant à ce gentleman, 

— C'est une houri! s'écria l'intendant. Je l'ai vue. Qcels yeux! 
quel teint ! quelle bouche ! 

— Ah! Votre Honneur, le fait est qu'on n'en trouve pas comme 
cela sous chaque pavé. Sa Seigneurie a mordu à l'hrmeçon? 

' — Sa Seigneurie ne m'a pas écouté. Sa Seigneurie m'a traifé de 
coquin ! 

— Pas possible! murmura Bob avec onction. 

— Sa Seigneurie m'a battu ! 

— Battu! miséricorde! 

— Sa Seigneurie m'a chassé I 

— Chassé. Votre Honneur! 

— Ce qui s'appelle chassé, ami Bob ! 

— Alors, fit Bob en mettant de côté son sourire patelin, vous 
n'êtes plus l'intendant de milord? 

Paterson comprit. 

— J'ai des économies, répliqua-t-il ; ne crains rien. Il y a quinze 
ans que je fais les affaires de White-Manor. 

— C'est juste, murmura Bob, qui s'inclina humblement. Et que 
vent de moi Votre Honneur? 

— Je suis sûr que la petite charmerait milord du premier coup, 
Il me la faut. 

— C'est durement malaisé, dit Bob en se grattant l'oreille. 

— Il me la faut, te dis-je ! Je ne quitte la maison de milord que 
demain soir... 

— Y pensez-vous ? en vingt-quatre heures ! 



I 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 181 

— Je ne marchanderai pas. Si tu me l'amènes demain soir, je te 
c mpterai deux cents livres. 

— Deux cents livres 1 répéta Bob avec.un frémissement volup- 
tueux. 

— Si tu ne peux pas, dis-le; je m'adresserai à un autre. 

— Cinquante livres d'arrhes, Votre Honneur, et, foi de Bob, la 
petite sera chez vous demain avant dix heures du soir. 

Paterson tira son portefeuille et y prit cinq bank-notcs de dix livres 
qu'il mit dans la mam de Bob. 

— Mon domestique veillera à la porte de la rue jusqu'à dix heures, 
leprit-il ; tu monteras avec l'enfant. Ne va pas me manquer de 
parole ! 

— Tenez mes cent cinquante livres prêtes, Votre Honneur. 
Paterson sortit. 

L'instant d'après. Bob descendait Before-Lane dans la direction de 
Bow-Street. Il marchait, confiant, dans ce noir coupe-gorge où un 
honnête homme n'eût pas fait un pas sans trembler. Tout en mar- 
chant, il réfléchissait profondément. 

— Diable ! diable ! se disait-il, c'est durement embarrassant : cent 
livres de Bishop, deux cents livres de l'intendant, voilà qui est joU. 
Mais la petite ne peut servir de sujet au docteur Moore et de joujou 
au comte en même temps. Et pourtant j'ai promis à Bishop; j'ai pro- 
mis à cette sangsue de Paterson. Diable ! diable ! 

Tout à coup il s'arrêta et frappa joyeusement ses mains l'une contre 
l'autre. 

— Sot que je suis! s'écria-t-il ; elles sont deux ! la petite quêteuse 
à milord ; sa sœur au docteur Moore. Ils seront contents tous les 
deux, et moi j'aurai tenu mes engagements comme un honnête et loyal 
garçon. Voilà une famille de bénédiction i 



^^2 LliS MYSTÈllES DE LONUKES. 

XXVI 

OSE ÉTRANGE AVENTURB 

LudyJane B... ne dormit point cette nuit-là. Le lendemMn, elle 
r.çat i son lever deux lettres à la fois. Voici quel è^.t le coul^nu de 
la première : 

c Madame, 
. Je vous envoie vingt mille livres en billets de la banque d'Angle- 
terre. Je sais que ce matin même vous aurez le moyen de les échanger 
contre le diamant; mettez, je vous prie, ces moyens, quels qu .Is 

"TsI M^Jel-tmon royal frère, ne sait point pardonner certaines 
faiblesses. J'aime mieux perdre de l'or que sa précieuse estime 

« Ceci, chère lady, est de votre part un malheur et non pom une 
faute Veuillez me croire toujours et plus que jamats votre soumis ser- 

« Frederick* » 
vitear. 

Cette lettre était de S. A. R. Frederick de Brun.wiek, Ouc d'York 
et d'Albany, comte d'Ulster, évèque d'Osnaburg, etc , etc. 

Lady JaI;B..., jolie femme de trente ans ou quelque peu davan- 
tage, plia cette première lettre en poussant un grand soupir et ouvrit 
lalcconde, qui contenait ces mots : 

< Udady, 

. D'après le caractère honorable de S. A. R., sa position particu- 
lière etla démarche que nous avons tentée auprès de ^'^^^^^^ 
fondés à penser que vous recevrez ce matin vingt mdle livres 
billets de la banque d'Angleterre. 

. Mettez, s'il plait à Votre Seigneurie, cette somme dans un icie 
qui stationne en ce moment même devant la .rille de votre maison, et 
faites-vous cou luire, seule, devaut Saïut-Paul. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 183 

« Si vous tardez d'une heure, Je diamant sera sur la route de 
Bi iglitou, et il nous sera, rnilauy, fort malaisé de le faire revenir de 
France, (luel que soit notre p.assionné désir d'être agréables à Votre 
Seigneurie. » 

Point de signature. 

Lady Jane B. . agita violemment sa sonnette. 

— Betty, dit-elle à safenunede chambre, allez voir ce qu'il y a dans 
la rue devant la porte dé la maison. Allez ! 

Betty sortit et revint quelques secondes après tout essoufllée. 

— Milady, répondit-elle, il n'y a rien. 

— Bien, Betty? Vous êtes sûre? 

— ■ Sûre, milady. Rien qu'un fiacre dont le cocher m'a reuaidee 

— Lin (iacre! répéta lady B... d'une voix étouffée; sortez lîetiN ' 
Lady Jane B... se prit à parcourir sa chambre à grands pac-. 

— Une faire? murmurait-elle avec agitation; comment se lier à des 
g ns de cette sorte? Qui sait si les vingt mille livres du prince 
n'auiont pas le même sort que la bague? Mais la lettre de S. A. K. 
est positive : il attend de moi celte démarche : donc il a quelque raison 
d'avnir confiance... et, si je larde, tout peut être perdu ! 

Elle somia de nouveau et.se fit habiller à la hâte. 

— iN'a-t-on rien apporté avec cette lettre? demanda-t-elle ensuite. 

— Si fait, milady. J'ai nus sur la toilette de milady un petit cotfret 
de palissandre. 

— Donnez! 

Betty apporta le coffret. Lady Jane l'ouvrit et le trouva plein de 
baid^- notes ; elle le referma à clé. 

— Portez cela dans le fiacre, dit-elle. 

— Dans le fiacre, milady? 

Lady Jane frappa du pied avec colère. 

— Dans (juel liacre? reprit Betty. Ah! que milady me pardonne l 
dans le fiacre qui... 

— Allez! 

Quand Beiiy fut partie, lady Jane B... jeta sur ses épaules un cache- 
miie et s'élança sur les tiaces de sa servante, parce t|u'elle venaii de 
pens. r (jue le fiacre pourrait bien partir avec le coffret. 

Elle moiua dans le liacre ei ferma la poiiiore sur le nez ce Beity 




184 LES MYSTERES DE LONDÏIES. 

qui eût donné trois mois de ses gages pour savoir un peu ce qu'il y 
avait derrière ce mystérieux départ. Le cocher fouetta ses chevaux et 
prit le trot sans demander où il fallaii aller. 

On ne peut dire que lady Jane B... eût agi avec précipitation ou 
imprudence. Elle n'avait pas le choix; les circonstances l'avaient viD- 
lemment et irrésistiblement poussée. Lorsqu'elle se trouva seule en 
cette voiture qui allait elle ne savait où, el dont le cocher n'attendait 
point ses ordres, elle sentit revenir avec une- énergie nouvelle tous ses 
doutes et toutes ses craintes. 

Le fiacre s'arrêta dans Ghurch-Yard à gauche de la basilique de 
Saint- Paul. Il y avait, non loin de là, un brillant équipage dont les 
portières fermées portaient pour écusson les armes deLungueville. Une 
toute petite femme, emniiiouûèe dans une douillette de satin ouatée et 
bardée de fourrures, en descendit, exécuta trois révérences à l'adresse 
de lady Jane, et dit avec un accent italien tout à fait extravagant : 

— Zo souis la servante oumillissime de la Vostre Altesse, et si la 
Vostre Altesse veut bien permetterlomi, ze pousserai l'audace zousqu' 
prendre place auprès de sa personne illustrissime. 

Lady Jane B... jeta un regard étonné sui^ cette vivante caricatur 
qui escalada lestement le marche pied du fiacre et s'assit, non sans s 
confondre en d'innombrables salutations-. 

— Zo souis, dit-elle, la contessa Cantacouzéne, veuve d'un cousin- 
germain de la Sainteté de Notre Père en Rome. La Vostre éminentis- 
sime Échellenze peut avoir en moi toute confiance, et croire que le 
mien cœur a pour elle oune tendresse réalmente maternelle! 

— Où me conduit-on? demanda lady Jane. 

— Signora si! répondit la petite femme. 

— Je vous demande, madame, où l'on me conduit? répéta lady B... 

— Signora si! 

Lady Jane la regarda, effrayée. Elle n'osa point répéter sa ques- 
tion, convaincue que sa compagne raillait impitoyablement ot; était 
folle. Involonlairement, t^es yeux se tournèrent vers l'une des portières 
comme pour appeler du secours. La petite femme tirade son manchon 
une main blanchette, frileuse, desséchée, .et loucha un cordon qui lit 
tomber sur la glace de la portière un rideau de laine rouge, impéné- 
trable à l'œil. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 185 

D'instinct, lady Jane B... tourna son regard vers l'autre portière. 
Mnis les doigts agiles de la petite femme l'avaient pré\enue, et un 
second rideau de laine tout aussi opaque que le premier ifitercepla le 
jour de cet autre côté. 

Lady Jane B... retomba terrifiée au fond du fiacre. Elle se vit tout 
à coup séparée du monde vivant en plein soleil, surveillé par la loi et 
|)rotégé par elle ; elle se vit déjà à la merci de ce monde occulte et téné- 
breux dont elle avait entendu parler souvent et auquel elle avait à 
peine voulu croire, qui est l'ennemi de la loi et de tout ce que la loi 
pi'otége. 

Puis, rendue courageuse par l'excès de la peur, elle se redressa et 
voulut soulever l'un des ri ieaux. Les doigts de la petite femme, froids 
et durs comme des doigts d'ivoire, s'incrustèrent dans la chair potelée 
de son bras. 

— Mais, au nom du ciel ! s'écria lady Jane, où veut-on me mener? 

— Signora si ! Je crois que Votre Altesse a parlé? J'aurais dû lui 
apprendre tout de suite que Dieu m'a enlevé l'usage de mes oreilles. 

— Sourde! murmura lady Jane, qui dut perdre dès lors tout 
espoir (le la flccliir ou d"ubt,ciiir réponse. 

— Signora si ! reprit la petite femme; si la Vostre Echellenze a 
désir de descendre, je ne la retiens pas. Seulement la Vostre Altesse 
s'en ira les mains vides. 

Lady Jane, dont l'œil commençait à s'habituer au jour douteux qui 
régnait dans l'intérieur du fiacre, porta ses regards sur l'étrange 
compagne que lui imposait la nécessité. Elle vit la petite femme, en- 
foncée, emmaillotée dans la soie et les fourrures de telle sorte qu'on 
ne pouvait apercevoir que ses yeux et son front. Ses yeux souriaient 
et rayonnaient une sorte de lueur propre, comme les yeux des qua- 
drupèdes de la race féline. 

La j)elite femme ne disait plus rien. Lady B... écoutait avec une 
sorte de désespoir tout ce bruit du dehors, cette vie commune dont 
elle n'avait jamais apprécié les avantages et qu'elle eut payée main- 
tenant à n'importe quel prix. La course dura longtemps. Peu à peu 
le bruit diniinua, puis cessa tout à coup. Les roues ne sautaient plus 
sur le pa\é, elles glissaient à travers une boue gluante et tenace. 

Presc^uc aussitôt après, le fiacre s'arrêta et la portière s'ouvrit. 



186 LES MYSTERES DE LONDRES. 

— La Vostre Altesse peut maintenant regarder tant qu'elle le 
voudra, dit la petite femme avec un sourire aimable; qu'elle daigne 
m'attendre une minute. 

Le cocher présenta son bras ; la comtesse Cantacouzène descendit 
et sautilla dans la boue jusqu'à la maison voisine. C'était une maison 
bizarre. Point de porte. Rien qui annonçât qu'on put y pénétrer au- 
trement que par escalade, et encore l'escalade eût été chanceuse, car 
toutes les fenêtres, fermées de loris contrevents, présentaient uni- 
formément un rempart de bois inexpugnable. 

Lady Jane, empressée de profiter de l.i permission donnée, s'était 
penchée hors de la portière et avait jeté autour d'elle d'avides regard-. 
Elle ne reconnut rien. Devant elle était la maison dont nous avo; s 
parlé, large édifice d'un aspect lugubre. A droite et à gauche de cette 
maison, des masures en ruines; en face, de hauts murs au-dessus 
desquels passaient de longues branches dépouillées de leurs feuilles. 

La comtesse Cantacouzène se livrait à un manège fort étrange. Elle 
essayait, en se dressant sur la pointe du pied, d'atteindre un peiit 
trou percé dans le volet d'une des fenêtres du rez-de-chaussée et 
n'y pouvait point parvenir. Enfin, elle appela le cocher qui, l.i pre- 
nant à bras le corps, l'éleva jusqu'au trou désiré. Elle y appliqua la 
bouche et poussa un petit cri d'appel. 

— Whos there? (qui vive?) gronda une grosse voix derrière le 
volet. 

— Gentlewoman of Ihe nighl ! répondit la petite femme. 

— Well! dit-on à l'intérieur. Take carel (gare!) 

Le cocher et la petite femme se rangèrent. Ce soin n'était pas su- 
perflu. Les deux contrevents s'ouvrirent en effet brusquement, et 
l'appui de h fenêtre^ l\u\ était en bois peint de manière à figurer la 
pierre, s'abaissant au même instant comme le marche pied d'une voi- 
ture, Uvra un large et commode passage. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 187 



XXVII 



LE PURGATOIRE 

Lorsque cette mnison morte donna tout à coup signe de vie et ou- 
vrit ses flancs, hidy Jat)e B... crut qu'elle rêvait. Ce fut la petite vieille 
l'emme qui se ciiargea de lui démontrer la réalité de tout ce qu'elle 
avait vu. 

— Faites le tour, Joe, dit-elle au cocher, et allez nous attendre 
devant la grille. 

Puis, elle tendit sa main blanche et ridée à lady Jane. 

— Qtie, la Vostre Aliesse veuille bien faire diligence, ajouta-t- elle 
en saluant profondément; cette entrée ne reste jamais longtemps 
i)nverte. 

Lady Jane descendii, et comme elle hésitait à s'engiiger dans les 
lénébi es épaisses qui régnaient au delà de la porte improvisée, la petite 
j\ nime exécuta une cérémonieuse révérence et reprit : 

— Que la Vostre Altesse veuille bien passer la première et me per- 
mettre de lui faire les honneurs : zo souis de la maison. 

Lady Jane, surmontant ses frayeurs, franchit le seuil. La petite 
vieille femme la suivit de près, et to-ji aussitôt un fracas de planches 
heurtées violemment l'une contre l'aulre retentit derrière elîcs. 
Lady Jane se retourna. La porte avait disparu ; le mur s'était reformé. 
De toutes parts, à droite, à gauche, devant, derrière, une opaque 
et complète obscurité régnait autour d'elle. 

— A gauche ! marchez à gauche, milady, dit la grosse voix qui avait 
répondu derrière les volets au mot d'ordre de la comtesse Cantacou- 
zène ; si vous faisiez un pas à droite, voyez-vous, di diable si je 
répondrais de votre cou! 

— Eh bien ! la Vostre Altesse est-elle changée en statue? demanda 
de loin la petite femme. 

— Où étes-vous, madame? où ôles-vous? s''icria lady Jane. 



188 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Éperdue, elle fit quelques pas au hasard; un bras robuste la saisit 
tout à coup dans l'ombre. 

— Elle y allait, ma foi ! elle allait droit au trou ! dit la grosse voix 
avec un rire brutal. Quand je vous dis d'appuyer sur la gauche si 
vous ne voulez pas faire un petit saut de quarante pieds. Allons! à 
gauche, morbleu ! 

Lady Jane marcha dans cette nouvelle direction, machinalement 
elle entendit, à dix ou douze pas en avant, une porte s'ouvrir. Au 
même insiant, une lueur rougeàtre se montra, et un écho dissonant, 
composé de mille bruits confus, arriva jusqu'à son oreille. La porte 
qui donnait passage à tout cela, lueur et bruit, s'ouvrait au-dessus 
d'un petit escalier de trois marches. La vieille femme était debout sur 
le plus haut degré. 

— Que la Vostre Échellenze ne s'étonne de rien, dit-elle ; nous 
allons traverser un lieu qui n'est pas des plus agréables à voir, mais 
ce sera l'affaire d'un instant, et zo m'engaze à far rispettar la Vostre 
très-illustre Altesse. 

Lady Jane franchit les trois degrés et la porte. A peine fut-elle en- 
gagée dans un étroit corridor qui venait ensuite, que les bruits 
redoublèrent. C'était un péle-méle de voix, chantant, causant, riant, 
blasphémant. En même temps, l'atmosphère changea subitement de 
température. Au lieu de l'humidité glaciale qui régnait dans la 
pièce d'entrée, c'était maintenant un air chaud, tout plein de va- 
peurs grasses et fades, qui arrivait par suffocantes bouffées. Ces 
nauséabondes émanations agirent immédiatement sur le tempéra- 
ment délicat et déjà fortehient ébranlé d'ailleurs de la pauvre lady 
Jane.' Elle s'arrétu, incapable de faire un pas de plus. 

— Qu'y a-t-il? s'écria la petite femme ; qu'a donc la Vostre Échel- 
lenze? Oun piccolo diyusto ! Ce ne sera rien! Cette odeur vient de 
la cuisine de ces pauvres gens. Il faut bien qu'ils mangent, et la 
Vostre Altesse ne peut ésizer qu'on les fasse mourir de faim. 

Tout en parlant, elle avait mis son flacon sous le nez de lady Jane. 

— Oun per poco de courage! reprit-elle ensuite; la Vostre Échel- 
lenze a fait le plus difficile. 

Lady Jane se remit en marche sans mot dire. Le bruit augmentait 
sensiblement et atteignait les bornes de la cacophonie la pius lévul-' 



LES MYSTÈRES DE LOTORBS. 189 

tante. C'était un sabbat véritable, et bientôt il éclata, diminué seule- 
ment par l'interposition d'une porte. La petite femme ouvrit la porte. 

Lady Jane se boucha aussitôt les oreilles; puis e^e retira ses mains 
de ses oreilles pour protéger ses narines contre l'horrible odeur qui 
venait de la suffoquer tout à coup. 

Ses yeux s'étaient instinctivement fermés. 

— Oun per poco de courage ! répéta la petite vieille. 

Lady Jane releva ses paupières avec effort. Ce qu'elle vit, ce qu'elle 
entendit, ce qu'elle sentit ne se peut point décrire exactement. Le 
livre s'échapperait des mains du lecteur si nous nous permettions une 
peinture quelque peu fidèle. 11 est des teintes qu'il faut savoir 
adoucir ■". 

Le lieu où venait d'entrer lady Jane B... était une grande salle 
carrée, sans meuble d'aucune espèce. Tout autour, le long des mu- 
railles, il y avait une sorte de litière composée de paille souillée, 
brisée, moulue pour ainsi dire par un trop long usage, et dont les 
débris se mêlaient çà et là à la poudre épaisse qui couvrait partout le 
sol. Sur cette paille on voyait, étendue, une population misérable, où 
tous les âges et sexes étaient représentés. Il y avait là des jeunes 
femmes dont les traits, correctement dessinés par la main du Créa- 
teur, avaient pris, sous l'effort d'un vice en quelque sorte originel, une 
expression repoussante; il y avait des jeunes filles taillées sur le mo- 
dèle de la pauvre Loo, qui chantaient, demi-nues, couchée? sur leur 
fumier, auprès d'un vase contenant à coup sûr quelque boisson eni- 
vrante ; il y avait enfin des vieilles femmes dont aucun terme conim 
ne saurait rendre le repoussant aspect. 

Les hommes étaient en nombre moindre, et peut-être moins hideux, 
parce que la dégradation de l'homme a des limites plus restreintes 
que la chute de la femme, ou peut-être parce que la chute ie la 
femme nous paraît plus profonde en raison de l'idolâtre respect que 
nous inspira notre mère... 

Tout cela, hommes, femmes, enfants, se vautrait pêle-mêle, 

* Nous croyons devoir rappeler au lecteur que nous ne faisons pas ici de l'ima- 
gination. Si invraisemblables qu'ils puissent paraître, tous ces détails, comme ceux 
déjà publiés sur la grande /am/We des voleurs de Londres, sont historiques et d'une 
otfrayante exactitude. Voir plus bas la note sur les Purgttoirea. 



190 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

crianl, blaspliém.tnt, se plaignant, cIkujuiiu, ou lançant parmi le 
^nicas général les rauques éclats d'une gaieié lugubre. 

Dans un coin, une douzaine de fourneaux étaient allumés et en- 
voyaient par leurs bouches ardentes la délétère vapeur de la houille, 
laquelle, après avoir |)arcourn la salle en tous sens, s'échappait par une 
ouverture carrée pratiquée au plafond. A l'odeur de la houille se mêlait 
l'arôme fade d'une multitude de tranches de bœuf chauffant, bouil- 
lant ou grillant. Puis c'étaient des odeurs mélangées à l'infini : de la 
bière, du gin, du porter, du i hum, du tabac... 

Et point de fenêtres pour donner issue à ces émanations suffo- 
cantes, rendues plus infectes par l'haleine de plus de cent personnes 
entassées dans ce lieu ; rien que le trou de la cheminée. Car la seule 
lumière qui éclairait cette géhenne provenait du coke embrasé des 
fourneaux e( de quelques lampes fumeuses. 

A l'entrée de lady Jiine, ce fut un effroyable tintamarre dans toute 
la salle. Une douzaine de femmes à peine vêtues s'élancèrent vers 
elle en criant, et l'entourèrent d'une ronde réellement satanique. Les 
hommes hurlaient des blasphèmes et des obscénités. Les enfants 
attachaient leurs mains souillées à la soie éclatante de sa robe ou 
tiraient impitoyablement son manifîque cachemire. 

— Mes amis! mes amis ! disait la petite femme, on vous fera repen- 
tir de votre audace. 

Un immense choeur de ricanements répondait à ces représentations 
vaines. Mais au moment où le tumulte atteignait à son comble, et où 
la petite femme ne pouvait plus suffire à protéger sa compagne, une 
voix mugissante sembla sortir tout à coup de l'une des murailles de 
la salle: 

— Silence! monceau d'ordures! silence, mes bons garçons ! dit 
cette voix qui emplissait la salle comme le son du maitre-tuyau d'un 
oigue; de parle diable! si vous ne restez pas tranquilles, je vous 
rogne le gin pour ce S'»ir ! 

Cet ordre produisit un elfet magique. Les hommes se turent, les 
femmes regagnèrent vivement leur litière. La voix mugissait encore 
le long des parois de la salle que déjà le silence s'était complète .lent 
établi. 

Lady Jane porta d'instinct ces yeux vers l'endroit de la muraille 



I 



LES MYyrEUi-^ !):■: i.oxdiies. ni 

(l'cùJa voix; sciiibiail sortir et iij ciimii le ))avi.lun I é;rii iJUii l.:i_,c 
conduit acoustique. La petite feniiiic s'était redressée d'un air viciu- 
rie;:x. 

— Zo savais bien que je les ferais taire! dit-elle. Su \ fitjliuola 
de!. D'iavolo, \ iens ici! 

Une créature, longue et maigre, se leva de la litière et vint à rot 
appel. L'Italienne lui dit quelques mots, ci Su, lui rendant le ménie 
fervice que tout à l'heure le cocher du fiacro, l'éleva jusqu'à la liau- 
leui' (le la bouche de métal du conduit acoustique. La petite femme y 
fourra sa tète embéguinée de dcntellei et de soie. 

— Écoutez! ciia-t-elle. 

— Nous é nuions, répondit-on. 

■ — nicn ! (iii, 1 1 p.'tite femme ; c'rst moi, la contessa Cantacouzène, 
qui voudrais parler à quelqu'un là-haut. 
■ — \ (pii ? 

— A un siniple gentleman, car j'amène avec moi une lady, et il 
ne faut pas (jue Leuis Seigneuries se montrent. 

— C'est bien, dii-on encore. 

Une niinnl(ï environ se passa, qui scMnbla un long siècle à la pauvre 
lady Jane. .\u bout de ce temps, une petite porte, située immédiate- 
ment au-dessous du conduit acoustique, tourna sur ses gonds et un 
groom en livrée parut sur le seuil. La comtesse Canlacouzène prit 
lady Jane sous le bras et la fit entrer dans un couloir que trois portes, 
siiuées à queli|ups pieds seulement lune de l'autre et fortementgar- 
nie~ (U l'ei', séparaient de l'infernal (:K)aqae qu'elle venait de quitler 
La 11', i.-ième porte, ouverte, laiss.i voir le grand jour. 

Ldy .lane poussa un soupii" de soulagement et joignit les mains, 

— Je croyais mourir là! murmura-t-elle. 

Llle as|)ii\\ le grand air qui circulait librement dans une large et 
I (Ile galerie où elle se trouvait maintenant ; elle l'aspira longuement 
et à pleine poitrine. 

— Madame, demanda-t-elle ensuite avec une expression de terreur 
indicible, me faudra-t-il repas-er par cet enfer? 

— Que la Voslre Altesse se rassure, répondit la petite femme qui 

* L'une des abréviolions de Siiznnne. 




192 LES MYSTERES DE LONDRES 

oublia snsLirdiic; nous prendrons pour nous retirer un chemin plus 
agréah'o. En (out c;is, ce n'esi pas un (3nfep, la Vosire Édie'icîizc : 
c'est tout bonnement un purgcAoiie \ 

Lady Jane passa la main sur son front et, frissonnant soudain de 
la tête aux pieds au souvenir de ce qu'elle venait d'éprouver, elle 
murmura : 

— Oh! c'est horriMe!... horrible! 

Au bout de la galerie se trouvait un vaste escalier. La petite femme 
en monta lestement les marches, suivie de lady Jane, et toutes deux 
se trouvèrent bientôt dans une antichambre où se tenaient deux 
grooms en livrée. 

— Annoncez Son Échellenze la signera Jane B..., dit la petite 
femme, et son oumilissime servante, la confessa Cantacouzène, ba- 
ronessa di Famagosta in Cipria, signora del Arcipelago ed altri 
luoghi... Annoncez! 

Le domestique entr'ouvrit la porte et commença de son mieux à 
défiler cet emphatique chapelet de noms. 

— Tais-toi, Trim, àne bâté, tais-toi! honnête garçon que tu es, 
que diable! interrompit une voix qui avait d'évidents rappoits avec 
le terrible organe que le conduit acoustique avait vomi dans le Pur- 
gatoire^ mais qui se réduisait maintenant à des proportions humaines, 
voire presque bourgeoises ; ne peux-tu faire entrer cette coquine de 
Maudiin sans tant de façon , de par le nom de Satan ! 

— Cet homme est d'une brutalité insupportable! murmura la pe- 
tite femme; que la Votre Échellenze veuille bien se donner la peine 
d'entrer ! 

Lady Jane se vit introduite dans un assez grand salon, meublé avec 
une sorte de luxe. Au milieu de la pièce, une table ronde, reçu verte 
d'un chàle des Indes en guise de tapis, supportait des rcjisiies 1 1 

1 Purgatoire (a Purgatory). — Les voleurs de Londres sont presque tous affiliés 
à une société dont la vaste organisation a été plusieurs fois révélée. Quand ils suiit 
forcés de se cacher et que co sont des voleurs d'importance, la société pourvoit 
magnifiquement à leurs besoins; quand ce sont des brigands infimes, des escrocft- 
vulgaires, des bandits de peu, ils trouvent asile dans les ténébreuses retraite? où 
s'entassent avec eux pêle-mêle les voleurs malades et les familles de condamnés, 
soutenus aux frais de l'association. Ces -retraites, dont nous n'avons pas osé fnirc 
un tableau complet, se nomment en argot des Purgatoires, et les voleurs qui s'y 
coDÛnent de peur de la prison, font preuve, à coup sûr, d'un goût détestable. 



LKS MYSTERES DE LONDRES. 



103 



papiers. Tout autour de la table, on voyait, rangés avec ordie, di- 
riches et confortables fauteuils. Il n'y avait qu'un seul personn.-ige 
dans cette pièce. Ce personnage, vêtu d'un habit bleu à boutons noirs, 
d'une culotte chamois bouclant sur des bas de (lloselie et chaus?c de 
larges souliers non cirés, mesurait six pieds de long sur six pouces de 
large. Ce n'était rien moins que notre digne et débonnaire ami, !o 
capitaine Paddy O'Ciirann, Irlandais, et amant heureux de la belle 
lavernière des Armes de la Couronne. 

— Bonjour, Maudiin, dit-il, en s'adressant à la petite femme; bon- 
jour, rusée saltimbanque, ma chère amie. Milady, je vous offre mon 
respect, de par Dieu!... C'est-à-dire... Excusez-moi, madame, ou 
que le diable m'emporte ! 

Le bon capitaine avança un siège, en inclinant, juste par le milieu, 
sa raide et longue taille. 

— Asseyez-vous, ma chère lady, reprit-il, Dieu me damne! asseyez- 
vous. J'ai fréquenté, ou que Satan me berce 1 plus de duchesses et de 
pairesses qu'il n'en tiendrait en ce salon, et je sais comment on se 
conduit avec les femmes comme il faut. Asseyez-vous aussi, Maudiin, 
astucieuse femelle de paillasse, si cela vous fait plaisir... là! Et 
maintenant, de par Dieu, que le tonnerre m'écrase I parlons affaires. 
Qtie voulez-vous toutes les deux? 



XXVIII 



AUX ECOUTES 



Lady Jane B... s'était assise. Ce fut la contessa Cantacouzènc qui 
prit la parole. 

— Monsieur O'Chrane, di(-elle du bout des lèvres, c'est une chose 
bien simple et arrangée d'avance entre Leurs Seigneuries et moi. 
Votre rôle, monsieur O'Chrane, doit se borner à compter des bank- 
noles. Et peut-être devriez-vous davantage vous souvenir de ce que 
vous êtes lorsqu'il vous arrive d'avoir affaire à certaines personne.-^. 

Le capitaine la regarda, étonné 

T. i. la 



m LRS MYSTÈRES DE LOi^DRES. 

— A qui, Mandlin? s'ccri;i-i-il ; est-ce de vous, rusétî comme: i\ 
que vous voulez parler, de par Dieu ? 

— De grâce, monsieur O'Chrane, gardez le re?pect convenable,.. 

— Du respcci.! (jue Salai) me grille comme une tranche de bœuf! 
eu respect, Maudlin, sac à mensonges, ma vieille et chère amie... d'i 
respect 1 Et, au fait, de par Satan 1 triste coquine, ma bonne, je n'ui 
aucune raison de vous refust-r du respect. Que vous vous appèiie;^ l.i 
comtesse Kenl-Mac-Ushem, que diable, ou la duchesse de... 

— Silence, monsieur ! 

— Ou mistress Beelzebuth, pardi eu i marquise des sept péchés ca- 
pitaux, que le tonnerre m'écrase! Encore une fois, que voulez-vous? 

— Que la Vostre Altesse s'explique, dit la petite femme avec dépit l 
je ne veux plus parler à ce brutal. 

— Brutal, tonnerre du ciel ! Brutal, Maudiin, vagabonde comédienne, 
femelle de paillasse! Eh bien! Maudiin, ma chère^ vous pouvez le 
(lire et le répéter, si bon vous semble^ je suis bFutal avec vous, mais 
je sais me conduire avec les ladies. Voyorrs, milady, de p:»r l'enfer ! 
c usons tous les deux co:nme une paire d'amis» Vous venez chercher 
un co'ifichet, un brimborion, un© bague? 

— Un brimborion d'un demi-million! murmura la petite femme. 

■— Je ne vous parle pas, Maudiin, effrontée bavarde. Vous venez cher- 
cher, milady, tonnerre du ciol ! une bague qu'on vous a emprun;ée, 
pardieu ! au théâtre de Covent-Gardcn. Le petit drôle qui a fait le 
cnup est un misérable enfant, d'gne de toute noire estime, ma foi! 
Quant à la bague, je l'ai dans ma poche, ou que le diable fasse tour- 
ner mon âme comme une toupie de six pence, durant l'éternité toui 
entière ! 

Lady JaneB... tendit le coffret de palissandre au capitaine. 

— Voici de quoi la racheter, monsieur, dit-elle d'une voix ti- 
mide. 

— Vous voyez, Maudiin, s'écria le capitaine ; voici une vériuiMe laJy 
(jiii me salue en p;irlant, saliimbanque damnée ! Merci, milady, merci, 
que diable, mii chère dame. Combien y a-t-;l didaiis, s'il ndus pi ii? 

— Vingt mille livres, monsieur. 

— Voyez, M-îudlin, si cette lady ne m'appelle pas m'instur, de 
par l'enfer! aussi souvent qu'il le faut. 11 y a toujours avantage, uu 



LES MYSTÈ[\ES DE LONDRES. lO"; 

que Satan me brûle î à converser avec des personnes de bonne 
compagnie. 

Le capitaine ouvrit le coffret, mit sur son nez mince, maigre et 
busqué, une paire de lunettes en pince qu'il tira d'un vieil étui de 
cuir et se prit à compter minutieusement les bank-notes. Tandis 
(|u'il se livrait à ce travail, on entendit un sourd bourdonnement qui 
s'enfla et grandit jusqu'à devenir un mugissement rauque et assour- 
d'ssant. 

Ce bruit, d'une nature étrange, et dont lady Jane ne se souvenait 
point d'avoir en(endu jamais le pareil, arrivait aux oreilles, confus et 
(îomme mélangé de mille éléments divers, par une bouche de métui 
semblable à celle que nous avons vue dans le Purgatoire. 

— Quarante, quarante-cinq, cinquante, grommela le capitaine ; 
dites à cette ruche immonde de rester en paix, Maudlin. Cinquante- 
cinq, soixante... 

La petite femme essaya d'obéir, mais sa courte taille la tiahit 
encore une fois ; elle ne put atteindre le pavillon du conduit acous- 
tique. 

— Soixante-cinq, reprit le capitaine; montez sur une chaise, 
Maudlin, de par Dieu! Soixante-dix... Milady, voici une bank-note 
qui m'a tout l'air d'être de mauvais aloi. 

Le vacarme redoublait cependant. On distinguait de menaçantes 
vociférotioiis et d'horribles plaintes. Le capitaine ne bougea pn^. Il 
examina attentivement le billet suspect, le tàta, le fit passer devant le 
jour et secoua la tête d'un air mécontent. 

— Du diable si cette bank-note est bonne! dit-il. 

— Au nom du ciel, monsieur! dit lady Jane, épouvantée par les 
atroces clameurs que le conduit jetaii, par torrents de vibrations, 
dans la salle, que se passe-t-il ici ? 

— Ce n'est rien, milady, rien du tout, le diable m'emporte ! Deux 
coinins qui s'égorgent là-bns probablement. Ne faites pas attention, je 
vous prie. 

— Et ne pourriez-vous donc l'empêcher, monsieur? 

— Si fait, milady, ma foi ! pour peu que ce bruit vous gène ; mais 
voyez si vous n'auriez pas une auti 3 bank-note dans \otre portefeuille. 

Paddy se leva, posa ses lunettes sur la table, écarta sans trop de 




196 LES MYSTÈIIES DE LONDRES. 

façons la comtesse Canlacouzène, qui se trouvait sur soiû passage, et 
niit sa bouche dans !e conduit. 

— Vous tairez-vous, rebuts de N'^wgate! cria-t-il ; je suis tenté de 
vous mettre à la demi-ration pendant huit jours. 

On n'entendit plus rien. 

— Y a-t-il quelqu'un de tué? cria encore le capitaine. 

— Jock et Billy, répondit la voix du Purgatoire. 

— Deux? grommela Paddy ; que le diable les emporte! 

Il revint vers la table où lady Jane, tremblante et rendue à ses 
craintes par ce funèbre incident, lui tendit silencieusement une bank- 
note qu'elle venait de prendre dans son portefeuille. Le capitaine 
poursuivit son addition, droit, raide, grave et les lunettes sur le nez. 
Quand il eut essayé, tourné, retourné la dernière bank-note, il ôta ses 
lunettes et remit les billets dans le coffret. 

Vingt mille! grommela-t-il ; elles y sont, sur ma foi ! cet avorton 

de Snail mérite bien ses dix livres. Milady, voici votre bague. Au 
plaisir de revoir Votre Seigneurie! Bonsoir, Maudlin, aventurière 
éhontée, ma bonne amie. 

C'était la petite femme qui avait pris le diamant. Elle sortit avec 
lady Jane. 

Lady Jane, quelques minutes après, se retrouva assise sur la ban- 
quette du fiacre dont les rideaux rouges étaient toujours fermés. 

Le fiacre marcha pendant une heure environ. Lady Jane restait 
violemment frappée. Elle voyait s'agiter les hideuses figures du Pur- 
galoire ; la voix mugissante tonnait à son oreille; elle entendait cette 
autre voix mystérieuse qui avait monté des profondeurs inconnues, 
apportant les noms de deux hommes morts! 

Le fiacre s'arrêta enfin ; les deux rideaux de laine rouge s'abais- 
sèrent. On était devant l'hôtel de lady Jane, qui demeurait immobile 
et semblait ne rien voir. La contessa Canlacouzène se permit de lui 
prendre la main, qu'elle pressa doucement 

— Voici le diamant de h f ostre Altesse très-illustre, dit-elle. 

Lady Jane laissa tombe, sur la bngue son regard morne. Mais 

aussitôt qu'elle l'eut aperçue, la mémoire lui revint brusquement. Elle 

la saisit avec une avidité irraisonnée, sauta dans la rue sans le secours 

du cocher qui lui tendait la main, et monta précipitamment les degrés 



LRS MYSTÈiUiS DE LONDRRS. 



;a: 



(lo sa rjiaison, à la porte de laciuelle elle fiMpp.i ^aiis relâche jusipiM 
ce (ju'on lui eût ouvt-rt. Avant d'emrer elle jeia dcrricre elle un rcg:ii i 
diiidcscriptible terreur. 

— Addio! la Voslre Écheîlenze, addio! dit doucement la contessa 
Cant.K oiizèno. 

Puis elle ajouta, en s'adressant au cocher : 

— VVimpole-Street, Joe! au galop ! nous sonnmes en retard. 

Joe fouetta ses chevaux à tour de bras : le ii cre sauta convulsive- 
ment sur le pavé, éclaboussant au loin les passants des trottoirs, cl 
s'iirrèta enfin devant le n" 9 de Wimpole-Street. 

— Qu'on prépare la voiture, dit la petite femme au groom qui lui 
ouvrit. Où est ma nièce? 

— Madame la princesse est dans son boudoir avec un gentleman, 
rcj-ondit la femme de chambre française. 

— Ah!... et inilord? 

— Milord est en haut, madame la duchesse; je viens de l'introduire. 
La contessa Caniacouzène, qui était la petite duchesse de Gévres, ce 

qui ne l'empêchait pas d'être aussi Maudlin, comme l'appelait le bon 
capitaine Paddy O'Chrane, gagna l'étage I biié par sa nièce, la veuve 
de feu le regrettable prince Philippe de Longueville. Là, au lieu d'en- 
tier par la principale porte de l'appartement, elle prit une sorte de 
guichet latéral qui s'ouvrait sur les marches même de l'escalier, 1 1 
donnait accès dans un cabinet noir. Vis-à-vis de la porte de ce cabi- 
tict, on voyait seulement une lueur douteuse, produite par quelqu«.s 
|)eiiis trous ménagés dans le verre noirci au vernis d'un large œil-de- 
bœuf. La petite Française mit son œil à l'un de ces trous et vit, à trois 
pas d'elle, dans la chambre voisine, Brian de Lancester et la prin- 
cesse, assis, l'un près de l'autre, sur un sopha. 

— Voilà qui est au mieux! murmura-t-elle. 

— Chut! fit une voix dans l'ombre. 

— Ah! vous êtes là, milord? Que disent ces tourtereaux? 

— lisse regardent, répondit milord. 

Milord disait vrai. Susannah et Brian se regardaient. Il y avait long- 
tcii i)s (iéjà que M. de Lancôçter était là, et c'est à peine s'ils avaient 
écli iM.^é (juclques rares paroles. 

lir.an n'étaii plus l'homme delà veille, distrait, occupé par une iJJe 



108 LES MYSTÉRIÎS DE LONDRES. 

fixe et prél à jo'jcr devant une salle comble l'audacieuse comédie de sa 
vengeance. Il était grave, il était recueilli; la passion qui s'imposa l 
à lui, victorieuse^ et à laquelle il ne se livrait qu'avec frayeur ti doute, 
se lisait en lettres de feu dans ses regards charmés. Il craignait d'aimer 
trop et 11 avait raison de craindre, car il n'était point là tn face de 
l'une de ces femmes, bourgeoises ou ladies, qu'on aime à ses loisirs, 
beaucoup ou peu, suivant les circonstances, qu'on idolâtre un jour de 
bonne humeur, qu'on rabroue un matin de spleen, qu'on reprend, 
qu'on quitte encore, et qui vous aident à tuer quelques-unes de ers 
heures ennemies où les plus doux se maudissent eux-mêmes, lorsqu'ils 
n'ont personne autre à maudire. 

Susannah était une femme qu'il fallait prendre au sérieux, une de 
ces femmes qui envahissent votre vie et font leur place si large en 
voire cœur que toutes autres choses importantes ou futiles s'effacent 
et s'oublient. 

Elle aussi regardait Brian comme si elle eût redouté de perdre une 
parcelle du bonheur que lui donnait sa présence. Sa joie naïve ne se 
couvrait d'aucun voile de pruderie. Elle laissait voir à nu son âme, 
où il y avait tant d'amour que les paroles étaient inutiles et n'eussent 
fait qu'apàlir ce que disait son regard. 

— Vous m'avez vu hier, dit enfin Brian ; vous m'avez compris et 
vous voulez m'aimer encore? 

— Si je le veux! murmura Susannah; que Dieu est bon de n'avoir 
point fait de vous un meurtrier! 

Leurs mains se rencontrèrent. Brian mit celle de Susannah sur son 
cœur. 

— Roi ou mendiant, saint ou criminel, il m'aurait fallu vous aimer, 
Brian, reprit-elle; et si vous ne m'aimiez pas, je mourrais. 

— Je vous aime, oh! je vous aime, madame! s'écria Brian avec 
une impétuosité qui faisait contraste avec son flegme habituel. Désor- 
mais, je ne puis que dire comme vous : il faut que je vous aime ! Je 
ne le voulais pas; ma vie n'est point de celles où l'amour ait une place 
commode. Je suis pauvre, et le peu que j'ai me vient d'une source 
ignorée. Je suis engagé dans une lutte folle qui doit me lucr quelque 
jour, et où la victoire même serait sans joie, madame... je suis enfin 
tout ce que ne sont point ceux qu'on aime et qui aiment. 



I 



i 



LUS MYSTÉRliS Dii LONDUES. l'O 

• — El n'c'.cs-voLii? donc pas beau çt noble, Biian, le plus noble et 
le plus beau? 
LancesLer sourit avec irisliçsse. 

— C'pst joli! (iii iout bas la petite Française. 
^ C'est long, ré\i\\f\na milord, 

— Vous ne vous souvene^j donc plus de vos belles années, Tyrrel.' 

— Au diable, Maudiin ! J*e fait est que c'est une admirable fille!.. 
Chut! voili^ cù Ijer-à-bras changé en lourlereau qui va roucouler! 

— jNous «efon? malbeureux, Susannaji, dit Brian, et ce 4oii cn\; 
une angoisse terrible que de vou? voir malliegren&e! ajjjiis, niaintç- 
nant, cette angosse me semble préférable à cçlle de ne vous point 
voir. Écoulez, vous ^ave? quelle est ma vie, et ayeç quelles arnjcs, 
profitant de la folle faveur d« «îonde, j'atjUque mon ennemi, qui est 
mon frère. l\ me reste à vous dire mon secret,., mon seul secret. 

Susannali se serra contre lui, reconnaisganle. 

Tyrrel et la petite Fr^mçaise tendirent avidement rçveilie, 



XXÏX 



eOMEDlB 

— ie suis ruiné, reprji Brian de tajieestçr, si Ijien ruiné, madam^-s 
qiie mes ressources personnelles égalent à peine celles 4.U plus pau- 
vre mendiant. Et pourtant, je vis comme mes pairs vivent ; j'éiale un 
certain luxe. D'où pensez-vous que je tire mes moyens de vivre, 
madame ? 

— Je ne sais, répondit Susannah, q«i aufâU yoylu revenif bien 
vite aux paroles d'amour. 

— Vous seule au monde le saurez. Une main mystérieuse, ma- 
dame, me jette chaque mois une périodique aumôoe, 

— C'était cela son grand secret I grommela Tyrrel ; j'avais, par- 
dieu ! mes raisons pour en savoir quelque chose. 

— Écoutez-doiic 1 milord, dit la curieuse petite femniç. 



•?00 LKS MYSTÈRES DH; LONDRES. 

— Chaque moi», ( oniinua Brian, par des moyens divers et loiijouis 
occultes, je reçois cent livres sterling. 

— Et c'est cent livres de perdues, très-honorable fou ! grommela 
encore Tyrrel ; mais le maître le veut ctje m'en lave les mains. 

— Ces dons sont périodiques, reprit Brian ; ils m'arrivent légulié- 
remcnt. ils ne m'ont jamais manqué. Le premier payement a eu lieu 
le jour même où, ma ruine étant consommée, je me suis demandé, 
pour la première fois, ce qu'il me restait à faire en ce monde. 

— "Vous avez donc été près de la mort, vous aussi? murmura 
Susannah, dont les grands yeux nnirs étaient humides. 

— Je ne sais, dit Brian, qui bai--?a la voix. Mon cœur était plein de 
haine, et le désespoir conseille mal. Mais il est mon frère, après tou(, 
et Dieu m'aurait fait la grâce sans doute de mourir avant de frapper. 
Oui, madame, oh ! je veux le croire ! et vous, croyez-le! c'était près 
de la mort que j'étais, — et non pas près du crime ! 

Brian était pâle. Il y avait de l'égarement dans ses yeux, et sa 
main froide tremblait dans celles de Susannah. 

— Brian, dit-elle avec un doux accent de prière, ne soyez pas (riste 
auprès de moi, car je ne sais pas vous voir souffrir. Vous avez ctc 
malheureux, mon Dieu ! vous, Brian ! Oh 1 que ne peut-on donner sa 
vie pour le bonheur de ceux qu'on aime 1 

A son tour, elle attira les mains de Lancester et les serra passion- 
nément contre sa poitrine. Brian murmura : 

— Je vous ai dit mon secret. Gardez-le, même vis-à-vis de moi ! 
Savez-vous ce que c'est pour un gentilhomme, madame, que d'accep- 
ter une aumône? 

— Non, dit Susannah, qui baissa î«s yeux timidement sous le re- 
gard hautain de Brian. Vous ai-je offensé? J'étais bien forte hier; au- 
jourd'hui, Brian, vous pourriez me tuer d'une parole. 

— Vous le voyez bien, madame, reprit celui-ci après un silence cl 
en passant la main sur son front où perlaient quelques gouttes de 
sueur; nous serons malheureux. 

— Non I Écoutez! s'écria tout à coup St«sannah dont le beau visage 
rr.yonna ; vous n'aurez plus besoin de recevoir. Je suis puis anif, 
moi! je l'avais oublié! Brian, je suis i iche ! Vous m'avez dit votre 
secret, je veux vous dire le mien : Éi-outez ! écoutez ! 



LKS iMVSTÈRliS DE LONDRES. ': I 

— Courez, madame! murmura Tyrrel en poussant la petite Fiuu- 
çjise; il ne faut pas qu'elle prononce un mot de plus! 

En même temps, il saisit une chaise à deux mains et en frii|ip) 
violemment le parquet. La chaise se brisa; Susannah, effrayée de 
ce hruii, se leva ainsi que Brian. L'entretien était rompu. 

— Qu'est cela, madame! demanda Lancester avec soupçon. 
Avant que Susannah eût pu répondre, madame la duchesse douai- 

1 ière de Gêvres entra, souriant et saluant. 

— Ma chère enfant, dit-elle, la voiture est attelée. 

Susannah jeia un regard de regret vers Brian qui s'inclina et 
prit cdngé. 

— Vous savez ce qu'on attend de vous, ma chère belle, poursuivit 
la petite douairière, lorsque Brian fut parti. C'est bien simple, moins 
(pli' lien ! Si, par hasard, vous refusiez, ma fille, vous perdriez les 
bonnes grâces de vos protecteurs, et l'Honorable Brian... 

— Qu'a-t-il à faire en ceci, madame ? interrompit fièrement Su- 
sïnnah. 

— Ne nous fâchons pas, mon amour ; et l'Honorable Brian, disnis- 
je, perdrait ses cent livres sterling. 

— Quoi ! s'écria Susannah en pâlissant, vous savez cela ! 

— C'est effrayant, mon amour, tout ce que je sais ! dit la petite 
femme d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. 

Elle jeta un châle sur les é, aules de Susannah, et l'entraîna vers 
la {2;rille où stationnait le brillant équipage aux armes de Longue- 
ville. Elles y montèrent toutes deux. Les nobles chevaux prirent le 
galop et ne s'arrêtèrent que dans Castle-Street, devant Dudley- 
Ilouse, demeure de Frank Perceval. 

Madame la duchesse de Gêvres mit la tête à la portière. 

— Tournez les chevaux du côté de Uegent's-Slreet, dii-elle au 
ficher. Ma chère belle, reprit-elle en s'ndre?sant à Susannah, les 
-•MS que nous attendons vont venir dans dix minutes, peut-être, 
juMii-êtredans deux heures : mais ils vont venir. Patience. 

Il s'était passé bien des choses durant cette matinée. Le manpiis 
(le Rio-Santo, depuis le matin, n'avait i'as ((uitiê TrevorHouse. Il y 
;ivait en gran ! eoiiseil entre lui et ladx Cimphell. Évide nnieiit ( 'était 
un niumont de crise. L'heure de l'assaut avait sonné. On voulait 



202 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

emporter Ja place de vive force. Le marquis avait marqué ce jour 
pour ses fiançailles officielles avec miss Mary Trevor, Il fallait que 
cela fût, n'importe par quels moyens et malgré tous les obstacles. 

Le principal obstacle éiaii lord James Trevor, 

Cet excellent et loyal seignc^ur avait reçu dans la matinée une 
lettre qu'il n'avait communiquée à personne et après la lecture de 
laquelle il était tombé en détestable humeur, 

— Pauvre Mary! murmurait-il, en parcourant les alléeg de son 
petit parc; je n'auraig jamais cru cela de ce coquin de Frank! Mais 
au iàitf que signifie une lettre anonyme? hï&n du tout, pardieul 
moins que rien ! 

t>ord Trevor était, néanmoins, fort soucieux. 
Lady Campbell l'ajjorda et ne tarda pas à pronouo&rk moi mariage 
qui, dao§ son esprit, était alors je mol important- 

— Ne m§ parlez p$s de ce misérable Frank, mil^dy, s'écria lord 
Trevor qaj pensait que mariage et Frank ne pouvaient aller Tun sans 
l'autre, lorsqu'il s'agissait de sa fille ; je veux mourir si sa conduite 
fl'esi pag um eh<m cljoquante au dcroier point. Clioquajjie et inexcu- 
sable, milady ! 

— Comment cela, mon hém ? 

— Vous allez le défendre, n'est-ce pas ? Je ne veux rien entendre, 
milady. Je suis outré, oiiiré positivement, 

^ Maif «nfiflt mon i'rùr^,.. 

• — C'est une diose qui passe toute croyance, milady, que vous 
vouliez vous obstiner â défendre Frank Percevali 

— Mais je ne le défeiids pas, milord, 

— Ah ! à la bonne heure ! Et que voulez-vous me parler de ma- 
riage, alors, tnilady ? 

LadyCanpbelJ hé iin un instant. La transition était brûlante, et 
lady Campbell connaissait trop !a bonté de son frère pous se fier à 
cette rancune du moment. 

— Milofd, répondit' elle d'un air mystérieux, c'est un grand 
secret. 

—-Je n'aime pas beaucoup les secrets, milady. 

— Le marquis de Hio-Santo demande la main de vrtre fille, 
ffîil<?rd. 



LES MYSTEIUÎS DE LU.NDIlKS. 20 

— C'est fort bien, milady. Je refuse la main de ma fille au Hjarçju s 
de Rio-Santo, 

— Vous n'y pensez pas, mon frère ! 

— Si fuil ! 

— Prenez au moins h temps de consulter votre fille I 

— A quoi bon? demanda le vieillard dont les sourcils je «roft- 
cèrent. 

— Les convenances l'exigent, mon frère, reprit iady Campbdl; jl 
pourrait, en vérité, se faire... 

— Je ne vous comprends pas, madame. 

— Enfin, milord, s'écria Iady Ciimpbell, que diriez-vou8 si ma 
nièce aimait le marquis de Rio-Santo? 

Lord James Trevor recula d"uo pas. 

— Votre nièce, madame! répéta-t-U, c'est impossible. 

— Cela est pourtant, milord. 

— Alors, j'appellerai ce Uio-Santo sur le terrain, madamel Voilà ce 
que je ferai 1 • 

C'était une de ces bonnes et loyales natures, un de ces caractères 
t tnillés dans le plein bloc » de la foi antique. Une cho?e eût pu seu- 
Ijment le déterminer à oublier Frank, c'aurait été l'oubli Je Franck 
lui-même. Mais il n'accusait plus Frank depuis que Frank était 
attaqué. 

Lady Campbell, cependant, était revenue vers Rio-Santo pour 
lui rendre compte du mauvais résultat de son ambassade. 

— Il ne me reste plus qu'à me retirer, madame, dit-ii; j'ai fait 
tout ce qu'un galant homme pouvait faire. 

— Muis, marquis, s'écria iady Campbell, rien n'est désespéré. Mon 
frère reconnaîtra son erreur; et si ce n'est pour moi, milord, un 
peu de patience pour Mary, qui vous aimel 

— Ah ! si j'en étais sûr ! soupira Rio-Santo. 

— Que foriez-vous donc, milord? 

— Ce que je ferais, madame ! s'écria le marquis en s'animanl 
soud;iin, je passerais par-dessus toiile considération; je foulerais aux 
pieds un vain scrupule; je vous dirais... 

Lady Campbell approcha son fauteuil. 

— Pour elle, pour elle seulement, Dieu m'en est témoin, et non 



20'( LRS MYSTÈRES Dli LONDRES. 

pus pour moi, je parlerai, reprii le marquis. Ne pensez-vous pas, 
madame, qu'il serait affreux pour miss Trevor de partager avec une 
rivale le cœur^e son époux? 

— Vous me le demandez, milord ! 

— C'est que l'Honorable Frank Perceval a une maîtresse, madame. 

— Certes, marquis, balbutia lady Campbell avec embarras, ceci 
est grave. Mais... 

— Pardon si je vous devine. Quel homme n'a eu des maltresses en 
sa vie, n'est-ce pas? Moi-même... 

Kio-Santo s'interrompit et fixa sur lady Campbell son regard grave 
et triste. 

— Madame, reprit-il d'une voix basse, mais fermement accentuée, 
j'ai eu des maîtresses avant daimer miss Trevor; depuis que je 
l'aime, je n'en ai plus. Mais M. Perceval! C'est après avoir aime 
Mary, c'est au moment où il revient tout exprès pour réclamer 
une parole donnée... c'est à ce moment même qu'il amène de France 
une autre femme aimée aussi! 

— Il l'a amenée de France, marquis? 

— Frank Perceval est arrivé avant-hier ; la princesse de Longue- 
ville s'est montrée à nous hier pour la première fois. 

— C'est vrai! di( encore lady Campbell; et c'est cette femme si 
jeune, si admirablement belle que vous m'avez fait voir hier? 

— C'est elle, madame. 

— Oh! Frank! Frank!... Au nom de ma nièce, milord, je vous 
remercie. Attendez-moi, je vous supplie; cette fois, nous n'aurons 
pas un refus. 

Lord James Trevor se promenait encore dans les allées de son petit 
parc, lorsqu'un groom accourut à lui tout essoufflé, disant que miss 
Mary, malade, désirait parler à son père. Lord Trevor se hàia vers 
Kl maison. Il trouva sa fille renversée sur un fauteuil, le visage cou- 
vert de ses mains. Elle sanglotait ; des larmes filtraient à travers ses 
doigts pâles. Lndy Campbeir, inquiète, repentante peut être, s'em- 
])res.>ait autour d'elle. 

— Voyez, milord, voyez, dit-elle; voici l'ouvrage de ce malheu- 
re ix Frank. Ce qu'il a fait est indigne, mon frère. Il a une mai- 
ti usbe 1 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 205 

— Je le sais, madame, répondit froidement lord James Trevor en 
froissant îe dernier débris de la lettre anonyme reçue le matin. 

— La pauvre enfant ne l'aime plus... reprit lady Campbell. 

— Qui dit cela ? s'écria Mary en découvrant tout à coup son visage 
qui était d'une effrayante pâleur. 

Elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient brûlants. 

— Mon père, dit-elle d'une voix étrange parce qu'elle contrastait 
avec la douce et faible voix qu'on lui connaissait, j'ai été folle pen- 
dant bien des jours... je ne me savais plus moi-même. Maintenant, 
on le calomnie ! Ah ! c'est affreux, mon père, de calomnier un blessé, 
un mourant, peut-être I 

— Un mourant! répéta lord Trevor; que signifie cela, madanie? 

— Frank IVrcev-il s'est battu, milord, répondit lady Campbell avec 
embarras. 

— Je veux le voir, mon père, reprit encore Mary. 
Lord Trevor sonna. 

— Faites atteler, dit-il, sur-le-champ 1 Calmez-vous, Mary, pour- 
suivit-il, j'ignorais tout cela. Je vais me rendre chez Perceval. 

— Et moi, mon père? 

Lord Trevor jeta un regard sur sa sœur. 

— Tout ceci me semble fort obscur, murmura-t-il entre ses dents. 
Eh bien ! Mary, foin des convenances ! vous le verrez, vous aussi... 
préparez-vous. 

Mary baisa avec effusion la main de son père, 

Lady Campbell haussa les épaules, et s'en alla, découragée, racon- 
ter ce nouvel échec à Rio-Santo, mais le marquis ne parut point par- 
tager, cette fois, sa peine. 

— J'attendrai le retour de lord Trevor, dit-il d'un air dégagé. 

On entendit en ce moment le bruit des roues de la voiture sur le 
pavî de la lue. Rio-Santo consulta sa montre à la dérobée, et un 
triomphant sourire releva les coins de sa lèvre. 

— La partie s'engage comme il faut, murmura-t-il; la gagne- 
rai-jc?... 



)d LES MYSTÈRES DE LO.NUUES. 



XXX 



DRAME 



Lord James Trevor et sa fille firent la route en silence. Mary, dans 
un accès de passion vraie, avait rompu d'un seul effort le réseau de 
sophismes qui s'interposait entre elle et son amour. Elle avait ressaisi les 
rênes de sa conscience ; son esclavage moral avait brusquement pris 
fin. Elle était elle-même ; elle pensait avec sa propre intelligence, elle 
sentait avec son propre cœur. 

Aussi n'y avait-il plus de doute en elle. Une seule image régnait 
au fond de sa pensée. Pas un souvenir pour Rio-Santo, cet homme 
si beau, si séduisant, si supérieur aux autres hommes, ce demi-dieu 
qu'on lui avait si longtemps désigné du doigt en disant: « Admirez! 
adorez! » Rien pour lui! tout à Frank, tout au pauvre blessé qui n'avait 
point d'avocat, qui n'avait que des ennemis! ~ 

Mary renaissait donc de sa faiblesse mortelle. Tous les généreux 
instincts de la femme surgissaient en elle à la fois. Elle était forte en 
ce moment. Un doux et délicat incarnat teignait la pâleur de sa joue. 
Son œil brillait d'un téméraire éclat. Sa gracieuse taille, redressée, 
avait quelque chose d'intrépide dans sa pose. Tout son être enlin, pi 
frélc dans son aristocratique beauté, semblait se raidir pour la guerre 
prochaine, et menacer de loin la main oppressive sous laquelle s'ét lit 
courbée si longtemps sa volonté. 

L'équipage tourna l'angle de Regent's-Street. 

La voiture aux armes de Longueville stationnait toujours devant 
Dudley-IIouse, et la petite duchesse de Gêvres était à la portière. 

— Allons , ma belle ! allons ! s'écria-t-elle dès qu'elle aperçut 
l'équipage de Trevor ; c'est le moment! 

Elle onw^d elle-même la portière et poussa Susannah. 

— Montez l'escalier, montez vite! reprit impérieusement la poiito 
Française; frappez! Une fois dedins, on vous dira ce qu'il faui l'ai.e. 

Susannah monta les degrés. La duchesse de Gêvres fit un signe au 



LBS MYSTÈRES DE LONDRES. 207 

coclier, qui tourna bride et lança les chevaux au galop clans la clin <•- 
lion de Totlenliam-Court-Road. L'équipage do lord Trcvor s'arrêtait 
;.ii miVme instant devant Dudley-House. 

Mary n'avait pas perdu le plus mince détail de la scène que nous 
venons de raconter. Toute sa pâleur était revenue. Elle pressa forte- 
ment le bras de son père, qui, lui, n'avait rien vu, si ce n'est une 
voiture passant au galop de deux fort beaux chevaux. 

— Milord, dit-elle d'une voix altérée, cette fimne! 

— Quelle femme? 

Mary étendit sa main vers Susannah, qui, à ce moment même, fran- 
chissait le seuil de Dudley-House. 

— Diable ! murmura lord James, cette femme, dilcs vous, miss 
Mary ? Sur mon honneur, je ne la connais pas 1 

— Je la connais, moi! j)rononça sourdement Mary. 

Tout son corps tremblait par fiévreuses secousses. Elle avait peine 
à respirer. 

Lord Trevor n'élaii pas seulement à se repentir de l'avoir amenée. 
Depuis le commencement de la route, il se reprochait amèrement son 
impru lence, mais le ma! était sans remède. 

— Qu'allendons-nous, milord? demanda Mary. Nous sommes venus 
pour voir Frank Perceval, et voici sa maison. 

Lord Trevor se consulta durant une minute. 

— Ma fille, reprit-il au bout de ce temps d'un ton affectueux, mais 
ferme, et qui n'admettait point de rcpli(|ue, j'ai agi piécipitnmmi-ni. 
Du moins ne pousserai-je pas l'imprudence jusqu'à exposer dnvaniage 
une fille de Trevor. Vous resterez ici, miss Mary. Je verrai, moi, l'Ho- 
norable Frank Perceval. 

— Je ne vous ai jamais désobéi, mon père, répliqua Mary, dont la 
détresse augmemait à chaque instant; je me soumets à votre volonté. 
Mais, au nom de Dieu! exaucez ma prière; promcttez-mni de me 
dire... je suis forte, allez! mon père!... promettez-moi *de me dire si 
c-aie femme !... 

Elle s'arrêta et appuya sa main sur son cœur (|ui défaillait. 

— Si celte femme, poursuivii-eiie, a le droit de se mettre entre moi 
et Fraiik Perceval. 

— Je vous le promets, repondit lord Trevor après livoir hésité. 



203 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 1 

— Slt l'honneur de votre nom, mon i)ère? - ^ 

— Sur riionneur de mon nom ! 

Il y avait environ une demi-heure que le malheureux aveujrle, sir 
Edniutid Matkcnsie, était au chevet de Frank Perceval. Stephen Mnc- 
Nab, qui avait passé toute la nuit précédente et la majeure partie do 
la journée auprès de son ami, protita de la présence de l'excellent sir 
Eilmund pour aller donner de ses nouvelles dans Cornhill. Du moment 
que sir Edmund était là, point d'inquiétudes, car le bon aveugle était 
connu de Frank depuis longtemps, et de la mère de Frank, comme 
de lout le monde, en somme. Qui ne connaissait, à Londres, qui n'ai- 
mait le bon sir Edmund Mackensie? 

Frank avait eu une nuit de fièvre. 11 dormait maintenant. Le vieux 
Jack vaquait à quelques soins dans la pièce du rez-de-chaussée. Ce 
fut lui qui ouvrit la porte à Susannah. 

— L'Honorable Frank Perceval? dit-elle. 

— C'est ici, milady, répondit Jack ; mais on ne peut le voir. 

— 11 est malade, reprit Susannah, répétant à contre-cœur la leçon 
qu'on lui avait apprise ; je le sais. C'est pour cela que je viens. Ste- 
ph n Mac-Nab a pensé qu'il était imprudent de laisser son ami seul 
avec un homme privé de la vue. 

— Ce bon M. Siephen ! murmura le vieux Jack; il pense à loul. 
S'il m'était permis de faire une supposition, je dirais à madame qu'elle 
est probablemerit l'une des cousines de M. Stephen... une des misses 
Mac-Farlane. Un' bon vieux nom de laird écossais, ma foi. Montez, 
madame, montez, et que Dieu vous bénisse comme tout ce qui porte 
intérêt à Perceval! 

Susannah profita de la permission. 

— Comme tout cela grandit! murmura le vieux valet. Ce doit ê(re 
la petite Anna, je pense... à moins que ce soit la pciite Clary. Je 
demanderai à M. Stephen si c'est la petite Clary ou la petite Anna. 

En entrant dans la chambre du malade, Susannah se trouva face à 
face avec Tyrrel l'Aveugle. C'était la première fois qu'elle voyait ^o i 
visage éclairé par la lumière du jour. Tyrrel attacha sur elle s». s 
grands yeux éteints et mornes. 

— Qui est là? dit-il à voix basse. 

— Celle que vous attendez, répondit Susannah. 




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LES MYSTÈRES DE LONDRES. 209 

Tyrrel chercha sa main. 

— Ma fille, reprit-il en comprimant sa voix, mais en prononçant 
chaque mot avec emphase; vous savez ce qu'on exige de vous. N'allez 
pas hésiter au moment d'agir, car vous seriez perdue! 

— Toujours des menaces! interrompit Susannah. 

— On peut vous menacer, ma fille, maintenant que vous êtes heu- 
reuse, dit l'aveugle en souriant. Écoutez! 

On entendit le marteau de la porte extérieure. Tyrrel entraîna 
Susannah vers le lit et la fit se pencher au chevet du malade. 

— Un homme va entrer, dit-il, un vieillard. Au moment où il 
mettra le pied sur le seuil, vous ferez ce qui vous a été ordonné. 
Point de questions! ajouta-t-il impérieusement ; vous avez signé un 
pacte, il faut l'accomplir. 

Lord Trevor montait l'escalier en répondant de loin au vieux Jack: 

— Blessé grièvement, pauvre garçon ! dit-il ; après tout, je me 
trompe peut-être : ce n'est pas le moment pour lui d'être en bonne 
fortune. 

Il mit le pied sur le seuil et aperçut Susannah qui lui tournait le 
flanc. Il s'arrêta. 

— Allons ! murmura Tyrrel. 
Susannah pâlit et ne bougea pas. 

— Allons, au nom du diable, femme! répéta Tyrrel d'une voix 
pénétrante, qui ne ressemblait en rien à la voix qu'il se donnait d'or- 
dinaire, c'est sur Lancester que l'on se vengera! 

Susannah le regarda et tressaillit. Une larme de rage et de douleur 
jaillit, brûlante, de sa paupière. Mais elle se pencha et mit un baiser 
sur le front de Frank Perceval. 

Lord Trovor laissa échapper une douloureuse exclamation, et des- 
cendit brusquement les marches de l'escalier. 

— Vous pouvez vous retirer, murmura Tyrrel à l'oreille de 
Susannah. Merci ! 

Lord James Trevor remonta dans son équipage, qui partit aussitôt. 

Susannah, honteuse, navrée et sentant vaguement qu'elle venait 
déjouer enire des mains perfides le rôle d'un instrument funeste, 
s'esquiva sans répondre au vieux Jack qui lui demandait si, décidé- 
ment, elle était miss Anna ou miss Clary Mac-Fsfiane. 

T. I. 14 



210 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Frank, cependant, s'était réveillé en sursaut au moment où la bou- 
che de Susannah louchait son front. Il avait vu, comme en un rêve, 
la sévère figure de lord Trevor sur le seuil et le ravissant visage de 
la belle fille qui se penchait à son chevet. Il avait refermé les yeux 
en poussant une vague plainte. Au bout de quelques secondes, il les 
rouvrit et ne vit plus que le bon sir Edmund Mackensie, tranquille- 
ment assis à son chevet. 

— Je viens d'avoir une vision étrange, murmura-t-il ; une femme. 
J'ai fait plus que la voir... je sens encore à mon front le contact de 
sa bouche glacée. 

— Mon cher Frank, dit le pauvre sir Edmund en soupirant bien 
fort, je ne puis vous dire si vous avez rêvé oui ou non. J'ai entendu 
marcher dans la chambre, mais, vous savez, mes yeux... 

— Sonnez Jack, monsieur ! interrompit Frank; vous avez entendu 
marcher, dites-vous? 

Jack parut aussitôt que la sonnette eut retenti. 

— Qui est venu? demanda Frank avec agitation. 

— Ne le savez-vous pas, Votre Honneur? Je me disais bien qu'il 
fallait que vous n'eussiez pas reconnu lord Trevor pour l'avoir ainsi 
mécontenté. 

— Lord Trevor ! répéta Frank. 

— Il vient de sortir, Votre Honneur, en jurant par Dieu et le diable 
qu'il ne vous reverra jamais. 

— Ah ! dit Frank qui se leva sur son séant. 

— Il n'y a pas jusqu'à la petite miss que vous aurez mécontentée 
aussi. Une jolie demoiselle, pourtant! 

— Mais quelle jeune fille? de quoi me parles-tu? s'écria Frank 
dont la tête se perdait. 

— La cousine de M. Stephen, pardieu, miss Anna, ou miss Clary 
Mac-Farlane. 

— Ah ! dit encore Frank avec soulagement, cette fois. 

— Tenez ! voilà justement M. Stephen qui va nous dire... 
Stephen entrait en effet : il venait de quitter ses deux cousines. Ce 

ne pouvait être ni Clary ni Anna. 

— Mon Dieu ! mon Dieu! murmura Frank. J'ai donc bien vu ! le 
père de Mary était là. Une femme se penchait sur mon front... il l'a vue ! 



LES MYSTERES DE LOxNDRES. 211 

Frank n'acheva pas. II retomba lourdement à la renverse et perdit 
connaissance. 

— Mais quelle est donc cette femme? ou ce démon ? murmura le 
vieux Jack qui commençait à comprendre ; sir Edmund... il est aveu- 
gle! il n'a rien vu ! 

Stephen, lui aussi, comprenait. Quelle était cette femme? Qui 
l'avait apostée? Était-ce le second acte de la tragédie dont le docteur 
Moore et son aide Rowley avait joué les premières scènes? 

— Sir Edmund, dit-il enfin, Frank va reprendre ses sens et j'ai 
besoin d'avoir avec lui un entrelien secret. Veuillez excuser... 

— Je me retire, monsieur Mac-Nab, répondit l'aveugle. J'étais 
venu pour rendre un service, ajouta- t-il avec une tristesse si vraie 
que Stephen se sentit ému ; mais, aujourd'hui comme bien souvent, 
monsieur, ma présence a été plus nuisible qu'utile. Que Dieu vous 
préserve du fléau dont je suis accablé, monsieur Mac-Nab ! 

Stephen lui serra silencieusement la main. Sir Edmund sortit, 
accompagné par le vieux Jack qui guida jusqu'au seuil de la rue ses 
pas chancelants et fit appeler une voiture de place. 

Lorsque Frank reprit ses sens, il se trouva entre Stephen et lady 
Ophélia, comtesse de Derby, qui semblait vouloir se retirer, mais 
que Stephen retenait de son mieux. Frank ne se rappela pas tout 
d'abord ce qui s'était passé. 

— Mon ami, lui dit Stephen en interrogeant son pouls, vous êtes 
bien faible encore pour supporter les émotions qu'on vous prépare 
et que, comme médecin, je devrais écarter. Mais vous êtes menacé 
dans le bonheur de votre vie ; l'ami doit remplacer ici l'homme de 
l'art. Écoutez-moi. Vous venez d'être frappé cruellement... 

— Je me souviens, dit Frank d'une voix plaintive; oh ! n'est-ce 
donc pas un rêve? 

— Non, répliqua Stephen avec fermeté. Ce que vous avez vu 
est réel. Il y a maintenant une barrière entre vous et miss Mary 
Trevor. 

— Son père... ma dernière espérance! murmura Perceval. 

— Courage, ami ! Si je vous parle ainsi dans l'état où vous êtes, 
ne devinez-vous pas que j'ai un remède à votre mal? Rassemblez vos 
forces, voici une autre espérance à la place de celle qui vient de vous 



212 LES MYSTERES DE LONDRES. 

être enlevée. Madame la comtesse de Derby est ici, fidèle au rendez- 
vous : elle va parler... 

— Non, monsieur, non, s'écria lady Ophélia qui se sentit faible 
en face du moment suprême ! non ! Ce secret n'est pas le mien. 

— Êtes-vous donc venue, madame, dit le jeune médecin, seule- 
ment pour contempler son agonie? 

La comtesse, qui s'était retirée derrière le lit de Frank, revint se 
mettre à son chevet. 

— Je veux parler à l'Honorable Frank Perceval et non pas à vous, 
monsieur, dit-elle à Stephen après un silence et avec hauteur. 

Stephen approcha des lèvres de Frank une cuillère pleine de 
cordial, et quitta la chambre aussitôt. 

La comtesse de Derby hésita longtemps à prendre la parole. Lors- 
qu'elle ouvrit la bouche enfin, ce fut pour raconter, en phrases 
entrecoupées et d'une voix intelligible à peine, une histoire où le 
nom de Rio-Santo fut bien souvent prononcé. Frank écoutait, la 
bouche béante, l'œil grand ouvert. Il revivait à force d'attention, et 
l'intérêt puissant du récit lui rendait de la force. 

— Et c'est cet homme qui épouserait Mary ! s'écria-t-il lorsque la 
comtesse se tut. 

Celle-ci avait les yeux pleins de larmes. 

— C'est un homme que ni vous ni moi ne pouvons juger, miiord, 
dit-elle à voix basse. Ce que vous venez d'entendre vous rend fort 
contre lui. N'en abusez pas. Souvenez-vous que j'ai votre serment... 
et que je l'aime! 

La comtesse prononça ces derniers mots avec effort; une épaisse 
rougeur couvrait son front, et Frank sentait trembler convulsivement 
sa main. Avant qu'il eût pu répondre, elle se leva et sortit précipi- 
tamment. 

— Stephen ! Stephen ! cria Frank que la fièvre en ce moment sou- 
tenait et rendait valide , de l'uncrc, du papier ! Appelez Jack, Stephen. 
Oh! tout n'est pas perdu! Je vais jouer ma dernière chance, et 
quelque chose me dit que cet homme ne me vaincra pas aujourd'hui 
comme hier. < 

Jack montra sa tête chenue à la porte et mit bientôt après sur le lit 
de son maître, encre, plumes et papier. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 213- 

— Écrirai-je sous votre dictée, Frank? demanda Stephen. 

— Non, non, ami ! je vous dis que c'est ma dernière chance, mon 
dernier espoir ! Je veux (enter le sort par moi-même ! Si j'échoue, 
Stephen, je suis bien près de la mort. Je n'aurai qu'à me laisser choir 
pour n'avoir plus la fatigue de me relever. 

Stephen ne répondit point. Le vieux Jack secoua sa tête grise et 
leva au ciel ses regards humides. 

Frank, cependant, faisait courir sa plume sur le papier avec une 
fiévreuse rapidité. Quand il eut achevé, il tendit sa lettre à Jack. 

— Pour lord Trevor, dit-il ; ne reviens ici que lorsque tu la lui 
auras remise toi-même, entends-tu ? 

— J'entends, Votre Honneur. 

— Fallùt-il pénétrer au milieu de son salon, forcer la porte !... 

— Je ne reviendrai que quand lord Trevor aura la lettre de Votre 
Honneur, interrompit le vieux Jack avec simplicité. Votre Honneur a 
ordonné, c'est tout ce qu'il faut. 

Lord James Trevor était remonté furieux, dans son équipage. Il 
avait d'abord obstinément refusé de répondre aux questions de sa 
tille; mais Mary l'avait enfin sommé de tenir sa parole de gentil- 
homme, et le vieillard avait parlé. 

— Je l'ai vu ! dit-il avec emportement, vu de mes yeux, en vérité ! 
Frank vous a oubliée, ma fille ! 

Mary s'attendait à ce coup et pourtant ce coup la brisa. Elle 
s'affaissa contre la paroi de la voiture, et ne prononça plus une 
parole. 

Elle prit le bras de son père en descendant de voiture et entra avec 
lui au salon. Dans le salon étaient lady Campbell et le marquis de 
Rio-Santo. Ce dernier salua Mary d'un air de résignation digne et 
douloureuse ; il s'inclina froidement devant lord Trevor. 

— Milord, dit lord James à Rio-Santo d'un ton brusque et chagrin, 
j'ai refusé ce matin de vous donner ma fille parce que je l'avais pro- 
mise à un autre. Cet autre m'a rendu ma promesse. 

— Que vous disais-je?cher marquis, s'écria lady Campbell; milord 
mon frère est un vieux soldat dont les compliments ont parfois une 
forme un peu étrange, mais, en définitive, vous voyez bien qu'il vous 
accorde... 



214 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Madame ! l'interrompit le vieux comte, miss Trevor est libre. 
Qu'elle choisisse un époux, et que Dieu la fasse heureuse ! 

— Eh bien ! ma chère enfant? dit celle-ci. 

•— Comme je l'aimais ! murmura Mary parmi ses larmes. 

« Ah ! madame, madame, ajouta-t-elle en mettant son front brûlant 
sur la main de sa tante, persuadez-moi, dites-moi encore que je ne 
l'aime plus ! 

Lady Campbell était visiblement embarrassée. Rio-Santo avait le 
cœur serré. 

— Mary, dit-il à voix basse en se penchant à son oreille, il est 
donc vrai ! vous ne m'aimiez pas? 

Miss Trevor leva sur lui ses yeux chargés de larmes et lui tendit 
la main, que Rio-Santo porta passionnément à ses lèvres. 

— II n'y a plus de passé pour moi, dit-elle avec une sorte de vio- 
lence; je veux vous aimer, milord, n'aimer que vous. Je le veux ! 

— Enfin ! soupira lady Campbell. 

Lord Trevor tendit sa main au marquis, en disant : 

— Ma fille a parlé, milord : vous avez ma parole. 

On entendit en ce moment un tumulte dans la pièce voisine, c'était 
comme le bruit d'une dispute, et il semblait que les valets de lord 
Trevor voulussent défendre la porte à un intrus qui prétendait passer 
de vive force. 

— Donnez votre lettre, disait un groom; je la remettrai à milord. 

— Je la remettrai moi-même, par saint Dunstan ! répondit une 
voix essoufflée. 

La porte s'ouvrit tout à coup, et le vieux Jack, baigné de sueur et 
les habits en désordre, se précipita dans l'appartement, suivi de deux 
grooms emportés par leur élan. Lord Trevor le reconnut tout de sui(e 
et détourna la tê(e. 

— Une lettre pour Votre Seigneurie, dit le vieux Jack, de la part 
de Son Honneur. 

Lord Trevor repoussa la letli\-. 

— Prenez-la, milord, s'écria Jack; prenez-la, au nom de Dieu! 
mon maître se meurt! 

— Retirez-vous, dit sévèrement lord Trevor ; je ne connais plus 
Frank Perceval. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 215 

— Par pitié, milord !... voulut dire encore le fidèle Jack. 

Lord Trevor prit la lettre et la déchira sans la lire. Jack recula, 
comme si on l'eut frappé lui-même au visage. Ses yeux brillèrent; sa 
taille courbée se redressa. Puis il baissa tristement le front, et jeta au 
vieux lord un regard de plaintif reproche. 

— C'était sa dernière espérance! murmura- t-il lentement et avec 
une indescriptible douleur; mon pauvre Frank n'a donc plus qu'à 
mourir! 



XXXI 



LE PIEGE 

Durant la majeure partie de la journée, on avait vu rôder dans 
Finch-Lane et sur les trottoirs de Cornhill un homme vêtu d'un cos- 
tume écossais complet : tartan, toque à plume, jambes nues et bro- 
dequins. 

Ce pouvait être un oisif, un pauvre diable d'étranger perdu dans 
l'immensité de Londres. Son visage se cachait presque sous les touffes 
de ses cheveux longs et mêlés. On ne voyait que ses yeux, petits et 
brillants, que recouvraient en partie les poils fauves d'une formidable 
paire de sourcils. Ces yeux semblaient avoir bonne envie de jouer 
l'indifférence; mars ils ne pouvaient perdre la singulière mobilité qui 
leur étyit propre, non plus qu'une expression d'investigation conti- 
nuelle et cauteleuse, qui est commune aux espions et aux voleurs. 

Quand il pensait que personne ne faisait attention à lui, cet Écos- 
sais tournait tout à coup ses regards vers la maison de la mère de 
Stephen. Il semblait alors inquiet. Il s'agitait, frappait du ^ied et im- 
primait à ses épaules ce mouvement ignoble que les mendiants de 
tous les pays apprennent en revêtant la livrée de la misère, et qu'on 
n'est point accoutumé de voir sous le fier costume des montagnards 
d'Ecosse. 

Vers trois heures de l'après-midi, Stephen Mac-Nab, profitant, 
comme nous l'avons dit, de la présence du malheureux sir Edmund 



216 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Mackensie au chevet de Frank Perceval, vint rendre visite à sa mère. 
En le voyant venir, l'Écossais s'enfonça dans Fincb-Lane. 

Quand Stephen fut entré, l'Écossais revint à son poste. Une heure 
environ se passa. Au bout de ce temps, la porte de la maison Mac- 
Nab s'ouvrit. Siephen sortit, tenant au bras sa mère qu'il conduisait 
chez le révérend John Butler, en retournant auprès de Perceval. 

Les yeux de l'Écossais se prirent à rire. Il secoua sa crinière et se 
frotta silencieusement les mains. Il allendit que Stephen et sa mère 
eussent disparu dans la foule qui couvre incessamment les trottoirs de 
Cornhiil. Quand il ne les vit plus, il traversa la rue et fit jouer le 
marteau de la maison de Mac-Nab. 

— Que voulez-vous? lui demanda la servante qui vint ouvrir. 
Bob, c'était lui, souleva sa toque à demi, et s'écria en exagérant 

l'accent nasillard et confus des villageois de la fronlière d'Ecosse : 

— C'est Son Honneur qui m'envoie pour dire un mot de quelque 
chose aux petites demoiselles. 

— Qui appelez-vous Son Honneur? 

— Son Honneur, Dieu me punisse ! reprit Bob en criant plus fort 
et en nasillant davantage; Son Honneur le laird, pardieu! Le laird 
Angus Mac-Farlane, du château de Crewe ! 

Il arriva ce que Bob espérait. Les deux jeunes filles, attirées par les 
éclats de sa voix, s'étaient penchées sur la rampe de l'escalier. 

— Mon père! s'écria Clary; c'est un envoyé de mon père! Bess, 
faites monter ce brave homme. 

— Oh ! Dieu, mon Dieu ! dit Bob avec un joyeux éclat de voix lors- 
qu'on l'introduisit auprès des deux jeunes filles; oh! comme elles ont 
grandi ! Effîe, ma pauvre femme, ne les reconnaîtrait pas, quoiqu'elle 
soit, autant dire, leur nourrice à toutes deux! 

— Effîe! répondit Anna, la bonne Effîe, notre mère noun'ice! 
Vous seriez le fermier Duncan de Leed, mon ami? 

— Le mari de notre excellente Effîe? ajouta Clary en lui prenant 
la main. 

— Eh ! ou" donc! mes belles petites, répliqua Bob avec bonhomie : 
Effie, la grosse Effîe qui vous chantait la ronde des pêcheurs de 
saumon, ma foi! Vous souvenez-vous de la ronde des pêcheurs de 
saumon ? 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 2n 

— Si nous nous en souvenons ! dit Anna les larmes aux yeux ; 
nous n'avons rien oublié, ni la ronde, ni Effie, ni rien de ce que nous 
avons aimé en notre cher pays d'Ecosse! 

Bob s'essuya les yeux, qu'il avait parfaitement secs. 

— Et votre fille EIspeth, Duncan? demanda Anna. 

— EIspeth ! répéta Bob avec un geste admirable de douleur pater- 
nelle; pauvre fille! voilà six mois bientôt que nous la pleurons! Mais 
je ne suis pas venu ici pour vous parler de mes affaires, non. Son 
Honneur vous attend... 

— Mon père ! interrompit Clary ! serait-il à Londres? 

Anna essuya une larme qu'avait fait couler le souvenir d'Elspeth, 
la compagne de son enfance, et se prit à sourire. 

— Mon père! dit-elle aussi; nous allons donc le voir! 

— Voilà ! dit Bob qui baissa la voix tout à coup. 

Il prit les mains des deux jeunes filles et les attira vers lui comme 
on fait quand on va dire un grand secret. 

— Le laird est ici, murmura-t-il, pour affaires. Il se cache. Vous 
dire pourquoi, c'est impossible. Il vous attend. Le plus profond secret 
surtout, car il s'agit pour lui de la liberté... de la vie peut-être! 

Les deux sœurs poussèrent un cri d'effroi. 

— Silence ! reprit Bob; le bruit attire les écouteurs. Je vous disais 
donc que le laird vous attend à l'hôtel du Roi George ^ auprès de 
Temple-Garden's. Tenez-vous prêtes, mes belles petites. Dans un 
quart d'heure, je vais vous envoyer un fiacre. Surtout de la pru- 
dence! 

— De sa vie ! dites-vous, s'écria Clary, qui retrouva enfin la parole; 
vous dites qu'il s'agit de sa vie, mon Dieu! 

— Eh ! eh ! dit Bob ; je vais peut-être bien loin ; mais ses affaires 
sont durement embrouillées, le pauvre cher homme ! En tous cas, mes 
belles petites, vous allez le voir, et, s'il le juge convenable, vous en 
saurez plus long que moi, qui ne sais pas grand chose. Adieu, miss 
Clary, adieu, miss Anna ! Ah! que ma grosse Effie serait aise de voir 
ces deux enfants-là! 

Il se dirigea vers la porte. 

— Dans dix minutes vous aurez un fiacre, reprit-il; n'allez pas 



218 LES MYSTÈRES DR LONDRES. 

cau=LT, itKS enfnn(s! Ce n'est pas ici une bagatelle, voyez-vous. Pas 
un mot à âme qui vive ! 

Bob ouvrit la porte et mit un doigt sur sa bouche d'un air so- 
lennel; puis, changeant tout à coup de visage, il fit un signe de tctc 
amical aux deux sœurs et disparut. Lorsqu'il fut parti, Anna et Clarj 
se regardèrent. 

— Comme il a changé! dit Clary au bout de quelques minutes* 
je ne l'aurais pas reconnu ! 

— Il y a si longtemps ! dit Anna, et nous étions des enfants. 

— Autrefois, reprit l'aînée des deux jeunes filles, il était moins gros 
et plus grand. 

— Il parait moins grand parce qu'il est plus gros, repartit la con- 
fiante Anna ; quel bonheur de revoir notre père ! 

— Oui, dit Clary; autrefois, il n'avait pas ces étranges regards... 

— Pauvre EIspelh ! interrompit Anna, mourir si jeune ! 

— Oui... pauvre Eispeth! prononça machinalement Clary. Mais cet 
homme est-il bien Uuiican de Leed ? ajouta-t-elle tout à coup. 

Anna éclata de rire. 

— Dépéchons-nous, ma sœur, dit-elle ; le fiacre va venir, et nous 
éviterons les questions de ma tante, à qui nous ne saunons pas mentir. 

Clary ne bougea pas. Anna vint se mettre à ses côtés et appuya sa 
charmante tète sur l'épaule de sa sœur, qui demeurait immobile. 

— Clary, dit-elle doucement, notre père nous attend, et vous sa- 
vez, ma sœur, hier, vous m'avez dit que vous parleriez à notre père... 

Le sourire d'Anna fut contagieux. Clary elle-même cessa de réflé- 
chir et d'être sérieuse. Elle se tourna vers sa jeune sœur, dont elle 
baisa le front blanc et pur. 

— Je suis folle ! murmura-t-elle avec un petit soupir. Allons ! nous 
parlerons de Siephen à notre père, n'est-ce pas? Tu seras heureuse, 
Anna, bien heureuse! car Stephen t'aimera... Il t'aime. Qui donc 
pourrait te voir sans t'aimer? ajouta-t-elle en attirant la tête de l'en- 
fant sur son sein ; toi, si bonne et si jolie, ma sœur ! 

Leur toilette était finie. Clary mit sous son bras de beaux gants de 
chasse qu'elle avait brodés pour son père ; Anna prit une poche à ta- 
bac en perles qu'elle avait faite à la même intention. Puis, toutes deux 
partirent en un moment où la servante, occupée, ne prenait pas garde. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 219 

Un quart d'heure après, le fiacre les déposait dans Temple-Lane, 
devant l'auberge de mister Gruff, avec lequel nous avons fait con- 
naissance dès le premier chapitre de cette histoire, lors de l'excur- 
sion nautique du bon capitaine Paddy O'Chrane. 

Maître Gruff et sa femme, mistress Gruff, étaient évidemment faits 
l'un pour l'autre, à supposer que la transcendante théorie des con- 
trastes soit réellement la loi qui régit ce bas monde. Maître Gruff 
était un gros petit homme rouge, bourru, refrogné, porteur d'une 
paire de favoris jaunes effrayante à voir, et affligé d'un ventre exor- 
bitant. Mistress Gruff était une grande femme sèche, maigre, noire, 
dont la physionomie souriante reculait les bornes connues de la pré- 
venance et de l'aménité. Elle ne rembarrait jamais que M. Gruff, son 
seigneur et maître, lequel, par un juste retour, ne s'adoucissait que 
pour elle et montrait les dents nu reste de l'univers. 

Mister et mistress Gruff accueillirent les deux jeunes filles en gens 
parfaitement préparés à leur arrivée, ce qui ne contribua pas peu à 
rassurer Glary, dont les doutes étaient revenus en chemin. 

— Les filles du laird sans doute? dit brusquement le tavernier; en- 
trez, entrez, mesdemoiselles; on va vous montrer la chambre de votre 
père. 

— Et c'est un heureux père vraiment, ajouta mistress Gruff avec 
gracieuseté, que celui qui possède de si charmantes filles. Entrez, mes 
belles demoiselles ; je vais vous conduire moi-même à l'appartement 
du laird. 

Les deux sœurs suivirent mistress Gruff sans défiance. Celle-ci les 
introduisit dans une assez vaste pièce du premier étage, dont les fe- 
nêtres enfumées donnaient sur la Tamise. Au milieu de cette pièce, il 
y avait une table dressée, avec trois couverts. 

— Son Honneur votre père, mes belles demoiselles, dit mistress 
Gruff avec un sourire tout aimable, devrait être rentré déjà. Mais il 
a tant d'affaires quand il vient à Londres ! Ne vous impatientez pas : 
je voudrais gager qu'il sera ici dans dix minutes. 

— Nous l'attendrons, dit Glary. 

Anna, sans savoir pourquoi, regardait avec un effroi d'enfant ces 
hautes murailles humides et ces fenêtres dont les carreaux étaient 
rendus opaques par la poussière du dedans et l'épais brouillard du 



22a LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

dehors. Mislress Gruff se retira en saluant. Dans la salle du rez-de- 
chaussée, elle trouva son mari causant avec Bob-Lantern. Celui-ci 
avait quitté son costume écossais. 

— Ma bonne dame, dit-il, je vous confie ces deux petits anges : il 
faut en avoir bien soin. 

— On a soin de tout le monde ici, gronda maître Gruff avec une 
grossière intention de sarcasme. 

— Mon ami, dit doucement mistress Gruff, laisez-vous ! Quant à ce 
qui est de ces deux chères colombes, monsieur Bob, fiez-vous à nous. 
AvGz-vous votre eau ? 

Bob prit dans une de ses poches le petit flacon que lui avait donné 
Bishop !e burkeur, la veille, à The Pipe and Pot, et le tendit à la 
maîtresse de l'auberge. 

— Trois gouttes, ma bonne dame, murmura-l-il en souriant; 
ni plus ni moins, vous savez ? 

— Je sais, monsieur Bob. 

— A trois heures, je serai sous la trappe avec un bateau, reprit 
Lantern ; n'allez pas les blesser en me les expédiant, maître Gruff. 
Ma marchandise, comme l'appelle ce coquin de Paterson, doit être 
livrée en bon état et sans avaries. 



DEUXIÈME PARTIE 



LA FILLE DU PENDU 



l'hôtellerie du roi GEORGE 



Il y avait une heure environ qu'Anna et Clary Mac-Farlane étaient 
arrivées à l'hôtel du Roi George. Elles étaient toujours assises de- 
vant la table préparée pour le dîner et attendaient impatiemment la 
venue de leur père. Le vent du soir bruissait au dehors. On voyait 
parfois passer, comme de noirs fantômes, derrière les carreaux pou- 
dreux de la haute fenêtre, les épaisses spirales de la fumée des 
steamers remontant ou descendant le fleuve ; en entendait le cri triste 
et cadencé des watermen, tournant le cabestan de leur navire, le 
lointain grincement de la grue des lighlermen (débardeurs) et le mur- 
mure plus lointain encore des mille voitures qui rayent incessamment 
le pavé de Londres. 

Anna et Clary avaient commencé d'abord par s'entretenir gaiement, 
de leur père beaucoup, de Stephen un peu, et de ces doux châteaux 
que les jeunes filles sont si habiles à bâtir sur le sable mouvant de 
l'avenir ; puis, la solitude aidant et aussi le monotone concert dont 
nous avons essayé de décrire les diverses parties, elles s'étaient insen- 
siblement attristées. 



222 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

La chambre où elles se trouvaient était vaste. Un grand lit à ciel 
et à rideaux fermés formait, avec les chaises, la table et un secrétaire 
de tournure antique, tout le mobilier de l'appartement qui, grâce à 
cette nudité, semblait plus vaste encore. La nuit était noire, et une 
seule bougie noyait sa lueur tremblante dans les ténèbres de cette pièce 
dont les sombres lambris n'avaient point de reflet. Clary, sérieuse et 
;)ensive, regardait avec distraction la fenêtre où apparaissait à de 
longs intervalles la lueur rapide d'un paquebot lancé à toute vapeur, 
Anna, réellement effrayée, mais n'osant pas se plaindre, avait mis sa 
tète entre ses mains, et tâchait de se croire dans la maison de sa tante, 
sous la haute protection de son cousin Stephen Mac-Nab. 

— Clary! dit-elle enfin à voix basse et sans découvrir son visage. 
Clary tourna vers elle son regard triste, mais calme. 

— N'as-tu point peur? reprit Anna ! Il doit être tard. Et cet homme, 
maintenant que j'y pense, — oh ! tu avais raison, Clary ! — cet homme 
qui nous a amenées ne ressemble pas au bon Duncan de Leed ! 

— Tu le reconnaissais si bien ! dit Clary en souriant. 

— Je ne sais... Je voudrais quitter cette maison, Clary. 

— El notre père qui va venir, petite folle! Allons! rassure-toi. Que 
peut-on craindre à cette heure au milieu de Londres éveillé? 

Je ne sais, dit encore Anna d'une voix tremblante; j'ai peur. 

Jamais je n'ai eu si grand'peur ! 

Comme elle achevait ces mots, un bruit se fit à la porte, et la pauvre 
enfant se serra frissonnante contre sa sœur, dont le noble front ne 
perdit point sa sérénité. La porte s'ouvrit. Mistress Gruff entra, munie 
de son plus avenant sourire et accompagnée de mister Gruff, dont le 
visage refrogné semblait enduit d'une couche toute nouvelle de mau- 
vaise humeur. Mistress Gruff portait un potage; mister Gruff tenait 
à la main une cruche de scotch aie. 

Eh bien ! mes belles demoiselles, dit mistress Gruff avec une 

révérence aunable, le laird se fait attendre ce soir. C'est étonnant! 

— C'est étonnant! gronda mister Gruff en attachant son gros œil 
rouge sur Anna. 

— Mon ami, dit tendrement mistress Gruff, taisez-vous, posez votre 
cruche, et allez-vous-en! 

Le bonhomme exécuta cet ordre en trois temps. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 223 

— Allons, allons, mes gentilles demoiselles, reprit gaiement l'hôte- 
lière quand son mari fut parti, le laird ne peut tarder désormais. 
Mangez et buvez en l'attendant, croyez- moi. 

Clary fit un geste négatif. 

— De la bière d'Ecosse, mon enfant! s'écria mistress Gruff qui 
emplit les verres des deux sœurs; de la vraie bière de Saint-Dunst;ui, 
sur ma parole! Il faut goûter cela, mes filles; cela sentie bon pays, 
ou je ne suis pas une chrétienne! 

— Nous attendrons notre père, dit Clary. 

Mistress Gruff accueillit ces froides paroles par un sourire angélique 
qui laissa voir une rangée de dents du plus beau brun. 

— Ma jolie demoiselle, répondit-elle, ce sera comme vous voudrez. 
. Mistress Gruff salua et redescendit l'escalier. 

— Monsieur Gruff, s'écria-t-elle en entrant dans la salle du rez-de- 
chaussée, je souhaite que Dieu vous conserve pour ma punition en ce 
monde. Ne pouviez-vous m'aider à persuader ces péronnelles? 

— Vous m'avez dit de me taire... commença le rude hôtelier. 

— Je vous le dis encore, riposta vertement sa douce femme. Ah ! 
monsieur Gruff, je donnerais une jolie somme à quiconque me dirait 
à quoi vous êtes bon en ce monde! Voyez-vous ce qui arrivera? Ces 
donzelles ne boiront pas; elles resteront éveillées comme des chattes 
au mois d'avril. Et que dira maitre BoIj qui nous a payés d'avance ? 
Lui rendrons-nous ses vingt livres, répondez-moi? 

— Lui rendre ses vingt livres, Baby? 
' — Je vous le demande, mister Gruff. 

— Ma foi, Baby, je suppose... 

' — Ne vous ai-je pas supplié de vous taire? 

Mister Gruff baissa timidement son terrible regard et n'osa plus 
risquer la moindre parole. Sa femme remonta tout doucement l'esca- 
lier qui conduisait à la chambre des deux jeunes filles. Arrivée sur le 
carré, elle appliqua son œil à la serrure. Par le trou, elle voyait par- 
faitement, mais elle ne pouvait entendre, circonstance d'autant plus 
déplorable que les deux sœurs s'entretenaient justement d'elle. 

L'effroi d'Anna s'était en effet un peu calmé, et le sourire aimable 
de l'hôtesse n'avait pas peu contribué à ce résultat. Une nuance d'in- 
quiétude était venue as^^'^^brir au contraire le beau visage de Clary ; 



224 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

on eût dit que la vue de la riante hôtesse avait troublé sa sérénité. 

— Pourquoi avoir renvoyé celte bonne femme? dit enfin Anna ; elle 
a l'air si doux et si poli ! 

— As-tu remarqué cette femme, ma sœur? 

— Certes, Clary, et je l'aurais embrassée de toute mon àmc. Je 
commençais à étouffer de peur. 

— Ne trouves-tu pas, reprit Clary comme si elle eût pensé tout 
haut, qu'il y a dans son regard quelque chose d'étrange? 

— D'étrange? non, en vérité. Quelque chose de fort avenant... 

— Son sourire m'a fait mal, dit Clary à voix basse. 

— Il m'a fait grand bien à moi, ma sœur. Mais comme te voilà pâle! 
Craindrais-tu quelque chose, Clary? 

La peureuse enfant perdit à ce mot toute sa gaieté et vint se serrer 
de nouveau contre sa sœur. Clary ne répondit point. 

— Méchante! dit Anna; j'étais rassurée et voilà que tu m'effrayes 
encore ! 

Clara la regarda d'un air indécis, et lui prit les mains en s' efforçant 
de sourire. 

— Notre père va venir, dit-elle. 

— Oh! oui! noire bon père! s'écria Anna; nous allons le revoir. 
Peut-être nous emmènera-t-il dans notre chère Ecosse avec... 

— Avec Slephen? acheva Clary en raillant doucement. 
Anna devint toute rose. 

Clary souffrait. On parlait beaucoup, en ce temps, d'enlèvements 
mystérieux, d'attentats impies, et la terrible renommée des burkeurs^ 
résurrectionistes et autres spéculateurs de la mort, troublait bien sou- 
vent le sommeil des jeunes tîiles. Clary avait donc quelque raison de 
craindre, perdue qu'elle était avec sa sœur dans une hôtellerie incon- 
nue où elle avait été conduite par un homme désormais suspect ; mais 
la crainte ne pouvait vaincre longtemps cette noble nature, et Clary 
reprit bientôt le dessus. Il lui suffit pour cela d'un regard jeté sur sa 
jeune sœur. La pauvre Anna, brisée par sa vague terreur, avait pen- 
ché sa jolie tète sur sa main et semblait près de défaillir. Clary prit sa 
main froide et la serra doucement entre les siennes. 

— Ne dirait-on pas que nous sommes au fond d'une caverne de 
brigands ! murmura-t-elle ; j'ai voulu voir si tu étais plus brave qu'au- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 225 

trefois, Anna. Rassure-toi, nous sommes ici aussi bien gardées que 
clans notre maison. Ah! que Siephen rirait, petite poltronne, s'il te 
voyait trembler ainsi! 

Anna releva la tête et crut que Clary n'avait plus peur, ce qui lui 
1 jndit soudain tout son courage. 

— Tu as bien froid, reprit Clary; veux-tu que nous dînions en 
attendant? 

— As-tu donc faim, ici, toi, Clary? demanda Anna avec admiration; 
moi j'ai encore un poids sur la poitrine. Ne pourrais-je avoir un peu 
d'eau? 

Ses joues pâles s'animèrent et sa petite bouche prit une expression 
d'espièglerie. 

— Que vais-je parler d'eau ! s'écria-t-elle en saisissant le long 
verre en cornet où la bière d'Ecosse achevait de perdre sa mousse 
épaisse, voici de quoi me donner du cœur; Clary, buvons à la santé 
de notre père! 

Elle but une grande gorgée. Un faible bruit se fit à la porte. 

— Elle est bonne, reprit Anna. N'es-tu plus Écossaise, Clary? je 
te somme de répondre à ma santé ! 

Clary, heureuse d'entretenir sa sœur dans tes idées de gaieté, prit à 
son tour le verre qui était devant elle et but. Cette fois, on entendit 
fort distinctement le bruit d'un pas qui s'éloigna dans le corridor pour 
se perdre bientôt le long des degrés de l'escalier. Ce pas appartenait 
à la douce mistress Gruff, dont l'œil discret n'avait pas quitté la 
serrure durant toute la scène que nous venons de raconter. 

— Elles ont bu, les deux chères colombes! s'écria-t-elle en s'é- 
lançant dans la salle basse où mister Gruff ronflait auprès du feu en 
l'attendant; elles ont bu toutes les deux, comme de braves filles de 

iÉcosse ! 
iMister Gruff se réveilla en sursaut. 

— Elles ont bu, ma bonne amie? 

— Elles ont bu, et elles attendront maintenant patiemment la ve- 
nue du laird, qui chasse le coq à l'heure qu'il est dans les bruyères du 
Teviot-Dale. 

— Il est bien tard pour chasser le coq, murmura mister Gruff. 

— Tard ou tôt, peu m'importe! s'écria aigrement l'hôtesse; ce qui 
T. 1. 15 



226 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

est certain, c'est que le laird est à deux cents milles de rhôtellerie du 
fioi George, et que... 

Tandis que nnistress Gruff parlait encore, la porte de la rue s'ouvrit 
brusquement, et un homme, enveloppé dans un plaid écossais, entra 
dans la salle basse de l'auberge. En entrant, il rejeta en arriére les 
draperies bariolées de son plaid. 

Mistress Gruff n'acheva pas sa phrase commencée : elle tomba 
comme frappée de la foudre sur l'escabelle qui faisait face à celle de 
son mari. 

— Le laird ! murmura-t-elle avec effroi : c'est le diable qui l'a- 
mène 1 



II 



DEUX ANGES AU BORD D UN PRECIPICE 

L'homme qui venait d'entrer dans la salle basse de l'hôtel du Roi 
George pouvait avoir une cinquantaine d'années et paraissait beau- 
coup davantage. En se débarrassant du plaid qui entourait ses épaules 
et couvrait en partie son visage, il laissa voir une de ces ligures san- 
guines où la pâleur ne peut s'asseoir qu'après des années de martyre. 

Les menteurs habiles ont soin de se rapprocher le plus possible de 
la vérité. Bob-Lantern était un menteur de premier ordre. Parmi les 
hôtels suspects où il eût trouvé des facilités pour l'accomplissement de 
son diabolique dessein, il avait choisi celui de mister Gruff, parce 
que Angus Mac-Farlane y descendait réellement d'ordinaire dans ses 
voyages à Londres. Bob avait côtoyé ainsi la vérité de bien près, — 
de si près que le moindre hasard pouvait changer la vraisemblance en 
bonne et matérielle vérité. 

Là était l'écueil. Bob avait compté sans le hasard, et le hasard, 
inopportun auxiliaire, se chargea de réaliser sa fiction. Bob se trouva 
avoir dit vrai, bien malgré lui : le père et les filles étaient rassemblés 
sous le même toit. L'homme qui venait d'entrer était en effet le laird 
Angus Mac-Farlane, du château de Crewe. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 227 

Il avait l'air triste et puissamment préoccupé. Ses yeux grands et 
d'un pur modèle étaient creusés, comme si ses mâles paupières eus- 
sent eu l'habitude des larmes. Sont front plissé ne s'entourait plus que 
d'une diaphane couronne de cheveux; sa bouche, dont les lignes sa 
brisaient avec une régularité irréprochable, gardait à ses extrémités 
un pli profond, hiéroglyphe de souffrance. Deux caractères contra- 
dictoires se disputaient pour ainsi dire l'expression de sa physiono- 
mie. C'était d'abord une énergie native dont le feu généreux réchauf- 
fait vivement par intervalles l'ensemble de ses traits ravagés ; mais 
c'était aussi un découragement morne, quelque chose de cette fati- 
gue qui prend le soldat plusieurs fois terrassé. 11 avait combattu 
contre autrui ou contre lui-même, pour une cause juste ou non ; il 
avait combattu jusqu'à épuisement de forces, peut-être combattait-il 
encore. Mais il portait au fronl le signe de la défaite : c'était un soldat 
vaincu. 

L'arrivée du laird en un pareil moment fut un véritable coup de 
foudre pour le digne couple. Angus ne prit point garde à leur émotion. 
Il approcha du feu ses brodequins trempés de pluie et jeta sur la table 
sa toque ornée d'une branche d'if. 

— Je suis las, dit-il, préparez ma chambre. 

— Votre chambre ! répéta Gruff en grondant; du diable si je m'at- 
tendais à vous voir ce soir, Mac-Farlane... ou Votre Honneur, comme 
on vous appelle maintenant! 

— Ma chambre est-elle prise? demanda le laird. 

— Prise? Dieu merci, Mac-Farlane, il y a plus d'une chambre au 
Roi George. 

— Mon ami, taisez-vous ! interrompit doucement l'hôtelière, qui 
avait eu le temps de se remettre et dont le sourire brillait d'un 
nouvel éclat. Ah ! Votre Honneur a voulu nous surprendre. Et com- 
ment vous portez-vous? et quelles nouvelles du pays, s'il vous plaît? 

Ceci fut dit avec volubilité et d'un air qui voulait être cordial. 

— Je me porte mal, répondit froidement le laird, et je ne sais point 
de nouvelles. Ne voulez-vous pas préparer ma chambre? 

Mister Gruff allait prendre la parole ; sa femme lui ferma la bouche 
d'un geste. 

— On gagne sa vie comme on peut. Votre Honneur, dit-elle d'un 



226 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ton insinuant, où perçait pourtant une légère nuance de raillerie, tout 
le monde n'a pas reçu comme vous en héritage un bel et bon château 
qui rapporte plus de livres que nous ne gagnons de shellings. Votre 
chambre nous sert à faire un petit commerce sur la Tamise, et en ce 
moment même nous y avons quelques ballots. 

— Otez-les ! dit Mac-Farlane. 

— Il y a d'autres chambres, gronda Gruff avec mauvaise humeur. 

— Mon ami, dit mistress Gruff, il faut vous taire. Prenez un peu 
de patience, monsieur Mac-Farlane. Dans une petite demi-heure tout 
sera prêt. Vous ferai-je servir à diner en attendant? 

• — Je mangerai dans ma chambre, dit le laird ; que vos gens se 
dépêchent, madame ! 

— Toute ma maison est aux ordres de Votre-Honneur, répliqua 
mistress Gruff, dont rien ne pouvait troubler l'inaltérable aménité ; 
je COUTS et je reviens, monsieur Mac-Farlane, c'est l'affaire d'un petit 
quart d'heure. 

Elle se leva et pinça fortement en passant le bras de son mari, qui 
étouffa un grognement de douleur. 

— Tâchez de l'amuser, glissa-t-elle à son oreille, et quand je tous- 
serai là-haut, montez. 

Mister Gruff fit un signe d'obéissance. Angus Mac-Farlane s'assit 
sur l'escabelle que venait de quitter l'hôtesse et s'approcha du feu. 

— Diablement froid, le temps, aujourd'hui, Mac-Farlane, com- 
mença brusquement mister Gruff, qui avait à cœur d'obéir à sa sou- 
veraine et d'amuser le laird. Voulez-vous prendre une prise (ïirish 
smiff, Mac-Farlane? 

Mister Gruff tendit sa boîte ouverte et s'aperçut seulement alors que 
le laird ne l'écoulait pas. Il poussa un long soupir de soulagement. 

— Le voilà parti! murmura-t-il en souriant lourdement; mainte- 
nant on pourrait lui voler sa main droite sans que la gauche s'en 
aperçût. 

Le laird avait croisé ses deux mains sur ses genoux. Sa tête se 
penchait en avant. Son œil morne et fixe semblait suivre la fumée 
épaisse et verdàtre qui s'échappait de la grille où mistress Gruff avait 
jeté de la poussière de houille avant de quitter la chambre, mais, en 
réaUlé, les yeux du laird ne voyaient ni la fumée, ni la grille, ni rien 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 229 

autre chose. II était absorbé dans ses pensées, et l'expression de soa 
visage avait une teinte encore plus sombre que naguère. 

— Mac-Nab ! Mac-Nab ! murmura-t-il enfin d'une voix étouffée-, 
pauvre frère ! Les sorts l'ont dit: mon sang doit te venger... mon sang 
doit le punir ! 

Il s'arrêta et respira avec effort. 

— J'attends du courage pour frapper, reprit-il plus bas. Pourquoi 
Dieu permet-il qu'on aime ceux qu'on devrait haïr? 

L'hôtesse, cependant, avait monté l'escalier à pas de loup et s'était 
remise en observation près de la porte de la chambre occupée par les 
deux sœurs. Derrière cette porte se passait une scène étrange et faite 
pour émouvoir le spectateur le plus indifférent. Mais mistress Gruff 
était depuis longtemps cuirassée contre la pitié. Elle regrettait fort de 
ne pouvoir entendre les paroles prononcées et d'assister seulement à 
une pantomime. 

Voici ce qui avait lieu de l'autre côté de la porte : la bière versée 
par mistress Gruff contenait, à dose assez forte, l'eau que Bob-LanterH 
avait reçue de Bishop le burkeur à The Pipe and Pot. Cette eaa 
n'était autre que le narcotique puissant dont les résurrectionistes 
avaient le secret, et qui servait à endormir les victimes de leur infer- 
nale industrie, A peine les deux sœurs eurent-elles bu quelques gor- 
gées du scolch aie que les effets du narcotique commencèrent à se 
faire sentir. Elles éprouvèrent un bien-être général et comme un 
soudain redoublement de vie. Anna se prit à chanter un doux air du 
pays; Clary donna ses pensées à leur courant ordinaire, et, pour la 
première fois depuis bien des jours, une lueur d'espoir éclaira 
son âme. 

Puis toutes deux sentirent le plancher de la salle onduler sous leurs 
pieds. Elles étaient entraînées par de lentes et molles oscillations sem- 
blables au tangage d'un grand vaisseau par une mer tranquille, Anna 
ferma les yeux en souriant, Clary devint pâle tout à coup et fit effort 
pour reprendre l'équilibre. Un vague soupçon de la vérité venait de 
traverser son esprit. 

Alors l'état des deux sœurs présenta des symptômes opposés. Anna, 
la pauvre enfant ! s'endormait heureuse, et Clary venait d'entrevoir 
vaguement l'horreur de leur situation. Elle se raidit, parce que SQn 



230 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

cœur était fort. Un instant elle se sentit si vaillante, qu'elle dé6a le 
sommeil. Debout, le sein soulevé, l'œil en feu, amazone armée pour 
combattre un invisible ennemi, elle étnit belle comme cette beauté 
guerrière que sait peindre la mâle poésie du Nord. Mais celte vigueur 
factice exigeait une tension trop violente, et sa durée fut courte. Pai' 
hasard, les yeux de Clary tombèrent sur Anna dont la tête sourianlc 
s'appuyait déjà, renversée, au dossier de son fauteuil. 

Ce fut comme un choc magnétique. Clary s'affaissa, inerte, sur 
son siège, et deux larmes coulèrent lentement le long de sa joue. 

— Ma sœur! ma pauvre Anna! murmura-t-elle d'une voix déchi- 
rante. 

Anna entendit; ses lèvres s'entr'ouvrirent. 

— Il y a bien longtemps que je l'aime, dit-elle de cette voix heu- 
reuse et recueillie des gens qui ont souffert et qui voient le bonheur! 
Hier, j'ai cru que tu l'aimais. Oh ! ma sœur, que j'ai pleuré ! 

Clary se pressa le front de ses deux mains crispées. 

— Mon père! mon père ! cria-t-elle avec violence ; n'êtes-vous pas 
là pour secourir votre enfant? Oh! que je sois perdue, moi, mon 
Dieu ! mais qu'elle soit sauvée ! 

Ce fut à ce moment que mistress Gruff vint se poser en observa- 
tion derrière la porte. En voyant les deux sœurs immobiles, elle crut que 
tout était fini et fut sur le point de peser sur le pêne, mais un mou- 
vement d'Anna l'arrêta. La plus jeune des deux sœurs se retourna en 
effet sur son fauteuil et tendit sa main dans le vide à un personnage 
imaginaire. 

— Merci, mon bon père, dit-elle; mon bonheur sera votre récom- 
pense. Stephen m'aime tant! ajouta-t-elle avec pudeur; et moi... 
oh ! moi... C'est demain la noce. Je me tairai jusqu'à demain. 

Clary ne pouvait plus pleurer. Chacune des paroles d'Anna lui 
perçait le cœur. Elle vouhiit parfois espérer encore, mais l'effet du 
narcotique était si palpable dans la personne d'Anna, que le doute 
devenait impossible. 

Et, sur elle-même, l'effet, pour être moins complet, n'était-il pas 
en quelque sorte plus terrible? Elle résistait, mais elle était vaincue: 
c'était un inutile combat ; l'ennemi, plus fort, étendait sur elle sa main 
de plomb et la domptait. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 231 

Anna, commençant à rêver peut-être, se reprit à chanter sa chanson 
d'Ecosse d'une voix faible et entrecoupée. Le premier son de cette voix 
aimée fit tressallir Clary et rendit un peu de force à son désespoir. Elle 
se leva et se dirigea vers la porte, au grand étonnementdemistress 
Gruff, qui n'eut que, le temps de donner un tour de clé à la serrure. 

— Fermée ! murmura-t-elle froidement, comme si elle se fût 
attendue à cette circonslance. 

Ses jambes fléchissaient sous elle. Elle traversa de nouveau la cham- 
bre en chancelant et s'approcha de la fenêtre. 
' Cette fenêtre, comme presque toutes celles de Londres, se composait 
de deux châssis superposés, destinés à glisser l'un sur l'autre, de bas 
on haut. Clory essaya de soulever le châssis inférieur, comptant sana 
doute appeler du secours, mais la boiserie était bien pesante. Clary, 
après deux ou trois efforts infructueux, laissa retomber ses bras U 
long de son corps et pencha la tète. 

- Tâche, ma tourterelle, murmurait la bonne mistress Gruff; plus 
tu travailleras, plus vite tu t'endormiras... 

— Comme Clary est heureuse de mon bonheur! dit en ce moment 
Anna qui se souleva à demi, mais sans ouvrir les yeux. Je voudiais 
qu'elle aimât un homme comme j'aime mon Stephen ! 

En écoutant ces mots, l'aînée des deux jeunes filles demeura de- 
bout, droite et raide, comme si son sang se fût tout à coup figé dans 
ses veines. 

— Mon Dieu ! dit-elle en tombant sans force sur ses genoux ; je ne 
le verrai plus ! 

C'était vers lui, vers lui, son espoir, son Dieu, qu'allaient s'élancer 
désormais les dernières aspirations de son agonie. 

— Celle-là ne s'endormira pas sans crier, se dit mis(rcss Gruff. 
Elle descendit lestement l'escalier, et, du seuil, lit signe à son 

mari, qui s'approcha aussitôt. 

— Prenez votre violon, dit-elle. 

— Mon violon, ma bonne amie ! répéta Gruff étonné. 

Un long cri se fit entendre au haut de l'escalier. Mister Gruff com- 
prit. Il saisit un violon poudreux et privé d'une de ses cordes, qui 
pendait au lambris, et passa de la résine sur l'archet. 



232 LES MYSTERES IJli LONDRES. 

— Il m'a semblé entendre un cri, dit Angas Mac-Farlane sortant de 
sa sombre rêverie. 

— Un peu de patience, Votre Honneur, répondit l'hôtesse; dans 
cinq minutes votre chambre sera prête. 

Au même instant, l'archet grinça sur les cordes du violon et rendil 
un son diabolique. Mac-Farlane tira de sa poche un bonnet de tartaii 
qu'il enfonça sur ses oreilles. 

Aux derniers râles de la malheureuse Clary vinrent se mêler les 
sons de cette dérisoire musique. Sa voix se brisa bientôt sous l'effort 
croissant d'un invincible sommeil. 

— Edward! murmura-t-elle enfin dans un dernier sanglot; je 
t'aimais... Je t'aime! Oh! tu ne sauras même pas que je meurs en 
t'aimant 1 

Elle essaya de se traîner jusqu'à sa sœur, qui, gracieusement 
étendue dans son fauteuil, dormait avec un sourire d'ange sur les 
lèvres. 

— Ils vont venir, pensait-elle, car elle ne pouvait plus parler, 
ils vont venir! Du sommeil nous passerons à la mort. Pauvre sœur! 
elle n'aura point de tombe où Stephen puisse venir pleurer. 

Elle s'affaissa, paralysée, en murmurant le nom d'Edward. 

— Stephen ! mon Stephen! dit Anna qui entoura de ses jolis bras 
blancs le cou de sa sœur endormie ; que Dieu est bon et que nous 
sommes heureux ! 



III 



LA LANTERNE JAUNE 

Mistress Gruff tourna doucement la clef et poussa la porte. 

Anna et Clary avaient résisté longtemps. Mistress Gruff prit la pré- 
caution de passer à plusieurs reprises la bougie devant leurs yeux. 

Les deux sœurs ne bougèrent pas. 

Aussi la douce hôtesse mit-elle de côté le sourire de commande 
qu'elle avait appelé sur ses lèvres. Son visage reprit la repoussante 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 233 

expression que la nature lui avait infligée. L'hypocrisie tomba; sous 
l'hypocrisie parut une dureté réfléchie. 

— Vingt livres! murmura-t-elle en examinant les deux pauvres 
filles d'un œil connaisseur ; maître Lantern fera un joli bénéOce, qu'il 
veuille les vendre mortes ou vivantes... Ce sont là, ma foi, des mor- 
ceaux sans défaut, et plus d'un lord viderait sa bourse dans la main 
d'une honnête femme qui se chargerait... 

Mistress Gruff s'arrêta. Peut-être eut-elle l'idée de couper l'herbe 
sous le pied de Bob et de lui voler sa marchandise , mais le souvenir 
d'Angus Mac-Farlane vint changer le cours de ses pensées. Elle gagna 
l'escalier, et toussa de cette façon affectée qui, par tous pays, est un 
appel. Le violon de mister Gruff cessa subitement de se faire entendre, 
et le digne aubergiste fut bientôt en haut de l'escalier. 

— Est-ce fait? demanda-t-il tout bas. 

— Taisez-vous ! ordonna mistress Gruff par habitude ; que fait le 
laird? 

— Pas de danger, ma bonne amie. Le laird est dans ses lubies de 
montagnard. 11 cause tout seul de seconde vue et autres fadaises. 
Oh ! continua mister Gruff en s' arrêtant devant les deux sœurs et 
avec une véritable commisération; les deux jolies petites créatures! 

— Taisez-vous ! répéta aigrement mistress Gruff, et posez le 
fanal. 

L'aubergiste s'éloigna en soupirant. 

— Est-il possible, murmura l'hôtesse avec mélancolie, qu'une 
femme comme moi ait un mari pareil ! Je suis une pécheresse, et 
Dieu me fait porter ma croix en ce monde, maître Gruff, voilà qui 
est certain. 

Celui-ci souleva d'un bras robuste le châssis de la fenêtre que la 
pauvre Clary n'avait point pu ébranler, et ouvrit une lanterne sus- 
pendue à la muraille extérieure. Mistress Gruff lui tendit une bougie 
allumée. La lanterne, en s'illuminant, jeta sur le mur des reflets d'un 
jaune vif et brillant. 

De l'autre côté de la fenêtre se trouvait une seconde lanterne qui 
était fermée par un vitrage vert. 

Nous l'avons vu briller, cette seconde lanterne, certain soir de di- 
manche sur la Tamise, pendant le brouillard, et nous savons qu'elle 



234 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

servait de signal à l'escadrille du bon capitaine Paddy, qui venait 
charger les dépouilles des malheureux qu'exploitait le petit commerce 
des époux Gruff. Nous aurons à nous entendre plus tard sur les mérites 
de celte nocturne industrie. 

Quant à la lanterne jaune, c'était aussi un signal, mais qui s'adres- 
sait aux spéculateurs de la mort. 11 n'annonçait pas des dépouilles, 
mais des cadavres. 

Maître Gruff lâcha le châssis inférieur de la fenêtre, qui glissa en 
grinçant le long des rainures humides et retomba bruyamment 

— J'ai cru voir la barque de Bob en avant de Whitefriars, dit-il, 
dans trois minutes il sera ici. 

— C'est un homme entendu, celui-là! riposta l'hôtesse avec em- 
phase, en couvrant son époux d'un long regard de mépris. 

Maître Gruff s'était involontairement rapproché des deux sœurs et 
les contemplait avec compassion. 

— J'ai fait bien du mal en ma vie, murmura-t-il, mais du diable si 
ce n'est pas une triste chose que de livrer deux beaux enfants comme 
cela à ce boucher de Bob I 

— Que dites-vous ? s'écria l'hôtesse dont le jaune visage devint 
pourpre décolère; depuis quand vous mêlez-vous de réfléchir? Des- 
cendez voir si le laird s'impatiente et rapportez-moi un verre de whisky. 
Allons! plus vite que celai 

Maître Gruff obéit. 

Au moment où il revenait annoncer que le laird restait toujours au 
coin du feu, perdu dans les brouillards de ses pensées, un coup de 
cloche résonna. 

— Voilà maître Bob, dit l'hôtesse; en besogne, tout de suite! 

Ils se mirent à deux pour soulever la table, qu'ils transportèrent 
dans un coin de la pièce, et Gruff, saisissant à l'aide d'un crochet une 
corde qui s'enroulait à une poulie vissée dans l'une des poutres du 
plafond, la fît descendre jusqu'à terre. Pendant cela, l'hôtesse séparait 
sans trop de précaution les deux sœurs, qui se tenaient toujours em- 
brassées. Elle savait que désormais il n'y avait nulle chance de les 
éveiller. 

Deux draps furent étendus à terre. Gruff et sa femme enveloppèrent 
Clary, et la déposèrent dans une sorte de hamac préalablement fixé 



LES MYSTERES DE LONDRES. 235 

au bout de la corde. D'ordinaire ce hamac ne servait point à des vi- 
vants. 

Maître Gruff, à la place où se trouvait naguère la (able servie, sou- 
leva une lourde trappe, qui cria sur ses gonds rouilles, et laissa voir 
an trou béant. 

— W/io's there? demanda-t-il tout bas. 

— Fellotv! répondit au fond du trou la voix de Bob-Lantern. 

La poulie se prit à tourner, et le paquet blanc qui renfermait la pau- 
vre Clary disparut dans le trou. 

— Pas si fort ! dit Bob-Lantern ; n'allez pas m'avarier cela, maître 
coquin ! Laquelle est-ce? 

— Du diable si j'ai songé à lui mettre une étiquette sur le dos ! 
répondit Gruff d'un ton bourru; c'est la première venue. La tenez- 
vous? 

— Attendez! pas d'imprudence! C'est fragile, cela, maître assom- 
meur. Là, je la tiens, celte chère enfant. A l'autre! 

La corde remonta. Mistress Gruff, pendant cette première opération, 
avait eu le temps d'ensevelir Anna, qui se trouva prête ainsi à faire le 
voyage à son tour. 

Mais, au moment où les deux époux la déposaient dans le hamac, 
un bruit de pas se fit à la porte et le sombre visage du laird Angus 
Mac-Farlane parut sur le seuil. Mistress Gruff terrifiée lâcha prise; la 
tête d'Anna n'étant plus soutenue tomba hors du hamac et souleva en 
tombant le coin du drap qui la recouvrait. Ses longs cheveux dénoués 
ruisselèrent aussitôt jusqu'à terre. 

Le laird avait monté l'escalier, non point par l'effet d'un soupçon 
quelconque ou d'un mouvement de curiosité. La pente naturelle de 
ses pensées l'entraînait fort souvent loin des choses de ce monde, comme 
il arrive à tous les adeptes de cette superstition endémique en Ecosse: 
la seconde vue. Il était venu là sans réfléchir et parce que, d'ordi- 
naire, c'était là qu'il venait. 

— Allez-vous-en! dit-il en entrant; je veux être seul. 
Mistress Gruff, malgré son agitation, avait eu la présence d'espri 

de se placer entre lui et Anna. 

— Encore un ballot à descendre, Votre Honneur, balbutia-t-elle. 
Le laird marcha lentement vers l'intérieur de la chambre. 



236 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Laisse aller, malheureux, laisse aller ! murmura mistress Grufl 
en se tournant à demi vers son mari, qui demeurait comme pétrifie. 

— Vous ferez approcher un cab, dit le laird, dont les idées semblè- 
rent revenir aux choses de la vie ; je veux me rendre dans Cornhill 
pour voir mes filles. 

— Comme elles vont ê(re contentes, les pauvres chères demoiselles, 
osa dire l'hôtesse, qui ajouta en se tournant vers son mari : Veux-tu 
bien lâcher la poulie, misérable! 

L'aubergiste restait frappé de stupeur. C'était à coup sur un coquin 
désespéré; mais la présence de ce père auprès de ses deux filles sacri- 
fiées le glaçait d'horreur et de crainte à la fois. Le laird, cependant, 
était arrivé au milieu de la chambre et mistress Grnff le séparait seule 
de sa fille, suspendue au-dessus de la trappe béante. 

L'hôtesse était une femme de tête. D'un coup d'œil, elle toisa la 
situation. Sans plus tenir compte de son mari, sur l'appui ducfuel il 
ne fallait point faire fond, elle combina un de ces plans rapides dont 
le mérite est dans leur simplicité même. 

La chambre était éclairée par une seule bougie dont la lumière 
tombait de loin, d'aplomb, sur le joli visage d'Anna. Un pas de plus, 
le laird se trouvait face à face avec sa fille. 

L'hôtesse, en ce moment décisif, saisit brusquement la corJe de la 
cloche et la tira de toute sa force. La cloche tinta. Le laird, par un 
mouvement naturel, leva la tète pour voir d'où venait le bruit; pen- 
dant cela, mistress Gruff bondit en avant et éteignit la bougie 

Une complète obscurité régna dans la chambre, mais un cri ter- 
rible du laird prouva que la bougie, si rapide qu'eût été l'action de 
mistress Gruff, avait encore trop longtemps brillé. 

Au moment où s'évanouissait la dernière lueur, Angus avait vu le 
visage de sa fille. 

Il ressentit au cœur une douleur si aiguë que ses jambes fléchirent 
et qu'il faillit tomber à la renverse. 

Mistress Gruff, déconcertée d'abord par le cri du laird, reprit bien 
vite courage en voyant qu'il demeurait immobile. Elle revint vers la 
trappe, arracha la corde des mains de son mari et laissa jouer la 
poulie. 

Anna tomba comme une masse au fond du bateau. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 237 

— Tonnerre! grommela Bob qui s'était tenu coi, devinant qu'il se 
jDassait là-haut quelque chose d'extraordinaire; ce coquin de Gruff 
vous jette cela comme un paquet de chiffons. 

— Nage! interrompit vivement l'hôtesse. 
Et la lourde trappe se ferma avec fracas. 

Ce bruit fit tressaillir violemment Angus Mac-Farlane et le rendit 
au sentiment de la réalité. 

— Ma fille !s'écria-t-il en s'élançant vers l'endroit oîi il avait aperçu 
Anna; j'ai vu ma fille. 

— Votre fille! répéta l'hôtesse en tâchant de rire à gorge déployée; 
entendez-vous, maître Gruff! le laird a vu sa fille! 

— Le laird a vu sa fille! dit automatiquement maître Gruff. 
Mac-Farlane tâtonnait dans l'obscurité et ne trouvait partout que le 

sol. 

— De la lumière! reprit-il impérieusement; qu'on m'apporte de la 
lumière sur-le-champ ! 

— Volontiers, Votre Honneur, volontiers. Il n'y a pas besoin de 
vous fâcher pour cela. 

Mistress Gruff ralluma la bougie au bec de gaz qui éclairait l'esca- 
lier. Le lair jeta avidement ses regards autour de lui et pressa son 
front entre ses deux mains. 

Mistress Gruff se prît à sourire et dit doucereusement : 

— Votre Honneur s'est endormi au coin du feu, en bas : auriez- 
vous fait un mauvais rêve? 

— J'ai vu! murmura Angus avec détresse; oh! j'ai bien vu... 
elle était là... endormie... ou morte ! 

Il se pencha pour désigner l'endroil. Un objet blanc frappa sa vue, 
et il s'en cmpiira vivement. C'était un mouchoir de bntiste portant les 
initiales C. M. -F., brodées au-dessus d'une branche d'if. Le laird se 
redressa de toute sa hauteur; ses yeux lancèrent des fiammes; il 
poussa un gémissement sourd. 

— Et Clary aussi ! s'écria-t-il d'une voix creuse; toutes deux!... 
toutes deux à la fois ! 

Il y avait tant de redoutable menace sur le visage du laird, que 
l'hôtesse s'enfuit en tremblant et ferma la porte derrière elle, aban- 
donnant son mari à la grâce de Dieu. 



238 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Angus s'avança lentement vers lui, prit à poignée la peau de sa 
poitrine et le terrassa sous lui, comme il eût fait d'un enfant. 

— Grâce ! grâce ! râla l'aubergiste à demi mort de terreur. 
Angus, dont les dents étaient serrées à se briser, se prit à trois fois 

pour prononcer ces paroles : 

— Sont... elles... mortes? 

— Non, Votre Honneur, non, sur mon salut! s'écria Gruff; elles 
ont bu de l'opium, voilà tout. 

Un long soupir s'échappa de la poitrine du laird. 

— Écoute, dit-il, si tu mens, je vais te tuer. Où les méne-t-on ? 

— Sur le nom de Dieu, je n'en sais rien, répondit Gruff. 
Angus le traîna jusqu'à la fenêtre, dont il souleva le châssis. 

— Vois-tu ce bateau? demanda-t-il. 

Bob s'était attardé pour avoir voulu s'assurer que sa marchandise 
n'était point avariée ; sa barque était à peine à quarante brasses de la 
croisée. Gruff la désigna du doigt au laird. 

— Votre Honneur, elles sont là-dedans, dit-il. 

Le laird monta sur l'appui de la fenêtre et s'élança dans la Tamise. 



IV 



UN ABORDAGE 



Maître Gruff secoua la poussière qui couvrait ses vêtements et tàla 
ses membres meurtris. 

— Du diable s'il n'a pas été bon enfant! grommela-t-il ; je m'at- 
tendais à pis que cela. 

Il s'accouda sur l'appui de la croisée pour voir ce qui allait se 
passer entre le laird et Bob-Lantern. 

— Ma foi, pensait-il. Bob paierait cher un aboiement qui le met- 
trait sur ses gardes, mais puisque le hasard donne aux pauvres pe- 
tites une chance de se sauver... Bravo, pardieu ! voici la lune et nous 
allons voir la chasse en grand 1 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 239 

Le brouillard s'était levé. La Tamise silencieuse, soulevée en petites 
vagues dont les rayons lunaires tiraient des milliers de paillettes, 
étendait sa vaste nappe au pied de l'hôtel du Hoi George. 

Bob avait déjà dépassé les dernières embarcations à l'ancre et se 
trouvait dans l'espace libre qui occupe le milieu du courant. Le laird, 
au contraire, nageait encore parmi le péle-méle des barques amar- 
rées. Le laird était un puissant nageur. 11 fendait l'eau par clans 
réguliers et gagnait rapidement du terrain sur la barque de Bob, 
lequel était sans défiance et ne se pressait point. 

— Il le rattrapera, sur ma foi ! se disait Gruff; l'eau et lui se con- 
naissent et je l'ai vu nageant pendant une heure, dans le Solway, 
auprès de son cheval essoufflé... Ah ! mailre Bob va en voir de belles, 
et je dis que ce sera bien fait ! 

— Qu'est-ce qui sera bien fait, maître sot? demanda une voix aigre 
derrière lui. 

— Vous étiez là, ma bonne amie? balbutia l'aubergiste décon- 
certé. 

— Taisez-vous! ou plutôt, répondez! Le vieux fou s'est jeté à 
l'eau? 

— Il s'est jeté à l'eau, Baby. 

— Pour se noyer? 
Maitre Gruff hésita. 

— Il pourrait bien se faire qu'il se noyât, Baby, répondit-il 
enfin. 

Mistress Gruff lui lança un regard de défiance et le fit rudement 
tourner sur lui-même pour prendre sa place à la fenêtre. 

— Qu'est-ce là? s'écria-t-elle. Je vois un homme sortir de l'ombre 
de cette gabarre... Ne mentez plus, maitre Gruff, ou malheur à vous! 
Col homme est-il le laird? 

— Oui, dit l'aubergiste à contre-cœur. 

— C'est le laird! s'écria l'hôtesse qui devint livide de peur et de 
rage ; et ce bateau qui se traîne à vingt brasses de lui, est-ce le bateau 
de maître Bob ? 

— Oui, dit encore l'aubergiste. 

— Et vous ne l'avertissez pas, malheureux! reprit mistress Gruff, 



•240 LES MYSTERES DE LONDRES. 

dont les mains se crispèrent comme si elle eût voulu déchirer le visage 
de son mari. Le signal, tout de suite, le signal ! 

Maître Gruff se pencha hors de la fenêtre, éteignit le fanal et mit ses 
deux mains devant sa bouche. Au même instant, un aboiement formi- 
dable, et dont les graves éclats durent à coup sûr traverser toute la 
largeur de la Tamise, se fit entendre. Maître Gruff remit ses mains 
dans ses poches; iBboiement cessa. 

Le laird et le bateau qu'il poursuivait restaient parfaitement en vue. 
Angus Mac-Farlane continuait de nager avec une énergie réglée qui 
jjfouvait que ses forces étaient loin d'être à bout. Il ne se dirigeait 
point directement vers le bateau, mais coupait la rivière en droite 
ligne afin de prendre avantage du courant au moment décisif. 

L'aboiement de maître Gruff passa au-dessus de sa tête sans éveiller 
le moins du monde son attention. Il continua de couper le courant, 
ayant soin toutefois de modérer désormais la vigueur de ses élans 
pour arriver inaperçu sur sa proie. 

Le bateau de Bob semblait désert; il allait lentement à la dérive, 
gardant toujours la lisière du canal la plus voisine de la rive gauche. 
Le trajet qu'il avait à faire était court. Il importait moins d'aller vite 
que d'arriver sans encombre, et Bob avait calculé dans sa sagesse 
qu'une barque, dérivant presque insensiblement dans cette partie de 
la rivière, avait mille chances pour une de n'être point remarquée. 

Il avait étendu les deux sœurs de son mieux, et s'assurait de temps 
à autre qu'elles étaient aussi confortablement couchées que possible. 
Rien ne ressemble tant aux attentions d'un père pour ses filles que la 
sollicitude d'un trafiquant pour sa marchandise. Au moment où l'aboie- 
ment retentit, il venait de dépouiller sa veste pour la mettre sous la 
tête d'Anna. Ces sons connus produisirent sur lui l'effet d'une secousse 
électrique. D'abord, il demeura immobile; ensuite, élevant douce- 
ment la tête au-dessus du plat-bord, il jeta tout autour du bateau son 
regard perçant. 

— Que diable veut dire cela ? murmura-t-il ; n'ai-je pins l'œil assez 
sûr pour apercevoir un police-boat par le clair de lune ! Allons ! c'est 
un chien véritable, un dogue pour tout de bon qai a la voix de ce 
revêche coquin de Gruff. 

A demi ras.^urépar l'examen qu'il venait de faire, il tourna cepen- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 241 

dant ses yeux vers l'hôtel du Roi George. Le fanal jaune avait cessé 
de briller. Bob pâlit sous le bronze de sa peau. Ce n'était pas un 
dogue qui avait aboyé. On lui signalait un danger. 

Il se souleva de nouveau, et son œil interrogea chaque point des 
alentours de la barque. 

— Dieu me damne! grommela-t-il avec une sérieuse inquiétude, 
je veux mourir si je vois une coquille de noix seulement dans mes 
eaux... 

Il s'interrompit, pencha la tête en avant et sembla doubler l'acuité 
de son regard. Il venait de distinguer un objet sombi*, se mouvant à 
une quinzaine de brasses dans le sillage de sa barque. 

— Oh ! oh! dit-il, qu'avons-nous là? C'est un homme, sur ma foi, 
et un fier nageur ! 

Bob quitta le centre de sa barque et se glissa doucement vers 
l'arrière. En passant auprès de Clary, son coude heurta le bras de b 
jeune fille qui gémit faiblement. Bob laissa échapper un blasphème. 

— En voilà bien d'une autre! gronda-t-il ; on me les a mal en- 
dormies ! 

— Il a remué! dit mistress Gruff à la fenêtre du Roi George; ie 
suis sûre de l'avoir vu remuer dans son bateau... Ah ! ah! nous allons 
voir quelque chose de joli ! 

Mister Gruff ne répliqua point. L'intérêt de cette scène le dominait. 

Voici quelle était la position précise des deux acteurs principaux. 
Le laird nageait à environ quinze brasses du bateau dont chacun de 
ses élans le rapprochait d'une manière sensible. Il ne savait point qu'il 
était découvert : les mouvements de Bob lui échappaient, parce que 
la lune, brillant au-dessus du pont de Blackfriars prenait le bateau à 
revers; Bob voyait, au contraire, parfaitement la partie de la Tamise 
où nageait le laird et pouvait en quelque sorte calculer exactement la 
minute où il atteindrait la barque. Mais le scintillement de l'eau sou- 
levée par la poitrine d'Angus, l'empochait de distinguer les traits de 
son visage. 

Évidemment cet homme le poursuivait. 

Bob, incapable de répondre à cette question d'une manière satisfai- 
gante ou seulement plausible, eut un instant l'idée de saisir ses avirons 
et de prendre chasse à tout hasard. Mais si cet homme était un 
T. I. 16 



■ 



242 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ennemi, le simple bon sens disait qu'il crierait aussitôt qu'il se verrait 
découvert ; or, à part le danger d'éveiller ainsi l'attention de la police 
maritime. Bob avait tout près de lui un autre péril non moins diffi- 
cile à éviter. 

Clary, qui n'avait bu qu'une très-petite quantité de narcotique, 
commençait à subir l'effet vivifiant de l'air frais. Elle s'agitait faible- 
ment et poussait de petits gémissements précurseurs d'un prochain 
réveil. Le moindre mouvement violent, le moindre bruit subit pouvait 
déterminer une crise. 

Bob se tint coi. Il continua de fixer ses yeux perçants et grands 
ouverts sur son ennemi inconnu, déterminé à prendre conseil des 
circonstances. 

En ce moment, dix brasses tout au plus le séparaient du laird. 
Celui-ci prit un élan moins prudemment mesuré que les autres, et 
sa tête s'éleva tout entière au-dessus de l'eau. Bob le reconnut. 

— Tiens ! tiens! murmura-t-il sans s'émouvoir le moins du monde; 
qui diable se serait attendu à cela? Il faut jouer serré, car c'est un dur 
gaillard, et, si je le manque du premier coup, gare à ma mar- 
chandise 1 

Il tâta sa chemise et mit la main sur son couteau, mais il ne le tira 
point et se glissa jusqu'aux avirons pour prendre l'un d'eux. 

— Mon père 1 prononça faiblement Clary, sans ouvrir les yeux. 

— Présent! grommela Bob. Ne dirait-on pas qu'elle le sent venir? 

— Anna ! balbutia encore Clary, qui retomba dans son sommeil. 
Bob revint se mettre à son poste. Le laird n'était plus qu'à trois 

ou quatre brasses. Au bout d'une minute, Bob se leva tout à coup sur 
ses pieds ; l'aviron décrivit une courbe rapide ; le laird disparut 
sous l'eau et ne se montra plus. 

— Bien frappé ! cria l'hôtesse avec enthousiasme. Avez-vous vu, 
mister Gruff ? 

— Angus Mac-Farlane était une pratique, dit tristement l'auber- 
giste; je souhaite que Dieu ait pitié de son âme. 

Bob avait tranquillement remis l'aviron à sa place et se frottait les 
mains en regardant la place où le laird avait disparu. Rien ne se 
montrait. L'eau s'était refermée sur sa proie. 

— L'affaire est faite, se dit Bob ; j'aime mieux l'avoir expédié avec 



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MYSTtltKS DE l.O.NUKES 




LES MYSTERES DE LONDRES. 243 

mon aviron que par un coup de couteau. J'ai mangé son pain autre- 
fois, à ce vieil Angus, et bu sa bière... de bonne bière, ma foi ! et c'est 
toujours une triste chose que déjouer du couteau avec un camarade. 
Au moment où Bob achevait de formuler celte sentence dont nul 
ne voudra contester sans doute la haute moralité, il entendit un petit 
bruit à l'avant du bateau, et se retourna nonchalamment. 

Mais cette indifférence ne fut pas de longue durée. Bob lira son 
couteau en toute hâte et se mit sur ses pieds. Il venait de voir une 
longue forme noire se dresser en avant du bateau. Une seconde 
après, le laird et lui étaient en présence. 

Bob avait son couteau; le laird tenait en main un poignard 
écossais : tous deux étaient robustes, et les chances paraissaient se 
balancer également entre eux. La lune venait de glisser sous un 
nuage. Les deux adversaires demeurèrent environ une seconde en 
garde, et s'observant avant de frapper. 

— Va-t'en, dit enfin le laird d'une voix contenue; mon poignard 
est plus long que ion couteau ; mais les deux enfants vivent : j'entends 
la respiration de Clary. Va-t'en : tu aurais pu les tuer; je ne veux 
pas ta mort. 

Bob eut grande envie de profiter de la permission. Mais la pol- 
tronnerie disparaissait en lui devant l'avarice. Il songea que les deux 
sœurs représentaient un capital de trois cents livres, et il se résolut à 
mourir aussi gaillardement qu'eût pu le faire un homme de cœur. 
. — Je ne sais pas nager, dit-il avec ironie. 

— Va-t'en ! répéta le laird dont une indignation terrible faisait 
trembler la voix. 

— Écoutez? s'écria Bob, tout cela peut s'arranger... 

Au moment même où il prononçait ces mots qui semblaient annon- 
cer une sorte de capitulation, Bob s'élança sur le laird avec l'agilité 
d'un tigre et lui porta un coup de couteau droit au cœur. Mais Angus 
était sur ses gardes : il para le coup. Une lutte courte, silencieuse, 
terrible, s'ensuivit. Au bout d'une minute Bob chancela, blessé d'un 
coup de poignard à la gorge. Angus le terrassa et lui mit un genou 
sur la poitrine. 

Bob, en tombant, avait heurté de sa tète l'épaule de Clary qui, 
demi-éveillée, se dressa sur son séant. 



244 LES MYSTERES DE LONDRES. 

Le laird leva le bras pour frapper un dernier coup. En ce moment 
la lune, dégagée du nuage qui la couvrait, jeta ses rayons sur le 
visage d'Angus. 

— Mon père ! cria Clary. 

Le laird se retourna involontairement. Bob-Lantern, profilant de 
ce mouvement, se releva d'un bond, et, sans perdre de temps à cher- 
cher son couteau qui lui avait échappé durant la lutte, il saisit le 
laird à la gorge etl'étreignit furieusement. 

Clary cacha sa tète entre ses mains en poussant un cri d'angoisse. 

Angus râlait sourdement. Bob, sans lâcher sa gorge qu'il étranglait 
entre ses doigts d'acier, lui courba violemment la tète et la précipita 
contre le banc à plusieurs reprises. Puis il appliqua les reins du laird 
sur le bord, et lâchant sa gorge, il le souleva par les jambes. Le corps 
fît bascule et tomba, inerte, dans la Tamise. 

Cette fois, il ne reviendra pas, grommela Bob en saisissant les avi- 
rons pour s'éloigner du lieu du combat. Voyons les petites, mainte- 
nant. 

Anna ne s'était point éveillée. Clary ne dormait plus, mais elle 
gisait en travers du bateau, privée de sentiment. 



BELGRAVE-SQUARE 



Derrière les nobles jardins du palais de Buckingham, loin, bien 
loin de ces quartiers populeux oîi le commerce entasse ses servants 
faméliques, s'étend un square vaste et régulièrement dessiné, dont 
le parc intérieur n'affecte point cette forme ronde ou ovale qui jure 
si étrangement dans tout le reste de Londres avec les enclos de maisons 
tirés au cordeau quadrangniaire. Les constructions qui environnent 
ce beau tapis de verdure sont autant de palais. C'est là que les 
princes étrangers, venant visiter Londres, plantent leur tente, et 
l'un de ces fiers édifices eut dernièrement pour habitant le descen- 
dant de saint Louis. Cette place a nom Belgrave-Square. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 245 

Don José-Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo, occupait 
de tous ces palais le plus grand et le plus brillant. Le luxe de cette 
aristocratique demeure était devenu proverbial; les plus somptueuses 
habitations du West-End lui cédaient le pas, et il fallait que la noblesse 
anglaise, si riche, si vaniteuse, si passionnée pour ce renom que 
donne dans le Royaume-Uni l'exagération d'un luxe poussé jusqu'à 
la folie, courbât le front devant le faste babylonien étalé par un 
étranger. 

C'était là que le marquis de Rio-Santo recevait tout ce que Londres 
renfermait d'éminent en quelque genre que ce fût. Les hauts fonc- 
tionnaires de l'État ne dédaignaient point de le visiter, et nul n'igno- 
rait qu'il entretenait un commerce fort suivi avec les ambassadeurs 
des grandes puissances. Ceci ne contribuait pas peu à enraciner l'opi- 
nion que sa présence à Londres avait un but politique. 

Il était huit heures du soir environ. Aucune lumière ne brillait 
dans les trois grands salons de Irish-House (c'était le nom que Rio- 
Santo avait donné, on ne savait pourquoi, à son palais). La porte d'en- 
trée, au seuil de laquelle se tenaient d'ordinaire deux huissiers en 
grande livrée, était close. Le maître n'était point à la maison. 

Dans l'un des appartements situés sur le derrière et qu'éclairait 
doucement une lampe recouverte d'un globe de verre dépoli, un jeune 
homme était assis ou plutôt demi-couché sur le velours bleu d'une 
ottomane et jouait avec les longues soies d'un magnifique chien de 
race. Au milieu de la chambre se tenait debout l'aveugle Tyrrel. 

— Comment trouvez-vous Lovely? sir Edmund, demanda tout / 
coup le jeune homme. 

Lovely était le nom du chien de race. 

— Je trouve la question impertinente, signer Angelo Bembo, ré- 
pondit l'aveugle; ne connaissez-vous pas mon infirmité? 

— C'est juste, sir Edmund, c'est juste, murmura Bembo, dont l'in- 
soucieux et beau visage exprima une nuance de raillerie; votre infir- 
mité est connue. C'est la plus belle plume de votre aile, et je suis sur 
que vous ne la troqueriez pas contre mille livres sterling de revenu. 

— Si fait ! dit sèchement Tyrrel. 

— En vérité? Au fait, il vous resterait la ressource de vous faire 
sourd. A bas, Lovely ! Du diable si cette fille que vous avez déterrée 



246 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

je ne sais où n'est pas la plus belle créature qu'on puisse voir, sir 
Edmund! 

— Vous trouvez, signore? 

— Ne froncez pas le sourcil... je n'ai sur elle aucune prétention. Du 
moment qu'elle a quelque rapport avec vous, elle devient pour moi 
aussi vénérable qu'une centenaire. Je vous estime fort tous, tant que 
vous êtes, mais je ne vous aime pas. 

— C'est pour nous un grand malheur, signore. 

— Je ne vous aime pas, et sans don José, pour qui je me ferais 
tuer mille fois, il y aurait longtemps que j'aurais envoyé votre asso- 
ciation à tous les diables ! 

— Ce serait pour nous une grande perte, signore, dit encore Tyr- 
rel avec froideur. 

— Grande ou non, il en serait ainsi, monsieur. Il y parmi vous 
une douzaine de figures qui m'agacent les nerfs : la vôtre d'abord, sir 
Edmund. Ne vous fâchez plus, je vous supplie. Ensuite celle de ce doc- 
teur Moor, qui a l'air d'un vampire, sur mon honneur! Ensuite, celle 
de ce froid fanfaron de major Borougham: un véritable Anglais, ce- 
lui-là ! Enfin, pour ne pas faire la liste trop longue, celle du 
prétendu docteur Muller, tont ché fuirais foir le liplôme, tarleifle ! 

— Il faut le lui demander, signore ; on dit qu'il coupe la balle 
d'un pistolet, à vingt pas, sur la lame d'un rasoir. 

— C'est adroit. Pour en revenir, je ne vaux pas mieux que vous, 
peut-être, et c'est une chose terrible à se dire! Mais au moins j« 
passe mon temps à m'étourdir, et puis, je ne suis pas un homme, 
moi... 

— Signore, interrompit Tyrrel, je pouvais penser cela, mais non 
pas le dire. 

— Vengez-vous, sir Edmund, je vous en ai donné sujet. Je suis, 
pour continuer ma pensée, un pauvre esclave ; je me suis donné sans 
réserve... 

— On m'avait dit vendu, signore. 

Angelo se leva brusquement et repoussa Lovely du pied. 

— Vendu ! s'écria-t-il. Ah ! c'est que vous me toisez à votre aune, 
messieurs ! c'est que vous ne voyez en don José, mon ami, mon maî- 
tre, je l'avoue avec orgueil, vous ne voyez en lui que le côté qu'il 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 247 

VOUS montre, à vous, instruments de ses desseins. Si vous saviez... 

Quoi ? demanda Tyrrel en s'approcliant avidement. 

Angelo se mordit la lèvre jusqu'au sang. 

— A bas, Lovely ! grommela-t-il en rougissant; maître Tyrrel ou 
sir Edmund, ne me regardez pas ainsi ; vous ne verrez rien puisque 
vous êtes aveugle 1 

— Le marquis a donc des desseins que nous ne connaissons pas? 
prononça sourdement l'aveugle. 

— Ai-je dit cela? Don José m'aime, mais je ne suis pas son confi- 
dent. Tout ce que je sais, c'est que son cœur est grand, son intelli- 
gence forte et sa volonté indomptable. La réunion de ces trois choses 
s'appelle le génie, sir Edmund, et, avec du génie, on ne se borne pas 
à pêcher en eau trouble comme vous, quoiqu'on doive reconnaître 
que vous mettez la main sur de jolis poissons parfois. Gomment se 
nomme cette belle fille, s'il vous plaît? 

— Susannah, signore. 

— Et qu'en comptez- vous faire ? 

— C'est une question... 

L'aveugle se prit à parcourir la chambre de long en large et parut 
bientôt absorbé dans ses réflexions. Le cavalier Angelo Bembo le 
suivait d'un regard inquiet. 

— Ou'avais-je besom de parler à cet homme I murmura-t-il enfin; 
un mot de plus, et je trahissais un secret qui n'est pas le mien... un 
secret que j'ai deviné par hasard et que ma pauvre cervelle est trop 
étroite pour contenir. 

Angelo pouvait avoir vingt-deux ans. C'était un de ces beaux en- 
fants au profil grec, que les peintres d'Italie allaient chercher jadis 
au delà des mers, dans les îles méditerranéennes, pour les jeter sur la 
toile avec des noms de dieux ou de héros mythologiques. Il y avait 
dans le regard de ses grands yeux noirs, perçants et doux à la fois, 
une vive intelligence et l'annonce d'un téméraire courage; mais l'en- 
semble de ses traits, quelque parfait qu'il fût dans son harmonie, lais- 
sait percer une sorte d'irritabilité féminine et aussi de capricieuse 
faiblesse, mêlée à l'insouciance d'un enfant. Angelo devait être dans 
un bal un charmant cavalier, sur le terrain un fougueux adver- 
saire ; mais là où il fallait montrer de la force d'àme, de la pru- 



248 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

dence et de la longanimité virile, Angeio devait perdre son avan- 
tage. 

Il était natif de Malte, où ses pères, Vénitiens d'origine, avaient 
tenu un fort grand état autrefois. La conquête anglaise avait ruiné sa 
famille, et Angeio, privé de ses parents presque au sortir de l'enfance, 
s'était trouvé jeté dans la vie sans fortune et sans appui. 

A Paris comme à Londres, Rio-Santo avait d'innombrables et mys- 
térieuses relations dont les rameaux divers s'étendaient bien au delà 
des frontières de France. Il serait prématuré de donner actuellement 
au lecteur la clef de ces gigantesques manœuvres, combinées depuis 
si longtemps et gardant toujours depuis lors dans leurs divers rouages 
le jeu et l'activilé du premier essai. Trop de bizarres événements nous 
séparent des péripéties finales pour qu'il nous soit permis de risquer 
déjà une indiscrétion, si petite qu'elle put être. 

Le jeune Italien fut présenté à Rio-Santo, qui se prit pour lui d'un 
intérêt subit en écoulant le récit des persécutions qu'avait subies sa 
famille de la part de l'Angleterre. Angeio resta désormais auprès du 
marquis et le suivit lorsque ce dernier passa à Londres. Là, ils se sé- 
parèrent en apparence. Angeio reprit pour le monde sa qualité de 
jeune gentilhomme italien et sa position indépendante. Mais il avait 
toujours ses entrées privées au palais de Belgrave-Square. Rio-Santo 
l'aimait véritablement, et Angeio répondait à cette amitié par un dé- 
vouement sans limites. 

Tyrrel continuait de se promener. Angeio jouait avec Lovely. Tout 
à coup le beau chien se dressa sur ses quatre pattes et poussa un 
hurlement joyeux. Rio-Santo entra, suivi du docteur Moore. 

Il était pâle et semblait rendu de fatigue. 

— Bien, Lovely, bien ! dit-il en repoussant le chien qui, peu 
habitué à ce traitement, se réfugia, triste, au pied de l'ottomane. 
Bonsoir, Ange! 

Il serra la main de Bembo et l'attira tout contre lui. 

— Allez prendre l'argent ([ui se trouve dans ma voiture, dit-il à 
voix basse; il y a dix mille livres sterling. Cela vient de la maison de 
Cornhil. Vous les porterez dans ma caisse. 

Angeio sortit. 

— Qu'y a-t-il, sir Edmund ? demanda le marquis ens.uite ; doc- 



LES MYSTERES DE LOiNDRES. 2'4^ 

leur, je vous prie de m'excuser ; veuillez vous asseoir : je suis à 
vous. 

— Je viens savoir, répondit l'aveugle, si mon invention a été suivie 
de succès. 

— Vous êtes un homme habile, sir Edmund, répliqua froidement 
Rio-Santo. Touta réussi, et vous avez gagné aujourd'hui cent guinées 
que mon trésorier tient à votre disposition. 

— Ce n'est pas tout, milord. J'avais à vous parler de cette jeune 
juive, Susannah. 

— Susannah ! interrompit le marquis, mais cette fois avec dou- 
ceur et comme si ce nom eût chatouillé agréablement son oreille. 

L'aveugle ne put retenir un sourire qu'il fit disparaître bientôt, 
comme s'il eût deviné le hautain regard que lui lança Rio-Santo. 

— Parlez, reprit ce dernier en se jetant avec fatigue sur l'otto- 
mane. 

Tyrrel demeura debout et poursuivit : 

— Cette jeune fille, milord, est belle, comme vous l'avez pu voir, 
et admirablement propre à soutenir le rôle qui lui sera confié. Mais 
elle aime, et je crains... 

— Qui aime-t-elle? interrompit vivement le marquis. 

— Ce fou de Brian de Lancester, répondit Tyrrel. 

— Brian ! c'est un de nos instruments, murmura le marquis, trop 
bas pour que Tyrrel pût l'entendre, et parmi ces défauts que milords 
et miladies laissent en héritage à leurs enfants, il a gardé du moins 
un noble cœur. Je suis content qu'elle aime Brian de Lancester, sir 
Edmund. C'est une adorable enfant! 

— Adorable à coup sûr, milord, puisque Votre Seigneurie le juge 
ainsi ; mais elle ne ressemble point aux autres femmes. La crainte n'a 
sur elle aucun empire, et j'ai peur que quelques indiscrétions... 

— Elle l'aime donc bien? 

— D'un amour ardent, milord. Je dirais d'un amour sublime, si je- 
ne détestais les grands mots, que les poètes ont rendus ridicules. 

— Vous êtes sévère, sir Edmund, et ce Brian est bien heureux ! 
L'aveugle réprima un sourire ; Rio-Santo reprit après quelques 

secondes de silence : 

— Le moment approche où tous ceux qui m'auront servi seront 



250 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

récompensés au delà de leur espoir et à l'abri de toute inquiétude. 
Veillez sur Susannah, mais ne la séparez point de Brian. Cette jeune 
fille a su m'intéresser, sir Edmund, ne l'oubliez pas et agissez en 
conséquence. 

Il cessa de parler. L'aveugle s'inclina profondément et sortit. Rio- 
Santo resta seul avec le docteur Moore. 



VI 



DIPLOMATIE 

Après le départ de l'aveugle, le marquis demeura un instant pensif. 
Son beau visage, pâli par la fatigue, avait une expression attendrie. 
Deux ou trois fois il murmura le nom de Susannah, comme si ce nom 
eût fait vibrer au dedans de lui une corde aimée. 

— Ce sont ses yeux, murmura-t-il enfin, mais plus fiers! c'est son 
front, mais plus large : c'est toute sa beauté, mais plus hautaine et 
plus forte. Je voudrais la faire heureuse en souvenir de mon bonheur 
passé... 

Il appela d'un geste le docteur Moore, qui s'était tenu à l'écart pen- 
dant son entretien avec Tyrrel. 

— Comment avez-vous trouvé miss Trevor? demanda Rio-Santo- 

— Mal, milord, au plus mal ! répondit M. Moore en secouant gra- 
vement la tête. L'origine toute morale de sa souffrance rend le traite- 
ment difficile, pour ne pas dire impossible. Je ne saurais à cela qu'un 
remède. 

— Lequel? 

— Le bonheur. 

Rio-Santo baissa la tête. Un nuage de tristesse passa sur son 
front. 

— Docteur, dit-il après un silence, ce mariage est une nécessité. 

— Incontestablement, milord. 

— N'y a-t-il plus d'espoir ? 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 251 

— Milord, avant-hier j'ai fait l'essai d'un remède qui pouvait être 
souverain. 

— Quel remède? 

— J'ai voulu empoisonner l'Honorable Frank Perceval, répondit le 
docteur avec un incroyable sang-froid. 

Rio-Santo bondit sur son siège, et son front pâle se couvrit d'une 
épaisse rougeur. 

— Vous avez voulu?... commença-t-il avec violence. 

— Empoisonner Frank Perceval, milord, acheva Moore sans s'é- 
mouvoir. 

Rio-Santo s'était levé. Son œil lança un éclair d'indignation, puisse 
fixa, lourd et sévère, sur le visage du docteur. 

— Je vous avais donné une mission de confiance, dit-il d'un ton de 
maître; je vous avais chargé de secourir Frank Perceval, dont j'avais 
épargné la vie, vous le savez, volontairement. Au lieu de le secourir, 
vous avez voulu l'assassiner, sans songer qu'un pareil acte, à part 
même son inexcusable infamie, pouvait jeter sur moi des soupçons 
odieux. C'est là un coup hardi, monsieur, et dont je pourrais vous 
faire repentir. 

— Je savais qu'il était votre rival, milord, et je voulais... 

— Les gens qui me servent n'ont plus de volonté, monsieur. 

— Eh! milord! s'écria le docteur, vous êtes puissant, nous le sa- 
vons ; mais je suis lord de la nuit, tout comme Votre Seigneurie. 

— Tout comme moi! répéta le marquis avec un suprême dé- 
dain. 

— Pardon, milord : tout comme vous. 

Le docteur redressa lentement sa raide taille et rassembla tout son 
sang-froid pour relever les yeux sur Rio-Santo. 

— Milord, reprit-il, nous avons mis en vous une confiance illimitée. 
Nos règlements ne vous lient pas ; vous avez des droits, et vous n'a- 
vez pas de devoirs. Mais, vous l'avez dit tout à l'heure : a ce mariage 
est une nécessité. » Or, ce mariage vous échappe, entendez-vous, et 
je ne connais point dans Londres, à l'heure qu'il est, d'autres pairs 
d'Angleterre privés d'héritiers mâles et ne possédant qu'une fille. 

Le marquis ne répondit pas tout de suite. Il fit un ou deux tours de 
chambre et revint se placer devant Moore. 



252 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Si vous aviez réussi à empoisonner Perceval, dit-il, je vous jure 
sur l'honneur que je vous aurais fait pendre. 

Mocre tressaillit si visiblement, qu'il eût été manifeste pour tout 
observateur que la menace n'était pas une vaine rodomontade. Rio- 
Santo se jeta nonchalamment sur l'ottomane. 

— Mais vous n'avez pas réussi, reprit-il ; je vous fais grâce. 

La pendule sonna huit heures en ce moment. Le marquis continua: 

— Je n'ai plus que cinq minutes à vous accorder, monsieur, et 
vous n'avez pas répondu à ma question. 

Moore eut un moment d'hésitation. Lui aussi, dans sa sphère, était 
un homme hautain et fort. Ce rôle de vassalité passive, qui lui était 
imposé sans ménagement, révoltait tous ses instincts d'orgueil ; mais 
il était retenu, faut-il croire, par un lien bien étroit et bien puissant, 
car il s'inclina respectueusement et répondit : 

— Une ressource nous reste, milord. Elle est précaire, je dois le 
dire; et qui sait d'ailleurs si elle ne soulèvera point quelqu'une des 
répugnances gi-nércuses qui peuvent nous étonner parfois, mais que 
nous n'avons pas le droit de combattre? 

— Expliquez- vous ! dit Rlo-Santo. 

— Toute maladie a son antidote, milord ; la nature est complète : 
ia science seule est insuffisante et bornée. Il faut expérimenter. Or, 
expérimenter sur miss Trevor... 

— Gardez-vouS'cn bien ! s'écria vivement le marquis. 

— Je suis heureux de voir que vous devancez ma pensée, milord : 
reste à expérimenter sur autrui. Mois ici, ce n'est point un cadavre 
coupé par morceaux qui pourrait éclairer mon ignorance. Il faut que 
j'interroge la vie ; il faut que, sur une jeune fille de l'âge de miss Mary, 
je provoque artificiellement des phénomènes semblables à ceux qu' 
constituent les symptômes de sa maladie... 

— Mais c'est affreux, monsieur ! dit le marquis avec dégoût. 

— Oui, milord... ces symptômes évoqués, il faut que je les com- 
balteen tâtonnant, à l'aveugle... 

— Mais ce peut être encore un assassinat ! 

— Oui, milord : il y a dix chances contre une que la jeune fille dont 
je vous parle périra. 

— Dans d'affreuses tortures! après un long supplice! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 253 

— Oui, milord. 

— Ne pouvez-vous trouver un autre moyen, monsieur? dit Rio- 
Santo avec agitation. 

— Si Votre Seigneurie le désire, je chercherai ; mais le temps 
presse, et chaque heure de retard aggrave la position de miss Trevor. 

Rio-Santo passa la main sur son front, où il y avait de grosses 
gouttes de sueur. 

— Votre Seigneurie n'avait à me donner que cinq minutes, dit le 
docteur Moore ; les cinq minutes sont écoulées. 

— Sauvez Mary! prononça Rio-Santo d'une voix à peine intelli- 
gible. 

Le docteur se dirigea vers la porte. 

— Écoutez! reprit le marquis; c'est pour de l'or que vous faites 
cela, monsieur? 

— Nous sommes à Londres, répondit Moore avec un demi-sourire ; 
et je suis Anglais. 

Cette sanglante satire de tout un peuple alluma dans l'œil de Rio- 
Santo un de ces éclairs d'indignation qui donnaient à son visage la 
puissance et la majesté du masque de Jupiter Tonnant. 

— Ville de boue ! nation infâme ! murmura-t-il. Eh bien ! monsieur, 
si vous voulez gagner beaucoup... gagner une fortune, sauvez Mary, 
en épargnant cette jeune fille. 

Le docteur regarda Rio-Santo comme s'il ne l'eût jamais vu jus- 
que-là. 

— Je tâcherai, milord, dit-il en sortant. 

Rio-Santo tira le cordon de soie d'une sonnette. Un domestique 
souleva une portière faisant face à la porte qui avait donné issue au 
docteur Moore. 

— Quelqu'un attend-il, Toby? demanda Rio-Santo. 

— Un gentleman enveloppé d'un manteau, milord. Il est entré par 
la porte de derrière. 

— Introduisez ce gentleman. 

La portière se souleva brusquement, et un homme de grande taille, 
dont le visage était en partie caché par les fourrures d'un vaste man- 
teau, entra dans la chambre d'un pas lourd et en faisant sonner sur les 
tapis les éperons de ses Lottes molles, admirablement vernies. 



254 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Comment est la santé de Votre Grâce ? demanda Rio-Santo en 
dessinant un salut de cour. 

— Bien, bien, milord, répondit le nouveau venu, qui se débarrassa 
de son manteau et découvrit une figure osseuse, aux pommettes saii- 

îintes outre mesure, à la mâchoire chevaline, au front fourré d'une 

paisse forêt de cheveux. 

Sa Grâce était un Tartare... un prince tartare, ma foi! Domitri 
Nicolaewitsch, prince Tolstoï, ambassadeur du czar Nicolas auprès de 
Sa Majesté Britannique Guillaume IV, Et, quand on savait que c'était 
un prince, on était tenté vraiment de trouver de la noblesse dans sa 
brusquerie, qui ressemblait un peu pourtant à de la brutalité, quand 
on l'entendait nommer milord ambassadeur, on se sentait prêt à dé- 
couvrir toutes sortes de choses fines, spirituelles, diplomatiques, dans 
le regard clignotant de ses petits yeux gris, qui étaient en observa- 
lion, les matois, derrière la haie touffue de deux gros sourcils crépus. 
Par le fait, le prince Dimitri Tolstoï était un Tartare de mérite, soit 
dit sans raillerie aucune. Il avait su prendre, à Londres, une position 
de premier ordre, et y tenait pour ainsi dire la présidence effective du 
corps diplomatique. Il se laissa tomber sur l'ottomane à côté de Rio- 
Santo. 

— Marquis, dit-il, tout cela traîne en longueur, et l'empereur, mon 
maître, s'impatiente. 

— C'est une chose fâcheuse, milord, répondit Rio-Santo doucement. 
Le prince réprima un geste d'impatience. 

— Vous semblez prendre bien philosophiquement le mécontente- 
ment du czar, monsieur, dit-il. Quand Sa Majesté Impériale entre en 
courroux contre un de ses agents, il faut que cet agent tremble et 
s'humilie... 

— Je ne sais pas trembler, milord, interrompit Rio-Santo sans élever 
la voix, et j'ai trop peu d'orgueil pour avoir occasion de m'humilier 
jamais. Permettez-moi, d'ailleurs, de rectifier une expression qui 
vous est sans doute échappée : vous m'avez rangé au nombre des 
agents de Sa Majesté Impériale. 

— Et qu'êtes-vous donc, s'il vous plait, milord ? 

— Prince, il faudrait peut-être une bien longue histoire pour ré- 
pondre à cette question ; je n'ai point le loisir de la conter, ni vous 



LES MYSTÈRES DE LONDRES 255 

celui de l'entendre. Je me bornerai donc à vous dire ce que je ne suis 
pas : je ne suis pas l'agent de votre maître, milord. 
Le Russe laboura le tapis d'un violent coup d'éperon. 

— Pardieu! monsieur, reprit-il sans plus dissimuler sa colère, 
voilà une audace à laquelle je ne pouvais m'attendre ! Après avoir 
déposé entre vos mains des sommes énormes... 

— Dont je remercie Votre Grâce sincèrement et du plus profond 
du cœur. Elles ont puissamment servi mes projets. 

— Après m'être laissé prendre à de menteuses promesses... 

— Pas un mot de plus, milord! dit Rio-Santo d'une voix brève et 
avec un regard souverain, devant lequel l'orgueilleuse colère du 
Tartare tomba comme par enchantement. 

— Pardon, milord, d'avoir interrompu Votre Grâce, reprit aussitôt 
Rio-Santo de son ton ordinaire. Vous alb'ez prononcer de ces paroles 
qui nécessitent un châtiment positif, et j'ai besoin de ne pas perdre la 
coopération de Sa Majesté Impériale. Veuillez bien me comprendre, 
milord, et ne point rompre pour des motifs frivoles un pacte qui nous 
est mutuellement avantageux. 

— A merveille! murmura Tolstoï; nous allons traiter de puissance 
à puissance, à ce qu'il parait : savoir, vous, monsieur le marquis, 
pour Votre Seigneurie, et moi pour l'empereur, mon maitre : c'est 
charmant! 

— C'est vrai, du moins, milord, répliqua paisiblement Rio-Santo. 
D'autant plus vrai, que vos instructions renferment un paragraphe 
spécial qui me concerne. 

— Comment le savez-vous ? 

— Permettez. Ces sommes, dont vous faites tant de bruit, ne 
complètent pas le contingent que vous étiez chargé de me remettre 
par Sa Majesté Impériale. 

— Qu'est-ce à dire, monsieur ? 

— Vous restez mon débiteur d'environ trois cent mille roubles, 
milord. 

Le prince ouvrit la bouche et regarda Rio-Santo avec de grands 
yeux ébahis. 

— De trois cents à trois cent cinquante mille, acheva tranquillement 



256 LES MYSTÈRES DE LOiNDRES. 

ce dernier; j'ai les bordereaux dans ma caisse. Je suis sûr que Votre 
Grâce aura le bon goût de ne me point donner un démenti. 

— Non, sur ma parole! dit le prince avec agitation; Sa Majesté 
m'avait, en effet, chargé... C'est une chose incroyable! soyez persuadé 
que mon intention... Mais vous avez donc un ambassadeur à Saint- 
Pétersbourg, monsieur? 

Rio-Santo s'inclina gracieusement, en signe d'afflrmation. 

— Comme vous voyez, milord, dit-il, nous traitons de puissance 
à puissance : savoir, Votre Grâce avec moi ; mon envoyé avec votre 
maître. Mais laissons cela. Je veux que Votre Grâce sache, une bonne 
fois pour toutes, que l'or de la Russie ne forme qu'une bien faible 
part de mes ressources. Et si vous aviez besoin, milord, pour le ser- 
vice de votre maître, de quelques avances... deux ou trois millions de 
francs... le double... ou même davantage, je vous prierais de me 
regarder comme étant très-fort à votre disposition. 

Rio-Santo dit cela d'un ton simple et sérieux qui ne permettait pas 
l'ombre d'un doute sur la sincérité de ses paroles. Le prince, aba- 
sourdi de cette offre royale, quitta la posture cavalière qu'il avait 
prise sur l'ottomane et mit ses pieds en dehors pour cacher ses 
éperons. 



VII 



POLITIQUE 

Le prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie, garda pendant 
quelques secondes un silence embarrassé. Il contemplait Rio-Santo à 
la dérobée, comme s'il eût voulu deviner tout d'un coup le secret de 
cet homme, qui, soulevant un coin du mystère qui l'entourait, venait 
de se montrer à lui sous un jour si étrange. 

— M'est-il permis d'adresser une question à Votre Seigneurie? 
lui demanda-t-il enlin. 

— D'ordinaire, répondit Rio-Santo en souriant, Votre Grâce me 
questionne sans savoir si tel est mon bon plaisir. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 257 

Tolstoï rougit, et ses petits yeux gris se baissèrent en même temps 
que la ligne de ses épais sourcils. 

— Ceci est un reproche, dit-il, et je ne sais en vérité si je dois me 
permettre... 

— Faites, milord, je vous supplie. 

Le prince hésita un instant encore, puis, comme si cette question 
eût soulevé d'elle-même la chair épaisse de ses grosses lèvres, il 
reprit : 

— Connaissez-vous particulièrement l'empereur, monsieur le mar- 
quis? 

— Oui, milord. 

— Ah ! fit Tolstoï en couvrant son maintien d'une nouvelle couche 
de réserve courtoise. 

— Nicolas Paulowitsch, continua Rio-Santo, m'a fait l'honneur 
d'écouter certains plans qui n'étaient alors dans ma tête qu'à l'état 
de vagues projets. J'étais admis en sa présence, le soir, après la 
réception de la cour, et bien souvent le jour naissant est venu mettre 
un terme à nos entretiens. 

— En vérité, monsieur le marquis ! dit le prince en se faisant petit 
sur l'ottomane. 

— Oui, bien souvent, reprit Rio-Santo, qui semblait emporté par 
ses souvenirs. Une fois, après une longue conversation où je m'étais 
laissé aller à tout l'enthousiasme de mon ardente religion politique, 
Sa Majesté daigna me prendre la main, et attacha sur ma poitrine 
cette croix que vous y voyez. 

Il montrait la grand'croix de Saint-George de Russie qui brillait 
entre les insignes de l' Aigle-Rouge de Prusse et ceux de l'ordre de 
Marie-Thérèse d'Autriche. 

Le prince redressa sa grande taille dans toute la rigueur d'une 
tenue d'étiquette. 

— Nicolas Paulowitsch, reprit encore Rio-Santo, se souvient de 
moi, milord, et je lui garde moi-même une respectueuse place au fond 
de ma mémoire. Ma foi politique diffère de la sienne autant que le 
jour diffère de la nuit; mais une passion commune nous rapproche, 
moi, le faible particulier, et lui, le puissant prince : nous nous rencon- 
trons dans la même haine. Ah ! quels que soient ses torts envers le 

T. I. 17 



258 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

monde et la liberté, votre empereur a une àme robuste, prince, et 
tnne volonté royale ! 

Le m;<rquis se tut. Tolstoï, silencieux, restait immobile comme tout 
Russe bien élevé devant son supérieur. Rio-Santo avait pris pour lui 
des proportions fantastiques, et celle main qui avait touché la main 
de Nicolas lui semblait rayonner d'une lueur surhumaine. 

— Pardon, milord, dit tout à coup Rio-Santo en secouant sa rêve- 
i V. Nous voilà bien loin du motif de votre visite. Vous étiez venu me 
demander une explication... 

— Une explication à vous, monsieur le marquis ! 

— Votre Grâce a une mémoire de cour ! répliqua Rio-Santo en 
souriant; il n'y a pas un quart d'heure que vous me demandiez 
ca.npte, comme à votre agent,.. 

— Que Votre Seigneurie ne m'accable pas ! dit le prince ; Sa Majesté 
l'Qjnpereur, mon auguste maître, ne m'avait point appris à quel 
homme j'aurais l'honneur insigne de transmettre les fonds qu'elle me 
faisait tenir, et je croyais... 

, — Que croyiez-vous, milord? 

— Votre Seigneurie ne peut-elle se contenter de mes sincères et 
w/espectueuses excuses? murmura Tolstoï avec une humilité sous 
laquelle il y avait déjà bien de la rancune. 

— Vous croyiez, reprit Rio-Santo, avoir affaire à un de ces aven- 
turiers désespérés qui spéculent sur les passions secrètes des têtes cou- 
ronnées, et parviennent, à force de mensonges, d'intrigues et de 
manœuvres, à soutirer aux princes quelque subvention. 

— Ah ! monsieur le marquis! dit le prince. 

— Vous vous demandiez, milord, s'il n'était pas intolérable et 
choquant de voir un homme comme Votre Grâce se déranger... 

— Sur mon honneur ! monsieur le marquis... 

— Mais ce qui a porté le comble à votre mauvaise humeur, prince, 
c'est que cet aventurier n'a pas supplié Votre Grâce de lui prêter le 
soutien de ses hautes lumières ; que, loin de là, il a eu la maladresse 
grande de garder pour lui ses plans et ses projets. S'il faut le dire, 
jna vie est plus occupée que celle des autres hommes, parce que les 
plaisirs du monde sont pour moi une étroite, une sérieuse obligation. 
Si j'étais forcé de m'ouvrir à tous ceux qui pensent avoir le droit de 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 259 

m'interroger, je manquerais l'heure du Park et passerais auprès de 
nos ladies pour un homme d'affaires. C'est une chose terrible, voyez- 
vous : on me prend déjà pour un diplomate. 

Rio-Santo attira un des coussins de l'ottomane et y posa noncha- 
lamment sa tête. 

Le prince se leva. 

— Milord, dit-il en saluant avec raideur, je confesse avec franchise 
que le mystère de votre conduite m'a puissamment intrigué jusqu'à 
présent, non pas comme simple particulier, mais comme représentant 
de l'empereur, mon maître. Je vous faisais tenir des sommes qu'il 
m'était permis de regarder comme très-considérables ; peut-être 
était-il naturel... 

— Très-naturel, prince, et vous ne pouviez penser autre chose, 
sinon que l'argent de votre souverain servait à entretenir ce luxe 
quasi-royal dont je m'entoure... 

— Je n'ai pas dit cela, monsieur le marquis. 

— Vous l'avez pensé, milord. Brisons sur ce point. Vous êtes venu 
chez moi m'interroger comme aurait pu faite un supérieur envers son 
subordonné. J'ai dû rétablir la sincérité de nos positions respectives 
et prolonger la leçon, afin que Votre Grâce ne soit point exposée à 
l'oublier désormais. Maintenant, milord, s'il vous plait de vous ras- 
seoir et de m'écouter, j'aurai l'honneur de vous soumettre une propo» 
sition importante. 

Le Russe reprit place de mauvaise grâce sur l'ottomane. 

— J'ai un service à vous demander, milord, dit Kio-Santo. 

Le prince leva sur lui ses yeux gris étonnés, et les replaça immé- 
diatement sous l'abri de ses gros sourcils. Sa figure se rasséréna. 
Depuis dix minutes, le marquis le tenait sur la sellette avec une ri- 
gueur inouïe, e( il entrevoyait avec bonheur la possibilité d'une ven- 
geance. Quelle que fût la demande de Rio-Santo, le Russe était bien 
déterminé d'avance à la repousser. C'est pourquoi il répondit sans 
hésiter : 

— Monsieur le marquis, je suis tout à vous. 

Rio-Sanio ouvrit le tiroir d'une table en vieux laque et y prit un 
papier qu'il tendit à l'ambassadeur. 



260 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Veuillez d'abord prendre connaissance de cet écrit, milord, 
dit-il. 

Le Russe déplia le papier et en commença aussitôt la lecture. Rio- 
Sanio, pendant ce temps, avait tiré de son sein un portefeuille et s'oc 
cupait à mettre en ordre divers documents, sans prendre la peine de 
suivre sur la physionomie du prince l'effet produit par l'écrit que ce 
dernier avait entre les mains. La physionomie du prince méritai» 
pourtant d'être observée en ce moment. A mesure qu'il avançai' 
dans sa lecture, ses sourcils s'abaissaient davantage sur ses yeux, tan 
dis que son front, se plissant comme le corsage annelé d'un insecte, 
ramenait la racine de ses cheveux jusqu'à la naissance de ses sourcils. 
De temps à autre, tout cela se détendait par un jeu de muscles instan 
tané : la peau du front se déplissait, les cheveux remontaient, et l'œil 
gris, glissant un regard rapide sous les poils relevés des sourcils, 
semblait chercher sur la figure de Rio-Santo un commentaire au ma- 
nuscrit confié. 

La ligure de Rio-Santo n'expliquait rien. Il lisait, lui aussi, et pa- 
raissait ne point songer au prince Dimitri Tolstoï. Parvenu à la fin 
de sa lecture, celui-ci laissa échapper une exclamation de surprise. 

— C'est le plan de Napoléon! murmura-t-il. 
Rio-Santo ferma son portefeuille. 

— Le plan de Napoléon, agrandi et approprié à l'état de paix euro- 
péenne, continua le Russe en se parlant à lui-même. 

— J'ai eu l'honneur de voir Sa Majesté l'empereur des Français à 
Sainte-Hélène, l'année qui précéda sa mort, à jamais regrettable, ré- 
pondit Rio-Santo ; lui aussi haïssait ardemment tout ce que je hais. J'ai 
pu mettre à profit, milord, les enseignements de sa haute et lumineuse 
parole. Ce projet, qui n'est qu'une partie de mon plan, à moi, me fut 
en effet suggéré par le grand homme que la poltronnerie brutale de 
Wellington, ce demi-dieu grotesque, et les rancunes de l'Europe tant 
de fois vaincue, enchaînaient au mortel écueil où s'est usée sa vie. Ce 
projet a-t-il l'approbation de Votre Grâce ? 

— Ce projet n'en a pas besoin, milord, répondit Tolstoï, qui se mit 
aussitôt sur la réserve. 

— Au contraire, milord, et je compte absolument sur vous pour en 
pousuivre efficacement l'exécution commencée. Sur vous, et sur vous 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 261 

seul, milord, parce que votre habileté connue vous a fait dans le corps 
diplomatique une position importante, à laquelle ajoute le rang de la 
puissance que vous représentez. J'attends la réponse de Votre Grâce. 
Tolstoï répondit après quelques secondes de silence: 

— Monsieur le marquis, quelque sympathie que j'éprouve naturel- 
lement pour un projet dont l'accomplissement servirait, je dois en 
convenir, au plus haut point la politique de l'empereur, mon maître, 
je serai forcé, si Votre Seigneurie veut bien le permettre, de me tenir 
à l'écart. 

— Oserais-je vous demander pourquoi, milord? 

— Parce que, répondit Tolstoï dont le petit œil lança un rapide 
éclair de méchante moquerie, je suis un homme positif et non point 
un poëte ; parce que, malgré tout mon désir de vous être agréable, 
je ne puis voir dans votre plan qu'une très-ingénieuse utopie, et que 
l'ambassade russe a mission de s'occuper exclusivement de choses 
sérieuses. 

— Ainsi, vous me refusez votre concours, milord ? 

— Vous m'en voyez sincèrement désolé, monsieur le marquis. S'il 
m'était permis de donner mon humble opinion à Votre Seigneurie, je 
lui conseillerais de dormir là-dessus et de songer un peu à Napoléon, 
qui est mort à Sainte-Hélène pour avoir voulu tenter ce que voiis me 
proposez. 

Tolstoï sourit, salua et se dirigea une seconde fois vers la porte. 

— Milord, dit I\io-Santo sans chercher à le retenir, je me verrai 
forcé d'en appeler à l'empereur, votre maître. 

— A merveille, monsieur le marquis; mais d'ici là... 

— Combien croyez-vous qu'il faille de temps, milord, pour avoir 
une lettre de Sa Majesté Impériale ? interrompit Rio-Santo avec non- 
chalance. 

Ce disant, il rouvrait son beau portefeuille et introduisait une clef 
microscopique dans la serrure de l'un des compartiments. 
Tolstoï eut un mouvement d'inquiétude. 

— Combien de temps? balbutia-t-ii; je pense... 

— Il faut une minute, milord, poursuivit Rio-Santo en relevant 
son regard hautain sur Tolstoï cloué au seuil. 

Il tira de son portefeuille une large enveloppe cachetée aux armes 



262 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

de Romanoff, surmontées de la couronne impériale. Tolstoï n'eut pas 
plutôt aperçu ce cachet qu'il courba la tète et croisa ses deux mains 
sur sa poitrine, comme font, dit-on, les visirs turcs devant le cordoa 
de soie qui va les étrangler. 

— Lisez, milord, dit Rio-Santo. 

Le prince déplia l'enveloppe et en sortit un carré de papier auquel 
pendait le sceau privé de l'empereur. Le papier était blanc, mais 
Tolstoï savait ce qu'il avait à faire et n'avait plus envie de se montrer 
récalcitrant. Il alla vers le foyer et approcha le papier de la flamme. 
Au bout d'une demi-minute, des caractères tracés en encre verdàlrc 
parurent sur la blancheur du papier. 

Il n'y avait que deux lignes, écrites en chiffres, et une signature. 
Tolstoï prit à son tour dans son portefeuille un papier, froissé, fatigué 
par un long usage, et retendit sur la tablette de la cheminée, auprès 
du billet au cachet impérial. Le papier froissé était une clef chiffrée. 
Voici ce qu'épela milord ambassadeur. 

« Notre volonté est que Dimitri Nicolaew^itsch Tolstoï obéisse aux 
instructions que pourra lui donner don José-Maria Telles de Alar- 
caon, marquis de Rio-Santo. » 

Le prince tourna et retourna la missive dans tous les sens ; il la 
compara minutieusement à la clef chiffrée, et finit par la remettre au 
marquis en disant : 

— Milord, usez de moi comme il vous plaira. 

Une longue et sérieuse conférence s'ensuivit entre le marquis et 
l'ambassadeur. Ce dernier céda sur tous les points et s'engagea for- 
mellement à travailler les divers chargés d'affaires résidant à Londres 
jlans le sens des projets de Rio-Santo, puisque tel était le bon vouloir 
de Sa Majesté Impériale. 

— Milord, dit le marquis en finissant, votre besogne sera facile. 
Cette tyrannie que nous voulons briser menace le monde entier, et le 
monde entier par conséquent a intérêt à la secouer. Chacun des di- 
plomates que vous allez voir et aussi chacun de leurs maîtres ont été 
sollicités à part et ne dematident qu'à se laisser faire. D'ailleurs, son- 
gez bien que d'autres mesures, et des mesures plus terribles, seront 
prises pour frapper le colosse partout à la fois. Un mot encore. Vous 
comprendrez désormais, j'espère, pourquoi je donne ma vie entière, 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 263 

■ — ma vie apparente, — à ces passe-temps frivoles dont vous m'avez 
[ait si souvent un crime. On est mieux caché sous ce rôle que sous 
un masque, milord,et mon manteau pailleté vaut bien les haillons du 
Romain Brutus. Or, Brutus jeta bas un trône. 

Le prince Dimitri Tolstoï se retira par la porte de derrière qui lui 
avait donné entrée. 

Resté seul, Rio-Santo se laissa tomber, épuisé, sur l'ottomane. Il 
cLait dix heures du soir environ. D'ordinaire, le marquis passait une 
grande partie de la nuit à rattraper le temps que lui volait le monde ; 
mais, ce soir, la fatigue fut plus forte que sa volonté. Tandis qu'il 
essayait de réfléchir, sa tête se pencha sur les coussins de l'ottomane : 
il s'endormit. Son sommeil fut agité et inquiet. La pendule, sonnant 
les douze coups de minuit, l'éveilla en sursaut. Il se leva, mais au 
premier pas qu'il fît, son pied se heurta contre le corps d'un homme 
étendu sans mouvement sur le tapis. Ce n'était pas un malfaiteur, car 
le robuste et beau Lovely s'était couché auprès et léchait son visage 
en aboyant plaintivement. 

Rio-Santo se mit à genoux. L'homme qui gisait sur le tapis avait la 
face souillée de sang et ses cheveux mouillés tombaient, épars, au- 
tour de lui. Son costume écossais était également trempé d'eau et 
taché de sang. 

Rio-Santo poussa un cri de surprise en voyant les traits de cet 
homme. Il s'élança et saisit une bougie car il ne pouvait en croire 
ses yeux. La bougie lui montra qu'il ne s'était point trompé. 

— Angus! Angus! s'écria-t-il ; mon frère ! 

Le laird ne bougea pas. Rio-Santo le souleva et l'étendit sur l'otto- 
mane. Il y avait des larmes sous ses paupières, tandis qu'il répétait . 

— Angus! mon frère Angus! 

Le laird ouvrit enfin les yeux et promena autour de lui son regard 
éteint. 

— Toutes deux! toutes deux, mon Dieu! ràla-t-il d'une voix dé- 
chirante, toutes deux perdues ! 

Puis ses yeux se refermèrent, et il tomba pesamment à la ren- 
verse. 



264 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 



Vîll 



SOLITUDE 

C'était une semaine environ après les événements que nous avons 
racontés aux précédents chapitres. Susannah se trouvait seule dans le 
petit salon où nous l'avons vue déjà, s'entretenant avec Brian de 
Lancester. Elle tenait un livre à la main, et ses yeux étaient humides. 
Il y avait dans sa pose plus de calme et dans son regard plus de ré- 
flexion que naguère. Son beau front n'était pas plus intelligent, mais 
on découvrait quelque chose en elle de moins indécis et de plus 
humain, pour ainsi dire. 

C'est que, depuis huit jours, Susannah avait fait bien des pas dans 
la vie. Deux âmes s'étaient trouvées pour accueillir et provoquer les 
naïfs élans de son àme. L'atmosphère d'ignorance et de morne douleur 
qui l'avait si longtemps oppressée venait de laisser passer un rayon 
du soleil. Depuis une semaine, elle voyait presque chaque jour lady 
Ophélia, comtesse de Derby, et Brian de Lancester. 

Lady Ophélia lui enseignait doucement la vie. Elle n'avait point 
essayé de surprendre le secret de Susannah, bien que, munie de cette 
magique baguette qui est aux mains de toute femme du monde, elle 
eût deviné du premier coup d'œil qu'il y avait un mystère étrange 
sous ce titre de princesse, porté par une enfant, hautaine il est vrai, 
et noble, et superbe, et sachant soutenir comme il faut l'aigrette de 
diamant qui pesait sur sa mire chevelure, mais étrangère à ces mille 
façons convenues, à ces toutes petites règles qui sont la syntaxe de la 
grammaire mondaine; un mystère aussi sous ce veuvage d'une 
vierge : car Susannah état vierge d'âme et vierge de corps; lady 
Ophélia ne pouvait l'ignorer : elles avaient si souvent et si longuement 
parlé d'amour ! 

Entre lady Ophélia et Susannah, il y avait une sorte de prédestina- 
tion de tendresse mutuelle. Elles s'étaient aimées de prime-abord et 
de celte romanesque façon que les poêles prennent la peine d'expli- 



LES MYSTÈRES DR LONDRES. 26b 

queren beaucoup de vers, quoiqu'elle soit la chose du monde la plus 
naturelle et la plus commune. Au bout de huit jours elles étaient 
sœurs. 

Lady Ophélia, moins jeune et plus experte des choses du monde, 
jouait le rôle de la sœur aînée, ce doux, ce patient mentor qui rempla- 
cerait une mère, si une mère pouvait être remplacée. Susannah, plus 
ignorante, mais plus forte, et douée peut-être d'une intelligence supé- 
rieure, était l'élève, en attendant qu'elle devînt la maîtresse. 

C'était une chose étrange et charmante que les entretiens de ces 
deux jeunes femmes, où l'une découvrait en elle-même à chaque mot 
quelque sentiment inconnu ou non révélé; oîi l'autre, pour qui la vie 
n'avait plus de secrets, s'étonnait, attendrie, en suivant, au fond d'un 
cœur neuf et ardent, le travail de l'initiation aux choses de la vie. 

Car Susannah, comme notre mère Eve, arrivait à l'âge de la femme 
avec l'ignorance complète de l'enfant. Depuis huit jours seulement 
elle goûtait le fruit de la science du bien et du mal. Jusque-là, tout 
enseignement moral, de même que tout moyen de s'instruire par la 
comparaison ou l'observation, lui avait manqué. Elle était réellement 
sauvage au milieu de notre civilisation exagérée, et sa jeunesse, 
pour ne s'être point passée en un cachot, comme celle de Gas- 
pard Hauser, avait été pourtant pareillement séquestrée. On avait 
mis, perfidement et dans un but, un voile épais au-devant de ses 
yeux. 

Et, depuis qu'avait cessé le pervers effort de cette tyrannie, — 
depuis que son père avait été pendu, — Susannah, jetée dans le dénù- 
ment le plus absolu, au milieu de Londres qui n'a pitié d'aucun dénû- 
ment, s'était endormie en un apathique et fatal désespoir. 

Ce fut avec transport qu'elle but à cette coupe de science présentée 
par une main amie. Elle écouta, elle devina, elle déchira le rideau qui 
flottait devant son regard. La pudeur avait surgi au dedans d'elle tout 
d'abord et avait mis sur son noble front une séduction de plus. Puis 
elle avait entrevu ces barrières que la société inflexible jette sur la 
route fleurie du bonheur ; puis l'exemple de lady Ophélia, si belle, si 
bonne, lui enseignait les périls qui entourent la femme, l'inconstance, 
les regrets, l'abandon... 

Sa toilette avait suivi en quelque sorte un changement analogue à 



266 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

celui de, son être. Elle ne ressemblait point encore tout à fait à celles 
que nos ladies partagent fraternellement avec leurs femmes de chambre, 
mais elle n'affectait plus déjà cette bizarrerie audacieuse et presque 
théâtrale qui fait ressortir la beauté, mais en diminue le charme. Ses 
riches cheveux noirs roulaient leurs molles spirales le long de sa joue, 
retenus seulement par derrière au moyen d'un peigne d'écaillé. Une 
robe de soie noire, fermée, emprisonnait les contours exquis de son 
sein. Cette mise simple, à laquelle Susannah donnait une ravissante 
élégance, lui rendait en retour la jeunesse que cachait le luxe de ses 
autres parures. C'était bien maintenant une jeune fille. Quelque chose 
de doux, de tendre, de rêveur courait autour de son front. Vous l'eus- 
siez mieux aimée ainsi. 

Le livre qu'elle tenait demi-fermé dans sa main était un volume 
de Goldsmith, et son doigt tendu marquait la page où mistress 
Primrose ^ pleure sur la fuite de sa fille. 

Susannah ne savait pas encore assez pour comprendre en son entier 
la sereine poésie qu'exhale ce récit. Cette douleur si vraie la surprit 
au cœur. Des larmes lui vinrent dans les yeux. Elle ferma le livre. 
Pour la première fois, elle venait de comprendre et d'envier le 
bonheur de celles qui ont une mère. Sa mère à elle avait déserté son 
berceau; elle s'était enfuie loin des sourires de son enfant, et n'avait 
point souci sans doute de ses regrets ou de son amour. 

C'était ainsi du moins que la dépeignait le juif qui était le père de 
Susannah. 

Celle-ci n'avait jamais songé à révoquer en doute cette assertion, 
mais maintenant, la pente nouvelle de ses idées la poussait impérieu- 
sement vers le pardon et la tendresse. 

Oh 1 qu'elle eût aimé sa mère, et que ce mot résonnait doucement 
à son oreille 1 Elle l'excusait, puis elle se repentait de l'avoir excusée 
et demandait pardon à son souvenir de l'avoir crue coupable. Elle la 
voyait heureuse et souriait à sa joie ; elle la voyait souffrir et rêvait, 
comme on rêve le bonheur, le privilège de partager ses larmes. 

Puis encore elle fronçait le sourcil et mettait sa tête entre ses mains. 
Trop de fois son père avait accusé cette femme, pour qu'il fût permis 

» Tbe Vicar of Wake/leld. 



I 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 267 

de conserver une illusion. Le souvenir et le regret lui-même man- 
quaient à la pauvre Susannah. Rien dans son passé, rien que ténèbres, 
abandon, solitude ! 

Longtemps sa méditation roula entre la bonne et la mauvaise pensée, 
comme le galet des grèves entre le flux et le reflux. Les heures pas- 
sèrent. Brian tardait bien ce jour-là. D'ordinaire, la belle fille n'avait 
pas besoin de désirer sa présence et jamais il ne s'était fait attendre si 
longtemps. L'eccenlric man, en effet, s'endormait aux pieds de la 
princesse de Longuevillc. Sa lutte passionnée contre son frère ou 
plutôt contre le droit d'aînesse faisait trêve. Su=annah emplissait 
sa vie. 

Il y a souvent des trésors de jeunesse et de fougue dans ces âmes 
dont l'enveloppe de glace ne s'est point fondue aux tièdes amours de 
l'adolescence et qui ont passé, indifférentes, parmi les communes 
ardeurs de ce qu'on nomme les belles années. Il n'y a, pour savoir 
aimer follement et sans réserve, que ceux qui aiment tard. Brian 
aimait en chevalier errant, en page, en esclave. 

Susannah aurait pu le courber sous l'une de ces tyrannies fémi- 
nines dont nulle autre tyrannie ne j eut approcher, mais Susannah 
n'avait garde. Elle aimait autant et plus que Brian. Elle se deman- 
dait, elle, la parfaite créature, exquise de corps et d'àme, elle se 
demandait : Que suis-je pour être aimée par lui ? 

Elle sentait maintenant, et chaque jour avec plus de vivacité, ce 
qu'il y avait de malheurs sous les brillants dehors de sa position nou- 
velle. A mesure qu'elle s'initiait aux choses du monde, elle compre- 
nait le vide et les dangers de cette existence à part qui lui était im- 
posée. Elle se savait esclave. Elle devinait autour d'elle un mystérieux 
espionnage, et tremblait en songeant qu'à toute heure un homme 
pouvait venir et parler en maître. 

Elle se souvenait de la scène jouée au chevet de Perceval. La voix 
de sa conscience lui disait qu'elle était venue en aide à une ténébreuse 
intrigue, et que ce baiser mis au front d'un mourant avait fait couler 
bien des larmes. 

Alors sa fière nature, soudainement révoltée, lui conseillait de jeter 
bas cette occulte tyrannie et de la fouler aux pieds. Mais elle aimait 
tant! Mourir 1 maintenant qu'elle avait goûté au bonheur! 



268 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Bien souvent, lorsque Brian était près d'elle, sa bouche s'ouvrait 
en même temps que son cœur : elle était sur le point de tout révéler 
à cet homme qui avait le droit de tout savoir. Mais ne lui avait-on 
pas dit que le danger n'était pas sur elle seule, et que le glaive mysté- 
rieux de l'association menaçait aussi la tête de Lancester? 

Sa souffrance ne devait point s'arrêter là. Lancester lui demanda 
sa main. Elle fut heureuse d'abord, bien heureuse; car elle ne vit 
dans le mariage qu'une union indissoluble et n'ayant pour terme 
que la mort. Que pouvait-elle rêver de plus beau? Mais chaque jour, 
nous l'avons dit, amenait son enseignement. Elle interrogea; elle sut 
que le monde avait posé autour de cette union des règles qu'il ne 
faut point transgresser, et le frisson lui vint au cœur en pensant à ce 
qu'elle était réellement .sous son titre de princesse, 

Brian dit un jour : 

— Vous ne voulez pas descendre jusqu'à moi. 

Ces paroles lui brisèrent le cœur, mais elle se tut encore. 

Aujourd'hui, elle songeait à toutes ces choses en attendant Brian qui 
ne venait pas. Elle était bien triste. Le livre qu'elle lisait naguère 
s'était échappé de sa main. Ses douces larmes s'étaient séchées, et 
ses sourcils froncés tranchaient sur la pâleur de son front. 

— Peut-être ne veut-il plus venir! murmura-t-elle. 

Ses beaux yeux se levèrent au ciel, tandis que ses mains se joignaient 
avec force. 

La prière porte en soi espérance et consolation. Le front de Su- 
sannah reprit sa noble sérénité. Elle se leva et promena ses doigts sur 
le clavier d'un piano magnifique que la duchesse douairière de Gèvres 
avait fait placer dans son boudoir. Les accords se succédèrent d'abord 
capricieusement et comme au hasard. Puis, parmi leur harmonieuse 
confusion, une mélodie s'éleva. Puis encore la voix de Susannah 
maria son timbre merveilleux à l'harmonie. La chambre s'empUt d'un 
ravissant concert. 

Elle disait un de ces chants d'Italie si plein de piété mystique et 
d'ardente prière. En chantant, elle oubliait sa tristesse. La mélodie 
coulait charmante de ses lèvres; on eût cru entendre quelques-uns 
de ces magnifiques interprètes de l'art méridional qui, profanes, se 
sanctifient au contact de l'inspiration et jettent à flots harmonieux 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 269 

l'oraison et le recueillement sous les grandes voûtes des églises 
catholiques. 

Son front rayonnait. Son regard, noyé dans une extase inspirée, 
semblait voir la madone à qui s'adressaient sa prière et son chant. 
Elle était belle comme ces saintes dont les peintres romains ont jeté 
jadis sur la toile les (raits sublimes. 

Depuis une minute environ, la porte s'était ouverte, et Brian de 
Lancester avait paru sur le seuil, les cheveux épars, le visage couvert 
de sueur et les vêtements en désordre. A la vue de Susannah, dont 
les traits lui étaient renvoyés par une glace suspendue vis-à-vis d'elle 
au lambris, Lancester laissa *^liai)i»er un geste d'admiration muette. 
Puis il écouta, en extase. 



IX 



RUBY 



Susannah se complaisait en la poésie de son chant. Pauvre païenne, 
elle jetait vers le ciel la mélodie catholique, et sa voix allait à Dieu 
comme un encens. Les mots sonores du langage d'Italie coulaient de 
sa bouche mêlés aux notes du piano dont les touches, sollicitées par 
ses doigts habiles, rendaient à flots l'harmonie et couvraient le chant 
à demi, comme ces dentelles au travers desquelles un gracieux visage 
paraît plus gracieux encore. 

Brian écoutait. 

Les dernières vibrations de la voix de Susannah s'éteignirent sous 
une gerbe d'accords. Puis le piano se tut à son tour. La belle lille 
releva ses yeux émus et rencontra, dans la glace, les regards ardents 
de Lancester. Elle tressaillit et devint pourpre, non pas de honte, mais 
de plaisir. Brian lui mit un baiser sur la main. 

Ils s'assirent l'un près de l'autre et demeurèrent quelques secondes 
sans parler. Susannah était heureuse parce qu'elle voyait Brian. 
Brian subissait encore l'impression récente : il admirait silencieuse- 
ment et du fond de l'àme. 



270 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Milord, dit enfin Susannah, voici la première fois que vous 
venez si tard ! 

— Était-ce pour moi, votre prière? demanda Brian, comme s'il 
n'eût point voulu répondre; les anges doivent chanter comme vous, 
Susannah. 

Susannah ne baissa point les yeux, 

— Quand je prie, milord, dit-elle, c'est pour vous, toujours 1 Mais 
qui vous a retenu loin de moi ? Je suis bien triste quand vous n'êtes 
pas là. Si, quelque jour, vous n'alliez pas venir !... 

— Ce jour-là, je serais mort, milady. 

L'œil de la belle fille jeta un éclair d'enthousiasme. 

— Merci, dit-elle d'une voix recueillie. Je vous crois, Brian, et je 
suis fière de vous aimer. 

Elle mit sa main dans la main de Brian, et reprit tout à coup 

— D'où venez-vous, milord ? 

Son regard effrayé parcourait Lancester des pieds à la tête avec 
étonnement, et, de fait, l'aspect de ce dernier avait de quoi sur- 
prendre. Gamme nous l'avons dit, ses cheveux épars couvraient en 
partie son visage. Son front était humide de sueur et à la sueur se 
mêlaient quelques gouttes de sang. Le drap de son habit noir était 
déchiré en plusieurs endroits ; sa cravate desserrée ne tenait plus que 
par un nœud bâtard. De larges taches de boue maculaient le vernis 
de ses bottes et l'on apercevait la peau lacérée de ses doigts à travers 
ses gants en lambeaux. 

La question de Susannah, qui était à coup sûr fort naturelle, sem- 
bla jeter soudain Brian de Lancester hors du cercle sentimental où il 
s'alanguissait depuis quelques minute?. Il se leva brusquement et se 
plaça devant une glace. 

— Pardon, milady, mille fois pardon, dit-il ; sur mon honneur, je 
ne croyais pas avoir été aussi maltraité. 

— Mais, au nom du ciel ! milord, que vous est-il arrivé? s'écria 
Susannah sérieusement inquiète, 

— Quelque chose de bien grave, répondit Lancester en souriant; 
tout ce qu'il peut arriver de plus grave, milady. Je viens de me rendre 
coupable du crime de haute trahison. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 271 

Ce mot n'avait aucune signification pour madame la princesse de 
Longueville. 

— De haute trahison! répéta-t-elle, comme on fait lorsqu'on ne 
comprend point. 

— Oui, milady, continua Brian qui, d'un seul geste, avait rejeté en 
arrière sa belle chevelure bouclée; mais cela ne m'excuse en rien, et 
je vous supplie de croire que si je m'étais vu dans un miroir avant de 
frapper à votre porte... 

— Mais, milord, interrompit la princesse, cela ne m'explique 
pas... 

— C'est juste, répondit Brian; vous voulez savoir en quoi j'ai pu 
insulter la majesté royale? 

— Insulter la majesté royale ! interrompit encore Susannah, pour 
qui ces derniers mots étaient une sorte de clef à la première réponse 
de Brian; mais c'est affronter un terrible danger, milord! 

— Oui, milady, danger de mort, dit négligemment Lancester ; et, 
puisque nous parlions de cela tout à l'heure, il eût pu se faire que je 
ne fusse pas revenu. 

Susannah pâlit. Lancester reprit en souriant : 

— Mais il n'y a de mort, madame, que mon pauvre coureur Ruby? 
Vous connaissiez Ruby. C'était un noble animal! le roi du stecple- 
chase ! Il a fourni ce matin sa dernière course, milady, et je ne i)uis 
dire qu'il se soit rendu trop tôt. Ruby a distancé tout un escadron de 
horse-guards, sur ma foi ! 

— Et ne pensez-vous pas qu'il y ait à craindre encore? demanda 
la princesse dont le beau front conservait sa pâleur. 

Brian la reconduisit au sofa et s'assit auprès d'elle. 

— Je vais vous conter cela, madame, dit-il d'un ton caressant et 
enjoué. D'abord, afin de rendre mon aventure excusable, il faut (|ue 
vous sachiez que, depuis trois jours, je cherche, dans Londres, un 
objet introuvable. 

— Quel objet, milord? 

— Ceci est mon secret, répondit gravement Lancester, je cherchais 
donc et je ne trouvais point. Chose terrible ! car il me fallait cet objet; 
je le voulais. Ce matin, l'idée m'est venue qu'il me serait possible, 
peut-être, de l'emprunter, de le voler, si mieux vous aimez, milady, 



272 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

à notre gracieux souverain, le roi Guillaume. J'ai fait seller Ruby... 
pauvre Ruby! et je suis parti au galop pour Windsor-Caslle. A Wind- 
sor, le hasard s'est montré d'abord favorable. Le roi n'était pas au 
château. Toutes les portes m'ont été ouvertes et j'ai pu pénétrer dans 
une grande pièce toute pleine d'objets semblables à celui que je dé- 
sirais. Il y en avait cent de ces objets, madame, il y en avait mille. 
Le choix m'était permis; mais, par une fatalité singulière, aucun 
n'était précisément ce que je cherchais. 

— Ne voulez-vous pas me dire de quoi vous parlez, milord ? 
demanda la princesse avec une inflexion de voix caressante. 

— C'est mon secret, répéta Lancester, mais cette fois en souriant. 
Voyant que ma recherche était vaine à Windsor, je me suis remis en 
selle et mon vaillant Ruby a recommencé sa course. Il allait comme le 
vent, et, au bout d'une heure, j'ai aperçu les kiosques chinois et les 
pagodes de Kew. Ici, un obstacle se présentait. L'étendard royal 
flottait sur le château : le roi était à Kew. 

A mesure que Brian avançait dans son récit, sa voix s'animait et sa 
physionomie, si grave d'ordinaire, prenait une expression de com- 
municative gaieté. Susannah suivait la pente de cet enjouement inusité. 
Elle souriait au sourire de Brian et se sentait être gaie parce qu'il se 
montrait joyeux. 

— Quand le roi est au château, continua Lancester, les jardins sont 
fermés au public, surtout depuis l'équipée de ce fou qui tira un coup 
de pistolet à la jeune princesse Alexandrine-Victoria \ fille du feu duc 
de Kent. On met des sentinelles à toutes les barrières, et des gardes à 
pied font incessamment le tour des terrasses. Pourtant, madame, il 
fallait que j'arrivasse au pied même du château, au delà des fossés, 
dans cette belle pelouse où s'élève la grande serre japonaise. C'était 
de toute nécessité. 

— Mais pourquoi, milord, pourquoi ? 

— Vous le verrez, madame. Franchir les barrières, c'était un jeu ; 
grâce à mon brave Ruby, je suis parvenu sans encombre jusqu'au 
pied de la terrasse, dont me séparaient seulement encore le fossé et le 
revêtement. Ruby avait le pied sûr. II est descendu ûans le fossé ; 

» La reine actuelle. -^ . 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 273 

moi, je suis monté debout sur la selle, et, d'un bond, je me suis trouvé 
sur le gazon, à trente pas d'une sentinelle. 

— C'était jouer votre vie, Brian ! dit Susannah qui perdit son sou- 
rire. 

— C'est le seul enjeu qui puisse donner pour moi de l'intérêt à une 
partie, madame, répondit Brian dont la gaieté se cacha un moment 
sous un nuage. 

Et, comme la princesse lui adressa un regard tout plein de doux 
reproches, il ajouta : 

— Je vous demande pardon, milady, d'avoir provoqué votre 
crainte et chassé pour un instant votre charmant sourire. La sentinelle 
dont il est question dormait, appuyée sur son fusil. Après avoir franchi 
le fossé, je m'avançai d'un pas grave vers les serres japonaises, afin 
de me donner l'air d'un habitué du château; mais, au détour d'une 
allée, je me suis trouvé face à face avec deux dames : c'étaient la prin- 
cesse douairière Marie-Louise- Victoire de Kent et sa fille Alexandrine- 
Victoria. J'ai salué respectueusement, comme c'était mon devoir, et 
j'ai passé outre. Tandis que je m'éloignais, je vis la jeune princesse 
courir au poste des gardes à pied, suivie par son auguste mère. C'était 
un détestable symptôme. 

— Vous prîtes la fuite, milord? 

— Je continuai mon chemin vers les serres, milady. J'y entrai. Mon 
choix fut long et laborieux. Quand je sortis, les allées étaient remplies 
de gardes. Milady, poursuivit Lancester avec une nuance d'embarras, 
j'ai presque honte d'avouer à une Française que nous autres gentils- 
hommes anglais pratiquons pour la plupart, avec une certaine supé- 
riorité, l'art peu chevaleresque des athlètes antiques. Plusieurs gardes 
à pied se présentèrent pour me barrer le passage. Je les jetai l'un 
après l'autre sur le sable des allées, mais ce ne fut pas sans causer un 
énorme scandale. Les fenêtres du château s'étaient garnies de specta- 
teurs. De toutes parts, les chefs criaient de me saisir à tout prix, mort 
ou vif. Avant d'atteindre le rebord de la terrasse, j'avais essuyé déjà 
le feu de deux sentinelles... 

— Est-il possible ! dit Susannah en pâlissant ; et n'étes-vous point 
blessé, milord? 

— Non, madame, répondit gaiement Lancester; ceci manque abso- 
T. L 18 



274 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

lument à la partie dramatique de mon aventure. Je n'ai pas la plus 
petite blessure dont je puisse faire parade, et mon chapeau seul a 
reçu la balle assez bien dirigée d'un habit rouge. 

Susannah se leva vivement et prit le chapeau, qui, en effet, était 
traversé de part en part à son milieu. 

— Mon Dieu! murmura-t-elle ; avoir été si près de la mort! Et 
pourquoi, milord, au nom du ciel ! pourquoi? 

— Le reste de mon récit, reprit Lancester, consiste en une simple 
course de haies. Du rebord maçonné de la terrasse, je sautai sur le 
dos de mon pauvre Ruby, qui franchit l'escarpement du fossé comme 
s'il eût eu les ongles d'un chat sauvage, et prit aussitôt le galop. 
L'éveil était décidément donné. On me fit l'honneur de deux ou trois 
décharges. Mais Ruby courait... Vous eussiez dit un tourbillon! Il 
avait fait plus de trente milles dans la matinée, le noble animal! Ses 
naseaux fumaient, ses flancs haletaient, et sa course ne se ralentissait 
point. Je dépassais avec une rapidité qui tenait de la magie les hor- 
ses-guards échelonnés pour me cerner. Je ne voyais plus en avant de 
moi qu'un seul piquet, composé de trois cavaliers, qui manœuvraient 
pour me couper. J'avais à ma droite la grille d'un parc. Ils venaient 
à gauche... Pour la première fois depuis que Ruby était à moi, ma- 
dame, je lui mis mes éperons dans le flanc. 11 fît un bond prodigieux : 
j'étais dans le parc, de l'autre côté de la grille. 

— Tirez ! cria-t-on derrière moi : tirez sur l'assassin de Sa Majesté ! 
On croyait, Dieu me pardonne, milady, que j'avais voulu assassi- 
ner le vieux roi ! Les trois horse-guards déchargèrent leurs fusils à 
travers les barreaux de la grille. Je sentis Ruby tressaillir sous moi, 
mais il ne s'arrêta pas. Seulement, à quatre milles de là, au milieu 
de Régent' s-Park, lorsque déjà j'étais à l'abri de toute poursuite, le 
pauvre Ruby s'affaissa tout à coup sur le sable d'une allée. Je voulus 
le relever : il était mort. Mais je rapporte ce que j'avais été chercher, 
ajouta-t-il en sortant de sa poche une boîte richement incrustée. Je 
suis content, madame. 

Susannah ne parla pas, mais elle se pencha vivement pour voir 
enfin ce mystérieux objet pour lequel Lancester venait de jouer avec 
un si terrible péril. Celui-ci ouvrit la boîte en souriant. Elle contenait 
un camélia blanc veiné de bleu. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 275 

Susannah mit la main sur son cœur et ses yeux devinrent humides. 

— Oh ! milordj milord ! dit-elle, c'était pour moi I 

— El pour qui donc, m.idame ? répondit Lancester, dont le regard 
se reposait sur elle tout brillant de tendresse. 

Elle prit le camélia et tendit, son front, où Lancester mit un baiser. 

— C'est moi qui vous avais privée de l'autre fleur, Susannah, mur- 
mura-t-il ; vous l'aviez pleurée... chacune de ses nuances était là, — 
il montrait son cœur ; — beaucoup lui ressemblaient, mais il me 
fallait la pareille. Je l'aurais cueillie sous la bouche d'un canon, 
madame. 

Lancester dit cela simplement et sans emphase. 
Susannah toucha la fleur de ses lèvres. 

— Elle ne me quittera plus, milord, dit-elle. 

L'autre fleur, celle qu'on avait pleurée, était un camélia blanc, 
veiné de bleu, en tout semblable au camélia sortant des serres roya- 
les. Susannah la portait, flétrie et desséchée, dans un petit médaillon 
d'or. Elle l'avait montrée à Brian un jour, et celui-ci, soit maladresse, 
soit jalousie, l'avait froissée entre ses doigts et réduite en poussière. 

Susannah tira de son sein le médaillon d'or et l'ouvrit pour y dépo- 
ser la fleur. Brian lui arrêta la main. 

— Quoi ! dit-il avec tristesse, à la place de l'autre? 

— J'aimerai celle-ci comme l'autre, milord. 

— Comme l'autre, répéta lentement Brian de Lancester ; et, quel- 
que jour, peut-être, vous la montrerez à... à quelqu'un, milady... et 
celui-là' prendra la fleur desséchée comme j'ai pris l'autre, moi... Ne 
m'avez-vous pas dit que l'autre était un souvenir? 

Susannah rougit et baissa les yeux. 

— Le souvenir d'un homme ! acheva Lancester à demi-voix. 

— D'un homme, oui, milord, répondit Susannah, 

Brian lâcha sa main, Susannah referma le médaillon sur la flenr. 

— D'un homme beau, et noble et fier ! ajouta la princesse avec un 
charmant sourire; d'un homme que j'aimais, milord, ardemment ei 
de toute mon âme, du seul homme que j'aie aimé jamais. 

— Et cet homme, madame, demanda Brian les dents serrées, 
c'était?... 

— C'était vous, milord. 



276 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 



SENTINELLE ENDORMIE 

Derrière le vitrage noirci du cabinet obscur où nous avons vu na- 
guère l'aveugle Tyrrel interrompre brusquement le premier téte-à-téte 
de Brian et delà princesse, madame la duchesse douairière deGêvres, 
confortablement emmitoufflée dans sa douillette de satin et les pieds 
réchauffés par la fourrure d'une chanceliére, écoutait et regardait. 
Elle n'avait pas perdu un mot du romanesque récit de Lancester. 

Elle avait bien ri, l'honnête vieille, dans le capuchon ouaté de sa 
douillette. 

— V eccenlric man s'est fait troubadour! se disait-elle; si ce coquin 
de Tyrrel était ici, nous pourrions causer un peu. Mais il paraît qu'il 
y a une grandissime affaire en train. Je saurai ce qui en est. Tyrrel 
lui-même n'est pas si fin qu'on ne puisse le faire parler, en s'y pre- 
nant comme il faut. 

Malgré les jouissances de sa curiosité satisfaite et les petits monolo- 
gues à l'aide desquels madame la duchesse de Gêvres abrégeait le 
temps de sa faction, elle bâillait à se démettre la mâchoire. Elle était 
doucement assise dans une bonne bergère; ses pieds étaient chauds, 
la nuit l'enveloppait et pesait sur ses yeux. On dormirait à moins, sur- 
tout lorsqu'on a le ferme vouloir de ne point s'endormir. 

Ce ne fut vraiment pas sa faute. D'abord elle ferma les yeux, parce 
que, pensa-t-elle, pour entendre il suffit des oreilles. Une fois ses yeux 
fermés, elle suivit quelques minutes encore la conversation des deux 
amants, puis les mots tourbillonnèrent confus autour de ses oreilles. 
Puis elle rêva qu'elle était aux écoutes. 

Ceci arriva au moment où Brian s'attristait à la pensée de partager 
avec autrui les souvenirs de Susannah ; de sorte que la petite Française 
n'entendit point la charmante réponse de sa prétendue nièce. 

• — Quoi ! c'était moi, milady ? s'écria Brian avec ravissement ; ce 
souvenir dont j'étais si jaloux venait de moi l Mais est-ce possible ! 



LES MYSTERES DE LONDRES. 277 

se reprit-il tout à coup en attachant sur Susannali un regard de doute ; 
vous venez d'arriver en Angleterre, et je ne suis jamais allé en France, 
madame. 

Susannali devint pâle, et sa bouche s'ouvrit pour répondre, mais 
elle ne prononça pas une parole. 

Elle retournait entre ses doigts le médaillon d'or, qui était déforme 
antique, et portait sur son couvercle supérieur les traces d'un grat- 
tage opéré sans soin par une main malhabile. Sous le grattage on 
apercevait encore quelques traits de la gravure primitive, et Brian, 
la première fois qu'il avait vu le médaillon, avait cru reconnaître les 
contours d'un écusson de forme anglaise avec deux aigles couronnés 
pour supports. 

L'embarras de Susannah était si visible et si voisin de la détresse 
que Brian ne put manquer de concevoir des soupçons. Ce fut de la 
glace jetée sur un feu ardent. Brian eut au fond du cœur un frémisse- 
ment, puis il se sentit froid. Il redevint l'homme de naguère, l'An- 
glais tout enveloppé de flegme. 

— Madame, dit-il, je vous prie d'excuser les indiscrètes ques- 
tions... 

— Brian ! Brian! ne parlez pas ainsi ! interrompit Susannah d'une 
voix navrée. 

— Les indiscrètes questions, poursuivit froidement Lancester, que 
rien ne m'autorisait à vous adresser. 

— Milord, dit Susannah en se levant pâle et hautaine, ne raillez 
plus. Je ne mérite pas votre raillerie et je ne saurais pas la supporter. 
Il y a un grand danger suspendu sur nos têtes. 

— Je ne vous comprends pas, madame la princesse. 

— Je ne suis pas princesse, milord. Il faut que vous m'écoutiez 
maintenant! Si j'avais été princesse, je serais déjà votre femme; si 
j'avais été princesse, et riche et puissante, comme vous et le monde 
avez pu le croire, il y a longtemps que ma noblesse et ma fortune 
seraient à vos pieds. 

Brian la regardait, confondu. La voix de Susannah, jusque-là con- 
tenue, éclata tout à coup sonore et pleine d'un accent provocateur. 

— Ecoutez ! écoutez ! reprit-elle avec violence; écoutez et ne m'ac- 
cusez pas des malheurs qui vont fondre sur nous I Je ne suis pas prin- 



278 LES MYSTERES [)ti LONDRES. 

cesse, vous dis-jc; je suis un instrument aveugle entre des mains puis- 
santes. Je suis Susanriah, la fille d'Ismaïl Spencer, le juif, qui fut 
pendu l'automne dernier devant Newgate. 
Brian recula de trois pas. 

— Ismaïl Spencer ! murmura-t-il, l'usurier Ismaïl ! 

— Ismaïl le faussaire, milord, Ismaïl le voleur. 

La voix de Susannah se brisait. Néanmoins, elle prononça ces der- 
niers mots avec éclat et de ce ton arrogant que prend un vaillant pri- 
sonnier de guerre pour commander le feu qui doit le mettre à mort. 
Puis elle promena autour d'elle son regard effaré, comme si elle se 
fût attendue à une catastrophe inévitable. 

Un silence profond se fît. Susannah retomba épuisée sur son fau- 
teuil. 

Brian, l'œil hagard et la pâleur au frond, la regardait comme s'il 
>ùt cru faire un horrible rêve. 

— Rien! dit enfin Susannah après quelques secondes de silence; 
ils ne m'ordonnent pas de me taire! Ils ne m'ont pas entendue! 

Brian semblait être devenu de marbre. 

— Oh! milord! milord ! cria la belle fille en s'élançant vers lui, je vais 
pouvoir vous ouvrir mon âme sans crainte d'appeler sur vous la mort 
ou le malheur. Ils m'avaient dit : Si tu parles, chacune de tes paroles 
retombera sur la tète deBiian de Lancester. .. et je me taisais, mi- 
lord. Et moi qui repoussais l'offre de votre main parce que je me 
savais indigne de vous... 

— Étes-vous indigne de moi, Susannah? demanda tout à coup 
Brian d'une voix grave et profonde ; répondez. Il faut qu'à celte 
heure je vous demande pardon à genoux ou que je vous dise adieu 
pour jamais. 

Susannah demeura muette. L'instant était solennel. Elle sentait à 
son angoisse que son avenir, son amour et tous ces espoirs de bonheur 
si chèrement caressés depuis quelques jours étaient en péril et dépen- 
daient d'un mot. Mais son expérience d'une semaine ne lui en avait 
point appris assez pour qu'elle put aller d'un coup d'œil au fond de la 
question de Lancesler. Elle hésitait parce qu'elle ne savait pas, el que, 
même au prix de son bonheur, elle n'eût point voulu tromper Brian» 

— Répondez ! dit encore ce dernier avec plus de sévérité. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 279 

— Milord, prononça bien bas la belle fille, je suis pauvre, et mon 
père a été pendu. 

Puis elle releva la tête et regarda son juge. 
Lancester s'nppuya sur la table du piano et pressa son front entre 
ses doigts. 

— Susannah! s'écria-t-il avec passion, tandis que toui son sang 
se précipitait à sa joue, je vous aime encore... je vous aime davan- 
tage. Oh ! ne me parlez plus de misère : je suis pauvre aussi. Ne me 
parlez plus de votre père : que m'importe votre père ! Vous, c'est vous 
que je veux connaître. Qu'étes-vous? Pourquoi ce faux titre? D'où 
vous viennent ces parures qui vous font si belle? De quel droit habi- 
tez-vous ces appartements somptueux? Pourquoi n'avez-vous pas be- 
soin de mon aide? 

— Je le voudrais, Brian. Au prix de mon sang, je voudrais être 
à vous et tout vous devoir, dit Suzannah dont un rayon d'espoir 
éclaira le front désolé ; mais que vous dire? mon Dieu ! J'ai peur de 
ne vous point comprendre. Me voilà qui espère, pauvre folle que je 
suis, parce que je vois de l'amour dans votre courroux... Brian, je 
n'aime que vous ! jamais je n'ai aimé que vous ! 

Le noble visage de Susannah disait ce que n'exprimait point sa 
parole malhabile, mais trop de témoignages l'accusaient. Brian eut 
honte de ce qu'il appelait sa faiblesse. 

— Madame, dit-il d'une voix lente, pénible, et comme si chaque 
mot prononcé lui eût déchiré le cœur , on n'aime pas deux fois oin< 
et jamais je ne donnerai comme à vous ma vie à une autre femme. 
Vous croire coupable est la plus amère souffrance que je puisse endu- 
rer en ce monde. J'ai douté, je vous ai interrogée lorsqu'un autre 
vous aurait repoussée avec mépris... 

— Mon Dieu I mon Dieu ! murmura la belle fille qui se sentait 
défaillir. 

Lancester continua : 

— Lorsqu'il vous suffisait d'un mot... 

— Mais ce mot, je l'ignore ! Brian, interrompit Susannah dont 
/es grands yeux se mouillèrent de larmes brûlantes. Si je me suis 
laissé appeler d'un nom qui n'est pas le mien, si j'ai souscrit un en 
gagemenî ténébreux et dont la portée m'est encore inconnue, c'était 



280 LES MYSTÈRES DE LONDRES 

pour vivre... et si je voulais vivre, Brian, moi que le tentateur a 
surprise penehce nu-dessus de la mort, c'était pour vous ! 

Brian ne comprenait pas, mais cette voix, mais ces larmes lui 
allaient à l'âme, et il était à demi convaincu. 

— Écoutez, reprit tout à coup Susannah, dont le regard humide 
étincela au feu d'une inspiration soudaine; je ne suis pas indigne de 
vous, Brian I 

— Vrai ! dites-vous vrai ? s'écria celui-ci en faisant un pas vers 
elle. 

Susannah répondit : 

— Entre nous, il n'y a que l'infamie de mon père. Moi, je suis 
comme Dieu m'a faite, et je n'avais pas peur de mourir! 

Brian la regarda avec admiration. 

— Oh ! comme il doit être beau de sonder votre cœur ! dit-il. 

— Me croyez-vous? demanda-t-elle. 

— Si je vous crois !... s'écria Lancester. 
Elle sourit, mais son œil était humide encore. 

— Écoutez, reprit-elle, j'ai appris bien des choses depuis que vous 
m'aimez, Brian, mais je ne sais pas répondre encore à toutes les 
questions, ni comprendre tous les soupçons. 

— Ne parlez plus ainsi ! supplia Lancester ; oubliez que je vous 
ai soupçonnée ! L'homme est faible et méchant. Ceux qui se croient 
à l'abri des préjugés de la foule, ceux qui se targuent d'avoir un cœur 
noble et une raison pure sont des fanfarons plein d'orgueil. J'aurais 
dû tomber à vos pieds lorsque vous m'avez dit : Je ne suis pas prin- 
cesse ; j'aurais dû vous remercier à genoux de me donner votre con- 
fiance avec votre amour, et d'avoir bravé, pour me répondre, le 
danger, — que vous dites être terrible, — et qu'une main puissante 
tient suspendu sur votre tète Ce péril, qu'il soit imaginaire ou réel, 
vous épouvantait... 

— Pour vous, Brian, pour vous ! interrompit Susannah. 
Lancester prit sa main qu'il appuya passionnément sur ses 

lèvres. 

— Pour moi ! répéta-t-il ; m'avez-vous pardonné, madame ? 
Susannah ne lui répondit que par un regard où brillait son amour 

sans bornes. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 281 

— Il faut nous hâter, murmura-t-elle ; n'avez-vous pas envie de 
savoir quel est ce danger dont vous parliez tout à l'heure? 

— ■ J'ai besoin de lire dans votre âme, répliqua Brian; j'ai besoin 
de vous entendre parler de vous. 

— Pourquoi m'avoir interrompue, alors? reprit en souriant la belle 
fille : je voulais tout vous dire. Au lieu de m'écouter, vous m'avez 
interrogée ; vous m'avez demandé si j'étais digne de votre amour. 
Oh! Brian, pouvais-je répondre? moi qui ne crois pas qu'il y ait au 
monde une femme digne de vous ! 

Dansle cabinet noir, la petite Française dormait sous la chaude ouate 
de sa douillette de satin. Elle rêvait toujours qu'elle veillait et que 
Brian contait à Susannah l'ingénieuse histoire de Robinson Crusoé, 
jeté par la tempête dans une île déserte. 

Il y avait longtemps que la petite Française n'avait lu Robinson 
Crusoé^ aussi écouta-t-elle avec beaucoup d'intérêt le récit de ses 
aventures. 

Susannah se recueillit un instant et commença: 



XI 



UN BAISER EN SONGE 

— Il y avait dans la maison de mon père, dit Susannah, dans Good- 
man's-Fields, un petit jardin où s'élevaient douze beaux arbres, 
comme ceux qu'on voit dans les parcs du roi. Il n'y avait que cela 
dans le jardin. 

J'étais toute petite. Du plus loin que je me souvienne, je me vois, 
jouant sur le gazon, au pied des grands arbres qui, plantés en rond, 
me cachaient les maisons environnantes et ne me laissaient apercevoir 
que le ciel gris de Londres et parfois le soleil, empourpré par le 
brouillard. 

Je jouais seule, toujours seule. Je ne sortais jamais. Il n'y avait 
dans la maison que mon père, une presbytérienne, nommée Tempé- 
rance, qui s'enivrait du matin au soir, et un domestique nommé 
Roboam. Roboam était muet. 



282 LES MYSTERES DE LONDRES. 

Tempérance avait défense de me parler, et mon père la menaça un 
jour par ce que, dans son ivresse, elle m'avait adressé devant lui 
quelques mots dont le sens glissa sur ma jeune intelligence. 

Mais les mots eux-mêmes sont restés dans ma mémoire, comme les 
moindres incidents de cette époque de mon enfance. Il s'agissait 
d'un lord méchant et cruel, d'un comte, je pense, qui avait aban- 
donné sa fdle, et d'une pauvre femme qui pleurait son enfant de 
l'autre côté de la Clyde. 

Tempérance n'eut garde de recommencer. Mon père lui faisait 
peur. C'était une grande fille aux membres masculins, à la physiono- 
mie hébétée. Son travail se bornait à m'habiller et à mettre en mou- 
vement la balançoire où je me berçais. 

Roboam servait à table. Son mutisme n'était pas une infirmité de 
naissance, car il portait sur son visage les traces d'une mutilation 
barbare. C'était, du reste, un véritable esclave. Mon père le battait. 
11 a fait pendre mon père. 

Vous connai siez mon père, milord. Je vous ai vu souvent venir 
dans la maison de Goodman' s-Fields, Mais vous y vîntes seulement 
bien des années après l'époque dont je vous parle. Ismaïl Spencer 
était alors un jeune homme. Je ne puis me souvenir de lui qu'avec 
un sentiment de terreur. Il ne m'aimait pas. Moi, je l'aimais. J'aimais 
Tempérance aussi, et j'avais pitié du pauvre muet Roboam. 

Mon père restait quelquefois trois ou quatre jours sans me voir. Je 
demeurais seule alors avec Tempérance et Roboam. Roboam sculptait 
de petits morceaux de bois dur dont j'appris la destination plus tard. 
Tempérance buvait du genièvre jusqu'à ce qu'elle tombât, inerte, sur 
le parquet. Moi, je courais sous les grands arbres avec ma biche. Je 
ne vous ai pas parlé de ma biche, Brian, ma pauvre Corah, qui était 
si douce, si belle, et qui m'aimait tant! mon père l'avait amenée dans 
notre petit jardin, et Roboam lui fit une cabane en planches. J'eus 
bien peur d'abord, mais Corah lécha ma main. C'était la première fois 
do ma vie que je recevais une caresse. Je me jetai au cou de Corah 
dont j'embrassai la joue fauve avec transport. Mon père se prit à 
rire. Ce rire me glaça. 

— Ce sera désormais votre compagne, Suky, me dit-il ; elle ne 
sortira plus de ce jardin. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 283 

Je devins triste. D'où venait-elle cette charmante créature qu'on 
renfermait dans ma prison? Elle semblait à l'étroit entre les murs du 
jardin, qu'elle parcourait en tous sens comme pour chercher une 
issue. Sans doute hier encore elle était libre comme ces jeunes filles 
qui couraient joyeusement sur le gazon de Goodman's-Fields. Moi, du 
moins, je n'avais jamais été libre. 

Toute cette nuit-là, au lieu de dormir, je pensai aux choses que je 
ne pouvais atteindre... 

Susannah s'arrêta pensive. Brian, qui jusque-là l'avait écoutée avec 
un muet étonnement, profita de ce moment de silence. 

— Vous n'avez donc point connu votre mère, Susannah? deman- 
da-t-il. 

— Non, répondit la belle fille; mon père m'a parlé d'elle, mais 
c'était pour m'exhorter à la haïr. 

Brian fit un geste de surprise. 

— Haïr votre mère ! répéta-t-il ; mais n avez-vous pas de plus loin- 
tains souvenirs que les paroles de votre père? 

— Non, dit encore la belle fille. 

— N'y avait-il point de femme auprès de votre berceau ? 

— Tempérance, répondit Susannah, qui buvait et qui dormait. 

— Et quel âge aviez-vous au temps dont vous me parlez? 

— Je ne sais. Il y a de cela dix ans, et je pense avoir dix-huit ans. 
Brian se tut. Susannah se recueillit un instant, puis son beau 

visage s'éclaira d'un reflet de bonheur et elle reprit tout à coup : 

— Que je vous raconte un mystérieux événement, milord, qui vint 
rompre à cette époque la monotonie de ma réclusion. Longtemps, 
bien longtemps, lorsque je voulais être heureuse, je fermais les yeux 
et appelais à moi par la pensée ce rêve ou ce souvenir. C'était un 
soir. Je me trouvais au parloir, où je m'étais endormie, la tête sur 
l'épaule de ma biche Corah. Quand je dormais ainsi, Corah restait 
immobile durant des heures entières. Cette fois, pourtant, elle fit un 
mouvement qui souleva ma paupière et je vis, dormant toujours ou 
éveillée, je ne sais, une femme qui se glissait dans le parloir, suivie 
de Tempérance. 

Que cette femme était belle, milord, et qu'il y avait de bonté sur 
son doux visage ! Mon cœur s'élança vers elle dès queje la vis ; mais 



284 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

je n'osai bouger, retenue que j'étais par la sauvagerie de l'enfance, 
augmentée chez moi par une continuelle solitude. Je tins mes yeux 
demi-clos et fis semblant de sommeiller. Tempérance et la belle dame 
s'arrêtèrent au milieu du parloir ; les flancs de Corah frémissaient sous 
moi, parce que Corah était sauvage aussi et qu'elle avait peur à la vue 
d'une étrangère. 

J'étais trop enfant, n'est-ce pas, milord, pour inventer de pareils 
détails? J'ai vu cette femme ; j'ai senti Corah tressaillir: ce n'était pas 
un rêve ! 

Le regard de Susannahse releva sur Brian et interrogea son visage, 

— Comme vous eussiez aimé votre mère ! murmura Lancester avec 
émotion. 

— Vous pensez donc que c'était un rêve? demanda tristement la 
belle fille. 

— Je pense que Dieu a été miséricordieux envers moi et que je 
ne méritais pas votre amour, Susannah. Continuez, oh! continuez à 
me dire votre vie. Je commence à comprendre ce que vous êtes ; je 
commence à deviner ce mystérieux et divin travail qui a fait croître 
un ange là où l'on n'avait jeté que des semences infernales. 

— Hélas! milord, dit Susannah en secouant la tête, vous ne vous 
souvenez donc plus que je suis une malheureuse esclave entre les 
mains de gens pervers et forts... 

Brian lui prit la main et l'interrompit en souriant. 

— Vous êtes une pauvre enfant trompée , répliqua-t-il ; nous 
sommes à Londres, Susannah ! où deux millions de regards sont 
ouverts, à Londres où tout pouvoir occulte comme celui dont vous 
m'avez parlé vaguement est impossible ! 

— Prenez garde, milord! j'ai vu des choses... 

— Vous me direz tout cela, Susannah, reprit Brian. D'ailleurs, 
ajoula-t-il de ce ton badin qu'on prend avec les enfants pour s'accom- 
moder à leurs chimériques frayeurs, si ce sont des géants nous les 
pourfendrons, madame, et si ce sont des diables nous tâcherons de les 
exorciser. 

Susannah reprit : 

— Vous ne sauriez croire, Brian, combien je tiendrais à penser que 
cette belle dame n'était point une vision. C'est le seul souvenir heu- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 285 

reux que j'aie gardé de mon enfance. Elle me contemplait avec des 
yeux ravis. 

— Qu'elle est jolie! disait-elle d'un air triste et joyeux à la fois. 
Tempérance n'avait pas bu ce soir-là. 

— Madame, c'est tout votre portrait ! répondit-elle. 

On entendit un bruit de pas au bout du corridor sur lequel s'ou- 
vrait le parloir. 

— Allez-vous-en, madame, allez-vous-en! s'écria Tempérance qui 
devint pâle, malgré la couche empourprée que l'habitude du gin avait 
mise sur sa joue ; au nom de Dieu, allez-vous-en ! 

La dame fit un mouvement pour se retirer; mais quelque chose la 
retint, et, repoussant les efforts de Tempérance qui voulait l'entraîner, 
elle s'élança vers moi et me pressa convulsivement contre son cœur. 
Vous dire ce que j'éprouvai en cet instant serait impossible, milord. 
Mon âme se fondit. Oh! ce ne pouvait pas être un rêve; car, voyez, 
Brian, me voilà qui pleure à la seule pensée de ce baiser, l'unique 
baiser que j'aie senti, doux, sur mon front. Oh ! oui ! vous avez raison. 
Que j'aurais aimé ma mère, milord ! 

— Mais c'était elle! s'écria Lancester; c'était votre mère, milady : 
votre mère, qu'on avait sans doute éloignée de vous violemment. 

Susannah joignit ses mains et jeta les yeux au ciel avec passion. 

— Ma mère ! répéta-t-elle comme si ce mot eût affecté délicieuse- 
ment ses lèvres au passage ; ma mère ! j'aurais vu ma mère ! 

Elle se laissa glisser sur le rebord du sofa et tomba à genoux. 

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle; faites qu'elle soit heu- 
reuse, bien heureuse! Et faites qu'avant de mourir je puisse encore 
sentir sur mon front les lèvres de ma mère ! 

— Ma vie est à vous, madame, dit Lancester en la relevant; le 
temps que je donnais à ma rancune ou à mes folies, je vous le donne- 
rai désormais sans réserve. Nous chercherons. Et, si trouver votre 
mère est une chose possible, nous la retrouverons, je le jure! 

Susannah pressa son front à deux mains. 

— Non! non! murmura-t-elle avec un découragement subit; ce 
sont de folles illusions, milord. Écoutez! lorsque cette bouche amie 
toucha mon front, je poussai un cri de joie et je tendis mes petits bras 
afin de rendre étreinte pour étreinte. Hélas ! mes bras se refermèrent 



286 LES MYSTÈRES DE LOxNDRES. 

sur le vide. Il n'y avait plus au-dessus de moi de belle dame penchée 
pour me donner un baiser. J'ouvris les yeux : une obscurité profonde 
était dans la chambre. 

Presque aussitôt après la voix menaçante de mon père éclata à la 
porte du corridor. Je ne pouvais comprendre ce qu'il disait parce qu'il 
parlait à Tempérance dans une langue à moi inconnue. J'ai su depuis 
que c'était le patois de l'Irlande occidentale. Tempérance répondait en 
tremblant. Ismaïl menaçait toujours. Enfin, la pauvre fille poussa des 
cris perçants, et, parmi les cris, j'entendis la main de mon père re- 
tomber sur elle lourdement et à plusieurs reprises. 

Quand on ralluma la bougie, je vis Tempérance étendue sur le 
parquet, le visage sanglant et tuméfié. Ismaïl la frappait souvent ainsi. 
Je m'approchai d'elle pour la consoler : mon père me repoussa rude- 
ment. 

— Avez-vous bien dormi, Suky? me demanda-t-il. 

• — Je ne dormais pas, monsieur, répondis-je, et j'ai vu... 

— Vous me conterez votre rêve une autre fois, Suky. Mais ne dormez 
plus ainsi sur le carreau : les soirées sont froides et vous êtes cause 
que je suis obligé de châtier Tempérance. 

— Quoi ! m'écriai-je, c'est pour moi ! 

— Écoutez, Suky, reprit Ismaïl avec son méchant sourire ; quand 
vous aurez comme cela des rêves, venez me les conter tout de suite. 
Le ferez-vous, Suky ? 

Une question de mon père, milord, c'était toujours un ordre ou une 
menace. Je courbai la tête et me mis à trembler. 

— Le ferez-vous ? répéta Ismaïl en me secouant le bras. 

— Je le ferai, monsieur. 

— Oui, Suky, vous êtes une bonne fille. Et d'ailleurs, si vous ne 
le faisiez pas, je tuerais votre biche. 

Pour la première fois je regardai Ismaïl en face et ses sourcils 
froncés ne me firent pas baisser les yeux. 

— Si vous voulez tuer Ccrah, je la défendrai, répondis-je. 
Il me frappa doucement sur la joue. 

— Suky, dit-il, si vous défendez votre biche, je vous tuerai toutes 
les deux. 

Brian tressaillit sur le sofa. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 287 

— Le misérable ! prononça-t-il involontairement, 

— Il est mort, dit Susannah ; et il était mon père, miiord. Quand 
il fut sorti, je m'approchai de Tempérance, qui gisait sur le parquet, 
et j'essayai de la relever. 

— Du gin ! me dit-elle avec sa voix rauque 

J'allai chercher du genièvre. Elle bat avidement et à plusieurs re- 
prises. Quand elle eut bu, elle se mit à chanter. Je lui demandai ins- 
tamment et à genoux quelle était cette belle lady qui s'était penchée 
sur moi pour m'embrasser. Elle éclata de rire et but encore. 

Puis, au lieu de se relever, elle s'étendit tout de son long dans la 
poussière en disant : 

— Le juif me bat, mais il me laisse boire. 

— Tempérance, bonne Tempérance! m*écriai-je, répondez-moi, 
par pitié! 

— Quand j'ai du gin, je ne crains pas les coups, balbutia-t-elle; 
qu'il frappe, le juif, je boirai ! 



XII 



CORAH 

Vous dont l'enfance a été sans doute bien heureuse, miiord, vous 
qui fûtes rassasié des baisers de votre mère, vous ne comprendrez 
pas cela, peut-être : un de mes plus passionnés désirs en ce monde 
est de revoir Tempérance, la pauvre créature avilie, et si je désire la 
revoir, c'est pour lui faire encore une fois cette question jadis si sou- 
vent répétée : Était-ce un rêve? 

Les jours s'écoulèrent, puis les mois, puis les années. Je gran- 
dissais. Mon père disait que je devenais belle. Nul changement, ce- 
pendant, ne s'opérait dans ma vie. Je demeurais toujours conhnée 
dans la maison de Goodman's-Fields, n'ayant d'autre société que le 
muet Roboam, Tempérance et ma biche. Les absences de mon père 
devenaient de plus en plus fréquentes. J'ai su depuis ce qu'il faisait 
durant ces absences. Il jouait sa vie contre de l'or. En commençant, 



288 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

il gagna beaucoup d'or ; quand la chance tourna, il perdit la vie. 

Que j'ai pleuré, milord, vers ceite époque dont je vous parle! Il y 
avait près de deux ans que la pauvre Coruh et moi nous nous aimions. 
Si vous saviez comme elle était belle, Gorah, et bonne 1 comme elle 
comprenait chaque mot qui sortait de ma bouche ! comme elle devi- 
nait mon silence ! C'était mon unique amie et ma seule joie. Quand 
elle fut morte, il s'écoula bien du temps avant que je trouvasse une 
autre créature vivante pour compatir à ma tristesse. 

Car elle mourut, milord. Gorah n'était pas comme moi fille du mal- 
heur. Elle avait connu la liberté. Les nerfs souples et puissants de ses 
jarrets si frêles en apparence avaient dévoré l'espace autrefois. C'était 
au fond des grands bois qu'on était allé la chercher pour l'emprisonner 
ensuite dans cet étroit jardin, qui n'avait pas assez d'air pour sa libre 
poitrine. 

Vous le dirai-je^ milord, j'étais un peu comme Corah. L'air pesant 
de ma prison oppressait de plus en plus ma poitrine. Mais il y avait 
dans ce mal nouveau une sombre joie : j'espérais mourir. J'étais trop 
forte. La mort ne vint pas. 

Un matin, en descendant au jardin, je trouvai ma pauvre Corah 
étendue sur le gazon. Je me mis à genoux. Elle leva sur moi son œil 
mourant et tâcha de se redresser sur ses pieds pour me porter sa ca- 
resse accoutumée. Elle retomba, milord, et ce fut fini. Corah ne se 
releva plus... 

Brian prit le mouchoir brodé de la belle fille et essuya une larme 
qui roulait lentement le long de sa joue. Elle essaya de sourire. 

— C'est là une douleur bien frivole, n'est-ce pas, milord ? reprit- 
elle. Mais c'est que, après cette mort, il me faut franchir un espace 
de sept années pour retrouver dans ma vie un instant d'épanchement, 
une caresse sincère. Sept ans, milord! et je suis bien jeune. 

Je restai toute la journée auprès de Corah morte. Le soir, oh ! ce 
fut une chose affreuse! Tempérance introduisit un homme dans le 
jardin. Cet homme était hideux à voir; il portait, sur son corps 
difforme, de misérables haillons; lorqu'il marchait, tous ses membres 
se disloquaient en d'ignobles contorsions. Tempérance me dit : Miss 
Susannah, voici le joli mendiant Bob qui vient chercher la biche. Il 
faut monter à votre chambre, ou vous serez malade. 




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LES MYSTÈRES DE LONDRES. 289 

Je ne bougeai pas. Mais l'horrible mendiant avança tortueusement 
vers moi, et, saisie d'un invincible dégoût, je m'élançai dans le 
parloir. 

Bob se mit à genoux à la place même où j'étais un instant aupara 
vant et passa ses mains sur le corps de ma biche. 

— Elle est durement maigre, cette petite béte, grommela-t-il , 
mais si elle était morte d'un coup de couteau, on en tirerait bien trente 
shellings. 

— Je vous la donne telle quelle pour un pot de gin, reprit Tempé- 
rance ; mais dépêchez, mon joli Bob ! 

Bob mit sa main dans son sein et en retira un long couteau dont la 
lame brilla aux dernières lueurs du crépuscule. 

— Après ou avant, dit-il, peu importe! Je vais l'arranger si bien 
que le marchand croira que je l'ai tuée avant sa mort. 

Je l'entendis pousser un aigre éclat de rire, puis la lame de son 
couteau disparut dans la gorge de Corah. Je tombai à la renverse. 
Quand je repris connaissance, mon père était au chevet de mon lit, 
avec un médecin. 

— Il faut soigner cette enfant, monsieur, disait ce dernier ; elle est 
malade, fort malade! Il lui faut de l'air, de la liberté, les joies de soç. 
âge, ou bien... 

— Pensez-vous que nous en soyons là déjà, docteur? répliqua 
Ismaïl. Je lui donnerai une autre biche, et il n'y paraîtra plus. 

Le médecin secoua la tête et alla prendre, sur la cheminée, un 
géranium dont les fleurs se penchaient, affaissées, sur leurs tiges. 

— Les fleurs et les enfants ont besoin de soleil, dit-il; voici une 
pauvre plante qui sera morte demain. Croyez-moi, monsieur, don- 
nez de l'air pur aux poumons lassés de votre fille, ou elle fera comme 
la fleur. 

Le médecin sortit. J'avais fait semblant de dormir pendant toute la 
durée de cet entretien. Quand mon père fut seul, il s'assit auprès de 
moi et me tàta le pouls. 

— Ces coquins de physicians deviennent poètes ! murmura-t-il 
avec mauvaise humeur; les fleurs et les enfants! Le fait est que Su- 
sannah est malade. J'aime mieux faire un sacrifice que de la perdre ! 

T. L 19 



290 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

De manière ou d'autre, elle me vaudra une bonne rente, et cela sans 
danger. 

Le lendemain, on me fit monter dans une voiture fermée qui roula 
un jour entier; et, le lendemain encore, je m'éveillai dans une grande 
chambre où s'épandaient à flots les rayons du soleil levant. Je sautai 
hors de mon lit et m'élançai vers la fenêtre. J'avais devant moi un 
vaste horizon. 

Mon père était resté à Londres. 

Lady Ophélia et vous, milord, m'avez parlé de Dieu depuis hui* 
jours, et lady Ophélia m'a prêté un livre où sont écrites de hautes e* 
consolantes paroles. Alors je ne connaissais point Dieu, et son nom ne 
m'était jamais venu à l'oreille que dans un blasphème d'Ismaïl ou dans 
les plaintes de Tempérance, quand mon père la frappait. Pourtant, 
dès ce temps, où mon intelligence d'enfant était plongée dans de com- 
plètes ténèbres, je sentais en moi quelque chose qui me portait invin- 
ciblement vers une adoration mystérieuse, vers un espoir qui n'était 
point de ce monde et dont le but brillait au delà de la mort. 

J'avais quitté Londres au commencement du printemps. On me 
laissa dans cette maison de campagne pendant toute la belle saison. 
Ces huit mois de liberté produisirent sur m.oi un effet extraordinaire. 
Aux champs, je me développai tout à coup. Mon corps devint robuste; 
mon cœur prit de la force, et mon intelligence, quoique toujours in- 
culte, jeta quelques hardis regards, par-dessus les barrières imposées, 
sur ce monde qu'il ne m'était point permis de connaître. J'appris à 
monter à cheval, j'appris à nager dans le lac, et le muet s'émerveilla 
souvent de mon adresse à manier le fusil de chasse qu'Ismail avait 
mis parmi mes bagages. 

Hélas ! milord, ce ne sont point ces choses qu'une femme doit 
Bavoir. J'ai appris depuis huit jours que ces pauvres talents vont 
mal à une jeune fille. Je les oublierai, parce que je veux vous plaire. 

— N'oubliez rien, Susannah, dit Brian, je vous aime comme vous 
êtes. J'aime tout ce qui est en vous ; votre ignorance, et jusqu'à cette 
tyrannie qui pesa sur vos jeunes années et qui vous fit si différente 
des autres femmes. Oh ! si vous m'aimez, nous serons bien heureux ! 

Si je vous aime ! répéta Susannah, dont l'œil alangui par ses 

souvenirs lança tout à coup un jet de flamme. Dieu sait que depuis 



LES MYSTELIES DE LONDRES. 291 

longtemps ma vie est à vous, milord. Mois je vous dirai bientôt ce que 
je souffrais sans vous et pour vous, qui ne me connaissiez pas. Je 
dirai comment, sans le savoir, vous avez changé mon apathique rési- 
gnation en agonie. Et je vous dirai aussi combien j'aimais ma souf- 
france, Brian, et quel étrange bonheur se mêlait à l'amertume d( 
ma torture. 

Vers l'automne, une lettre d'Ismaïl me rappela. Nous montàm s 
encore dans une voiture fermée qui entra dans Londres à la nuit. En 
me revoyant, mon père sembla étonné. 

— Comme vous voilà belle et grande, Susannah ! dit-il avec une 
véritable admiration; ce diable de docteur avait raison, avec sa fleur 
et son enfant. Allons, Susannah, ma fille, vous voilà une grande dame, 
et il va falloir vous traiter en conséquence. Aimez-vous les belles 
robes ? 

Je rougis de plaisir à cette question. 

— Vous aurez de belles robes, reprit mon père, qui mit de la rail- 
lerie dans son sourire, et des parures et des dentelles. Et puis, ma 
fille, vous verrez bientôt des figures nouvelles. Oh! vous allez vous 
divertir comme une reine, Susannah. 

Le soir même de ce jour, il arriva une sorte d'événement. Tempé- 
rance était occupée à démêler mes cheveux pour faire ma toilette de 
nuit. Comme d'habitude, la malheureuse fille était ivre à demi. 

— Miss Susannah, me dit-elle tout à coup en éclatant de rire, je 
suis chargée de vous embrasser, de vous embrasser sur les deux 
joues, pardieu ! miss Susannah ! C'esi mon joli Bob qui m'apprend à 
jurer ainsi. Que disais-je donc, miss Susannah, s'il vous j)lail?Je 
disais qu'on m'avait chargée de vous embrasser et de mettre à voire 
cou ce brimborion que voici. 

Avant que j'eusse le temps de répondre, elle planta un gro=< baiser 
sur chacune de mes joues, et me passa au cou un cordon de soi»' 
auquel pendait le médaillon où est notre fleur, Brian. 

— Qu'estcela, m'écriai-je, et qui vous a chargée?.., 

— Chut! interrompit Tempérance; c'est un grand secret. 

— Je vous en prie, ma bonne Tempérance, dites-moi qui m envoie 
cette jolie boîte. 

— C'est... 



292 LES MYSTERES DE LONDRES. 

Elle s'arrêta pour éclater de rire. 

— C'est une fée, reprit-elle avec sa grosse gaieté, une fée qui rôde 
dans Goodman's-Fields tous les soirs et qui me donne de quoi acheter 
du gin quand , ^uand cela lui plait, pardieu ! miss Susannah! 



XIII 



LE MEDAILLON 

Il me fut impossible, continua Susannah, de tirer rien autre chose 
de Tempérance. Elle me laissa le médaillon qu'elle avait suspendu à 
mon cou. A la place où se trouve maintenant ce grattage confus 
(Susannah tenait le médaillon à la main en parlant ainsi), on voyait une 
petite estampe, des armoiries, je pense. Au-dessous de l'écusson, 
un mot avait été ajouté au poinçon, un seul mot, gravé d'une main 
tremblante. Je ne savais pas lire encore, mais chacune des lettres 
burina sa forme au fond de ma mémoire, et plus tard je pus les épeler 
en mon souvenir. Le mot écrit au-dessous de l'écusson était un nom, 
et ce nom était Mary. 

— Mary ! répéta Brian. 

Une idée venait de germer vaguement en son esprit. Il se pencha 
sur le médaillon. Mais qui jamais a pu voir deux fois de suite la 
même figure dans les nuages? Brian chercha en vain les deux aigles 
qu'il avait reconnus aux deux côtés de l'écusson. La couronne de 
comte, seule, restait visible au-dessus des armoiries. 

— Et c'est votre père qui a détruit cette gravure, milady? demanda- 
i-il. 

— ■ J'allais vous le dire, répondit Susannah. 
■ — Vous pensâtes à votre mère, Susannah ? 
La belle tille baissa la tête. 

— Milord, dit-elle, je pensai à une femme douce et bonne qui 
m'aimait. Je ne pensai pas à ma mère, puisque je croyais que ma 
mère me détestait. Parmi les cruels souvenirs qui forment tout mon 
passé, le plus amer et le plus cruel est celui-ci : J'ai souvent maudit 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 293 

ma mère. J'étais encore à regarder mon cher médaillon, lorsque Ismaïl 
vint me faire sa visite du soir. J'essayai de le cacher dans mon sein; 
mais il aperçut, ce mouvement et me saisit le bras. 

— Oh! oh! s'écria-t-il, miss Suky, savons-nous déjà la route de 
notre sein, cette cachette dont on n'use guère à votre âge? Montrez- 
moi cela, mon enfant. Ce ne peut être encore un billet doux, je 
pense? 

— Ne me le prenez pas ! m'écriai-je ; je vous en prie, ne me le 
prenez pasi 

— Nous y tenons donc bien, miss Suky? Voyons ! Je vous le ren- 
drai ; mais il faut me le montrer tout de suite. 

— Vous vous souvenez d'Ismaïl, milord ? c'était un homme terrible. 
Il me semble voir encore son pâle visage, dont la partie inférieure 
était cachée par une barbe épaisse, noire, soyeuse. Tempérance 
disait qu'il était beau. C'était, en tout cas, une effrayante beauté que la 
sienne. Et sa voix ! comme elle éclatait sourde, moqueuse, mena- 
çante ! J'ai entendu depuis une voix semblable. C'était la voix d'un 
homme... 

Susannah baissa le ton et s'approcha de Brian. 

— C'était la voix de l'homme qui est maintenant mon maître, 
acheva-t-elle. 

L'attention de Brian redoubla. Susannah reprit. 

— Cet homme qui s'est fait connaître à moi sous le nom de Tyrrel, 
et que lady Ophélia nomme sir Edmund Makensie. 

— Sir Edmund Makensie ! s'écria Lancester. 

— Vous le connaissez, milord ? 

— A coup sûr, je le connais, madame. Qu'alliez-vous me dire 
sur sir Edmund Makensie? 

— J'allais vous dire, milord, que sa voix a fait une fois sur moi 
un effet extraordinaire. Celte fois, cette seule fois, il parla avec colère, 
avec passion, et sa voix devint celle d'Ismaïl. 

Brian sourit d'un air de doute. 

— Oh ! ce fut un douloureux moment ! ajouta la belle fille, il y 
avait là un mourant qui dormait, et l'on me dit de le baiser au front. 
Je le baisai, milord, parce qu'on me menaçait de vous perdre. Dieu 
veuille qu'il n'en soit point résulté de mal I 



294 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Brian la regarda avec inquiétude. 

— Vos paroles deviennent pour moi des énigmes, Susannah, dit-il. 
Au nom du ciel ! expliquez-vous. 

— Bientôt, miîord, bientôt. 3Iaintenant que j'y pense, mon cœur 
se serre encore. Oh ! c'était sa voix... c'était sa voix ! 

— Madame, dit doucement Lancester, assez de malheurs ont pesé 
sur votre vie sans aller vous créer des fantômes. Quoi de commun 
entre le débonnaire visage de sir Edmund et la figure énergiquement 
méchante du juif Ismaïl? Faut-il vous rappeler qu'Ismaïl est mort ? 

— Sur l'échafaud, murmura Susannah; je le sais... je l'ai vu... 
j'ai vu pendre mon père, milord ! 

Elle s'arrêta, tremblante, et fut quelques secondes avant de re- 
prendre la pnrole. 

Brian, pendant ce temps, songeait à ce sir Edmund, dont il avait 
jusqu'alors déploré le malheur, et qui se trouvait être, suivant Su- 
sannah, la tête d'une criminelle et mystérieuse entreprise. Il ne savait 
pas encore quels étaient le but et les moyens de cette entreprise, mais 
il rêvait déjà aux mesures à prendre pour arracher le masque de cet 
homme, qui faisait abus de son infirmité et trompait d'autant plus 
facilement le monde qu'on le plaignait davantage, et que la compas- 
sion fermait la porte aux soupçons. 

— Je vous disais, milord, reprit Susannah, que mon père m'or- 
donna de lui remettre l'oljet caché dans mon sein. Je dus lui obéir. 
Aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur le mot écrit au poinçon et sur les 
armoiries, une exclamation de colère lui échappa. 

« — Misérable Tempérance ! murmura-t-il. Qui vous a donné ce 
bijou, miss Suky? 

« Je ne répondis point. 

« — Il est fort joli, ma fille, reprit-il; voulez-vous m'en faire cadeau? 

« — Non, oh non ! moasieur, m'écriai-je, je vous supplie de me 
le laisser ! 

a — Je vous le laisserai, Suky, si vous êtes une bonne fille, c'est- 
à-dire si vous m'avouez que c'est Tempérance qui vous a donné ce 
bijou. 

« le savais que mon père frapperait Tempérance, et j'avais pitié d'elle. 

« — Non, monsieur, répondis-je, ce n'est pas Tempérance. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 293 

« — Cela sait déjà mentir ! murmura-t-il avec un narquois sourire; 
l'éducation ne sera ni longue ni difficile à faire. 

« Il s'assit auprès de moi, tournant et retournant le médaillon entre 
ses doigts, comme s'il eût voulu l'ouvrir. Moi, je n'avais pas même 
soui)çonné qu'il pût être creux. Au bout de quelques minutes, durant 
lesquelles il m'entretint de choses frivoles, son doigt pressa par hasard 
le ressort du secret et le médaillon s'ouvrit. Je poussai un cri de sur- 
prise. 

« — Ah! ah ! Suky, dit-il, vous ne vous attendiez pas à cela. 

« — Qu'y a4-il dedans, monsieur? demandai-je curieusement. 

« — Il y a de l'eau de Portugal, miss Susannah, et quelques poils 
de chatte. 

« En prononçant ces mots, il s'approcha de la grille, et y jeta un 
objet qu'il avait pris dans le médaillon. Cet objet pétilla en touchant 
le coke et rendit un flocon de fumée. Ce devait être une mèche de 
cheveux. 

« Mon père avait pris dans le médaillon un petit papier d'une 
extrême finesse qui accompagnait les cheveux. Il mit son lorgnon à 
l'œil et lut : 

« A Susannah, quand elle saura lire, d 

« — Bon! s'écria-t-il, voilà une naïveté ravissante ! Naturellement, 
Suky, vous ne vous seriez point avisée de lire avant d'avoir appris 
votre alphabet. 

a — Mais j'apprendrai, monsieur, interrompis-je; ce papier est à 
moi, rendez-le moi. 

« — Vous apprendrez, Suky, voilà ce qui est vrai; vous apprendrez 
dès demain à lire, à chanter, à danser : tout ce qu'une belle fille doit 
apprendre pour captiver le cœur d'un homme. Quant au papier, c'est 
autre chose. Ne vous en inquiétez pas, et laissez-moi déchiffrer ce 
griffonnage. 

« Il commença, en effet,la lecture du billetenfermé dans le médaillon. 

« Le papier était très-petit, milord; pourtant il contenait sans doute 
bien des choses, car mon père fut longtemps à le lire. Tout en le 
lisant, il murmurait d'amères paroles et haussait les épaules avec déri- 
sion. 

c — Que c'est bien cela! s'écria-t-il enfin; il y a là, pardieu, dans ca 



296 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

misérable chiffon, de quoi faire fondre en larmes tout un bataillon de 
vieilles femmes! Si la personne qui vous écrit ces fadaises était riche, 
Suky, je crois que nous pourrions nous arranger ensemble, car rien 
ne lui coûterait. 

— Quelle est cette personne monsieur ? demandai-je d'une voix sup- 
pliante. 

Il répondit avec son sourire moqueur : 

— C'est un beau jeune homme qui se meurt d'amour pour vous, 
Suky. 

— Et c'était Ismaïl qui vous parlait ainsi, madame! dit Lancester, 
dont les sourcils s'étaient froncés ; votre père ! 

— Milord, Ismaïl alla plus loin. Il y a huit joufs, je vous aurais 
répété sans rougir tout ce que me disait Ismaïl. Depuis huit jours, la 
lumière s'est faite en moi : je sais que, devant Dieu comme devant le 
monde, ces enseignements sont infâmes. 

— Quoi! madame, s'écria Brian, faut-il donc que je suppose?... 

— Laissez, milord, dit Susannah, dont un sourire noble et pur 
éclaira la tristesse, ne m'interrogez pas. Je ne comprendrais point vos 
questions, peut-être. 

Brian de Lancester se sentit rougir tant il y avait loin de cette 
candeur à la demande qu'il avait été sur le point de formuler. 

— Ismaïl avait toujours à la main le médaillon, reprit cependant 
Susannah. Tout à coup il tira de sa poche un outil pareil à celui dont 
se servait Roboam pour sculpter ses petits morceaux de bois, et vint 
brusquement se rasseoir auprès de moi. Puis, à l'aide de son outil, 
il commença le grattage de l'écusson. 

— Oh ! monsieur, m'écriai-je en sanglotant, vous effacez le nom 
de la personne qui m'aime. A quoi me servira-t-il d'apprendre à 
lire? 

— Vous tenez donc bien à savoir ce nom, Susannah ? Ma fille, 
dans quelque temps, vous compterez par douzaine les gens qui vous 
aimeront. Sur ma foi ! vous serez uie heureuse créature, Suky. Je 
vous donnerai, moi, des parures à écraser les plus brillantes ladies. 
Vous serez l'astre, vous serez la lionne. Autour de vous se pressera 
une foule compacte de soupirants. Tous vous demanderont votre 
cœur... M'écoutez-vous, Suky? 



LES MYSTERES DE LONDRES. 297 

Je suivais d'un œil trisfcf l'œuvre de destruction à laquelle il se 
livrait tout en parlant. 

— Vous m'écoutez?... c'est bien ! reprit-il. Voilà la vie : la vie des 
femmes, au moins. Or, Suky, beaucoup se perdent par orgueil, beau- 
coup par étourderie. L'orgueil, que les hypocrites nomment la pu- 
deur, vous conseillera de passer, froide et hautaine, parmi l'encens 
brûlé en votre honneur; l'élourderie, que vous entendrez nommer la 
voix du cœur, vous dira d'aimer quelque jeune gentleman à la voix 
douce, au tendre sourire. Prenez garde, Susannah ! Le devoir d'une 
femme... Mais voici votre bijou que je vous rends, ma fille. 

Il me rendit, en effet, le médaillon vide et dans l'état où vous le 
voyez. Puis il reprit, d'une voix presque solennelle : 

— Le devoir d'une femme est d'aimer, Susannah, d'aimer et de se 
donner sans réserve, sans combat, à ceux que choisit leur père ou 
leur maître... à ceux qui sont riches, généreux, puissants... Vous 
comprendrez cela plus tard, Suky; je vous en reparlerai. Dormez 
bien I 

Brian demeurait comme pétrifié. 

— Infamie ! infamie ! murmura-t-il enfin. 

Il se leva et fit quelques (ours dans la chambre. Lorsqu'il revint vers 
Susannah, son front s'était rasséréné. 

— Madame, lui dit-il d'un ton de conviction profonde, cet homme, 
ce monstre, n'était point votre père ! 



XIV 



LE BOUDOIR D ISMAIL 

— Il est des choses, milady, reprit Lancester, qu'on sent et qu'on 
ne peut point démontrer. Je sens, je sais, madame, que ce médaillon 
venait de votre mère ; je sais que cet homme ne peut être votre père. 

Susannah porta le médaillon à ses lèvres et le baisa longuement. 

— Je veux vous croire, milord, dit-elle, pour ce qui est de la mys- 
térieuse origine de ce médaillon. Il me sera désormais doublement cher, 



298 LES MYSTÈRES DE LONDRES, 

puisqu'il me parlera de tout ce que j'aime, de ma mère et de vous : 
de ma mère, dont vous me révélez l'amour, de ma mère que vous me 
rendez, pour ainsi dire. Oh! merci pour elle et pour moi, milord. Vous 
venez de m'app rendre que je ne vous aime pas assez encore ! 

Elle leva sur Brian ses beaux yeux pleins de tendresse et de grati- 
tude infinies. 

— Quant à Ismaïl, reprit-elle ensuite, vous vous trompez, milord, 
il était mon père. Mais c'était un homme bien différent des autres 
hommes. Il ne croyait à rien, il raillait tout, et savait affubler d'un 
nom méprisant ou moqueur chacune des vertus admises par le monde. 
La chose la plus ridicule à ses yeux eût été justement la plus sainte 
aux vôtres. 

Me voici arrivée, milord, à une autre période de mon histoire. Ma 
vie changea tout à coup, sans transition aucune ; je ne devais jamais 
revoir Tempérance ! 

Le lendemain, ce fut une femme étrangère qui vint présider à mon 
lever. Ma sauvéïgeric me sollicitait à ne point lui adresser la parole; 
mais, d'un autre côté, je voulais m'informer de Tempérance, et ce 
désir, augmenté par une vague inquiétude sur le sort de la pauvre 
iille, fut plus fort que ma timidité. J'interrogeai la nouvelle venue, qu. 
se prit à sourire et prononça quelques mots en une langue étrangère. 
Elle ne savait point l'anglais. Elle commença aussitôt ma toilette. Les 
habits dont elle me revêtit n'élaient point mes habits de la veille. 
C'était une belle robe neuve, dont la ceinture de soie emprisonnait 
étroitement ma taille, libre jusque-là de tout lien. Elle peigna et frisa, 
mes cheveux, qui, pour la première fois, tombèrent en symétriques 
anneaux le long de mes joues. 

Quand je me regardai dans la glace, milord, en sortant des mains 
de cetle nouvelle camériste, je poussai un cri de joie. Pour la pre- 
mière fois, le sentiment de ma beauté surgit en moi. Je ne me recon- 
naissais pas. Je rougissais, j'étais heureuse, et fîère, et honteuse. J'au- 
rais voulu tout à la fois me montrer aux regards et voiler mon visage. 

« Ce jour-là, dès le matin, je fus introduite dans une salle du pre- 
mier étage de la maison de Goodman's-Fields que je ne connaissais 
pas. C était un grand et magnifique appartement, tapissé de velours 
rouge et tout entouré de tableaux rares. II y avait un beau piano. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 299 

une harpe, des livres richement ornés et des albums ouverts sur le 
piano, sur les guéridons, partout. Les tableaux étaient des sujets 
mythologiques, traités dans un sentiment de volupté abandonnée; les 
albums... Milord, il y a huit jours que j'ai appris à rougir, et je ne 
puis vous dire ce qu'il y avait dans les albums. 

« Tout cela frappa mes yeux et produisit sur moi une première im- 
pression tout agréable. J'admirai les belles nymphes, couchées au 
milieu de paysages splendides ou montrant les contours divins de 
leur corps à travers l'eau cristalline des fontaines consacrées. Les 
albums étaient richement reliés; j'admirai leur dorure, mais ce qu'ils 
contenaient n'excita rien en moi, pas même la curiosilé. 

Dieu m'a protégée en tout ceci, milord, et je lui rends grâce du 
fond du cœur. Tant qu'il n'y eut rien entre Ismaïl et moi, tant que 
mon âme resta sans défense aucune contre ses suggestions perfides, 
je fus couverte par mon âge, — puis, au moment où ses enseignements 
eussent pu agir efficacement sur mes sens, sinon sur mon cœur, vous 
êtes venu, milord, vous qui, sans le savoir, avez été mon ange 
gardien ! » 

Lancester prit sa main, qu'il toucha respectueusement de ses lèvres, 
et dit : 

~ Me pardonnerez-vous, madame ? Depuis une heure que vous 
parlez, j'ai plus souffert que durant une semaine de martyre. J'avais 
peur... peur toujours de voirie vice attaquer, non pas votre âme, 
mais vos sens. J'avais peur de le voir entrer en vous par surprise, à 
la faveur des enseignements de cette homme. Mais vos dernières 
paroles ont déchargé mon cœur d'un poids écrasant. Et je dis merci 
à Dieu, merci à genoux et du fond de l'âme, pour vous avoir gardé 
votre robe d'innocence au milieu de ces affreux dangers. Oh! Dieu 
est bon, madame, et je le servirai désormais ! 

— Nous le servirons, milord, nous prierons... et que je prierai 
ardemment, moi, en demandant au ciel qu'il vous fasse heureux! 

Je demeurai un instant seule dans le salon, et je me regardai bien 
des fois dans la glace. Ma robe neuve me tournait la tête, et j'aurais 
volontiers sauté de joie si je n'avais éprouvé un sentiment d'anxiété 
timide à la pensée des étrangers qui, sans doute, allaient être intro- 
duits auprès de moi. 



300 LES MYSTÈRES DE LOî^DRES. 

— Bravo ! miss Suky ! à la bonne heure]! s'écria mon père, qui me 
surprit au moment où j'essayais de me voir tout entière au moyen des 
réflexions combinées de deux glaces; à la bonne heure, ma fille! 
admirez-vous. Dans peu. Dieu merci ! j'espère qu'il y aura bien des 
lords pour vous admirer. 

La honte d'avoir été surprise ainsi amena le rouge à mon front. 

— Pourquoi rougir, Suky? reprit mon père; le premier, le plus 
grand, le seul mérite d'une femme, c'est sa beauté; pourquoi lui se- 
rait-il défendu d'en tirer orgueil? 

Un personnage à mine obséquieuse, qui était entré derrière Ismaïl 
et se tenait auprès de la porte se prit à sourire d'un air approbateur. 
Cet homme était un juif français qui devait m'apprendre à parler sa 
langue et à danser suivant la mode de Paris. En même temps, je 
devais apprendre l'italien et l'allemand sous des professeurs de 
ces divers pays, qui, réunis, m'enseigneraient en même temps la 
musique. 

Est-il besoin de vous le dire? les premières lettres que j'appris 
furent ces lettres gravées au fond de ma mémoire, et que mon père 
avait effacées du médaillon. Quand je sus épeler ce mot de Mary, je 
me crus savante ; et je l'étais, milord, puisque, d'après votre raison 
comme d'après mes espoirs, le nom dont je venais de conquérir la 
connaissance est celui de ma mère. 

J'appris cependant tout ce qu'on voulut m'enseigner avec une ra- 
pidité dont mes maîtres s'étonnaient et dont s'applaudissait mon père. 
Une seule branche de mon éducation ne marchait point suivant ses 
désirs : c'était justement celle dont il s'était chargé. 

Mon père, en effet, continuait en ce temps à s'entretenir fort sou- 
vent avec moi ; mais l'enseignement de mes maîtres contredisait fata- 
lement le sien, malgré mes maîtres eux-mêmes. Il n'est point de livre, 
milord, si mauvais qu'on se le puisse représenter, qui ne contienne 
quelques maximes empruntées à la vraie morale. Or, mes professeurs 
étaient bien forcés de se servir de livres pour m'apprendre les lan- 
gues. Ça et là je trouvais donc la vérité ou des lambeaux de vérité. 
Ce n'était pas assez pour me faire bonne ; c'était assez pour me 
mettre en défiance. 

Les quelques lambeaux de généreuses pensées que j'avais surpris 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 301 

jans les livres frivoles ou pernicieux qu'on mettait entre mes mains 
me faisaient soupçonner un autre monde en dehors du cercle vicié où 
se passait ma vie. Je ne savais pas, mais je doutais, et il faut croire 
que le doute suffît, milord, quand il est étayé par quelques hauts 
instincts tombés de la main de Dieu pour soutenir durant un temps la 
lutte contre le mal. On ne remporte pas la victoire, mais on n'est pas 
vaincu, tant que l'âge n'est pas venu où la passion peut mettre son 
poids dans la balance. 

Quand cet âge vint pour moi, milord, Dieu vous envoya sur mon 
chemin. 

Au bout d'un an je savais le français et les autres langues ; je com- 
mençais à chanter en m'accompagnant du piano ou de la harpe; je 
dansais comme on danse sur les théâtres. J'étais telle, enfin, que mon 
père pouvait me désirer sous ces divers rapports. Un soir, après mes 
leçons, il vint vers moi. 

— Miss Suky, me dit-il, cette nuit je donne le pain et le vin à mes 
frères; vous leur devez amour et respect, car ce sont des hommes 
selon mon cœur, adroits, audacieux et habiles à tromper la sotte et 
méchante engeance qu'on nomme le monde. Je vais vous produire 
devant eux. Faites-vous bien belle, miss Suky, afin que tous mes 
frères m'appellent un heureux père. 

Au moment où je me dirigeais vers ma chambre, qui était toujours 
la même, à côté du parloir donnant sur ie jardin, il me rappela. 

— Ne seriez-vous pas bien aise de revoir Ruboam ? me demanda-t-il. 
Il y avait un an que je n'avais vu le pauvre muet, qu'on avait 

éloigné de moi en même temps que Tempérance ; j'avais si peu de 
souvenirs que chacun d'eux m'était cher. Je témoignai de la joie à 'a 
pensée de revoir Roboam. 

— Venez donc, me dit mon père en me prenant par la main. 

Il me fit passer par l'autre issue de son boudoir, et, au lieu d'en- 
trer dans la salle à manger, qui faisait suite, il ouvrit une petite 
porte latérale percée dans l'entre-deux. Je ne soupçonnais nullement 
l'existence de cette porte. Nous traversâmes un corridor très-éiroit, 
éclairé par une lampe, et, au bout d'une dizaine de pas, nous nous 
trouvâmes au pied d'un escalier raide comme une échelle dont la 
cage se terminait par une lanterne. 



302 LES MYSTÈRES DE LONDRES, 

— Montez, Suky, montez, reprit Ismaïl, c'est là-haut que demeure 
Roboam. 

Je montai, sans aucun sentiment de frayeur, et n'éprouvant autre 
chose qu'une curiosité assez vive. Arrivé au second étage, qui devait 
être le troisième de la maison, puisque ce mystérieux escalier com- 
mençait au premier, mon père frappa doucement à une porte basse, 
qui s'ouvrit presque aussitôt. Avant d'entrer, il me regarda en sou- 
riant, mais cette fois, sous sa raillerie, il y avait de la frayeur. 

— Miss Suky, me dit-il d'un air fanfaron et à la fois amer, voici 
mon cabinet de travail. Je vais vous dire un secret, ma fîUe : le len- 
demain du jour où un homme pénétrerait jusqu'ici, votre père serait 
pendu. 

— Qu'est-ce que c'est, monsieur, qu'être pendu ? lui demandai-je. 
Son sourire le trahit et une contraction nerveuse agita sa mâ- 
choire. 

— C'est une jolie chose, répondit-il ; je vous promets devons faire 
voir cela quelque jour. 



XV 



LE CABINET DE TRAVAIL 

La pièce que mon père appelait son cabinet de travail était un 
vaste laboratoire où les objets les plus dissemblables se trouvaient 
jetés pêle-mêle. A gauche, en entrant, sur une grande table, je vis, 
rangés avec un certain ordre, un grand nombre de costumes divers, 
ilyavait des habits militaires de différents pays, un uniforme com- 
plet de policeman, des habits de cour et des houppelandes de toile 
('crue comme en portent les gens du port. A côté de la table, sur 
une toilette, étaient rangés des pots de pommade de nuances gra- 
duées, des fioles, des barbes postiches, et une perruque blonde. Plus 
loin, dans un casier, il y avait une multitude d'outils, grands et 
petits, quej'ai su depuis être des instruments de serrurerie. 

« Et ne vous étonnez pas de ma science. J'ai assisté au procès d'Is- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 303 

maïl Spencer. J'ai vu apporter l'une après l'autre dans l'enceinte du 
tribunal toutes les pièces du cabinet de travail. Le juge se chargeait 
d'expliquer la destination de chaque instrument. Chacun d'eux a con- 
tribué pour un peu à faire pendre mon père. 

Tout au bout du cabinet, à droite de l'entrée, il y avait une case 
en planches à peu près semblable à cehes qu'on voit dans les public- 
houses. Cette case formait un petit bureau où se tenait le muet 
Roboam. 

Qu'il était changé, milord, depuis un an ! il avait l'air d'un vieil- 
lard. Il leva sur moi son œil morne, et ne me reconnut point d'abord. 

— Eh bien ! Roboam, lui dit mon père, lu ne reconnais pas miss 
Suky? 

Le muet releva son regard d'un air étonné, puis un doux sourire 
passa furtivement parmi ses traits ravagés. 

— Bon Roboam, lui dis-je, pourquoi ne vous voit-on plus? 

Il regarda mon père d'un air craintif qui disait éloquemment l'im- 
mense poids de servitude dont ce dernier l'accablait. Ce regard fut 
trouble, comme tout regard d'esclave. J'y démêlai une soumission 
forcée, et, sous cette soumission, de la haine. Par quel pouvoir Ismaïl 
avait-il pu séquestrer cet homme, réduire son aversion au silence 
et se faire obéir? Je ne l'ai jamais su, milord, mais on dit que les 
hommes forts et courageux ont su dompter souvent des lions et des 
tigres, jouer avec eux et leur imposer les caprices de leur volonté. 

Voici quel était l'office de Roboam, dans ce laboratoire d'où il 
n'était point sorii une seule fois depuis un an. Tout autour de lui, 
sur la table qui emplissait presque entièrement sa case, il y avait de 
petits papiers taillés en long, estampés diversement et couverts d'écri- 
ture. Çà et là, on voyait des outils de graveur, des encres de nuan- 
ces différentes, et de ces petits morceaux de bois dur sculpté dont je 
vous ai parlé déjà. 

Roboam contrefaisait pour mon père les effets des principales 
maisons de commerce de Londres. 

Ou plutôt il tâchait de les contrefaire, car la pauvre créature n'a- 
vait pu produire encore jusque-là d'imitation assez parfaite an gré 
d'Ismaïl, et Dieu sait combien de rudes et cruelles corrections avaient 
suivi chacune de ces tentatives imparfaites! 



304 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Voilà pourquoi Roboam était si pâle et pourquoi son visage était 
devenu celui d'un vieillard. 

Je lui tendis ma main, qu'il saisit et porta à ses lèvres. Puis il me 
montra d'un geste passionné la fenêtre ou plutôt l'air libre qui était 
derrière la fenêtre, et il fit mine de respirer longuement. 

— Voyons, Roboam, dit mon père, avez-vous avancé la be- 
sogne ? 

Roboam plongea la main dans une caisse cachée derrière sa table 
et la retira toute pleine de billets qu'il tendit à mon père. Celui-ci s as- 
Mt, prit un lorgnon et commença l'examen. 

— Du diable si ce coquin sans langue n'est pas bon à quelque 
chose! dit-il; voici la signature de Dawes, Peebles and Sons, de Lud- 
gale-Hill, imitée de main de maître. Ta auras une pinte de sherry ce 
soir, Roboam ! 

Roboam reçut ces compliments sans sourciller. Un seul sentiment 
était encore en lui : la crainte... Je me trompe, milord. Il haïssait et 
espérait se venger. 

Mon père mit dans sa poche l'effet de commerce qu'il avait examiné 
et se dirigea vers la porte. 

— Adieu, Roboam, dis-je au pauvre muet; je reviendrai vous 
voir. 

Il posa la main sur son cœur. Mon père m'appela. 

— Voyez-vous, Suky, me dit mon père, de même que l'homme 
est fait pour dominer les animaux privés d'intelligence, de même, 
parmi les hommes, les esprits vigoureux doivent régner sur les esprits 
faibles, de telle façon que les premiers soient les maîtres absolus des 
derniers. Ne parlez à personne de mon cabinet de travail, ma fille. 
Ces petits papiers que vous m'avez vu manier valent de l'or, beau- 
coup d'or; mais quand un homme de police les touche ou les voit, ils 
se changent en poison mortel. Si vous parliez de mon cabinet secret, 
Suky, les hommes de police viendraient et me tueraient. 

Nous avions descendu l'escalier. J'entendis un bruit de voix de 
l'autre côté de la porte, et je me cachai, timide, derrière Ismaïl. 
C'étaient déjà les invités de mon père qui s'entretenaient en atten- 
dant. Il m'ordonna d'aller faire toilette. 

Quand je rentrai, parée par les soins habiles de la femme de chambre 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 305 

française qu'lsmaïl avait attachée à mon service, un murmure s'éleva 
parmi les invités. Ils étaient douze et assis déjà autour de la table, 
couverte de mets recherchés. J'ai rarement vu, milord, une réu- 
nion de visages dant l'apparence fût plus respectable. Mon père était 
le plus jeune d'eux tous; les autres avaient des barbes blanches ou 
grisonnantes, de ces belles barbes qui tombent si majestueusement sur 
la poitrine des sages de l'Orient. Je me sentis saisie de respect à la 
vue de cette imposante assemblée. 

— Asseyez-vous, Susannah, me dit mon père avec douceur; man- 
gez et buvez en compagnie de mes frères qui vous aiment. 

Ma frayeur passa. Les voix que j'entendais étaient graves et douces. 
La plus rigoureuse décence régnait dans le maintien de tous. Ils cau- 
saient de commerce, d'argent, et aussi parfois des mœurs et coutumes 
des pays étrangers qu'ils avaient parcourus. Des valets que je n'avais 
jamais vus chez mon père servaient à table et versaient le vin, dont 
les convives, sans exception, me parurent user avec une discrétion 
extrême. 

Mais quand les viandes eurent disparu pour faire place au dessert, 
les valets couvrirent la table de flacons, et, sur un geste d'Ismaïl, dis- 
parurent en fermant les portes. Alors la scène changea. Quelques-unes de 
ces barbes vénérables qui m'avaient inspiré tant de respect, tombèrent 
et laissèrent à nu des visages de jeunes hommes. En même temps, 
toutes les physionomies se transformèrent comme si un masque, collé 
sur chacune d'elles, eût été tout à coup arraché. Ismaïl déboucha des 
flacons; les verres furent emplis jusqu'aux bords. 

— Eh bien! dit Ismaïl, comment trouvez-vous miss Susannah, mes 
compères? 

— Jolie! dit l'un. 

— Charmante ! ajouta un second. 

• — Admirable! enchérit un troisième, surtout quand elle rougit 
comme à présent. Vous en ferez ce que vous voudrez, Ismaïl. 

— Ceci n'est pas douteux, répondit mon père. 

— Et qu'en comptez-vous faire? demanda le marchand Eliezer. 

— Il faut distinguer, répliqua mon père; j'en compte faire beau- 
coup de choses, dont la moitié environ est mon secret. Le reste, je 
puis vous le dire. 

T. L 20 



306 LES MYSTERES DE LONDRES. 

— Nous écoutons, dirent les convives. 

Les flacons circulèrent à la ronde, Ismaïl reprit : 

— Ne pensez-vous pas, mes compères, que Susannali pourrait pas- 
ser par tous pays pour la fille d'un lord ? 

— Pour la fille d'un prince! s'écria un jeune juif nommé Reuben, 
en frappant la table de son verre vide. 

Les autres approuvèrent d'un signe de tête. 

— Eh bien ! mes compères, continua Ismaïl, sous peu, j'aurai be- 
soin de me faire lord, et Susannah, ma fille, sera l'une des pièces de 
mon déguisement. 

Chacun me caressa du regard. 

— Voilà pour un point, continua Ismail, mais Susannah n'en demeu- 
rera pas là. J'ai besoin d'une sirène, mes compères, pour ramener les 
joueurs à mon tophet de Leicester-Square. 

— Ça ne va pas bien? demanda Eliezer. 

— Ça va très-mal. Un mécréant a monté un enfer dans Coventry- 
Street, à cent pas du mien. Les joueurs vont chez le mécréant, parce 
qu'ils y trouvent des femmes et de la musique. Chez moi on ne gagne 
pas assez souvent, voyez-vous, mes compères. 

Un éclat de rire général accueillit ces dernières paroles. 

— Cela fait deux usages auxquels me servira Susannah, poursuivit 
encore mon père. Il en est un troisième que je n'ai pas besoin de vous 
expliquer au long. Dieu merci ! nos membres de la Chambre haute 
aiment à se distraire de temps à autre, et je n'ai pas de préjugés. 

Autre éclat de rire plus bruyant. 

Des gouttelettes de sueur perlaient entre les sourcils froncés de 
Lancester. 

— Milord, reprit Susannah, tous ces hommes me regardaient avec 
envie, comme ils eussent regardé une pièce d'étoffe fine, dont on peut 
tirer un bon prix. Mon père jouissait de la jalousie générale et faisait 
parade de son trésor. 

— Vous voyez, continua-t-il en souriant, que Susannah n'est point 
pour moi un objet de luxe. Et pourtant, je ne vous ai pas tout dit. Le 
principal objet auquel je la destine doit rester un secret ; mais, croyez- 
moi, ce qu'on ne dit pas est toujours le meilleur, et il y a peut-être 
cinquante mille livres sterling sous ce mystère. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 307 

Les convives ouvrirent de grands yeux. Ismaïl tira négligemment 
de sa poche le portefeuille où il avait serré les billets contrefaits par 
Roboam. 

— Mais buvons! s'écria-t-il, et parlons d'autre chose. Eliezer, mon 
>ère, voulez-vous m'escompter un effet de Dawes, Peebles and 
Sons? 

— L'argent est rare, dit Eliezer, dont le front souriant devint tout 
à coup sérieux. De combien est cet effet, mon frère Ismaïl? 

— De quatre cent vingt-cinq livres et neuf shellings, Eliezer. Je 
vous laisserai volontiers les neuf shellings pour- l'escompte. 

— En vérité ! murmura le vieux juif. La commission, vous le savez, 
est de deux pour cent, ce qui fait huit livres dix shellings deux p^Ejse 
et demi. 

— Soit! dit gaiement Ismaïl. Voici l'effet en question, endossé par 
Mac-Duff et Staunton d'York. 

Eliezer mit sur son nez mince et pointu une paire de lunettes en 
pinces. Les autres convives, à qui mon père avait fait un signe d'in- 
telligence, buvaient , souriaient et regardaient Eliezer en dessous. 
Celui-ci faisait subir au billet un minutieux examen. Au bout de deux 
ou trois minutes, il ôta ses lunettes et rendit le papier à mon père. 

— Réflexions faites, frère Ismaïl, je n'ai pas d'argent, dit-il d'un 
ton délibéré. 

Mon père fronça le sourcil. Les rieurs passèrent du côté d'Eliezer. 

— Vous étiez disposé tout à l'heure? commença-t-il? 

— J'ai changé d'avis, interrompit sèchement Eliezer. 

— Pourquoi? 

— Parce que le billet est faux, mon compère. 
Ismaïl fraj)pa violemment son poing contre la table. 

— C'est vrai; dit-il; nos frères savent que je ne vous aurais 
pas pris votre argent, Eliezer. Ils étaient prévenus : c'était une 
épreuve. 

— A la bonne heure! murmura le vieux juif; alors l'épreuve est 
défavorable, et celui qui a fait le billet est un ànc. Il y a un anneau 
de trop au paraphe de Dawes, Peebles and Sons. 

— C'est vrai, murmura mon père. 

— Il y a, continua Eliezer, un trait de plume tremblé dans la 



308 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

signature elle-même, et Peebles, qui signe d'ordinaire, a une main 
hardie et magnifique. 

— C'est vrai, gronda Ismciïi, dont la colère s'amassait terriblement. 

— Il y a enfin, dit encore le vieux juif, une faute d'orthographe 
dans le corps de ce billet. 

— La faute d'orthographe y est! s'écria mon père avec une véri- 
table rage! Ah ! ce misérable Roboam... je vais le tuer ! 

Il but coup sur coup deux grands verres de vin et se tourna vers 
moi* 

— Allez chercher celte brute de Roboam, miss Suky, me dit-il. 

Je tremblais comme la feuille, mais je ne bougeai pas. J'aurais mieux 
aimé mourir, que d'allier chercher le pauvre Roboam en ce moment. 
Mon père me répéta l'ordre d'une voix tonnante, et, voyant que je 
n'obéissais pas, il leva sa main sur moi dans le paroxysme de sa rage. 

— Et il vous frappa, milady? interrompit Brian, qui était paie et 
qui tremblait. 

— Non, milord. Sa main retomba sans m'avoir touchée, puis il 
s'élança au dehors. L'insiant d'après, il reparut traînant Roboam par 
les cheveux. 



XVI 



ESCLAVAGE 

La physionomie de mon père était effrayante à voir au moment où 
il reparut sur le seuil. Roboam, à demi mort d'épouvante, poussait 
des gémissements inarticulés. Mon père, bien qu'il ne fût pas plus 
robuste en apparence que le commun des hommes, possédait réelle- 
ment des muscles d'athlète. Il lança Roboam avec tant de violence 
que le malheureux alla tomber à l'autre bout de la chambre. Les con- 
vives retournèrent paii-iblement leurs sièges pour voir avec plus de 
commodité ce qui allait se passer. 

Le juif Eliezer était boiteux et s'aidait en marchant d'une forte 
canne de bambou. Cette canne était appuyée au mur dans un angle 
du salon. Mon père s'en saisit. Sa colère atteignait son paroxysme. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 309 

La lourde béquille rendit un bruit sec en tombant sur les reins du 
pauvre muet. 

Il tendit ses deux mains en suppliant; Ismaïl les rabattit d'un 
second coup ; puis, sa fureur augmentant à mesure qu'il frappait, il 
fit mouvoir son arme avec une rage aveugle, sans relâche ni trêve, 
pendant plus d'une minute. 

Mes yeux s'étaient fermés, je restais paralysée par la terreur. 
J'entendais le râle sourd de Roboam qui s'était affaissé sur lui-même, 
et le bruit incessant du bois meurlrîssant la chair. Et, tout en frap- 
pant, Ismaïl s'excitait et disait : 

— Ah ! tu fais une boucle de trop au paraphe de Dawes, Peebles 
and Sons, brigand détestable ! Ah ! brute infâme, tu trembles en tra- 
çant le P de Peebles ! Traître, maladroit, assassin, lu fais des fautes 
d'orthographe dans le corps d'un billet ! Ne sais-tu pas qu'il s'agit de 
mon cou, Judas! 

Quand j'ouvris les yeux, il y avait, à la place où Roboam se tenait 
naguère à genoux, une masse inerte et sanglante. 
Au bout d'un instant, mon père toucha cette masse du pied. 

— Lève-toi, dit-il. 

La masse s'agita, puis Roboam se leva. 

— Remonte là-haut, reprit mon père, et fais mieux, ou malheur 
à toi! 

Roboam courba la tête et se dirigea vers la porte. Il ne se retourna 
que sur le seuil ; son regard brûlait. 

Le vieil Eliezer secoua la (ête lorsque Roboam eut disparu. 

— Cet animal sauvage vous étranglera quelque jour, frère Ismaïl, 
murmura-t-il. 

Mon père haussa les épaules avec dédain. Il croyait connaître le 
pauvre muet, et, de fait, ce malheureux était dompté. Roboam avait 
au fond du cœur, pour mon père, un respect dévot, une sorte d'af- 
fection superstitieuse. 

Nous restâmes environ six mois encore à Londres après la scène 
que je viens de vous raconter, mais ma captivité cessa dès lors. Mon 
père me donna à entendre qu'une personne dont la rencontre était 
pour moi fort à craindre avait quitté la ville. En conséquence, il me 



310 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

fut permis de monter à cheval, d'aller au Park, et parfois même de 
passer quelques heures au spectacle. 

Vous le dirai-je, milord? ce que j'aimais le mieux en ce temps, 
c'était d'aller passer quelques heures dans la prison du pauvre Ro- 
boam. Ma présence le consolait, et j'étais heureuse du bien que je lui 
faisais. Il me montra d'étranges choses en l'absence de mon père. Un 
jour, il se leva de la table où il travaillait sans relâche^ et tira lon- 
guement ses membres engourdis, puis il secoua sa longue et inculte 
crinière, et se prit à sourire. Vous savez combien est expressive la 
physionomie des gens privés de la parole. Le sourire de ce pauvre 
Roboam parlait et semblait dire : 

— Ah ! miss Suky, je veux vous faire voir quelque chose de sur- 
prenant ! 

Il me prit par la main et me conduisit vers la toilette, devant laquelle 
il s'assit. Il prit l'une après l'autre cinq ou six fioles qu'il flaira et mit 
à part, puis il me fit signe de fermer les yeux. J'obéis pour lui com- 
plaire. Je pense vous avoir dit que Roboam était un homme de l'Orient. 
Son teint brun et luisant avait une couleur particulière qui se rappro- 
chait du reste un peu du teint d'Ismaïl. Ses cheveux étaient d'un noir 
de jais, ainsi que sa barbe. 

Je demeurai environ dix minutes les yeux fermés. Au bout de ce 
temps, Roboam me toucha le bras. J'ouvris les yeux, et je reculai de 
plusieurs pas, tandis qu'il riait de tout son cœur. 

Il s'était opéré en lui un changement qui tenait de la magie. Son 
teint si brun tout à l'heure avait pris une nuance terne et blafarde... 
Tenez, milord, la nuance du teint de l'aveugle Tyrrel que vous nom-, 
mez sir Edmund Mackensie. 

— Sir Edmund Mackensie ! répéta machinalement Brian de Lan- 
cester. 

— Aucune comparaison ne saurait être plus frappante, reprit Su- 
sannah : entourés des pâles reflets de cette peau mate et comme fari- 
neuse, les yeux de Roboam avaient perdu leur sauvage éclat; ses 
longs cheveux noirs tombaient maintenant en mèches incolores sur 
son front blanchi, et se mêlaient à la rude toison de sa barbe déteinte. 

— Et ce changement adoucissait l'expression de sa physionomie, 
madame? demanda Brian avec réflexion. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 311 

— Ce changement, milord, l'adoucissait en ce sens qu'il lui ôtait 
tout caractère : ce rude visage était devenu tout à coup insignifiant 
et morne. 

— Ah! prononça Brian, comme un homme qui pense tout haut, je 
voudrais bien entendre parler sir Edmund Mackensie, madame, lors- 
qu'il ne contrefait pas sa voix. 

Susannah leva sur lui son regard interrogateur. 

— C'est une idée folle, reprit-il, qui vient de traverser mon esprit. 
Mes pensées, depuis que je vous écoute, fermentent et me portent vers 
l'impossible. Mais nous rentrerons dans la réalité de la vie, Susannah, 
ajouta-t-il d'une voix tendre et en souriant doucement, nous y ren- 
trerons bientôt pour être heureux! 

La belle fille sembla se recueillir pour savourer mieux ces paroles 
d'espérance. 

— Le pauvre Roboam jouissait naïvement de ma surprise, pour- 
suivit-elle après quelques secondes de silence. Il me montrait ses 
cheveux, puis les fioles, pour me faire comprendre que les fioles con- 
tenaient de quoi changer instantanément la couleur des cheveux ; 
puis il me montrait sa joue et la pommade, et son grognement guttu- 
ral témoignait de sa joyeuse humeur. Tout à coup je vis tressaillir les 
muscles de sa face. Il ne rougit pas, parce qu'il ne pouvait plus rou- 
gir sous le masque dont il avait recouvert ses traits, mais son œil se 
tourna, terrifié, vers la porte. Ismaïl était sur le seuil. 

— Qu'est-cela ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. 

— C'est moi qui ai prié Roboam, monsieur... commençai-je. 

— Mentez, Suky, mentez, ma fille, interrompit-il avec douceur ; 
vous ne sauriez trop vous exercer à ce métier-là. 

Il marcha vers Roboam, dont il tira rudement les cheveux. 

— Quant à vous, maître Silence, lui dit-il, vous êtes encore plus 
laid comme cela que d'habitude. Ne tremble pas, brute que tu es. 
Mon intention était de faire quelque jour cette expérience devant miss 
Suky, car il est bon qu'elle connaisse toutes les gentillesses de notre 
état. Vrai, Roboam, tu n'es pas si maladroit qu'on pourrait le croire, 
L'auriez-vous reconnu dans la rue, miss Suky ? 

— Non, monsieur. 
Il se prit à sourire. 



31 î LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Nous partîmes quelques jours après. Je ne vous raconterai pas, mi- 
lord, ce qui m'arriva en France, en Italie, en Orient. Nous restâmes 
quatre ans dans ces divers pays, et je les connais comme si j'y étais née, 
surtout la France, la belle France, où je voudrais tant vivre avec 
vous, milord ! Mais ce que j'y lis peut se dire en deux mots, parce 
que, durant quatre années, dans ces divers pays, je fis toujours la 
même chose. 

J'aidais à tromper, je vous le dis la honte au cœur. Une chose, en 
effet, manquait absolument dans l'édifice moral que je m'étais bàli 
à tâtons et sans secours. Je n'avais pas l'idée de la propriété : le vol 
ne m'épouvantait pas. J'aurais résisté à mon père, et résisté éner- 
giquement, comme je le fis parfois en ma vie, s'il s'était agi de faire 
à autrui un mal physique ; mais extorquer de l'or à l'aide d'une fraude 
ne me semblait point chose condamnable, et ma persuasion intime 
était que chacun, en ce monde, vise à ce résultat. 

Susannah baissa la tête et se tut. Brian prit sa main, qu'il effleura 
respectueusement de ses lèvres. 

— Oh! relevez-vous, madame, dit-il d'une voix grave et basse où 
perçait son enthousiasme contenu; et regardez qui que ce soit en face, 
vous qui ne craignez pas de mettre à nu votre belle âme, et qui n'avez 
point en votre conscience de recoins où cacher une part de vos sou- 
venirs. Pourquoi rougir des crimes d'autrui, madame? Je dis du fond 
du cœur : Honte à qui verrait dans votre belle vie matière à blâmes 
ou à soupçons ! Moi je vous aime et je vous admire. 

— Merci, milord, dit-el e les larmes aux yeux ; puisse Dieu per- 
mettre que vous m'aimiez fou jours ! 

Le but constant de mon père durant tout ce long voyage fut l'es- 
compte des faux effets de commerce fabriqués par Roboam ; il réus- 
sit en partie, et vous n'avez pas été sans entendre parler de l'orage 
que causa sur la place de Londres ce vol commis au préjudice des 
premières maisons de la C'té. Quand nous quittâmes Damas pour 
revenir à Londres, mon ])ère possédait plus de cent mille livres 
sterling. 

J'étais une femme en ce temps déjà, milord. Des pensées sérieuses 
surgissaient dans mon esprit, et un vague besoin d'aimer et d'être 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. -13 

aimée alanguissait ma rêverie. Ismail me sentit mûre pour la partie 
Il plus odieuse de ses desseins : il voulut trafiquer de mon corps et 
de mon cœur. 

XVII 

LA SI RENE 

En prononçant ces dernières paroles, le sein de la belle fille se sou- 
leva brusquement, et sa joue devint pâle, tandis que son œil noir 
lançait un fugitif éclair. Elle reprit avec un triste sourire : 

— Mon père n'eut pas le temps. 

Son premier soin en arrivant à Londres fut de remonter sur un 
pied splendide sa maison de jeu do Leicester-Square. Vous savez, mi- 
lord, de quelle vogue jouit cet enfer durant la plus grande partie d'une 
année. On le nommait le Club-d'Or {Golden-Cluh)^ et sa clientèle se 
composait exclusivement de la plus haute noblesse des Trois- 
Royaumes. 

Mais mon père n'avait point abandonné pour cela sa maison de 
Goodman's-Fields. Il y pratiquait l'usure; et son bureau d'escompte, 
établi dans les salles du rez-de-chaussée qui m'avaient servi si long- 
temps de demeure, ne désemplissait pas tant que durait le jour. 
Ainsi, milord, cette pièce où vous êtes venu parfois emprunter de 
l'argent à Ismaïl était mon ancienne chambre. A la place même où 
était le comptoir de mon père se trouvait jadis mon petit lit d'enfant, 
et la première fois que je vous vis, à travers les carreaux de la fenêtre 
donnant sur le jardin, vous étiez assis à la place où je m'endormis, 
la tête appuyée sur l'épaule de ma pauvre Corah, ce soir où je vis ma 
mère en rêve... 

C'était peu de temps après notre arrivée à Londres. Je me pro- 
menais dans le jardin, donnant déjà mon àme à ces vagues pensées 
qui emplissent les têtes de jeune fille. J'entendis du bruit dans l'anti- 
chambre. C'était vous, milord, qui veniez d'entrer. Un hasard étrange, 
ma destinée sans doute, me fît entr'ouvrir curieusement la porte du 
jardin afin de regarder. Je vous vis et je vous trouvai beau. 

Mon père avait amené de France deux grands laquais qui vous 



314 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

barraient le passage. Vous ne vous fâchâtes point ; vos traits gardèrent 
leur indifférence hautaine, et pourtant ils se rangèrent dès que vous 
leur eûtes adressé un regard. 

Je m'étonnai, car j'avais vu souvent ces mêmes hommes résister 
insolemment à des visiteurs. Je m'étonnai surtout de ce pouvoir que 
vous aviez de forcer l'obéissance sans menaces et sans colère. 

Lorsque vous fûtes entré dans le bureau de mon père, je me glissai 
le long du mur delà maison et me plaçai contre la fenêtre à un endroit 
d'où je pouvais vous voir sans êire vue. Mon cœur battait bien fort 
et je ne savais pourquoi ; mes yeux brûlaient comme lorsqu'on va 
pleurer, et pourtant j'avais au fond de l'àme une joie nouvelle et 
inconnue. 

Je me souviens: je vous aimai dès ce jour-là presque autant que je 
vous aime! 

Quand vous repassâtes le seuil de la maison de mon père, quand je 
ne vous vis plus, j'eus froid. 

— Avez- vous vu ce gentleman, miss Suky ? me demanda mon 
père. 

— Oh oui! monsieur, répondis-je. 

— Je gage qu'il vous a fait peur. C'est un fou qui a de quoi vivre 
pour deux ans encore et qui tâche de réduire ces deux ans à six mois. 

— Comment l'appelle-t-on, monsieur? 

— Brian de Lancester. 

Brian ! oh ! votre nom est comme vous; il est doux et beau, et le 
cœur s'en souvient. 

Je pensai à vous cette nuit et le jour vint que je pensais à vous 
encore. Les autres nuits ce fut de même. Et quand je m'endormais, 
Brian, je vous voyais en songe. Oh! combien de fois me suis-je vue 
comme à présent auprès de vous, la main dans votre main, souriant 
à voire sourire. Mais je m'éveillais, et c'est une chose cruelle que le 
réveil après un si beau rêve ! 

Susannah prononça ces derniers mots d'une voix tremblante. Son 
beau front s'était chargé de tristesse, 

— Pauvre Ophélia ! murmura-t-elle ; on s'éveille aussi parfois 
après le bonheur ! Elle est belle pourtant, n'est-ce pas, milord, belle 
et noble ? 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 315 

— Belle et noble en effet, répondit Lancester; la plus belle et la 
plus noble après vous, Susannah. 

— Et il ne l'aime plus! acheva tout bas la belle fille 

— C'est qu'il ne Ta jamais aimée, madame. M. le marquis de Rio- 
Santo est un ambitieux. 

— Et vous, milord ? s'écria naïvement Susannah. 
Lancester secoua la tète en souriant. 

— Moi, je suis un fou, madame, répondit-il. 

Susannah l'interrogea du regard avec inquiétude, comme si elle 
eût craint qu'il y eût sous cette réponse de l'amertume ou de la rail- 
lerie; mais le franc visage de Brian semblait s'être déshabitué de 
cette expression flegmatique et moqueuse à la fois qui lui allait si 
bien dans ses équipées d'eccentric man. Il aimait bonnement, simple- 
ment et beaucoup. 

— Je fus bien longtemps sans vous voir après cela, reprit Susan- 
nah. Mon père vous avait prêté sans doute une forte somme. Vous 
ne revîntes pas de sitôt à la maison de Goodman's-Fields. Mais je 
vous attendais. 

Ce fut au Park que je vous rencontrai pour la seconde fois. Je vous 
reconnus de bien loin parmi tous les gentilshommes qui emplissaient 
les allées, et mon cœur se précipita vers vous. Vous étiez monté sur 
un beau cheval alezan, dont la fière allure excitait l'envie et l'admira- 
tion de vos rivaux... 

— Ruby ! interrompit Brian avec un soupir involontaire. 
Susannah baisa le médaillon où était la fleur. Ce fut une sorte de 

muette oraison funèbre pour le vaillant cheval. 

— Vous alliez, reprit-elle, gracieux cavalier, maîtrisant votre che- 
val qui dansait coquettement et frappait le sable en mesure du qua- 
druple choc de son élastique sabot. Vous aviez à votre boutonnière 
une fleur de camélia, la fleur que j'ai gardée si longtemps en souve- 
nance de vous, milord. Tout à coup il se fît une clameur dans la 
foule. Une calèche, lancée au galop de quatre magnifiques chevaux 
venait de renverser une pauvre femme qui gisait, sanglante, sur 
le sol. 

— Tenez, Suky, dit mon père, regardez bien I voici White-Manor 



316 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

qui vient d'écraser une vieille. Du diable s'il se retourne pour la 
regarder ! 

— levais la relever, monsieur! m'écriai-je en donnant un cou| 
de cravache à mon cheval. 

Mais Ismaïl le retint par la bride. 

— Fadaises que tout cela ! fadaises ! Si la vieille est morte, à quo 
bon la relever? Si elle n'est pas morte, lise trouvera bien quelque 
sot pour lui porter oide. 

Le sot, ce fut vous, milord. Vous sautâtes à terre et vous prîtes 
dans vos bras la pauvre femme évanouie. 

— Un flacon! un flacon, belles dames! criâtes-vous en agitant 
votre mouchoir. 

Dix équipages s'arrêtèrent, et bien des femmes jolies vous saluè- 
rent avec un sourire. Au lieu d'un flacon, il en tomba vingt à vos 
pieds. Pendant que vous vous baissiez pour en ramasser un, la fleur 
de votre boutonnière tomba. Je m'élançai, Brian, et avant que mon 
bras put se rendre compte de mon action, la fleur était cachée déjà 
dans mon sein. 

Ceci me fit vous aimer davantage, vous aimer trop, car votre 
pensée devint une obsession. Partout et toujours vous étiez devant 
mes yeux. Sans cesse je voyais votre front haut et calme et l'audace 
tranquille de votre regard. C'était une souffrance réelle et d'autant 
plus incurable que je ne cherchais point à la fuir. 

Vous vous souvenez, milord, de ce repas nocturne où Ismaïl énu- 
méra les divers services qu'il espérait tirer de moi. Il avait dit ce 
soir-là qu'il lui manquait une sirène pour attirer les joueurs à son 
hell (enfer). Ceci n'était pas exact, car les splendides salons de Golden- 
Club étaient toujours remplis de belles femmes, parées comme des 
reines, néanmoins, ces femmes ne suffisaient pas, faut-il croire, car 
Ismaïl voulut s'appnye; sur moi et me faire jouer mon rôle de 
sirène. 

Il avait imaginé quelque chose d'imprévu et de théâtral, en rap- 
port avec les magnifiques décorations du club. Dans le salon prin- 
cipal, il avait tendu une riche draperie, derrière laquelle étaient placés 
ma harpe et mon piano. Devant la draperie, une forte balustrade 
défendait le passage. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 317 

Lorsque j'entrai là pour la première fois, le bruit des conversations 
voisines effraya ma timidité. Mon père me fit asseoir au piano. 

— N'ayez pas peur, miss Suky, me dit-il, et chantez de votre plus 
belle voix ; personne ne peut vous voir. 

Il disait vrai. La draperie interceptait complètement les regards. 
Je passai mes doigts sur les touches, et quelques voix de joueurs 
s'élevèrent de l'autre côté de la draperie. 

— Voilà une mauvaise invention, Spencer, disait-on, faites taire ce 
piano qui nous fend les oreilles. 

— Allez toujours, Suky, me dit mon père. 

Je préludai encore pendant quelques secondes, puis je commençai 
un air d'opéra français quej'avais entendu dire à mademoiselle Falcon. 
Je ne sais point résister à l'entraînement de la musique. La passion 
me prit. Je donnai, comme toujours, mon âme entière à mon chant. 

— A la bonne heure ! miss Suky, dit tout bas mon père, comme 
j'achevais la dernière note finale. 

Au même instant de frénétiques applaudissements éclatèrent dans 
la salle. 

— C'est Malibran ! disait-on. 

— C'est Gatalani qui a bu l'eau de Jouvence! 

— C'est Pasta qui a trouvé des notes de soprano au fond de 
son génie ! 

Mon père se frottait les mains et riait silencieusement. 

— Milords, dit-il enfin, ce n'est ni Afalibran, ni Pasta, ni Catalanî, 
c'est la Sirène. 

Il y eut un chuchotement de l'autre côté du rideau ; mon père 
attendait la suite avec anxiété. 

— Centlivressi vous voulez m'introduire seul, Ismaïl, dit une voix. 

— Cinq cent livres ! dit une autre. 

— C'est une affaire ! c'est une affaire, murmura mon père ! 

— Mille livres! dit-on encore derrière le rideau. 

— Pour aucun prix, milords, répondit Ismaïl ; la Sirène n'est plus là. 

— Reviendra-t-elle ? 

— Demain, milords, la Sirène chantera. 

Le lendemain, les salons du Golden-Club étaient trop étroits pour 
contenir la foule qui afflua dès la tombée de la nuit. 



318 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Je chantai. On renversa la balustrade pour me voir. Mais j'étais 
partie déjà, et le galop des chevaux de mon père m'emportait vers 
notre maison. Ce mystère piqua au vif la curiosité blasée des 
nobles lords. On parla de moi dans Londres... 

— C'est-à-dire qu'on ne parla plus que de vous, madame, inter- 
ra ïipit Brian ; et les journaux de Paris nous renvoyèrent bientôt 
l'écho de voire renommée qui avait passé le détroit. Mais personne 
ne fut-il admis à vous voir? 

— Personne, milord ; nul ne peut se vanter d'avoir aperçu la 
sirène du Golden-Club. Mon père attendait et spéculait sur l'effet de 
la curiosité poussée jusqu'à la fohe; il attendait le paroxysme de la 
vogue pour... Milord, il ne faisait nullement mystère de ses desseins 
devant moi. Un soir, il me dit : 

« — Susannah, vous allez être bien heureuse. Je veux faire de vous 
une lady, et parmi les lords qui vous applaudissent chaque jour, vous 
allez choisir, ma fille. 



XVIII 



LE CLUB-D OR 

Je me plaçai, couverte d'une toilette éblouissante, dans la voiture 
de mon père, et nous pariîmes de Goodman's-Fields. Tout le long de 
la route, mon père fut d'une gaieté folle ; mais la gaieté d'Ismaïl avait 
un arrière-goùt d'amertume qui rendait triste et donnait à craindre. 
Lorsque nous arrivâmes dans Leicester-Square, il y avait déjà une 
longue queue d'équipages armoriés devant la porte du Club-d'Or. En 
entrant, nous pûmes nous convaincre, au bruit assourdissant des 
conversations, que l'assemblée était plus nombreuse encore que de 
îoutume. 

— Voyez, Suky, me dit mon père. 

Je remarquai seulement alors que de très-petits trous avaient été 
pratiqués dans la draperie. En approchant l'œil de ces trous, on 
voyait parfaitement tout ce qui se passait derrière le rideau. 

De l'autre côté de la toile, il y avait foule compacte et impatiente ; 



LES MYSTÈRES DE LOiNDRES. 319 

tous ces gens parlaient à la fois et parlaient de moi. Leurs regards se 
fixaient si ardemment curieux sur la draperie que je reculai, confuse, 
comme s'ils eussent pu me voir. 

— N'ayez pas peur, reprit mon père. Tous ces noblemen, jeunes 
et vieux, sont fous de vous. 

— Ces gentilshommes me connaissent-ils donc, monsieur ? deman- 
dai-je. 

— Non, Suky, grâce au diable! ce serait perdre la moitié de 
votre prestige. Vous avez beau être belle, l'imagination de ces gens 
trouve moyen de vous embellir encore. 

— Elle est blonde, disait-on de l'autre côté du rideau, blonde et 
rose. Un ange, par Dieu ! 

— Vous n'y êtes pas! milord, ce Spencer arrive d'Orient. C'est 
une Circassienne, le plus beau sang de l'univers ! 

— Écoulez-les, Suky ! Mais les voilà qui s'impatientent, et il ne 
faut pas jouer avec l'impatience des gens de cette sorte. Je vais vous 
dire ce que sont les plus respectables parmi ces lords, et vous choi- 
sirez ensuite. 

— Pourquoi choisir, monsieur ? lui demandai-je. 
Il frappa du pied et fronça le sourcil. 

— Il n'est plus temps de ne point comprendre, miss Susannah ! 
dit-il d'une voix impérieuse et brève. Si c'est un jeu, mettez-y un 
terme, et si réellement vous ne comprenez pas, laissez-vous faire ! 
Y êtes-vous? A tout seigneur tout honneur! Veuillez regarder ce 
bonhomme à cheveux blancs qui possède la physionomie la plus vé- 
nérable des Tro!s-I\oy;iumes. Ce n'est rien moins que Sa Grâce le du: 
de M...., moins célèbre que son glorieux homonyme dont parle la 
chanson, mais plus joueur. Il a perdu ici un soir quatre-vingt mille 
livres, Suky, et il les a payées le lendemain. Que dites-vous de cela? 

Je gardai le silence. 

— Vous n'en dites rien ! Tenez! celui-ci trouvera grâce peut-être 
devant vous. C'est un des rois du sport, un eccentric de qualité su- 
périeure, qui mange une fortune incalculable avec une originalité 
dont on ne saurait trop faire l'éloge. Personne ne pourrait se douter 
de cela, n'est-ce pas? Vit-on jamais plus honnête et plus rouge 
visage, encadré dans une paire de favoris citron plus bourgeoise? 



320 LES MYSTÈRES Dl<: LONDRES. 

Eh bien ! ma fille, l'autre jour, le comte de Ch field. c'est le nom 

de Sa Seigneurie, a chassé un renard à courre par les rues de la Cité. 
C'était ma foi une joyeuse chose que d'entendre les cris des piqueurs 
le long de Leadenhall-Streel, que d'ouïr les fanfares dans Cornhih et 
d'assister au débuché dans Church-Yard. Le comte suivait, monté 
sur un fort beau cheval, et en costume de chasse. Vous sentez que, 
depuis ce jour. Sa Seigneurie a été un homme à la mode. On porte 

beaucoup de redingotes à la Ch field. Le comte vous plaît-il, ma 

fille? 

— Ni plus ni moins qu'un autre, monsieur, repondis-je. 

— Non? Passons. Voici un gros bel homme dont certaines ladies 
raffolent. C'est un larker émérite, un espiègle du poids de cent cin- 
quante kilogrammes. Il bat les policemen, il détache les marteaux des 
portes, il boxe les porteurs de charbon. Il y a bien longtemps que 
Daniel O'Connell l'a baptisé du nom de porc en compagnie du comte 
de White-Manor, son ancien camarade. Je me fais un honneur de 
vous le présenter : c'est le premier marquis d'Irlande, Harry de la 
Poër Beresford, marquis de Waterford, comte Tyrone, baron de la 
Poër, lord de Curraghniore, etc. Sa Seigneurie a-t-elle le don de 
vous plaire? 

— Non, monsieur. 

— Peste, miss Suky ! aimez-vous mieux ce don Juan au regard 
axidacieux, le colonel Rabican ? Je vous préviens, Susannah, que ce 
noble comte tue tous ses adversaires en duel, gagne à tous les jeux 
connus, et fait siennes les femmes de tous ses amis : c'est un lord de 
mérite. Voici non loin de lui son ennemi intime, lord William Bagget, 
qui n'est pas non plus sans quelques qualités. Dernièrement il a fait 
surprendre sa légitime épouse en criminelle conversation par son 
groom, caché sous un sofa, dans le but louable de tirer une bonne 
somme de la poche du séducteur, ftlais lord Rabican n'est pas homme 
à se laisser faire ainsi. On a plaidé, miss Suky, très-bien plaidé. Les 
avocats ont soulevé des monceaux d'immondices, et les deux nobles 
lords siègent toujours à la Chambre haute, entourés de l'estime uni- 
verselle. Attention ! miss Susannah, regardez ce seigneur assis entre 
deux dames et tenant dans sa main blanchette une tabatière enrichie 
de brillants. C'est lord Clankildare, l'amant dévoué de tout le beau 



LES MYSTERES DE LONDRES. 321 

sexe répandu sur la surface du globe. On dit que Sa Seigneurie a son 
cuisinier pour rival. C'est fort anglais. Réfléchissez, Susannah, vous 
ferez de lord Clankildare tout ce que vous voudrez. 

— Je n'en veux rien faire, monsieur, répliquai-je avec colère. 

— Vous aurez de l'esprit quelque jour, reprit mon père. Je vous 
présente, pour mémoire seulement, l'Honorable John Tantivv la 
crème des gendemen-riders. Il vit d'asperges crues et de bouillon de 
coq, pour ne garder justement que le poids convenable. 

L'impatience, cependant, gagnaitévidemmenttousies nobles lords II 
y avait une sorte de fièvre de l'autre côté du rideau. Les voix com- 
mençaient à s'élever et à se faire courroucées. 

— Diable ! grommela mon père, il va falloir en finir. Comme vous 
pouvez le penser, miss Suky, je n'aurais pas perdu mon temps à vous 
expliquer Leurs Seigneuries comme on explique les figures d'un salon 
de cire, si je n'avais eu mes raisons pour cela. Celui sur qui j'ai jeté 
les yeux, celui que vous choisirez n'est pas encore arrivé; et tout à 
l'heure j'irai les calmer en annonçant que notre sirène est 'en tête à 
tète avec milord ambassadeur. 

Susannah reprit haleine. 

- Et ce tète-à-tète eut-il lieu, milady? demanda Brian, qui tâchait 
de paraître calme. 

Susannah sourit doucement. 

- Vous voilà qui avez peur aussi, vous, milord, dit-elle ; attendez 
Mon père s'écria tout à coup : 

- Le voilà ! le voilà ! regardez ! 

Je regardai, milord, et je vous vis... 

- Moi ! interrompit Brian stupéfait. 

- Vous veniez d'entrer. Je ne vis que vous ! Hélas ! ce n'élait pas 
vous que me montrait mon père. Oh! m'écriai-je, émue d'une déli- 
cieuse espérance, ne me trompez-vous point? Est-ce à lui que vous 
voulez me donner? 

Ismaïl me regarda fixement. 

— A lui, Suky, très-certainement. Le connaissiez- vous donc déjà ? 
-Si je le connaissais! m'écriai-je avec des larmes de joie dans 
les yeux. *' 

-- Ma foi, murmura mon père entre ses dents ; il faut avouer que 

21 



322 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

les jeunes filles ont des lubies étranges! Du diable si j'aurais osé 
espérer que Sa Grâce... enfin n'importe! je vais aller vous chercher 
milord ambassadeur, miss Suky. 

Il se dirigea vers la porte. 3Ioi je m'enivrais de votre vue : j'étais 
heureuse. Avant de franchir le seuil, [smaïl se ravisa tout à coup et 
revint précipitamment vers moi. 

— Ah çà ! miss Suky, me dit-il, nous ne faisons pas de quiproquo, 
j'espère? Je vous parle du prince Dimitri Tolstoï. C'est cet homme à 
la physionomie un peu... un peu caractérisée. Nous nous entendons 
bien, je pense ? 

Je n'avais plus de voix pour répondre. L'homme qu'il me mon- 
trait était... Mais vous devez le connaître, Brian! 

— Je le connais, madame, répondit Lancester, dont la respiration 
devenait pénible. De grâce, achevez! 

— Je joignis les mains avec détresse. 

— Ah ! dit ïsmaïl en fronçant le sourcil, et de qui me parliez-vous 
donc, s'il vous plaît? 

— Je vous parlais de Brian de Lancester, monsieur. 
Mon père éclata en un rire sec et strident. 

— Le frère du comte! s'écria-t-il, ce serait, sur ma foi, une bonne 
plaisanterie ! Si Brian avait quelque chose... Ah! ah ! ah ! lorsque j'y 
songe, je ne puis m'empêcher de rire. Mais il n'a pas le sou, miss 
Suky! 

— Madame, mterrompit Brian ; ces paroles prononcées par Ismail 
à mon sujet semblent recouvrir un sens caché. S'est-il jamais expliqué 
à cet égard? 

— Jamais, milord. Mon père semblait, en effet, attacher une signi- 
fication étrange au sentiment qui me portait vers vous. Gela le faisait 
rire, et Ïsmaïl ne riait jamais que lorsqu'un méchant espoir traversait 
son esprit. Mais vous êtes plus à même que moi, milord, de conjec- 
turer si celte circonstance cache encore quelque triste mystère. 

— Miss Suky, reprit-il, préparez-vous à recevoir le prince Dimitri 
Tolstoï, ambassadeur de Russie. 

— Et que peut me vouloir cet homme? demandai-je avec co- 
lère. 

Un sourire cynique vint à sa lèvre. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 323 

— Ce que vous voulez à l'Honorable Brian de Lancester, répon- 
dit-il. 

— Je ne veux pas le voir ! m'écriai-je. 
Votre présence me donnait du courage, Brian. 

Ismaïl me saisit le bras et le serra de façon que ses doigts d'acier 
s'incrustèrent dans ma chair. Ses yeux avaient pris une expression 
de méchanceté sinistre et vraiment infernale. II approcha son visage 
tout contre le mien. 

— Tu es à moi, dit-il d'une voix entrecoupée par la rage qui s'em- 
parait de lui ; tu n'es qu'à moi. Je suis ton mailre : je pourrais te 
tuer, entends-tu ? 

Brian se leva sans savoir et mit ses deux mains sur sa poitrine 
haletante. 

— Te tuer, poursuivit Susannah, qui tremblait elle-même à ce 
terrible souvenir; mais j'aime mieux te vendre! 

Son œil flamboyant me brûlait. 

— Ne résiste pas ! reprit-il en secouant violemment mon bras, ou 
je t'écraserai sous mes pieds, comme j'ai fait une fois devant toi » 
Roboam, et je te battrai comme je l'ai battu! 

Brian poussa un cri étouffé et retomba sur le sopha. 

— Mais sur qui donc vous venger, madame, murmura-t-il, puisque 
cet homme est mort! 



XIX 



VINGT MILLE ROUBLES 

— Et j'étais là! reprit Brian, et je ne sentais rien en mon cœurî 

— J'étais brisée, milord, répondit Susannah, mais je ne fléchissais 
pas. Vous me veniez en aide sans le savoir, car du fond de mon igno- 
rance je comprenais vaguement que mon père, en me donnant à un 
autre, m'enlevait à vous pour toujours. 

Pour toujours, milord ! Ce qui était alors en moi un soupçon 
confus est maintenant un sentiment précis et arrêté : si j'étais tom- 
bée dans le piège, vous ne m'auriez jamais connue! 



324 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

La dernière menace d'Ismaïl me raidit dans ma résistance. 

— Vous pouvez me tuer, lui dis-je, mais non me faire céder. 

— Eh bien ! je te tuerai ! s'écria-t-il l'écume à la bouche ; je te 
tuerai. Ohi mais pas tout d'un coup! Tu mourras à petit feu, tout 
doucement, un peu tous les jours. Malédiction ! quel démon t'a donc 
soufflé la pudeur, misérable! J'ai passé quinze ans à nouer un ban- 
deau sur ta vue, et voilà que tu n'es pas aveugle ! J'ai passé quinze 
ans à courber patiemment la volonté en obscurcissant ton intelligence, 
et voilà que ton esprit voit clair! et voilà que ta volonté se redresse! 
Mais c'est à croire qu'il y a un Dieu là-haut! 

Il s'interrompit, passa son mouchoir sur sa bouche humide et 
appela péniblement à sa lèvre son froid sourire d'habitude. 

— Me voilà aussi sot que vous, miss Suky, reprit-il avec un calme 
factice. Écoutez, nous avons tort l'un et l'autre; parlons raison : je 
vous demande une chose bien simple, pourquoi me refusez-vous? 

— Vous voulez me donner à un homme, répondis-je, et je veux 
être à un autre homme. 

Cette réponse faillit le rejeter dans toute sa fureur, mais il se 
contint. 

— Vous voulez ! répéta-t-il. Voici qui est bien péremptoire, miss 
Suky ! Vous oubliez que je suis votre père ! 

— Qu'importe cela? demandai-je. 
Il se mordit violemment la lèvre. 

— C'est juste, reprit-il; cela importe peu, assurément. Je voulais 
vous dire : Vous oubliez que je suis le plus fort. 

— Non, monsieur. 

— Alors, vous allez m'obéir? 

— Non! 

Il s'éloigna de moi brusquement et fit quelques tours dans la 
chambre. 

— Miss Susannah, me dit-il avec froideur et sarcasme, vous êtes 
une fille vertueuse, moi, je suis un marchand honnête. Je vous ai 
vendue, j'ai été payé, l'acheteur attend livraison. Dans dix minutes le 
prince sera ici; dans dix autres minutes une bonne serrure vous 
mettra tous les deux à l'abri des importuns. A bientôt, miss Su- 
sannah ! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 325 

Il sortit précipitamment. Je voulus crier : je ne pus. Un poids 
écrasant était sur ma poitrine. 

En ce moment, Ismaïl entra dans le salon de jeu et alla droit au 
prince. Il lui parla tout bas. Le prince sourit. Son regard étincelant 
vint caresser le rideau. 

Ce regard me sauva, milord. Il me fouetta d'une terreur si poi- 
gnante que je pus secouer ma torpeur. Je me levai, je traversai la 
salle et les corridors en courant. Une minute après j'étais dans la rue. 

Brian respira longuement. Elle reprit : 

— Je courus encore durant quelques secondes au hasard ; je m'af- 
faissai, brisée, à l'un des angles de Leicester-Square. 

Hélas ! je ne songeais pas que je n'avais d'autre asile que la maison 
d'Ismaïl, et que le danger, aujourd'hui évité, reparaîtrait demain 
aussi terrible. J'y songeais si peu, que ma première action, sitôt que 
mon oppression calmée me permit de faire un mouvement, fut de me 
jeter dans une voiture de place et de me faire conduire à Goodraan's- 
Fields. 

— Quoi, madame! s'écria Brian, vous rentrâtes dans cette retraite 
infâme? 

— J'y rentrai, milord. Et n'épuisez pas pour si peu votre pitié. J'ai 
eu depuis des jours de si navrante misère que j'ai pu regretter la 
maison d'Ismaïl. 

Mon père n'était point encore de retour lorsque j'arrivai dans 
Goodman's-Fields. Au lieu de gagner ma chambre je montai en cou- 
rant au laboratoire de Roboam. C'était le seul être qui eût pour moi 
un semblant d'affection. Je n'espérais point en lui qui était, comme 
moi, opprimé, mais j'allais, d'instinct, unir ma détresse à sa ser- 
vitude. 

Le pauvre muet dormait. Lorsque je l'éveillai, il fit un geste 
de vive surprise. A l'aide de ses gestes, qui valaient presque des 
paroles, il m'interrogea ; je lui contai l'odieuse conduite d'Ismaïl et 
ma fuite du Golden-Club. Il courba la tête et sembla réfléchir. 

Au bout de quelques minutes, il prit ma main et la baisa, puis il 
me conduisit dans sa case et me montra un enfoncement où il y avait 
juste la place de mon corps, puis encore il frappa du revers de ses 
doigts une assiette vide qui se trouvait sur sa table. Gela voulait dire 



326 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

qu'il me cacherait dans sa case et qu'il partagerait ses repas avec moi. 

C'était une folle pensée : mon père en rentrant saurait bien vite 
que j'étais dans la maison ; il me chercherait, et Roboam serait vic- 
time de sa compassion. Voilà ce que j'aurais dû me dire, et ce que 
se disait sans doute le pauvre Roboam, car il était abattu et résigné. 
Mais j'étais incapable de porter si loin mon calcul, milord. Je me 
voyais échapper aux poursuites de mon père et à l'horrible nécessité 
de subir la présence de ce Russe. 

— Oui, répondis-je, oui, bon Roboam, je me cacherai là et je 
resterai toujours avec vous, 

Il fit un grave signe d'assentiment. Je suis certaine, maintenant, 
milord, qu'il avait la conscience d'un châtiment prochain et mortel. 
Moi, j'étais rassurée. Et pourtant, combien ici j'aurais dû trembler si 
mon ignorance du monde n'eût pas été complète ! Au Golden-Club, 
Ismaïl n'était qu'un trafiquant de vices à peine toléré. Dans Good- 
man's-Fields, il était roi. Derrière ma draperie, j'étais à dix pas 
d'une réunion d'hommes, dissolus sans doute, mais nobles après tout 
et gardant au fond du cœur quelque chose de fier. Chez Ismaïl, au 
contraire, j'étais seule, dans un réduit dont les valets de la maison 
eux-mêmes ne soupçonnaient pas l'existence. Nulle oreille à portée 
de mes cris ; rien milord, rien qu'un pauvre être mutilé, abruti par 
l'esclavage 1 

C'est ici, milord, que je devais mourir ou être vaincue, si mon 
salut n'éiait sorti d'une catastrophe impossible à prévoir. 

Mon père ne rentra point cette nuit-là dans sa maison de Good- 
man's-Fields. Vers onze heures du matin, Roboam et moi nous en- 
tendîmes le coup du maître retentir à la porte de la maison. Je me 
cachai ; Roboam se plaça devant sa table de manière à me masquer. 
Il m'ordonna le silence d'un geste emphatique et qui peignait éner- 
giquement ses inquiétude?. Je demeurai immobile ; je retins mon 
souffle : mon père entra. 

— Relie affaire ! grommolait-il en refermant la porte ; le prince 
veut que je lui rende ses vingt mille roubles. 

Il tira un papier de sa poche et le déplia. 

— Prépare du papier à calquer, toi ! reprit-il en s' adressant à 
Roboam. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 327 

Roboam obéit. Je sentais son siège trembler. Mon père se prome- 
nait de long en large. 

— C'est une chose diabolique ! murmurait-il ; cette misérable en- 
fant! ce Brian de Lancester ! Qu'il revienne m'emprunter de l'argent, 
celui-là! Ah çà ! les femmes devinent tout! la pudeur comme l'a- 
mour... ou peut-être est-ce l'amour qui leur apprend la pudeur ! 

Il s'approcha de Roboam et jeta sur sa table le papier qu'il tenait à 
la main. 

— Tiens! dit-il ; calque-moi cette signature. Prends garde de gâ- 
ter le billet, maître Silence ! s'il garde une trace, je te brise le crâne ! 

Roboam prit le papier, qui élait une obligation du prince Dimitri 
Tolstoï, le prix stipulé pour la vente de ma personne, milord, et se 
mit en devoir de calquer la signature. Mon père reprit sa promenade. 

— Et si ce n'était que cela encore ! disait-il. en s'échauffant par de- 
grés; mais ce qu'elle a fait une fois elle pourra le recommencer ! elle 
le recommencera certainement, la misérable fille ! Et d'ailleurs, si 
elle ne me cède pas, comment dominer le comte ? 

Que pouvaient signifier ces étranges paroles, milord? Vous qui 
savez le monde, Brian, devinez-vous le secret d'Ismaïl? 

— Ne prononça-t-il point le nom de ce lord? demanda Lancester. 

— Non, il l'appelait le comte. Peut-être, au reste, quelques mots 
lui échappèrent-ils qui auraient mis tout autre sur la trace de sa 
pensée, mais moi je ne comprenais pas, et la scène affreuse qui suivit 
a mis du trouble dans mes souvenirs. 

— Où en es-tu, maître Silence? demanda tout à coup mon père. 
Il prit le papier que Roboam hésitait à lui rendre et poussa aussitôt 

un cri de rage. 

— Scélérat! brute maudite ! je t'avais dit de prendre garde ! Ah! 
cette fois, tu vas me payer tous tes comptes ! 

Voici ce qui était arrivé. Mon père, forcé de rendre le billet de 

vingt mille roubles que lui avait souscrit le Russe, voulait au moins 

garder un calque de sa signature; mais Roboam n'avait plus son 

Hng-froid. Au lieu de prendre un poinçon à calquer, il se servit d'une 

jrte de burin qui trancha le papier partout où il passa. Or, comment 

émettre au prince un papier portant d'aussi évidentes et ineffaçables 

preuves de fraude? 



328 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Mon père se mettait chaque jour en fureur pour des riens. Cette 
fois tout se réunissait pour porter au comble sa rage : ma fuite, 
ses espérances perdues, le péril auquel l'exposait l'erreur de Ro- 
boam... 

Il s'élança d'un bon vers son arsenal et choisit le plus gros, le plus 
lourd de ses fléaux de plomb. Je sentis faiblement tressaillir le siège 
de Roboam, Mon père revint vers lui à pas comptés. 

Je fermai les yeux comme cette nuit oîi Ismail avait frappé Roboam 
avec le bambou du vieux juif Eliezer. Au premier coup, la chaise de 
Roboam sauta. Non-seulement j'entendis le plomb tomber, lourd, sur 
la chair du patient, mais je ressentis le contre-coup de chaque assaut. 
Il me semblait qu'on martelait mon cœur. J'entendis et je sentis 
comme cela trois coups assénés avec furie. Puis le bois de la chaise 
me choqua brusquement. Deux râles sauvages déchirèrent à la fois 
mes oreilles; j'ouvris involontairement les yeux. 

Roboam n'était plus auprès de moi. L'intensité de la douleur, la 
certitude de mourir avaient galvanisé le pauvre esclave. Il s'était 
relevé, d'autant plus terrible que sa colère avait été plus longtemps 
comprimée. D'un saut il avait franchi la table qui le séparait de mon 
père, et ils étaient tous deux en présence. 

Ce fut une lutte odieuse, où l'un des champions, blessé, meurtri 
déjà, n'avait pour se défendre que ses mains désarmées, tandis que 
l'autre frappait avec une massue dont chaque coup pouvait être 
mortel. Mais celui qui était sans armes avait à venger vingt années de 
martyre. 

Son visage fut un instant couvert d'horribles contusions. Il ne tom- 
bait pas néanmoins, parce que chaque coup amorti, sinon paré, par 
sa main tendue, perdait une grande partie de sa force. Il attendait. 
Ismaïl, lui, frappait, comme toujours, en aveugle, en furieux. Au 
bout d'une minute, je vis avec épouvante Roboam baisser la main 
qu'il étendait pour parer. Le fléau décrivit en sifflant sa courbe im- 
pétueuse. Je crus le combat H ni. 

Le combat était fini en effet, milord, mais ce n'était pas Roboam 
qui était vaincu. D'un mouvement rapide comme l'éclair, il avait évité 
le plomb mortel, et, profitant de l'instant où Ismaïl relevait son arme, 
il l'avait saisi à la gorge. Mon père, suffoqué, ne jeta pas même un 



LES MYSTÈRES DE LOÎJDRES. 329 

cri. Roboam fut obligé de le soutenir pour l'empêcher de tomber 
comme une masse inerte sur le sol. 

Alors le muet se prit à rire en montrant ses longues dents blanches, 
aiguisées comme les dents d'une bête fauve. Il traîna mon père jusqu'à 
l'autre bout du laboratoire, saisit une grosse corde et le garrotta. Je 
voyais tout cela, milord, mais je ne pouvais ni me mouvoir ni pro- 
duire aucun son. J'étais comme frappée de la foudre. 

Quand Roboam eut lié mon père, il s'élança vers la porte et dis- 
parut avec un cri de sauvage triomphe. 

Quelques minutes après, le muet repassa le seuil. Il était suivi d'un 
magistrat et de deux conslables qui entrèrent sur ses pas dans le 
cabinet d'Ismaïl. 



XX 



EN SURSAUT 

En sortant, Roboam m'avait énergiquement défendu, à l'aide de 
son expressive |)antomime, de détacher les liens de mon père. Ce 
mouvement avait révélé ma présence à Ismaïl. Il changea de couleur, 
et sa mobile physionomie refléta rapidement plusieurs sentiments 
opposés. La colère d'abord, puis l'espoir. 

Dès que Roboam eut fermé la porte à double tour, mon père pro- 
nonça doucement mon nom. Je ne répondis pas, j'étais littéralement 
foudroyée. 

— Susannah ! répéta Ismaïl avec une inflexion de voix caressante. 
Dieu m'est témoin, milord, que j'aurais voulu le secourir. J'étais 

impuissante toujours. Il semblait qu'une main pesante et glacée com- 
prinicàt mon cerveau. Je ne souffrais pas. La mort doit-étre cela, 
Brian. 
On entendit des pas dans l'escalier dérobé. 

— Écoutez, Suky, dit alors Ismaïl en changeant de ton tout a coup; 
c'en est fait! je suis perdu. Ce misérable s'est vengé comme un 
homme! Des gens vont venir: des juges. Ne dites point que je suis 
votre père; ils vous mettraient en prison et vous ne pourriez plus m'é- 



330 LES MYSTERES DE LONDRES. 

tre utile : car vous êtes bonne, Suky, et quand vous aurez repris 
vos forces, vous ferez ce que vous pourrez pour m'empêcher de 
mourir... 

La porte qui s'ouvrit lui coupa la parole. 

Roboam se précipita dans la chambre et désigna avec une rapidité 
de gesticulation frénétique tous les objets suspects dont je vous ai 
parlé. Cette rapidité ne put être égalée que par la prestesse avec la- 
quelle un petit homme qui le suivit parcourait la chambre du regard. 

Derrière lui venaient deux constables. 

— Monsieur Ismaïl Spencer, dit le jeune homme, je suis Robert 
Plound, esq., adjoint au commissaire de police de White-Chapel. 
Voilà une singulière officine. Vous avez eu soin de rassembler ici des 
preuves si convaincantes, de si belles preuves, qu'il n'est aucun 
besoin de dresser acte pour le moment. Je vais tout bonnement met- 
tre les scellés sur la porte du cabinet et vous conduire en prison, 
monsieur Spencer. Mais, quelle est cette demoiselle? 

— Les deux constables me regardèrent. 

— Ce doit-étre la fille de M. Spencer, reprit Plound. Nous allons la 
conduire en prison. 

Les deux policemen firent un pas de mon côté, mais Roboam 
s'élança au-devant d'eux et me saisit dans ses bras. 

— Hein ? dit le petit commissaire : cet homme sans langue préten- 
drait-il résister à la justice du royaume ! 

Roboam multipliait ses gesles expressifs. Par un sentiment tout 
différend de celui de mon père, il se rencontrait avec lui dans la 
même idée, et sa pantomime m'appelait sa fille. Le commissaire et les 
constables ne comprenaient point. 

Ce fut alors que mon père ouvrit la bouche pour la première et la 
dernière fois durant toute cette scène. 

— Ne voyez-vous pas que cette enfant est sa fille! prononça-t-il en 
haussant les épaules. 

— Merci, monsieur Spencer, dit Robert Plound, allons-nous-en! 
On nous fit sortir les premiers, Roboam et moi, milord, puis, mon 

père, placé entre les deux policemen, passa pour la dernière fois le 
seuil de son cabinet secret. Le commissaire appliqua sur la serrure 
une bande de parchemin qu'il scella. Nous descendîmes l'escalier et 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 331 

nous arrivâmes dans cette pièce que mon père appelait son boudoir. 

— Vous étiez bien logé, monsieur Spencer, dit Robert Plound ; 
mais à qui diable iront tous ces beaux meubles quand vous aurez été 
pendu? 

La nuit était tombée lorsque Susannah arriva à cette partie de son 
récit. Elle parlait depuis bien longtemps et fut obligée de s'arrêter. 

La chambre n'était point parfaitement obscure, parce que l'éclai- 
rage du dehors frappait la surface blanche du plafond et envoyait aux 
objets de vagues et incertains reflets. Habitués déjà à ces lueurs dou- 
teuses, Brian et Susannah se voyaient. La belle fille, pâlie par la las- 
situde, avait sur ses traits une langueur qui la rendait plus charmante. 
Brian la regardait avec ravissement. Il repassait dans sa mémoire les 
traverses de cette vie si cruellement éprouvée ; il cherchait en lui-même 
de quoi compenser tant de douleurs et faisait à Susannah, dans son 
rêve, un féerique avenir. 

Le bruit empêche de dormir, le mouvement aussi; mais lorsqu'on 
s'est endormi par le mouvement, l'immobilité réveille : ceci ne sera 
nié par aucun voyageur. De même, quand on a pris sommeil par le 
bruit, le silence secoue l'engourdissement. 

Madame la duchesse de Gèvres s'éveilla en sursaut. Il faisait nuit, 
nuit noire. Elle s'était endormie en plein jour : les deux amants, à 
cette heure, étaient en présence. Y étaient-ils encore? Et qu'avaient- 
ils pu se dire? 

— Sotte que je suis ! murmura la petite femme avec un véritable 
regret ; j'ai dormi plus de deux heures ! Pendant ce temps ma chère 
nièce a pu lui dire tout à son aise ce qu'il ne devait point connaître. 
Ah! si ce coquin de Tyrrel pouvait savoir cela ! 

Comme elle prononçait ces mots, une main saisit son bras dans l'om- 
bre et le serra fortement. 

— Vous étiez là, milord! dit-elle. 

— Le coquin de Tyrrel était là, madame la duchesse, comme vous 
voyez, répondit l'aveugle. 

— Je vous jure... 

— Taisez-vous ! Vous avez bien fait de dormir, Maudlin ; si vous 
aviez veillé, vous eussiez entendu des choses que vous auriez com- 
prises peut-être, et alors, il aurait fallu vous réduire au silence. 



332 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

D'ordinaire, l'aveugle Tyrrel était fort loin de se montrer aussi com- 
municatif. La petite Française trouva aussi qu'il y avait dans ses pa- 
roles un ton de gaieté mêlée d'amertume qu'elle n'y avait jamais 
remarqué. 

— Oui, reprit-il avec une sorte d'enjouement sarcastique; madame 
la princesse a parlé, Maudlin, beaucoup parlé. Et il a été question sou- 
vent d'un homme que j'ai connu assez particulièrement autrefois. 
Entre cet homme et moi, on a établi une comparaison qui pourrait 
avoir, sur ma parole 1 des suites très-fàcheuses, si on ne se hâtait d'y 
mettre ordre. Qu'ont-ils dit avant que vous dormiez, Maudlin? 

La petite femme recueillit ses souvenirs et raconta l'équipée roma- 
nesque de Brian dans les jardins royaux du château de Kew. Tyrrel 
se frotta les mains. 

— Ah ! c'est lui ! s'écria-t-il ; c'est ce maître fou qui a fait cet 
exploit! mais on ne parle que de cela dans la ville, pardieu! Ah! ah ! 
voilà par exemple un heureux hasard, et cette bonne nouvelle vous 
absout complètement, Maudhn. 

La chambre où se tenaient Susannah et Lancester s'était illuminée 
dans l'intervalle. Un valet venait d'y apporter des bougies. 

— Mais écoutez, reprit Tyrrel, voilà madame la princesse qui va 
recommencer, et la fin de son histoire vous intéressera sans danger 
pour moi. Il s'agit d'une exécution capitale. Vous savez, la pendaison 
du juif Spencer? J'y étais, Maudlin, mais placé de telle sorte que je 
ne jouissais pas du tout du spectacle... et je serai bien aise d'apprendre 
quelle figure fit le juif en cette circonstance. 

Tyrrel prononça ces mots avec un ton de cynique fanfaronnade, 
mais il y avait une secrète horreur sous sa jactance, et la petite Fran- 
çaise, à la faible lueur des bougies passant à travers les trous du verre 
rendu opaque, crut voir des gouttelettes de sueur briller sur la bla- 
farde pâleur du front de l'aveugle. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 333 



XXI 



OLD-COURT 



CJne chose étonnait grandement madame la duchesse de Gêvres. 
C'était la facilité avec laquelle l'aveugle, si sévère d'habitude, lui par- 
donnait aujourd'hui sa négligence. 

— Et ne pensez-vous point, milord, demanda-t-elle avec curiosité, 
qu'il vaudrait mieux clore cet entretien? 

— Non, Maudlin, non. Il est des choses qu'elle ne voudrait point 
dire à d'autres qu'à son amant et qu'il m'importe... qu'il nous im- 
porte de connaître. 

Dès qu'il se tut, la voix de la belle fille arriva, distincte, dans le 
cabinet noir : 

— Il me reste bien peu de choses à vous apprendre, milord, disait- 
elle. Roboam loua un petit logement dans Faringdon-Street, non loin 
de la prison de Newgate où mon père fut transféré au bout de deux 
jours. Il avait emporté avec lui beaucoup d'or en quittant la maison 
de Goodman's-Fields ; mais nous vivions pauvrement, parce que cet 
or fut employé en grande partie par Roboam à soulager la captivité 
de mon père. Le pauvre muet avait été poussé à bout, et nul de ceux 
qui savaient la barbare tyrannie dont le poids l'écrasait naguère n'au- 
rait eu le droit de blâmer sa vengeance. Néanmoins, il se repentait 
amèrement. 

Ismaïl seul aurait pu dire quel singulier pacte existait entre lui et 
le muet. Il est certain que Roboam l'aimait. Mais il n'était pas en son 
pouvoir de défaire ce qui était fait. 

Un matin, nous vîmes venir des gens de justice qui nous emme- 
nèrent, Roboam et moi, dans Old-Bailey, On nous fît baiser un livre 
que je n'avais jamais vu dans la maison de Goodman's-Fields, — la 
Bible, — et l'on nous dit de jurer, après qu'un greffier eut récité la 
formule d'un serment. 

Le greffier nous interrogea. Roboam répondit négativement, par 



334 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

signes, à toutes les demandes qui lui furent faites. Moi, au contraire, 
je ne déguisai en rien la vérité. Ainsi ce fut moi, milord, qui achevai 
l'œuvre de Roboam. 

Le grand jury s'assembla un mardi dans la salle basse d'Old-Bailey, 
pour décider préalablement la question de savoir s'il y avait lieu oui 
ou non de poursuivre l'accusation intentée contre mon père. La déli- 
bération ne fut pas longue et un verdict unanime renvoya mon père 
devant Old-Court. J'étais présente lors de la délibération du grand 
jury ; mais, comme je sortais, protégée par Roboam, j'entendis une 
voix à mon oreille, qui me disait : 

— Comment vous portez-vous, Susannah? 

Je me retournai. C'était Ismaïl. Son visage était bien pâle ; mais ses 
yeux fatigués gardaient leur expression d'amère et inflexible ironie. 

— Oh ! monsieur ! m'écriai-je. 

— Chut, Suky! dit rapidement mon père, Roboam doit se repentir 
de ce qu'il a fait, n'est-ce pas, et c'est lui qui m'envoie des secours? 

— C'est lui, monsieur. 

— Pauvre fou ! murmura-t-il. 

Et il poussa du coude Roboam, qui ne l'avait point aperçu encore. 
Je crus que Roboam allait se prosterner devant lui. Mon père l'arrêta 
d'un regard et lui dit tout bas : 

— Fais que le docteur Moore vienne me voir dans ma prison, et re- 
commande-lui dem'apporter un poignard. 

Roboam m' entraîna rapidement. Je crois que la demeure de ce doc- 
teur Moore est dans cette rue même et bien près d'ici, car la première 
fois que je suis entrée dans cette maison il m'a semblé en reconnaître 
les alentours. 

— Eh bien ! demandai-je à Roboam lorsqu'il redescendit, le doc- 
teur ira-t-il à la prison de mon père ? 

Il me fit signe que M. Moore s'habillait pour partir. 

Le jour du procès déGnidf arriva. Dès le matin, Roboam et moi 
nous prîmes le chemin d'Old-Bailey. Mous traversâmes d'abord le ves- 
tibule, où se pressait une foule compacte de sollicitors, d'attorneys, 
de témoins et de bas officiers de la justice. Puis nous montâmes un 
escalier tournant, en bois, raide comme une échelle, qui nous con- 
duisit directement dans Old-Gourt. 11 y avait un juge, un assesseur, 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 335 

un greffier, et à droite du juge, sur un siège séparé par un large in- 
tervalle, un épais alderman qui dormait. 

On me plaça vis-cà-vis du banc des juges qui s'appuyait à la mu- 
raille, tapissée, en cet endroit, d'une étoffe couleur de feu. Au milieu 
de ce banc, sous un dais de forme carrée, s'asseyait le magistrat 
principal, derrière lequel, fixée à la rouge tenture, pendait une épée 
nue. A droite des magistrats et au delà de l'alderman endormi, une 
douzaine de gentlemen causaient gaiement de leurs affaires. C'étaient 
les jurés. A gauche, étaient les avocats. Ce fut derrière leur banc que 
s'ouvrit la porte qui donna passage à mon père. Derrière moi se 
tenait le public, et parmi le public je reconnus avec étonnement, 
cachés sous des costumes vulgaires, la plupart des nobles habitués 
de Golden-Club. 

On me fit asseoir sur une sellette, relever mon voile et baiser une 
Bible. Puis le juge, l'attorney du roi et les avocats me pressèrent à 
l'envi et tour à tour de questions insidieusement posées. Je répondis 
encore suivant la vérité, et Roboam ne fut interrogé que par manière 
d'acquit. J'en avais dit assez pour faire condamner mon père. Quand 
j'eus finis, avant de baisser mon voile, je tournai instinctivement les 
yeux vers lui. 11 me fit un signe de tête amical, qu'il accompagna 
d'un sourire. Sa figure exprimait le calme le plus complet. 

L'accusateur public se leva et fit signe à un valet de justice qui 
retira un tapis de serge, dont les vastes plis recouvraient une table 
encombrée d'objets divers. C'étaient tous les outils du laboratoire de 
Roboam, la toilette, les fausses clés, les armes, les poinçons, burins, ma- 
trices, etc. L'accusateur demanda à Ismaïl s'il reconnaissait ces objets. 

— Je les reconnais, monsieur, répondit mon père en passant né- 
gligemment un petit peigne d'écaillé parmi les flots soyeux de sa lon- 
gue barbe noire; ce sont, je vous prie de le croire, d'excellents ins- 
truments qui m'ont coûté fort cher. 

Les gentlemen jurés se prirent à rire. 

L'huissier frappa de sa masse le plancher en criant d'une voix na- 
sillarde et endormie: 

— Saêlen'ce * ! 

* Prononciation anglaise du mot silence, qui s'écrit de même dans les deux langues. 



336 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Je ne sais pas, milord, quelle était la secrète pensée de mon père, 
mais il est certain pour moi qu'un mystérieux espoir le soutenait. 
Peut-être méditait-il un projet d'évasion ; peut-être complait-il sur 
l'intervention des hommes puissants qui avaient si longtemps fré- 
quenté son enfer. 

Mais il comptait encore sur autre chose, car, au pied même de 
l'échafaud, il garda sa sérénité ; et son sourcil ne se fronça même pas 
pour commettre l'acte abominable qui fut son dernier crime... 

Il venait de se faire un ennemi de l'accusateur. Ce magistrat sou- 
tint l'accusation avec une passion inouïe. Chaque fois que l'atlorney 
du roi s'arrêtait pour reprendre haleine, Ismaïl hochait la tête en guise 
d'approbation. L'alderman ronflait, les juges bâillaient, les jurés par- 
laient opium, colon et tiers consolidé; l'huissier disait périodique- 
ment : 

— Saêlence l 

En terminant, l'avocat de la couronne somma le jury, sur son salut 
éternel, de déclarer l'accusé coupable, le menaçant, au cas contraire, 
de toutes les vengeances célestes. Le défenseur de mon père se leva. 
C'était un jeune homme, frais et rose, dont la perruque blanche ^ sem- 
blait un déguisement de carnaval. 

— Mon jeune gentleman, lui dit mon père, je pense que vous allez 
parler pour votre propre satisfaction. Quant à moi, je me priverais 
volontiers de votre éloquent appui. 

— Oh! oh! murmura le jury. 

— Saêlence! prononça l'huissier qui dormait debout. 

Le défenseur ne sourcilla pas. Il fit un signe protecteur à mon 
père et commença son plaidoyer en affirmant sur l'honneur qu'il allait 
rendre l'innocence de son client plus claire que le jour. Il fit cette 
annonce avec tant d'assurance, milord, que je me sentis venir un 
peu de joie au cœur, pensant que mon père allait être sauvé. Mais 
cet espoir dura peu. Le jeune avocat parla pendant deux heures et 
ne dit pas un mot qui eût trait au procès. Il raconta les malheurs du 
peuple d'Israël en Egypte, fît le tableau des sept plaies et passa la 



' A Londres les avocats portent perruque à deux marteaux, de couleur gris- 
blanc. 



LES MYSTERES DE LONDRES. • 337 

nier KoLigo avec Moïse. Ensuite, à propos de la contrefaçon des elTets, 
il établit laborieusement que la gravure et la calligraphie sont des 
arts recommandables. 

Quand il eut terminé sa plaidoierie, un murmure tlatteur circula 
dans l'auditoire. C'était un début. On le déclara fort brillant. Et la 
famille du jeune pleading counseUor, assemblée pour fêter ses pre- 
mières armes, ajiplaudit en versant des larmes de joie. 

Le magistrat. qui siégeait sous l'épée de justice demanda à mon 
père s'il ne voulait rien ajouter. Mon père ne répondit que par un 
salut cavalier. Les jurés quittèrent leurs places, se groupèrent et 
commencèrent une active-conversation . Au bout de dix minutes, l'un 
d'eux pirouetta sur ses talons et regagna son siège. Presque aussitôt 
après, un autre l'imita, puis un autre encore, de sorte que bientôt 
tous les jurés curent rei)ris leurs places, croisé leurs jambes et fiché 
leurs regards ennuyés au plafond. 

Le chef du jury seul était resté debout. Sur la demande du 
président, il prononça le verdict, une main dans la poche de. son 
pantalon et l'autre ;i son jabot. Mon père était coupable à l'unani- 
mité. 

Alors ce furent de nouveaux débats. L'attorney du roi et le défen- 
seur ouvrirent de gros livres et se jetèrent à la lace des citations 
latines, après quoi on réveilla l'alderman, (jui se frotta les yeux, et 
les juges délibérèrent à leur tour. Au moment oîj ils rendaient leur 
sentence, qui prononçait la peine de mort contre mon père, le bruit 
joyeux des félicitations adressées aujeune avocat devint si scandaleux 
([ue l'huissier fut obligé de jeter par la salle son monotone: 

— Saèlen'ce ! 

Mon père écouta l'arrêt sans manifester la moindre émotion. Ro- 
boam, au contraire, poussa un cri sourd et se frappa la poitrine avec 
désespoir. Mon père lui adressa un regard de pitié. 

— Pauvre fou ! dit-il encore. 

Deux jours après, je reçus une lettre par un exprès inconnu. Voici 
ce qu'elle contenait : 

« Une fois, je vous ai promis de vous faire voir ce que c'est qu'être 
pendu : venez jeudi dans Old-Bailey, ma lille, avant le lever du so- 
leil, je vous tiendrai ma promesse. 
T. T. 



338 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

« Que Roboam ne manque pas d'y venir, et qu'il épie mes moindres 
mouvements. J'aurai besoin de lui. » 



xxn 



THB LAUNCH INTO ETRRNITY 



La belle tille poursuivit : 

— Je lus à Roboam ce qui le concernait. Un éclair de joie passa 
sur le front du pauvre muet. 

A onze heures de nuit, le mercredi, veille du jour fixé par la 
lettre de mon père, Roboam se précipita dans ma chambre, et 
me lit entendre qu'il était temps de partir. Je m'habillai. Nous 
sortîmes. 

Au moment où nous apercevions les noires murailles de Newgate, 
les douze coups de minuit sonnèrent dans Skinner-Street, au beffroi 
du Saint-Sépulcre. 

Aucun mouvement ne se faisait dans celte rue large et d'apparence 
si lugubre qu'on nomme Old-Bailey. On entendait seulement comme 
un murmure de gaies conversations dans l'air, tout le long des mai- 
sons qui font face à la prison, et aussi dans les premiers bâtiments de 
Newgate-Street, ayant vue sur Old-Bailey. Je levai les yeux pour voir 
d'où partait ce joyeux murmure qui contrastait si cruellement avec 
le lieu et la scène annoncée. Je n'aperçus rien d'abord ; mais bientôt 
mes regards, aguerris par l'obscurité, distinguèrent à toutes les fenê- 
tres de toutes les maisons des gentlemen et des ladies ; des femmes 
du peupliC étaient dans les greniers, et quelques enfants se cram- 
ponnaient aux saillies des boutiques. Tous ces gens attendaient. 

Roboam et moi, nous nous assîmes sur un soliveau couché au mi- 
lieu de la rue. vis-à-vis delà porte de la Dette. Vers minuit et demi, 
une escouade d'ouvriers, conduite par des hommes de police, et 
suivie de trois ou quatre charrettes, tourna l'angle de Ludgate-Hill 
pour entrer dans Old-Bailey. (-ette espèce de caravane s'arrêta juste 
eu face de la porte de la Dette. On nous repoussa, Roboam et mpi. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 339 

Le soliveau sur lequel nous venions de nous asseoir était le maître 
poteau de la potence. Les ouvriers s'occupèrent aussitôt à décharger 
les charrettes, qui contenaient des poutres, des planches et dos pieux. 
On entendit bientôt retentir dans toutes les directions le bruit éclatant 
du marteau. Les uns dressaient le plancher mobile de l'échafaud, les 
autres lichaient les pieux en terre et les reliaient par des madriers, 
pour former les barrières destinées à contenir la foule. 

Ismaïl devait entendre le bruit de ces préparatifs. Couché sur la 
natte de jonc posée sur le sol nu qui s'^rt de lit aux condamnés à 
mort, il pouvait compter une à une les planches qui, clouées, allaient 
former la plate -forme de son echafaud. 

Des heures de la nuit passèrent, et les premières lueurs du jour, 
d'un sombre jour «riiiver, vinrent éclairer la su('Mie. 

Ce que j'aperçus d'abord, juste en face de moi, ce fut une niasse 
noire de forme carrée, au-dessus de laquelle se dressait le bras mena- 
çant du gibet ; c'était l'échafaud auquel les ouvriers avaient mis la 
dernière main et que recouvrait entièrement une draperie noire! Les 
ouvriers disparurent; l'espace entre nous et l'échafaud demeura vide 
jusqu'à ce qu'une escouade d'hommes de police, armés de leurs ba- 
guettes, vint l'occuper aux environs de sept heures. 

A droite et à gauche, aussi loin que l'ieil pouvait s'étendre, une 
foule immense ondulait, s'agitait, trépignait, transie par le glacial 
brouillard du matin. A mesure que seclairaient les mille visages de 
cette formidable cohue, on y voyait un sentiment commun : limpa- 
lience, l'impatience cynique, brutale. 

Les douces voix s'étaient tues aux fenêtres qui s'ouvraient au-dessus 
de nous. Ici le respect humain remplaçait la pudeur. On avait honte 
en face de cette foule animée d'odieux instincts ; on avait honte 
de se montrer à elle et d'attendre comme elle. Quand je levai les yeux 
par hasard pour voir ceux dont j'avais entendu, pendant toute la nuit. 
les propos frivoles ou joyeux, je n'aperçus pas un visage de femme 
à découvert. C'étaient d'élégants chapeaux de paille d'Italie d'où tom- 
baient des voiles de dentelles. C'étaient ça et là, pour les plus hardies, 
des éventails relevés. Les gentleman avaient remonté les cols de leurs 
redingotes ou se cachaient derrière leurs binocles. 

Sept heures et demie étaient sonnées depuis quelques minutes. Le 



340 LES MYSTKRES DE LONDRES. 

moment approchait. Un profond silence se Ut dans la foule. La cohue 
fut prise de celte anxiété qui précède tout spectacle attendu, anxiété 
qui ressemble à du recueillement et qui n'est que le paroxisme de 
l'impatience. On se taisait dans la rue ; on se taisait sur les toits, où 
pullulait, pressée, une autre foule presque aussi nombreuse que colle 
de la rue. 

A huit heures moins un quart, un carillon lent et lugubre tomba 
du clocher du Saint-Sépulcre. En même temps, deux hommes vêtus 
de noir montèrent les degrés de l'échafaiid et disposèrent sur l'estrade 
une longue boîte de sapin. La cloche sonnait le glas funèbre de mon 
père, et cette boîte, apportée par des hommes vêtus de noir, était le 
cercueil de mon père. 

Il courut un frémissement dans la foule. 

— Enfin ! Enfin ! disait-on. 

Je pensais alors, et je l'ai pensé longtemps, que le mal seul habite 
au co de l'homme. Et il m'a fallu entendre votre noble parole, 
Briar ;elle de ma chère Ophélia, pour voir autre chose ici-bas que 
l'enf 

L onnait depuis dix minutes environ lorsque s'ouvrit la porte 

de . De cette porte à la plate-forme de l'échafaud, on avait jeté 

uii le pont-levis incliné. Tout le monde se dressa sur la pointe 

d' Aux fenêtres, toutes les tètes se penchèrent. Tous les 

r élancèrent, ardemment curieux, au delà de cette porte qui 

"< s'ouvrir. 

i.ier personnage qui parut fut un ministre, portant une bible 
Ce ministre était V ordinaire (}) de Newgate, qui franchit 
la plate-forme sans se retourner. Après lui venait Ismaïl. Mon père 
était très pâle, milord, mais aucun trouble ne paraissait sur sa phy- 
sionomie qui gardait son expression de raillerie amère etsarcastique. 
Il franchit le pont-levis d'un pas ferme et s'arrêta au milieu de 
l'estrade. 

Ses poignets étaient réunis h. l'aide de menottes de fer, et une 
fforte corde, qui liait ensembl(? ses coudes par derrière, achevait de 



(1) The ordinary. On nomme ainsi l'aumônier protestant de Newgate, chargé 
d'assister les condamnés à leurs derniers moments. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 341 

rendre tout mouvement de ses bras impossible. Sur la saillie de 
ses coudes ainsi retenus reposait une corde roulée, dont l'extrémité, 
terminée en nœud coulant, était passée autour de son cou nu. 

— Le voilà ! Le voilà ! disait-on autour de nous. 
Au-dessus de ma tète j'entendis une voix de femme qui disait : 

— Cet homme a de belles épaules.^ 

Mon père s'était arrêté auprès du cercueil ouvert. Il se baissa pour 
le considérer de plus près. Il courait par la foule comme un vent de 
fièvre. Milord, je n'exagère point, et l'amertume de mes souvenirs 
ne se met pas ici à la place de la realité : c'était du bonheur qu'il y 
avait dans tous ces yeux brûlants. Old-Bailey était en fête, et nulle 
autre part dans Londres il n'y a tant d'heureux que devant Newgate, 
le jour d'une exécution ! 

Mon père, cependant, après avoir parcouru des yeux la foule ijui 
couvrait le bas d'Old-Bailey du côté de Ludgate-Hill, releva son 
regard vers les fenêtres où s'encadraient mille tètes avides et sembla 
chercher quelqu'un. Son œil s'arrêta au coin de Fleet-Lane, et je crus 
remarquer que son front s'inclinait légèrement en un imperceptible 
salut. Il reporta aussitôt son regard vcs la rue, et nous aperçut 
entin en face de lui. 

Un éclair de joie sauvage illumina ses traits pâlis à la vue de Ro- 
boam, qui étendit ses bras vers lui en pleurant. Mon père me fit, 
comme toujours, un signe de tète amical et sourit doucement en me 
regardant. 

L'exécuteur dit un mot à voix haute. On apporta une échelle qu'il 
appuya contre le bras traversier du gibet. Cette échelle, dont il gra- 
vit les degrés, lui servit à fixer en haut le bout de corde qui reposait 
naguère sur les coudes garrotés dismaïl. Cela lait, l'exécuteur re- 
descendit ; on ôta l'échelle. La corde pendait maintenant au cou 
d'Ismaïl, un geste du bourreau, qui s'était place auprès du ressort 
retenant la trappe dans une position horizontale, allait suilire pour 
le lancer dans l'éternité (,^). 

A ce moment le soleil, levant son disque voile parle brouiil ird 



I Tlie hunrh inio elernily (lésant de l'étennté). C'est une locution pro- 
vei'biiilo. 



3.12 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

derrière Old-Baiiey, jelu un rougeàtre retlet aux fenêtres hautes des 
maisons situées vis-a-vis de INewgate. Ismaïl tressaillit. 11 regarda 
d'abord co ra.yoïi de soleil avec melaacolie, puis, voulant voir sans 
doute l'astre lui-même pour la dernière t'ois, il se retourna vivement; 
mais Ncwgate dressait derrière lui le sombre écran de ses murailles. 
Mon père courba la tête. Sa résolution parut sur le point de 
llécliir. 

— Cheer up ! (^courage !) cria en ce niument une. voix grave et 
retentissante (jui partait d'une tènêtve, a l'angle de Fleet-Laue. 

Tons les yeux se tournèrent de ce côte. Mon père salua légèrement; 
puis sa tête se releva, hautaine, et, se tournant vers nous, il lit k 
Koboam un signe d'appel. 

L'heure fatale allait soinici" dans deux ou trois secondes. Mais il 
n'en talluL ({u'une à Koboain pour t'i-anchir d'un seul bond la barrière 
qui était devant lui, renverser les policeme.i placés sur son passage 
et sauter sur la plate-torme aux côtés d'isma'jl, dont les fers, hmes 
d'avance, codèrent a un brusque mouvement. 

La cohue ci-ia bravo, parce que l'inpident promettait d être drama- 
tique. Les mouchoirs s'agitèrent aux tenêires, et la voix de Fleet- 
Lane repéta : 

— Clieer iip : 

L'exécuteur, petrili ', regardait Koboam avec des yeux stupides. 
Je crois que mon pèic, en ce moment, aurait pu s'entuir. La loule 
éclatait cli l'r^^netiques acclamations. Des projectiles de toutes sortes 
commein;aient à tund)er siur la pulice. Il y avait menace d'émeute. 

Mais mon père ne tenta point de s'enfuir. Ce n'était pas pour cela 
qu'il avait appelé Koboam. .\u moment où celui-ci saisissat la corde 
pour lâcher le nœud coulant, Isma'ïl, qui avait mis sa main dans son 
sein, en retira un court poignard, le poignard apport,' par le docteur 
Moore, et le plongea furieusement dans la poitrine de Koboam. 

Koboain tomba raiile mort, entre mon père et le bourreau. 

Ismaïl se tourna vers la fenêtre de Fleet-Lane, brandit le poignard 
sanglant avec triomphe, et cria : 

— Merci, milord ! 

La foule avait poussé un long cri d'horreur. 
En ce moment, hait lie. ires sonnèrent au betlVoi du Saint-Sepulcre. 
L'exécuteur pressa du pied le ressort. La trappe bascula, la corde 




Yini^tÀMti ^'ii>¥ïAi 



MYSTEKSS DK LONDKES 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 343 

se tendit, la moitié du corps d'Ismaïl disparut dans le trou. Son 
visage se contracta, puis demeura immobile. La corde tendue se 
détordait lentement et imprimait à ce corps qui n'était plus qu'un 
cadavre un mouvement de rotation affreux à voir. 

Susannah s'interrompit. 

Dans le cabinet noir, la petite Française tremblait. Tyrrel lui-même 
semblait ému outre mesure, et, en un moment où son corps vacilla, 
chancelant, comme s'il allait tomber, Maudlin sentit couler du front 
de l'aveugle sur sa main une goutte de sueur glacée. 

— Oui, murmura-t-il, ce fut ainsi ! Roboam ne méritait pas le coup 
de couteau, mais ce diable de docteur Moore... Vous m'ecoutez, 
Maudlni ! Ne savez-vous pas qu'on s'empoisonne par les oreilles 
quelquefois, et que des gens sont morts pour avoir trop entendu ? 

— Milord!... balbutia la petite Française. 

-- Silence ! N'a-t-elle pas dit que la corde tourna, Maudlin 't tourna 
lentement! • 

II passa la main sous sa cravate, comme si le souffle lui eût manqué 
tout à coup. 

— Une corde autour du cou, Maudlin, reprit-il d'une voix rauque, 
vous ligurez-vous le mal^ que cela peut faire? 

Maudlin le regardait étonnée. 

— Ma foi, repondit-elle eu riant, je n'ai jamais etc pendue, milord, 
et vous ? 

Tyrrel se leva et redressa sa taille dans toute sa hauteur. 

— Moi? prononça-t-il avec égarement. Oh ! ce devait être hideux 
de voir tourner ainsi ce cadavre ! 

Ces paroles étranges contrastaient tellement avec rimpassibihtc 
habituelle de l'aveugle, que la petite Française eut un instant l'idée 
qu une folie soudaine venait de le saisir. Mais Tyrrel se rassit paisi- 
blement et dit du ton le plus naturel : 

— Sur ma foi, Maudlin, cet Ismaïl Spencer tourna comme un 
loton. Et chaque fois que j'ai vu pendre, cette pirouette m'a toujours 
tait un elïet d'enfer. Remarquez la pirouette, Maudlin, à la prochaine 
occasion. 

— Milord, reprit Susannah, le soleil était au-dessus de Saint-Paul. 
La funèbre décoration avait complètement disparu ; la foule s'était 



344 LES MYSTERES DE LONDRES. 

ccoLiloe. Je m'éveillai parce qu'un policemaii me secouait rudement. 
Il me sembla que j'avais tait un rêve extravagant. Mon père ! 
Roboam ! J'étais seule au moiide, seule ! 

Je passai deux jours enfermée dans ma chambre. Au bout de ce 
temps, je r.^solus de vous chercher, afin de vous dire que je vous 
aimais. Je vous ai chercli > pendant six mois, milord ; vous vous 
cachiez parce que ceux qui vous avaient prêté de l'argent voulaient 
voiS mettre en prison. 

— C'est vrai, murmura Brian, c'est vrai ! la main mystérieuse qui 
emplit ma bourse ne s'était pas mise encore entre moi et mes créan- 
ciers. 

Tyrrel se prit a rire. 

— Avcz-vous entendu parler, Maudiin, deman:la-t-il, de ces hardis 
coquins qui font pacte avec le diable? 

— Pourquoi cette question, milord ? 

— C'est ce beau seigneur qui me fait penser à cetie vieille histoire. 
La main mystérieuse dont il parle est quelque chose comme le diable, 
et vous savez que le diable finit toujours par tordre le cou à ses 
clients tôt ou tard. 

— Vous demeuriez dans ClitïorJ-Street, Brian, disait pendant cela 
Susannah. Durant six nio's,je vins tous les jours dansClitîord-Street. 
Jamtys je ne vous rencontrai. Un soir, au moment où je rentrais 
dans ma chambre, on me demanda le prix de mon loyer. Je n'avais 
plus rien. On me chassa. 

Pour la première fois, je me demandai oi^i j'irais chercher un asile. 
Le !e:ulemain, j'eus faim, le- surlendemain. . . Oh ! milord, au milieu 
de ces misères se plaide ici pour moi un angélique souvenir. Le soir 
di', ce Jeuxième jour, je marchais, épuisée, sur le trottoir de Cheap- 
"side. Au moment où je chancelais, n'apercevant plus autour de moi 
qu'un tourbillon lumineux et confus, une main me saisit par le bras 
et me soutint. 

— Qu'a coït ^ pauvre Ulle'!' demanda au même instant une douce 
voix. 

La surprise me rendit la faculté do voir. J'aperçus autour de moi 
deux jeunes misses ([ui donnaient le bras à un gentleman un peu 
plus âgé qu'elles. Les suaves visages de ces deux charmantes filles 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 345 

sont encore devant mes yeux au moment où je vous parle, milord. 
Oue (lo boute dans leur regard ! que de tendre compassion dans leur 
sourire ! 

— Cette pauvre lille s- meurt de laim ! dil le gentleman après 
m'avoir altentivement examinée. 

— De laim !, répétèrent en tressaillant les deux entants. 
L'aînée me passa aussitôt ses bras autour de la taille ; je vis des 

larmes dans les yeux de la plus jeune. 

— Oh! Stophen, s'écria cette dernière ! il faut remmener chez 
votre mèr>'. 

— L'emmener tout de suite, ajouta l'aiiufe qui m'entraînait déjà. 
Celui qu'elles appelaient Steplien les arrêta et continua de m'exa- 

miner froi lement. Il y avait de la boute dans ses traits, mais. une 
bout" prudente, rétléchie, qui laisait contraste avec sa jeunesse. 

-r.e!a ne se peut pas, Clary, dit-il eulin ; n'insistez pas Anna. 
Nous ne pouvons emmener cette dame dans la maison de ma mère. 

Il tira de sa jioche une bourse et me mit dans la main deux pièces 
d'or. 

— Ce n'est pas assez ! s'écrièrent ensemble les deux jeunes tilles. 
Tenez ! tenez, mademoiselle ! 

Leurs bourses glissèrent en même temps dans la poche de ma 
robe. 

Je baisai la main de la plus petite, et l'aiuée me dit : 

— Notre maison est là, dans Cornbill. 
Le numéro ni'ecbappa. 

.Te n'ai jamais revu ces deux anges, milord. Plus tard, je eliercliai 
leur maison dans Cornbill et je ne la sus point trouver.' Mais leurs 
doux noms et leurs charmants visages sont dans mon cu-ur, et je prie 
Dieu de me mettre à même un jour de leur rendre tout le bien qu'elles 
m'oat fait. 

J'achetai du pain. Pendant que je mangeais, appuyée contre la 
grille de Samt-Pa-il, un mendiant s'approcha de moi. Il ressemblait 
a ce hideux Kob, l'ami de la Tempérance. Je lui donnai la moitié de 
mon pam. Il me vola l'argent du gentleman Stephen et des deux jeunes 
biles. Ce fut alors que l'idée d'une mort volontaire s'empara pour la 
première lois de mon esprit. Je savais maintenant ce qu'on soullVe 



346 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

avant de mourir de faim, et la peur me poussait au suicide. Je m'a- 
cheminai vers la Tamise. 

Sur ma route, dans une petite rue nommée Water-Street, je m'ar- 
rêtai, fatiguée, et je m'assis sur les marches d'un pubhc-hoase. La 
maîtresse de ce public-house m'aperçut et sortit pour me chasser; 
mais elle avait besoin d'une servante ; elle me trouva belle, et les 
belles servantes sont chose précieuse dans une maison comme les 
Armes de la Couronne... 

Ici Susannah raconta sa vie durant trois mois passés aux Armes 
de la Couronne: les grossiers travaux auxquels on l'avait condamnée, 
les privautés des habitués du parloir, les brutales insultes des buveurs 
du laj), la tyrannie acariâtre de mistress Burnett elle-même, qui, 
pour le pain qu'elle lui donnait, croyait avoir le droit de la traiter 
en esclave. Elle arriva ensuite à cette soirée du dimanche où mistress 
Burnett, exaspérée, la frappa au visage. 

— Je repris mon chemin vers la Tamise, Brian, continua-t-elle, et 
ce fui au moment oij j'allais commettre un crime que je rencontrai 
l'aveugle Tyrrel. 

— Ah ! ah ! murmura la petite Française, qui redoubla d'attention. 
Tyrrel garda le silence. 

— En ce temps là, milord, reprit la jeun© fille, je ne remarquais 
rien ; il y avait comme un voile sur ma vue ; néanmoins, la ligure 
de cet aveugle, qui venait parfois au public-house, m'avait légère- 
ment frappée. Il me semblait de temps à autre que ses yeux privés 
de lumière se tixaient sur moi de préférence à tout autre objet. Mais 
ce soir là, au bord de la Tamise, j'éprouvai une hallucination terri- 
ble. Pendant que ce Tyrrel me retenait par le bras, la lueur d'une 
bougie allumée dans une maison voisine passa rapidement sur son 
visage, et je crus avoir vu... 

La belle fllle hésita. 

— Achevez, madame, dit Lancester avec curiosité. 

La petite Française pencha la tête en avant pour mieux entendre, 
mais en ce moment les mains de l'aveugle se collèrent sur ses 
oreilles et la rendirent sourde. 

— Je crus avoir vu le spectre de mon père, milord ! dit Susannah 
en frémissant. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 34-? 

Briaîi lit un mouvement de surprise. 

( ;.o..st étrange, murmura-t-il, étrange ! Oh! il y a là-dessous 

quelqj'^ ténébreux, mystère. Je le pénétrerai ! 

Tyr '-^l retira ses mains, rendant ainsi l'usage de rouie à madame 
la duuiiesse de Gesvres. 

Susannah, i)Otusuivant son récit, raconta son arrivée dans Wim- 
pjle-Stroet, le luxiî dont on l'avait tout à coup entourée et les mena- 
ces qui lui avaient été faites. Elle parla de la scène jouée au chevet 
de Perceval et prononça même le fameux mot d'ordre : Gentleman 
of the night. Quand elle eut tini, elle se tourna vers Lancester et 
lixa sur lui ses grands yeux noirs, dont les paupières se baissèrent 
bientôt, tandis qu'elle disait doucement : 

— Vous savez tout maintenant, milord ; c'est à vous de me dire si 
je suis encore digne de vous aimer. 

Brian mit passionuémcnt ses lèvres sur la main de Susannah. 

— Madame, dit-il en iléchissant le genou, voulez-vous porter le 
nom de Lancesler ? 

— Si je le veux, milord, balbutia Susannah; si je veux être votre 
femme ! 

Elle se pencha ravie et ne trouvant point de paroles pour exprimer 
sa joie. 

— Venez, s'écria Brian, ne restez pas un instant de plus sous ce 
toit impur. Madame la comtesse de Derby est votre amie; sa maison 
vous sera un asile convenable jusqu'au jour (jui me donnera le droit 
de vous protéger moi-même. Venez ! 

Susannah se leva, radieuse. Ils se dirigèrent vers la porte. Mais, 
au moment où Lancester mettait la main sur le bouton de la serrure, 
la porte s'ouvrit d'elle-même et Tyrrel l'aveugle parut sur le seuil. 
Derrière lui etuient quatre hommes vigoureux et d'apparence déter- 
minée. 

— Vous êtes entre seul dans cette maison, monsieur de Lancester, 
dit l'aveugle ; vous en sortirez seul ! 

Susannah, ellrayee, se pendait au bras de Brian. Celui-ci se dé- 
gagea. Un instant, la pensée d'une lutte sembla lui traverser l'esprit. 
Son œil lança un éclair, et il parut choisir parmi ses adversaires celui 



LES MYSTERES DE LONDRES. 348 

qu'il terrasserait le premier. Mais il se ravisa el répondit eu conte- 
nant sa voix : 

— Soit, sir Edniuiul, je sortirai seul. A bientôt, madame, ajouta-t-il 
en se penchant rapidement à l'oreille de Susannali: vous ne m'atten- 
drez pas longtemps, je vous jui^e ! 

11 passa vivement devant Tyrrel et ses acolytes, descendit l'esca- 
lier et sï'lança au dehors. Il fut absent une demi-heure. Quand il 
revint, un otticier de police et son escouade l'accompagnaient. 

L'otucier fiappa, au nom du roi. 

— Que Dieu bénisse Sa Très-Gracieuse Majesté, repondit une voix 
railleuse par Tune des fenêtres du premier étage. 

La lénélre se referma. Au bout d'une minute la porte s'ouvrit. La 
police fit aussitôt irruption dans la maison. Personne ne se présenta 
pour résister à ses investigations. On fouilla le bâtiment des caves 
aux combles. Pas un valet, pas un maitre. Le u" 9 de Wimpole- 
Street était une maison abandonnée. 



FIN DU PREMIER VOLUME 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 



LES GENTILSHOMMES DE LA NUIT 



1. — Par le brouillard ". 1 

II. — Lne qut-te au Temple-Church 13 

III. — L'avènement d'un lion 24 

IV. — Gomment l'amour vient en rivant 30 

V. — Le bal gg 

VI. — La fille du pendu _ 52 

VII. — Edward and C-' 5g 

VIII — Les deux côtés de la rue 66 

IX. — Le centre d'une toile d'arai<?ne'e 7', 

X. — Faits et gestes de Bob-Lantern 81 

XI. — Mors ferre nostra mors ;jO 

XII. — La fiole fj5 

XIII. — Le petit lever 101 

XIV. — Un tète-à-tète ! . ' 106 

XV. — The pipe and pot .112 

XVI. — Inventaire de poches US 

XVII. — La queue des équipages 124 

XVIII. — Un entr'acte j;^q 

^^L\. — Pendant qu'on chante -139 

^X. — Un eccentric man 145 

XXI. — La loge noire. 151 

XXII. — La bague. 157 

XXIII. — La nuit de deux jeunes filles. . . 161 

XXIV. _ Le tap !."'.'' 167 

^XV. — Boue et sang ^ ^ 173 

XXVI. — Une étrange aventure. ' 182 

XXVII. — Le purgatoire jg^ 

XXVIII. — Aux écoutes 193 

^XIV. — Comédie ^gg 

XXX. — Drame • • • . 

XXXI. — Le pjëge ^ .... 



350 TABLE DES MATIÈRES. 



DEUXIÈME PARTIE 



LA FILLE DU PENDU 



I. — L'hôtellerie du Roi George 221 

II. — Deux anges au bord d'un précipiC'i ... 226 

III. — La lanterne jaune 232 

IV. — Un abordage 238 

V. — Belgrave-Square 244 

VI. — Diplomatie 250 

VII. — Politique 256 

VIII. — Solitude 264 

IX. — Ruby ^. 269 

X. — Sentinelle endormie , . 276 

XI. — Un baiser en songe 281 

XII. — Gorah 287 

XIII. — Le médaillon 292 

XIV. — Le boudoir d'Ismaïl 297 

XV. — Le cabinet de travail 302 

XVI. — Esclavage 308 

XVII. — La sirène 313 

XVIII. _ Le Club-d'Or . . 318 

XIX. — Vingt mille roubles . 323 

XX. — En sursaut : . . 329 

XXI. — Old-Court 333 

XXII. — Tlie launch into eternity . 338 



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LES 

MYSTÈRES DE LONDRES 



TROISIÈME PARTIE. 



LA GRANDE FAMILLE 



VEILLE 

Au premier étage de la magnifique maison que le marquis de Rio- 
Santo habitait dans Belgrave-Square, se trouvait, outre son apparte- 
ment privé, une suite de chambres meublées avec ce même luxe 
prodigue et à la fois de bon goût qui faisait d'Irish-House entier un 
tout homogène et réellement merveilleux. Ces pièces n'avaient point 
de destination propre; néanmoins, elles n'avaient pas toujours été 
désertes depuis l'arrivée de Rio-Santo en Angleterre, et les bruits de 
la haute vie de Londres laissaient planer un vague mystère sur leur 
destination. Nous étonnerions le lecteur si nous mettions sous ses yeux 
la moitié des hypothèses hasardées par les misses et les ladies du 
high-life sur ces chambres vides. 

La moins hardie de ces suppositions fut émise par l'Honorable 

Cicely Kemp, fille cadette du comte de Drummon, laquelle dit un 

soir, en secouant les longues boucles blondes qui jouaient le long 

de ses joues d'enfant, que Rio-Santo avait là un harem soigncuse- 

T. IL 1 



2 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ment colligé dans les cinq parties du monde. L'honorable Cicely 
Kemp allait avoir dix-sept ans dans onze mois. 

L'idée eut un succès d'estime ; mais elle fut détrônée par la bril- 
lante invention de lady Margaret Wawerwemwilwoowie, qui préten- 
dit que le marquis possédait douze chambres de plain-pied, ornées 
chacune de vingt-quatre portraits de femme. Ces deux cent quatre- 
vingt-huit portraits étaient ceux des principales maîtresses de Ri j- 
Santo, suivant lady Wawerwemwilwoowie. On trouva le mot prin- 
cipales sublime. 

Quoi qu'il en soit, c'est dans l'une de ces chambres, où nul des 
nobles amis de Rio-Santo n'avait jamais pénétré, que nous le re- 
trouvons. Cette pièce n'avait aucun rapport avec l'idée que s'en fai- 
saient les imaginations exaltées de nosladies. On n'y voyait qu'un seul 
portrait de femme, et il n'y aurait point eu de place pour en mettre 
vingt-trois autres, car la chambre avait peu d'étendue, et deux 
grandes glaces qui tranchaient sur les mats reflets d'une tenture 
de velours sombre en occupaient presque toute la largeur. 

Le portrait de femme était suspendu entre deux croisées dont 
les épais rideaux abaissaient leurs plis jusqu'à terre. Vis-à-vis du 
portrait, il y avait un lit. Derrière les rideaux du lit, on entendait la 
stridente respiration d'un ^tre humain aux prises avec la fièvre. Une 
lampe, recouverte d'un abat-jour, brûlait sur la table, et sa clarté 
voilée luttait contre les premiers rayons du jour, qui commençaient 
à donner de la transparence aux draperies rabattues des fenêtres. 
Rio-Santo était assis au pied du lit dans un fauteuil. 

C'était une belle et douce femme que celle dont le portrait appa- 
raissait vaguement aux lueurs ennemies de la lampe mourante et du 
jour naissant. Une expression de bonté touchante qui dominait dans 
sa physionomie n'en excluait ni la noblesse, ni même le piquant. 
Elle semblait fort jeune et portait le costume des misses du gentry 
vers l'an 1815. Ses cheveux, d'un brun clair et comme indécis, bou- 
claient, légers, presque transparents, sur le plus harmonieux front 
qu'on puisse voir. Ses yeux, sa bouche et son sourire étaient d'un 
3nfant, mais d'un enfant que fait rêver le premier souffle d'amour, et 
qui va s'éveiller temme. Il y avait de la finesse et de la raison dans 
l'ingénuité de son regard qui promettait une âme à la fois ferme et 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 3 

douce : tout un charmant ensemble de pureié, de soumission fémi- 
nine, de franchise et de réflexion. 

Un poëte se fût, en vérité, pris d'amour pour celte ravissante fille 
rien qu'à voir son portrait. Mais il y avait le costume qui était une 
date. Quinze ou dix-huit années avaient passé sur la fraîcheur veloutée 
de ces joues, et peut-être y avait-il à présent des rides à ce front si 
bi illant et si plein. 

Chacun a pu rencontrer en sa vie de ces fugitives et indéfinissables 
ressemblances qui frappent vivement à un moment donné pour dis- 
paraître ensuite. On les cherche : elles n'existent plus, et l'on pour- 
rait même dire que, plus on les cherche, mieux elles nous échappent. 

A coup sûr, si nous avions rassemblé dans la chambre où veillait 
M. le marquis de Rio-Santo toutes les jeunes femmes qui jouent un 
rôle dans notre histoire, et qu'un de nos lecteurs, admis dans ce huis- 
clos, eût pu les comparer l'une après l'antre au portrait récemment 
décrit, nous voudrions faire la gageure qu'aucune d'elles ne lui eût 
semblé avoir le moindre rapport avec la peinture. 

Mais c'est que Susannah ne souriait guère en l'absence de Brian 
de Lancester, et nous supposons Brian de Lancester absent. Appelons- 
le. Dès qu'il parait, le charmant visage de la belle fille s'éclaire, son 
œil s'allume, son front rayonne : on dirait qu'une divine auréole 
vient couronner sa beauté. Cette auréole, c'est le sourire. 

Or, maintenant, regardez Susannah souriante et regardez le por- 
trait. N'y a-t-il pas entre ces deux figures de caractères si différents 
une frappante ressemblance? Le sourire commun les rapproche; on 
dirait deux sœurs à présent. Ce qu'il y a de doucement mélancolique 
dans le sourire du portrait concorde avec l'arrière-nuance de tristesse 
que la belle fille garde jusque dans son sourire. La rêverie de l'une 
est la gaieté de l'autre. 

Lorsqu'un souffle de vent faisait monter tout à coup et briller da- 
vantage la flamme affaissée de la lampe, l'œil apercevait, au fond de 
l'alcôve, le masque pâle et amaigri d'un homme. Cet homme ne dor- 
mait pas, mais la souffrance qui pesait sur lui l'enchaînait, immobile, 
à sa couche. Ses yeux s'ouvraient par intervalles, tantôt ardents et 
rouges dans la profondeur de leurs caves orbites, tantôt morts, sous 
le plomb d'une paupière laborieusement soulevée. Il eût été fort dif- 



4 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ficile de distinguer le détail de ses traits ; car, outre l'obstacle résul- 
tant du milieu obscur où se montrait vaguement cette figure ravagée, 
une barbe épaisse la couvrait presque entièrement. 

Le marquis de Rio-Santo, assis dans un fauteuil à l'endroit où 
s'ouvraient les rideaux relevés, contemplait le malade avec inquiétude, 
et semblait être en proie à une fièvre presque aussi intense que la 
sienne. Il était pâle et réduit à un état complet d'épuisement. Sa phy- 
sionomie exprimait une amère tristesse. 

Sept heures sonnèrent à la pendule d'une chambre voisine. Rio- 
Santo fit un effort pour se retourner et regarda la fenêtre. 

— Encore une nuit de veille après une journée d'oisiveté, mur- 
mura-t-il; cet homme dit vrai : il me tuera! 

Une convulsion soudaine du malade agita brusquement les cou- 
ver lu res. 

— Toutes deux! toutes deux ! cria-t-il d'une voix caverneuse. 

— Toutes deux ! répéta Rio-Santo comme s'il eût cherché à lire 
sur le visage du malade un commentaire à cette parole ; voilà six 
jours qu'il répète ces mots sans cesse. Je ne puis de-viner quelle est 
sa pensée. 

Il joignit les mains et un découragement plus amer se peignit sur 
ses traits tout à coup. 

— Oh! ma pensée, à moi, reprit-il, ma pensée! Moi qui depuis 
quinze ans n'avais pas perdu une heure, voilà que je perds six jouis 
au moment où chacun de mes jours pourrait valoir une année ! Pauvre 
Angus ! Il souffre, — et il est son frère à elle que tant et de si lon- 
gues traverses n'ont pu me faire oublier ! Il faut bien que je lui sois 
en aide moi-même, puisque l'intérêt de ma sûreté éloigne tous les 
secours de son lit de souffrances ! Oh ! ce que je fais est nécessaire; 
mais je donnerais un an de vie pour avoir le droit de quitter ce lit 
pendant vingt-quatre heures ! 

Il se laissa retomber dans le fauteuil, 

— Mon Dieu ! poursuivit-il après quelques secondes de silence et 
d'une voix que l'émotion faisait trembler, ceux-là sont bien heureux 
et doivent être bien forts qui, pour accomplir une noble tâche, s'effor- 
cent au grand jour et n'usent que de moyens avouables. Mon but est 
grand; mais j'ai failli... et, une fois lancé hors de la droite voie, je 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. i 

me suis laissé dériver au courant de mes passions folles. Je n'ose 
regarder en arrière dans ma vie. Pour rester fort, il faut que mon œil 
soit sans cesse fixé en avant; il faut que je marche. Et voilà que je 
m'arrête, mon Dieu ! et voilà qu'un homme tombe en travers de ma 
route! un homme qui est mon frère et dont l'aspect soulève ma 
conscience : un homme qui connaît, de mes secrets ce qu'il faudrait 
pour me perdre ! 

— Je l'ai vu, je l'ai vu! dit sourdement Angus Mac-Farlane : j'ai 
TU sa poitrine percée d'un trou rond et rouge... et la voix des rêves 
m'a dit : C'est le sang de tes veines qui doit le mettre à mort! 

Rio-Santo regarda le malade avec un vague effroi. 

— Me mettre à mort, répé(a-t-il lentement ; ce serait un châtiment 
terrible que de mourir de ta main, Mac-Farlane ! mais je ne pourrais 
pas me plaindre. 

Ces mots furent suivis d'un iong silence. Rio-Santo, le visage caché 
entre ses deux mains, semblait absorbé par de navrantes pensées. Le 
jour montait cependant, et la lampe vaincue perdait parmi la lumière 
du dehors les dernières lueurs de sa flamme expirante. 

— Selle Billy, mon cheval noir, Duncan de Leed! dit tout à coup 
le laird d'une voix sonore: il faut que je passe la rivière aujourd'hui, 
afin d'aller à Londres, où je tuerai Fergus O'Breane, l'assassin de mon 
frère Mac-Nab ! 

Rio-Santo se découvrit le visage et fit un geste de muette rési- 
gnation. 

— Je vais seller votre cheval Billy, Mac-Farlane, répondit-il ; mais 
Fergus O'Breane est votre frère aussi. Vous n'aurez plus de frère 
quand vous l'aurez tué. 

' — C'est vrai, murmura le laird qui frémit douloureusement sous 
ses couvertures; c'est vrai ! 

Puis il ajouta d'une voix si confuse que Rio-Santo ne put l'en- 
(endre : 

— Plus de frère et plus de filles ! 

Sa tête s'affaissa lourdement sur l'oreiller. 

Rio-Santo releva les manches de sa robe de chambre. 

— II meurtrit mes bras, murmura- t-il ; ses ongles ont déchiré ma 



6 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

poitrine ! La fièvre le rend fort. Hier, le souffle me manqua, et je crus 
que j'allais mourir sous sa furieuse étreinte. Mon Dieu ! pitié ! non pas 
pour moi, mais pour tant de malheureux qui souffrent et dont je 
voulais être le sauveur! 

— Rio-Santo! reprit Angus avec raillerie; on l'appelle maintenant 
Rio-Santo ! Je sais, moi, ce que c'est que ce Rio-Santo. C'est Fergus, le 
bandit du Teviot-Dale, Fergus l'assassin, Fergus, que je ne tue pas, 
parce que mon cœur est lâche devant un homme que j'ai aimé. Mais 
je prendrai du courage pour obéir à la voix des rêves. Selle mon 
cheval, Duncan de Leed! 

C'était justement l'indiscret délire d' Angus Mac-Farlane qui rivait 
le marquis à son chevet. Rio-Santo n'avait point de confident, et 
nulle oreille ne devait entendre ces secrets que divulguait la 
fièvre. 

Angus, après avoir prononcé ces dernières paroles, se retourna sur 
sa couche comme pour s'endormir. Rio-Santo respira. Mais presque 
aussitôt un frémissement convulsif s'empara de tous ses membres, 
tandis que sa pâleur devenait plus livide. Le laird venait de se 
dresser sur son séant. Rio-Santo s'approcha du lit et serra la cein- 
ture de sa robe, comme s'il se fût préparé à une lutte déses- 
pérée. 

Le laird, cependant, souriant sous les poils hérissés de sa barbe, 
arrondit sa main en cornet et fit le geste de boire. Puis il entonna 
4'une voix joyeuse et retentissante : 



Le laird de Killarvaii 

Avait deux filles; 
Jamais n'en vit amant 

De plus gentilles 

Dans Glain-Girvan. 

Il s'arrêta ; ses paupières battirent : il reprit plus lentement : 

Le laird, un beau matin, 

De sa fenêtre, 
Vit, dans le bois voisin, 

Derrière un hêtre, 

Bondir un daim. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 7 

Pendant ce second couplet, sa voix s'était assourdie; ses yeux 
hngards, roulaient. Rio-Santo tremblait. 
Angus reprit encore : 



Le laird, en bon chasseur, 

Suivit sa trace, 
Puis sonna son piqueur 

Et dit : En chasse! 

De tout son cœur. 



Mac-Farlane haletait ; ses mains crispées déchiraient sa couver- 
ture; un voile sanglant descendait sur ses yeux démesurément ouverts. 
Rio-Santo ramassa ses membres, comme s'il allait bondir en avant et 
attaquer un dangereux ennemi. 



II 



AGONIE 

La ronde de Killarvan a bien des couplets, et pas une fillette, entre 
le Tweed et la Clyde, ne serait embarrassée pour vous les chanter tous 
depuis le premier jusqu'au dernier. 

C'est l'histoire naïvement contée d'un bon gentilhomme de la 
vallée de Girvan qui part pour la chasse, laissant en son manoir les 
deux plus jolies filles que jamais vit amant. Il crève son beau cheval 
rouan. Hélas! et quand il revient au château, les gens de la monta- 
gne ont ravagé sa moisson, brûlé ses granges et enlevé ses tilles : les 
deux plus jolies filles de Glen-Girvan 1 

Si Rio-Santo eût pu entendre une fois jusqu'au bout la ballade, il 
aurait deviné sans doute la cause de cette violente douleur qui ali- 
mentait sans cesse le délire d'Angus. Mais la fièvre ne laissait jamais 
au malheureux père le temps d'achever. Au bout de quatre ou cinq 
couplets, il voyait deux pauvres enfants endormies au fond du bateau 
de Bob, et il s'élançjit pour les secourir. 

Lorsqu'il commença le quatrième couplet, sa bouche écumait déjà 
et tout son corps frémissait. Rio-Santo ne connaissait que trop bien 



8 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ces redoutables symptômes. Depuis six jours, il soutenait des luttes 
acharnées contre lelaird, qui, dans son transport, voulait sauter par 
la fenêtre, croyant trouver la Tamise derrière. 

Le laird entonna, d'une voix rauque et qui contrastait grandement 
avec la naïve bonne humeur des paroles, ce quatrième couplet : 

Le laird de Killarvaa 

Par les bruyères, 
Courant comme le vent. 

N'épargnait guères 

Son cheval rouan. 

Ces derniers mots, traînés sur un mode lugubre, furent suivis 
d'un râle déchirant. Puis le laird rejeta violemment ses couvertures. 

— Elles sont là! s'écria-t-il avec explosion; toutes deux... dans 
le bateau ! 

Il voulut s'élancer vers la fenêtre. Une subite étreinte de Rio-Santo 
le contint. Alors, il poussa un cri terrible ; ses yeux se rougirent 
jusqu'à paraître pleins de sang, son haleine brûla le visage du mar- 
quis. Ce fut une lutte effroyable et comme on en voit seulement dans 
ces maisons où des malheureux, pour un pauvre salaire, s'exposent aux 
attaques formidables des fous furieux. Angus frappait, déchirait, mor- 
dait. Rio-Santo, ne pouvant rendre coup pour coup, recevait de ter- 
ribles atteintes. On entendait uniquement le râle du malade et la res- 
piration haletante du marquis. 

En un instant, le lit fut inondé de sang. Angus était sur son séant, 
une jambe hors du lit et l'autre étendue. Il avait un bras passé 
autour du cou de Rio-Santo qu'il serrait de toute sa force. Le mar- 
quis comprenait que, le pied du laird une fois à terre et trouvant un 
point d'appui, son assaut deviendrait irrésistible. Il réussit à renver- 
ser le laird sur l'oreiller; mais au moment oîi il reprenait haleine, 
Angus se redressa, saisit à deux mains sa gorge et l'étrangla en pous- 
sant un sauvage cri de triomphe. 

L'angoisse de ce moment ne se peut point décrire. Rio-Santo se vit 
mourir. Avec lui ses desseins vastes et mûrs s'évanouissaient comme 
de fous rêves. Et comme il n'avait point de confident, rien de lui, 
rien ne restait en ce monde. C'était une mort complète, plus qu'une 
mort, c'était un naufrage dans le néant. 



LES MYSTÈRES DE LOA'DRES. 9 

A cette heure suprême, il se repentit amèrement d'avoir donné sa 
vie à un dévouement vulgaire. Sa vie n'était pas à lui. En la jouant, 
il avait prévariqué. A l'aide de cette intuition perçante et synthétique 
qui est propre à l'agonie, il vit d'un coup d'oeil son œuvre, son œuvre 
presque achevée ; il la vit magnifique en son ensemble et dans chacune 
de ses parties ; il la vit ainsi, mais ce n'était plus qu'un songe déce- 
vant ! Cette œuvre, il l'avait cachée à tous les yeux ; elle était en- 
fouie en lui-même \ elle n'existait qu'à la condition de sa propre 
existence. 

Angus, lui, riait et pressait plus fort. 

Il croyait étrangler le ravisseur de ses filles. 

Rio-Santo ferma les yeux de son esprit, qui voyaient en arrière 
trop de choses regrettables, et tâcha de devancer l'apathie de la mort. 
Mais ce fut en vain. Il aperçut comme au travers d'un nuage tout 
ce qu'il aimait, tout ce qu'il avait aimé. Jamais son plan et les détails 
de son plan ne lui étaient apparus si lucides. La vie! quelques jours 
de vie, mon Dieu ! pensait-il. Le but est là, sous ma main, je le touche ! 

On voit plus belles toujours et plus parfaites les choses qu'on va 
quitter pour jamais. 

Rio-Santo se réfugiait en d'autres souvenirs. Il remonta par la 
pensée le courant de son existence et s'en alla chercher une mémoire 
bénie, un souvenir lointain, un amour pur. 

Nul ne saurait calculer ce que le cœur de l'homme peut recevoir 
d'impressions diverses en une seconde, ni ce qu'un cerveau surexcité 
peut concevoir durant le même espace de temps. La sensibilité du 
cœur, l'élasticité de l'esprit se muliiplient aux instants de crise dans 
des proportions inconnues, et l'intelligence du lecteur ne doit point 
s'étonner du travail mental que nous essayons de décrire chez le 
marquis de Rio-Sanlo mourant. Il y a un monde de sensations dans 
une minute d'agonie. 

En ce moment où toute chance de salut lui était enlevée, il avait 
dit, comme nous l'avons vu, un douloureux adieu à ses rêves de 
grandeur, à ses gigantesques projets politiques. Un visage jeune, 
portant sa chevelure d'enfant comme une auréole angélique, rayonna 
d ns sa mémoire. Ce visage était l'original du portrait suspendu en- 
tre les deux fenêtres. 



10 LES MYSTERES DE LONDRES. 

Rio-Santo sentit monter dans sa poitrine son dernier soupir. L'idée 
de cette pure enfant qui consolait son agonie s'alliait sans doute en 
lui à la pensée du ciel, car le nom de Dieu vint expirer sur sa lèvre. 
Puis, dans un suprême effort, sa voix étouffée jeta faiblement cet 
autre nom : 

— Marie ! 

Angus Mac-Farlane tressaillit et lâcha prise. 

— Mary ! répéta-t-il, qui parle de Mary ? 

Rio-Santo ne prononça pas le nom une seconde fois. Il ne respirait 
plus. 

Angus se redressa. Son œil tomba sur Rio-Santo. Il fit un bond en 
arrière. Il avait combattu sans regarder. 

— Fergus ! gronda-t-il avec épouvante et colère; FergusO'Breone! 
Toujours l'image de Fergus mort et tué par moi ! La voix des rêves 
me le disait cette nuit encore... la voix des rêves, qui est la voix de 
mon frère Mac-Nab, me disait : « C'est ton sang, le sang de tes 
veines qui doit le mettre à mort. » Mon Dieu ! ce doit être une horrible 
chose que de tuer un homme qu'on a aimé... un homme qu'on 
aime ! 

Il détourna la tête avec horreur de ce qu'il croyait être une vision. 
Dans ce mouvement, son regard rencontra le portrait. 

— Mary! murmura-t-il doucement; je savais bien que j'avais 
entendu prononcer le nom de Mary. Elle ne me voit pas, car elle 
viendrait bien vite embrasser son vieux frère. 

Le froid du parquet se fit sentir à ses pieds sans chaussures, et il 
s'aperçut de sa nudité. Ses traits flétris peignirent tout à coup l'em- 
barras d'un enfant pris en faute par un maître sévère. Il tendit ses 
bras décharnés vers le portrait et sourit avec flatterie. 

— Mary, ma bonne sœur Mary, dit-il en marchant à reculons vers 
le lit, ne me gronde pas ; je vais me recoucher. Pourquoi n'a-t-on 
pas sellé mon cheval noir, Mary? Je voulais partir pour Londres, afin 
de rendre visite à mes filles; et aussi... mais il ne faut pas que Mary 
sache cela, reprit-il en baissant la voix, — et aussi pour tuer Fergus 
O'Breane, l'assassin de mon frère Mac-Nab. 

Tout en parlant, il marchait. Son pied heurta l'épaule de Rio-Santo, 
qui gisait sans mouvement sur le tapis. Il poussa un cri d'horreur 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 11 

et demeura tremblant. Puis il poussa la main sur son front baigné de 
sueur. 

— Toujours cette vision ! dit-il; Dieu le veut ! 
II retomba comme une masse inerte sur le lit. Un profond silence 
régna dans la chambre. Angus dormait. Rio-Santo, cadavre étendu 
sur le sol, n'avait plus aucune apparence de vie. Le sanglant soleil 
des matinées brumeuses de la Tamise jetait sur cette scène une lumière 
étrange. 
Le portrait seul semblait vivre. 
Quelques minutes se passèrent ainsi. 

Au bout de ce temps, si une oreille se fût trouvée ouverte dans la 
chambre, elle eût saisi un bruit vague, indécis, continu, qui semblait 
partir de la boiserie située à droite du portrait. C'était quelque chose 
comme une clé introduite par une main malhabile dans une serrure 
inconnue. Mais le lambris, de ce côté, n'offrait aucune trace de 
porte. 

Au bout d'une minute, cependant, un panneau s'agita lentement. 
Derrière ce panneau entr'ouvert se montra le pâle visage du docteur 
Moore. Il était plus blême encore que de coutume et semblait épou- 
vanté de l'indiscrétion audacieuse qu'il venait de commettre. Au 
moment même où il avançait la tête derrière le panneau, un bruit de 
pas se fit entendre au dehors vers la partie opposée de la chambre. Le 
docteur renferma doucement la boiserie, manifestant par un hoche- 
ment de tête significatif le dépit de sa curiosité trompée. 

Presque aussitôt après le cavalier Angelo Bembo s'élança dans la 
chambre, suivi du beau chien Lovely. Lovely bondit jusqu'au pan- 
neau qui venait de se refermer et aboya bruyamment ; puis, reve- 
nant vers le corps de son maître, il tourna tout autour de lui en 
poussant des hurlements plaintifs. 



12 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 



III 



PRES D UN CADAVRE 

Le cavalier Angelo Bembo avait pris la tête du marquis et la soute- 
nait sur ses genoux. 11 tâtait le cœur, qui ne battait plus; il touchait 
le pouls immobile. 

— Signore ! disait-il, ne refusez pas de me répondre ! Vous m'aviez 
défendu d'approcher de cette partie de la maison, et pourtant je 
veillais jour et nuit derrière cette porte; je vous désobéissais... j'ai 
quitté mon poste pendant quelques minutes! Par pitié, répondez- 
moi ! 

Lovely flairait et gémissait. 

Bembo essaya de soulever le corps du marquis, mais son émotion 
lui enlevait toute force; il ne put. Alors, il s'étendit tout de son long 
sur le tapis et ramena la tête de Rio-Santo sur son sein. Lovely se 
coucha aux pieds de son maître, et mit son musseau dans les longues 
soies du tapis. 

Bembo aimait le marquis; il avait foi en lui. Son dévouement, irré- 
fléchi peut-être, était ardent et entier. Il admirait, il respectait sans 
mesure Rio-Santo, dont les grands et audacieux projets ne lui étaient 
pas tout à fait inconnus. 

Quant aux ténébreuses machinations qui s'agitaient dans la nuit 
autour de lui, sa partiale tendresse pour le marquis en faisait deux 
parts avec un tact admirable. Tout ce qui regardait Rio-Santo était, 
selon lui, bien fait, non-seulement excusable, mais licite. Rio-Santo, à 
ses yeux, était une véritable puissance belligérante, et, à ce titre, 
avait droit de stratagème. Le cavalier Bembo se servait de cette 
clé pour expliquer chacune de ses actions, et cette clé était souve- 
raine. 

Mais cette clé s'appliquait à Rio-Santo tout seul. Les autres membres 
de la mystérieuse association dont Bembo faisait partie, sans participer 
activement à ses menées, n'avaient ni les mêmes prétextes qu'on pût 
alléguer en leur faveur, ni la même excuse à faire valoir, lis igno- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 13 

raient les grandes vues du maître; ils se seraient peut-être opposés 
de tout leur pouvoir à l'exécution de ses vastes desseins. Entre ses 
mains, ils étaient des instruments; son bras vigoureux avait su domp- 
ter leur instinct de révolte; ils le servaient en frémissant, parce qu'ils 
le savaient fort. 

Angelo Bembo méprisait profondément cette armée de malfaiteurs 
qui évolue dans la nuit de Londres. Il savait que le marquis de Rio- 
Santo pouvait d'un geste mettre en mouvement les cent mille mem- 
bres de cette redoutable famille. Mais ce contact de l'homme qu'il res- 
pectait avec cette tourbe infâme, pour laquelle en aucune occasion il 
ne prenait la peine de cacher son aversion dédaigneuse, ne le révol- 
tait point. 

Une fois Rio-Santo posé en face de l'Angleterre comme un ennemi 
légitime (et nous pouvons affirmer que cette expression hasardée a du 
moins le mérite de rendre comme il faut la position du marquis vis- 
à-vis de l'Angleterre), une fois le droit d'engager la bataille accepté, 
ce contact de Rio-Santo avec les gens tels que Tyrrel, le docteur 
Moore et d'autres encore, non pas plus criminels, mais enfoncés plus 
avant dans la fange, n'avait rien en soi que de normal, suivant les 
lois éternelles de la guerre. En quel temps les grands capitaines se 
sont-ils privés du secours d'alliés suspects de brigandages? 

Angelo raisonnait ainsi. Il appartenait à Rio-Santo; son dévouement 
n'avait point de bornes. Ni Rio-Santo ni lui-même n'en connaissaient 
peut-être la portée. 

Depuis ce soir où le marquis avait donné audience au prince Dimi- 
tri Tolstoï, ambassadeur de Russie, il était resté enfermé dans Irish- 
House. La cause de cette réclusion subite et complète n'est point un 
mystère pour le lecteur. Rio-Sanio, en s'éveillant du court sommeil 
iqui l'avait surpris sur le sofa même que venait de quitter le prince- 
avait trouvé Angus Mac-Farlane sanglant, à demi-mort, étendu à se 
pieds. Cette dernière circonstance seule peut avoir besoin d'être briève- 
ment expliquée. 

Après la furieuse attaque de Bob Lantern, qui l'avait lancé au mi- 
lieu du courant de la Tamise, Angus Mac-Farlane coula comme une 
masse inerte, incapable de faire effort pour se sauver. Mais ce mo- 
ment d'atonie fut court. L'instinct du nageurpritle dessus avant même 



14 LES MYSTERES DE LONDRES. 

qu'Angus pût se rendre compte de sa situation, et quelques mouve- 
ments le ramenèrent à la surface. 

A ce moment, la barque de Bob glissait silencieusement sur l'eau, 
virait à bâbord et touchait terre un peu au-dessous de Bridge-Street, 
au débarcadère privé d'une grande maison d'Upper-Thames-Street. 

Ces débarcadères, qui se ressemblent tous et qu'une voûte relie à la 
rue, ne sont point fort activement surveillés par la police du fleuve. 
Qui pourrait soupçonner Coventry and Sons ou Redgow et C° de 
faire la contrebande? A cnuse de cette négligence delà police, fondée 
du reste sur un sentiment louable et profondément gravé au cœur 
de tout Anglais, le respect dû aux millions, ces mêmes débarcadères 
servent parfois aux pires usages. Sous la voûte, parmi les voitures de 
chargement de la maison Coventry et fils se trouvait un fiacre attelé 
de deux forts chevaux. Ce fiacre attendait Bob, et lui avait servi déjà 
dans la soirée à transporter les deux filles du laird de leur maison de 
Cornhill à l'hôtel du ftoi George. 

— Ohé ! cria Bob , M. Pritchard est-il là ? 

— Non, répondirent les chargeurs. 

— Que Dieu le punisse ! gronda Bob , qui recevra mes balles de 
colon, alors? 

M. Pritchard était l'un des principaux commis de la maison Co- 
ventry, 

— Gee! (hue !) cria un chargeur en allongeant un coup de fouet 
à ses chevaux. 

Une lourde voiture se mit en mouvement sur les rails qui servaient 
à faciliter la montée de la voûte. 

Pendant que les ligthermen juraient en compagnie des charretiers, 
et que les fers des chevaux, glissant sur le pavé gluant, lançaient dans 
les ténèbres de la voûte des gerbes d'étincelles, le cocher du fiacre 
descendit doucement de son siège, ouvrit la portière et aida Bob 
Lantern à opérer le débarquement de ses deux balles de coton. Une 
fois les deux sœurs dans la voiture. Bob repoussa du pied la barque 
en pleine eau, enjamba le marchepied et s'étendit sur les coussins en 
grommelant ; 

— On peut dire que j'aurai durement gagné mon pauvre argent ce 
soir! 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 15 

— Ohé ! cria-t-il ensuite par la portière, au moment où le fiacre 
dépassait le seuil de la voùie, vous direz à M. Pritchard que je suis 
bien son serviteur. 

Désormais, Dieu seul pouvait venir en aide aux deux pauvres en- 
fants, Clary et Anna. 

Le laird, cependant, nagea vers la rive et prit terre à cent pas au- 
dessus de la voûte où Bob Lantern venait de débarquer. 

Le laird était venu à Londres pour voir le marquis de Rio-Santo à 
qui le liaient d'étroites et secrètes relations. Nous devons dire tout de 
suite que ses facultés se trouvaient fréquemment, depuis plusieurs 
années, hors de l'état normal. Il n'était pas fou, mais une idée fixe 
dominait son cerveau et tyrannisait sa volonté. Il voulait voir Rio- 
Santo, parce qu'il l'aimait, et parce qu'une invincible force le poussait 
vers lui, — pour le tuer. C'était la troisième fois qu'il quittait ainsi 
l'Ecosse à l'insu de ses filles et qu'il venait à Londres depuis l'arrivée 
du marquis. Il connaissait le chemin de Belgrave-Square, et savait les 
entrées d'Irish-IIouse. 

La route est longue de Temple-Gardens à Pimlico. Il était près de 
onze heures lorsque le laird, épuisé, mit le pied dans Grosvenor-Place. 
Il ne tourna point du côté de Belgrave-Square. Sans se rendre compte 
de son action, il prit le chemin du Lane qui porte le même nom, 
parce qu'il avait coutume, ainsi que beaucoup d'autres, d'entrer par 
là dans Irish-House. Au milieu de Belgrave-Lane, en effet, il tourna 
l'angle d'un petit passage et s'appuya au mur à côté d'une porte 
fermée. 

Au bout de quelques minutes, cette porte s'ouvrit et donna pas- 
sage à un homme de grande taille, enveloppé dans son manteau. Cet 
homme, qui sortit en grommelant des paroles de colère et qui oublia 
de refermer ia porte, n'était rien moins que Sa Grâce le prince Dimitri 
Tolstoï, ambassadeur de S. M. l'empereur de toutes les Russies. 

Angus Mac-Farlane poussa la porte. Ses vêtements trempés d'eau 
le glaçaient ; son crâne ouvert saignait. Il n'avait plus que le souffle. 
Il se dirigea néanmoins, sans se tromper, au travers d'un labyrinthe 
de passages et parvint jusqu'au rez-de-chaussée d'Irish-House, à V\ 
porte de ce salon réservé où avait eu lieu l'entrevue du prince et ('n 
marquis. Il entra et se traîna, rampant sur le tapis, jusqu'aux pieds. 



16 LES MYSTÈRES DK LONDRES. 

de Rio-Santo endormi sur l'ottomane. Là, ses forces l'abandonnèrent, 
et il s'affaissa en murmurant les noms d'Anna et de Clary. 

Nous savons le reste. 

Depuis ce jour, comme nous l'avons dit, Rio-Santo s'était confiné 
dans une chambre retirée, située derrière son cabinet de travail. La 
porte de cette chambre était rigoureusement défendue. Depuis ce jour 
aussi, le cavalier Angelo Bembo rôdait sans cesse aux alentours de la 
chambre où était couché le laird. Un soir enfin, des bruits étranges 
parvinrent jusqu'à lui. Une voix rauque et monotone se prit à chanter 
le refrain populaire d'une ballade écossaise. Puis un silence profond 
se fit. Puis encore Bembo crut entendre un double râle et des gémis- 
sements qui se confondaient. Son inquiétude ne connut plus de 
bornes : il pesa doucement sur le pêne ; la porte s'entrouvrit. 

Bembo crut rêver. li vit don José aux prises avec une sorte de fan- 
tôme, vivant cadavre, dont les bras velus, faisaient de frénétiques 
efforts pour l'étrangler. Le premier mouvement du jeune Italien fut 
de s'élancer au secours du marquis ; mais celui-ci opposait à son fan- 
tastique adversaire une force si supérieure que l'issue de cette lutte 
étrange ne pouvait être douteuse. 

Bembo fut ainsi témoin de toutes les luttes entre le malade et Rio- 
Santo. Dans les intervalles, il voyait celui-ci soigner le fiévreux avec 
la tendre sollicitude d'un frère. Son esprit s'y perdait. Quel était cet 
homme ? 

Bembo ne se croyait point permis d'entrer plus avant dans ce 
mystère sans nécessité absolue. 

Cependant Rio-Santo s'affaiblissait chaque jour. Il devenait plus 
pâle que l'homme de l'alcôve lui-même, et Bembo, dans son attentive 
sollicitude, voyait venir le moment où ces luttes solitaires sans cesse 
renouvelées présenteraient un danger réel. Et il attendait, prêt à 
s'élancer lorsque son intervention, devenue indispensable, excuserait 
sa désobéissance aux ordres du marquis. 

Il attendait, passant ses jours et bien souvent ses nuits aux envi- 
rons de la porte fermée. Mais il faut peu de chose pour faire manquer 
le moment opportun. La meilleure sentinelle peut s'endormir à sou 
ooste durant quelques minutes. 
• Or, quelques minutes suffisent. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 17 

Pour quelques minutes d'oubli, Bembo se trouvait maintenant en 
présence du cadavre d'un homme pour lequel il eût donné tout son 
sang. 



IV 



LE COIN DU LORD 



11 y avait, au bout du corridor oii le cavalier Angelo Bembo passait 
à peu près sa vie depuis quelques jours, une fenêtre basse qui s'ouvrait 
sur une toute petite cour, environnée d'un mur. Au delà de la cour 
était le passage communiquant avec Belgrave-Lane. Dans Belgrave- 
Lane, juste en face de la fenêtre basse s'élevait une maison construite 
en briques rouges, bronzées par les brouillards de Londres. Cette 
maison avait dans le quartier une mauvaise réputation. Le marchand 
de cigares de Grosvenor-Place racontait volontiers à qui voulait l'en- 
tendre qu'elle avait servi longtemps de free and easy ^ à un noble 
lord. On y avait entendu souvent le bruit nocturne des orgies, et 
parfois, de ses étroites fenêtres, des plaintes de femme étaient tombées 
jusqu'à l'oreille du passant attardé dans l'allée de Belgrave. 

Depuis quelques années, on ne voyait plus guère s'ouvrir les con- 
trevents rembourrés du free and easy, que les commères du quartier 
de Pimlico appelaient le coin du lord {lord's-corner). Le lord vieil- 
lissait, sans doute, et ses fantaisies devenaient de moins en moins fré- 
quentes. 

Le lord's-corner était, du reste, admirablement situé pour l'usage 
que lui prêtait la voix commune. Rien ne dominait ses croisées, qui 
regardaient de biais une partie des derrières d'Irish-House. De là 
seulement aurait pu partir un coup d'œil indiscret. 

Tout en veillant sur Rio-Santo, le cavalier Angelo Bembo, dans les 
premiers jours surtout, passait parfois quelques heures dans sa 
chambre, située à l'étage supérieur. Tin matin, c'était le troisième 
jour, le soleil s'était levé plus pur qu'à l'ordinaire. Bembo, accoudé 

* Sous-entendu bouse : maison où l'on est libre et à l'aise (petite mcison). 
T. IL 2 



18 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

sur l'appui de sa fenêtre, suivait avec distraction les lignes indécises 
du profil d'Irish-House, dont le soleil projetait la silhouette élégante de 
l'autre côté de Belgrave-Lane. Son regard parcourait ainsi, presque à 
son insu, la façade brunâtre du lord's-corner, qui, frappée d'aplomb 
par le soleil, empruntait à cette illumination inusitée un air de lugubre 
fête. 

Bembo venait d'assister à l'une de ces luttes silencieuses et terri- 
bles que précédait toujours le rauque chant du malade, et que sui- 
vaient, pour les deux combattants, quelques heures de repos, fruit 
d'une lassitude mutuelle. Il était triste : son grand œil noir dont, à 
ces heures de mélancolique rêverie, la prunelle avait une douceur 
tendre et presque féminine, se promenait sans voir sur les objets 
extérieurs. 

Tout à coup sa distraction chagrine fît place à une expression 
d'élonnement. Le soleil, en pénétrant dans l'une des chambres du 
lord'S'Corner, venait de lui montrer une jeune fille étendue dans un 
fauteuil et dormant. Son premier mouvement fut exclusivement cu- 
rieux; puis une nuance d'intérêt attendrit son regard : Angelo Bembo 
était tout jeune. 

Mais ce fut une impression passagère et bien vite étouffée. Que 
pouvait être la dormeuse, sinon l'une de ces femmes dont la vie est 
consacrée aux récréations nocturnes de milords du haut parlement, 
l'une de ces femmes que Leurs Seigneuries se passent de main en 
main, comme une espèce ayant cours, charmantes incarnations du 
vice, fleurs brillantes que de nobles caprices fanent avant le temps, 
et qui, fanées, tombent un jour des somptueux coussins d'un équi- 
page dans la boue noire du ruisseau, — où nul ne s'avise de les 
relever? Le cavalier Angelo Bembo détourna la tête. 

Mais il y a de ces radieux visages dont l'empreinte reste obstiné- 
ment sur la pupille, comme celle du soleil, longtemps après que l'œil 
s'est refermé. Encore une fois, le cavalier Angelo Bembo était tout 
jeune. Involontairement, sa tête se retourna et son regard chercha 
de nouveau la dormeuse. 

Combien elle lui sembla plus belle! Le soleil l'éclairait en plein, et 
Bembo pensa que jamais le soleil n'avait éclairé front plus candide 
ni plus ravissant visage. La dormeuse semblait tourmentée dans son 



LES MYSTERES DE LONDRES. 19 

sommeil. Deux ou trois fois elle étendit au-devant d'elle deux petites 
mains blanches d'un ravissant modèle, comme pour repousser un 
invisible ennemi. Angelo pensa que parfois des jeunes filles sont vio- 
lemment ravies à leurs parents et livrées, pour de l'or, à la merci de 
quelques débauchés. 

La dormeuse s'éveilla en sursaut. Lorsque ses paupières se soule- 
vèrent, ce furent les doux yeux d'Anna Mac-Farlane qui brillèrent à 
la lumière du soleil. Elle sourit à son réveil, comme font tous les 
enfants, et mit ses deux mains devant ses yeux, que blessaient les 
rayons trop ardents de la lumière. Bembo eut un sourire. Jamais il 
n'avait rien vu de charmant comme ces deux petites mains, s'efforçant 
de voiler ce jeune et candide visage. 

Il y avait deux jours déjà qu'elle s'était éveillée un matin, la pauvre 
douce enfant, dans cette chambre inconnue, des fenêtres de laquelle 
on ne voyait rien, sinon la toiture en terrasse d'Irish-House et les 
branches noires de quelques arbres dépouillés; il y avait deux jours 
qu'elle n'avait vu Clary, sa sœur tant aimée, deux jours qu'elle 
n'avait vu Stephen. La pièce où elle se trouvait était belle, ornée de 
grandes glaces et de beaux tableaux aux cadres dorés. Son lit avait 
de* tentures de soie, dont les miroitants reflets éblouissaient la vue. 
Sur les sofas on voyait d'opulentes étoffes de robes; sur la toilette, dey 
joyaux de haut prix. 

Mais la pauvre Anna ne jetait sur toutes ces précieuses choses qui 
des regards désolés. Elle avait peur. Les femmes qui la servaient lui 
faisaient frayeur, et lorsque ces femmes étaient absentes, elle s'ef- 
frayait davantage encore de sa solitude. La nuit, elle n'osait point 
s'étendre dans ce vaste lit à colonnes sculptées, dont la ruelle était 
occupée par une glace. Elle dormait sur le fauteuil où Bembo venait 
de l'apercevoir. C'était sa couche. 

Que les nuits lui semblaient longues! c'était alors qu'elle frisson- 
nait, la pauvre fille, au moindre bruit du vent frôlant les fenêtres ; 
c'était alors qu'elle croyait voir, à la lueur vacillante de sa lampe, les 
boiseries se mouvoir lentement, les portes closes glisser sur leurs 
gonds et les rideaux du lit solitaire agiter les plis abondants de leurs 
draperies. 

En s'é veillant, ce matin, elle fut bien joyeuse : le soleil venait ainsi 



20 LES MYSTERES DE LONDRES. 

la visiter le matin des beaux jours dans Cornhill ; elle se crut dans sa 
petite chambre, et se dit qu'elle avait fait un horrible rêve. Cela dura 
ant que sa main blanche couvrit ses jolis yeux comme un bandeau. 
Puis le cavalier Angelo Bembo, qui la dévorait du regard, la vit tout 
à coup tressaillir et se lever avec effroi. Il sentit ses yeux devenir 
humides. 

Depuis ce matin-là, le cavalier Angelo Bembo vint bien souvent 
s'accouder sur l'appui de. la fenêtre basse. Rêveur et poète, et offrant 
dans sa nature chevaleresque quelques teintes affuiblies du multiple 
et fier caractère de Rio-Santo lui-même, Bembo n'avait point de bou- 
<!,lier contre ces impressions soudaines qui entrent dans le cœur à 
l'improviste. Il n'avait point aimé encore selon son âme, et ces liai- 
sons passagères où sa beauté physique et son brillant esprit l'avaient 
entraîné dans les salons du West-End avaient été pour lui un passe- 
temps, ou moins que cela : un appendice à sa toilette, un complément 
de tenue. 

Le surlendemain, un matin encore, Bembo vit quelque chose 
d'étrange. Le jour n'était pas encore bien dégagé des dernières om- 
bres du crépuscule; Anna dormait. Une porte s'ouvrit au fond de la 
chambre et deux hommes entrèrent. L'un d'eux tenait un bougeoir; 
l'autre, tout enveloppé dans un chaud carrik à fourrures, suivait d'un 
pas indolent. On juge si Bembo ouvrit de grands yeux. 

Le premier des deux nouveaux-venus avança doucement et fit un 
geste de surprise en voyant Anna dans le fauteuil. Il la croyait, sans 
doute, au lit, et son visage, tandis qu'il se tournait vers son compa- 
gnon en souriant obséquieusement, exprimait à peu près ceci : 

— Elle dort; peu importe que ce soit dans un fauteuil. 

L'homme au carrik ne daigna point répondre, et l'autre, qui sem- 
blait être quelque chose comme son valet, sinon pis que cela, bien 
qu'il ne portât pas de livrée, haussa le flambeau pour faire tomber la 
lumière sur le visage d'Anna endormie. 

Bembo ne perdait pas un geste de ces deux hommes, dont l'un 
s'appelait Gilbert Paterson, et l'autre Godfrey de Lancester^ comte 
de White-Manor. 



LES MYSTERES DE LONDRES. 21 



PAR LA FENETRE 

Le comte s'était arrêté, immobile, à trois ou quaire pas d'Anna, 
et promenait lentement son regard éteint autour de la chambre. Quand 
Gilbert Paterson eut éclairé suffisamment la jeune fille, il abaissa la 
lampe, et le comte poussa un long soupir en disant : 

— Je voudrais qu'il y eut à cha.'une de ces fenêtres huit bons bar- 
reaux de fer ! 

— Oserai-je demander à Votre Seigneurie?... commença Pater- 
son étonné. 

— Quatre en iravers et quatre debout, poursuivit le lord ; et je 
voudrais, Gilbert, tenir ici, au lieu de cette petite sotte, le fils de 
mon père qui, par le nom de Dieu ! n'en sortirait pas avant le jour de 
sa mort ! 

Le comte prononça ces derniers mots avec une effrayante énergie. 
Ses yeux mornes s'allumèrent tout à coup pour lancer un éclair si- 
nistre. Paterson secoua la tête. 

— Encore ce diable de Brian ! grommela-t-il. 
Le comte était pâle et frissonnait. 

— J'en mourrai, je le sens! poursuivit-il d'une voix étouffée, et 
il sera comte de White-Manor ! 

Brian était son héritier légal. Le comte se dirigea vers la porte. 

— Mais regardez-la, au moins, milord ! dit Paterson désespéré. 
Le comte" revint machinalement vers Anna endormie, mit le 

lorgnon à l'œil et contempla un instant avec la froideur stupide d'au 
eunuque de cent ans la ravissante enfant qui posait devant lui. Son 
lorgnon glissa d'un pied charmant à une ceinture mignonne, de la 
ceinture à la gorge, de la gorge aux cheveux, puis son lorgnon re- 
tomba. 

— Une antre fois, maître Gilbert, murmura-t-il avec lassitude. 
Le lord et son intendant sortirent. 

Angelo Bembo était plus mort que vif. Jamais objet ne lui avait 



22 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

semblé plus hideux que ce lorgnon ; il n'y avait plus à en douter, la 
charmante dormeuse du lord' s-corner éidiii là contre son gré; on la 
tenait prisonnière ; elle était victime de quelque machination infer- 
nale. 

Combien elle lui parut plus touchante encore que d'ordinaire, 
lorsque ce matin-là, dès son réveil, elle se mit à genoux pour faire 
sa prière de chaque jour ! Bembo, dans sa vie aventureuse et frivole, 
avait conservé souvenir des enseignements de sa mère. En voyant 
Anna prosternée, il se sentit joyeux, parce qu'il crut en la protection 
divine, et il se dit que tout à l'heure quelque bon ange avait veillé 
sur la jeune fille endormie. 

Hélas I la pauvre recluse avait grand besoin d'un bon ange. White- 
Manor, de lui-même, n'eût point songé à revenir, mais près de lui 
était Gilbert Paterson. Grâce à Paterson, ses passions assoupies 
s'éveillèrent ; il se souvint d'Anna endormie, et ce souvenir char- 
mant le galvanisa. La nuit suivante, il fit atteler et se rendit dans 
Belgrave-Lane. L'aube commençait à poindre lorsqu'il franchit le 
seuil du lord' s-corner. C'était le matin du jour oîi nous avons re- 
trouvé le marquis de Rio-Santo assis au chevet d'Angus Mac-Farlane. 

Anna venait de s'endormir. Le cavalier Angelo Bembo venait au 
contraire de s'éveiller; quittant la natte étendue devant la porte 
de la chambre d'Angus, où il avait coutume de prendre de temps à 
à autre de courts instants de repos, il mit son œil à la serrure. Le 
malade était immobile dans son lit et Rio-Santo immobile dans son 
fauteuil. Rien n'annonçait une crise. 

Bembo s'en alla vers la fenêtre. Il était un peu sentinelle aussi de 
ce côté, car il avait fait dessein de protéger de son mieux la pauvre 
prisonnière. Le moment était venu. Bembo vit, comme l'autre fois, 
une porte s'ouvrir au fond de la chambre de la recluse et deux 
hommes entrer. C'étaient les mêmes hommes : le valet et le maître. 

Paterson, sans mot dire, tira les rideaux du lit et releva la couver- 
ture. Puis il s'approcha d'Anna endormie comme s'il eût voulu la 
prendre dans ses bras et l'enlever. 

Bembo avait sur le front de grosses gouttes de sueur froide. Mais le 
comte fit un geste et Paterson sortit après avoir salué respectueuse- 
ment. Le comte, au lieu de s'avancer vers la jeune fille, se baissa et 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 23 

ramassa un papier qui venait de tomber des couvertures mêmes 
du lit. 

Bembo pressa son front entre ses mains. Un irrésistible mouvement 
le poussait vers cette maison maudite où un crime infâme allait s'ac- 
complir; mais l'idée d'abandonner le marquis, ne fût-ce qu'un ins- 
tant, l'arrêtait. La veille, en effet, il avait cru voir Rio-Santo faiblir 
dans sa dernière lutte avec le malade. Il revint vers la porte et plaça 
de nouveau son œil à la serw^ure. Ceci fut un grand malheur. Si 
Bembo, en effet, fût demeuré un instant de plus à la fenêtre, il n'eût 
point abandonné la garde de Rio-Santo. 

Voici ce qui se passait dans la chambre du coin du lord. Le comte 
s'était assis auprès de la table qui supportait la lampe. Il avait placé 
sur la table le papier tombé du lit et n'y songeait plus déjà. Il con- 
templait Anna endormie et la trouvait belle. 

— Je voudrais quelqu'un pour m'aimer, pensa-t-il tout haut. Puis 
il reprit avec amertume ; Quelqu'un pour m'aimer ! qui donc m'a 
aimé jamais? La seule femme que j'aie aimée, moi, et je l'adorais! 
la femme à qui j'avais donné mon nom, mon cœur, tout ! cette femme- 
là me trompait! Un jour, penché sur le berceau de l'enfant que j'ap- 
pelais ma fille, je pus penser qu'un autre!... Oh! je chassai la mère, 
et je chassai l'enfant ! J'eus raison ! Je fis bien ! Aujourd'hui je ferais 
de même ! 

Il s'arrêta, et un sourire cruel vint crisper sa lèvre. 

— Il y a seize ans de cela, reprit-il ; j'avais donné l'enfant à un 
homme sans pitié. Il se sera mis comme un mur d'airain entre la 
mère et la fille. Tant mieux! Tant mieux, si elle est morte dans les 
larmes ! Tant mieux si elle vit encore pour pleurer et souffrir ! 

Le visage rouge et sanguin de White-Manor exprimait une cruauté 
sans bornes. Tout à coup son regard s'adoucit en tombant sur Anna 
qui souriait à un rêve. 

— Allons ! s'écria-t-il en se versant un plein verre de blond sherry, 
dont Gilbert Paterson avait mis un flacon sur la table. Allons, oublions 
le passé et le présent pendant une heure. Cette fille est belle... et, 
par le nom de Dieu, mon frère n'aura pas du moins le pouvoir de me 
l'enlever ! 

Il replaça bruyamment le verre sur la table. Anna s'éveilla en sur- 



Î4 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

saut et faillit mourir de frayeur. Mais le comte n'était déjà plus à 
craindre pour elle. En remettant le verre sur la table, le papier tombé 
des couvertures du lit avait frappé ses yeux. Il l'ouvrit machinalement 
et devint plus pâle qu'un linceul. Le papier contenait quelques mots 
tracés au crayon que nous transcrivons ici : 

c Courage, milord mon frère ; je veille sur vos amours. 

» Brian de Lancester. » 

Nous savons que, depuis huit jours, Brian, heureux et subjugué, 
avait autre chose à faire qu'à tourmenter son frère; il y avait bien 
longtemps peut-être que le billet était là. Mais ce ne fut pas ainsi que 
l'entendit le comte. Il avait de son frère une si mortelle frayeur! Il 
<;rut que ses valets le trahissaient, que Paterson le trahissait, qu'il 
était entouré de dangers et d'ennemis. 

Il appela Paterson d'une voix tonnante. Paterson parut. 

— Approche ici ! dit le comte qui saisit par le goulot son flacon 
de sherry. 

Le flacon était en cristal taillé ; ce pouvait être une arme redou- 
table. Paterson lut son destin dans l'œil sanglant de son maître. Au 
lieu d'avancer, il recula vivement. Au moment où il repassait le seuil, 
le flacon siffla derrière son oreille et vint se briser en mille pièces à 
quelques pouces de sa tête sur le battant ouvert de la porte. 

Anna ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, elle vit l'homme qui 
l'avait si fort épouvantée étendu sur le parquet et s'agitant en de 
faibles convulsions. Paterson et un groom essayaient de le soulever 
pour l'emporter dans sa voiture. 

Le cavalier Angelo Bembo n'avait rien vu de tout cela. Après avoir 
reconnu que le marquis et son mystérieux malade reposaient tous 
les deux, il s'élança vers son appartement et prit ses pistolets. Puis il 
descendit rapidement l'escalier. Au moment où il franchissait les der- 
nières marches, il aurait pu entendre la rauque voix d'Angus Mac- 
Farlane entonnant le premier couplet de la ronde du laird de Kil- 
larvan. 

C'était là un présage certain. La lutte allait commencer, Angelo 
était dans la rue. 11 vit la porte du lord' s-co mer ouverte. Un carrosse 
sans armoiries stationnait devant le seuil. Deux valets descendirent 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 25 

le perron, portant dans leurs bras l'homme au carrik bordé de four- 
rures, qui ne donnait aucun signe de vie. 

Un hasard providentiel avait rendu l'intervention de Bembo inutile. 
Il reprit le chemin de son poste. Son absence avait duré en tout 
quelques minutes. C'était assez, Rio-Santo avait succombé. 

11 y avait un quart d'heure que le cavalier Angelo Bembo était dans 
la position que nous avons décrite en l'une des pages qui précèdent, 
portant sur sa poitrine la tête alourdie du marquis. Lovely tressaillit 
brusquement et aboya. En même temps, Bembo sentit sur le revers 
de sa main un souffle tiède, mais si faible ! 

— Il vit, mon Dieu ! il vit ! pensa le jeune Maltais, mais il lui fau- 
drait des secours. Et comment faire? 

Bembo, même en ce moment suprême, n'osait pas introduire des 
valets dans un lieu dont Rio-Santo avait défendu l'entrée. Il enleva 
son maître dans ses bras et franchit le seuil. Une fois dehors, il ferma 
la porte à double tour. Les valets, appelés, accoururent. 

— Qu'on aille chercher un médecin ! s'écria Bembo. 
Les valets répondirent : 

— Le docteur Moore est dans le cabinet de milord. 

Le marquis, toujours sans mouvement, fut transporté dans son 
cabinet. 

Le docteur Moore était là en effet. 

A la vue de Rio-Santo, qui avait tout l'aspect d'un cadavre, le 
docteur ne manifesta ni empressement ni surprise. 11 se leva et prit le 
bras du marquis pour lui tàter le pouls. 

— Sortez! dit-il aux valets qui attendaient, curieux et avides de 
savoir. 

Les valets obéirent. 

— Signore, reprit le docteur en s'adressant à Bembo, j'aime à être 
seul avec mes malades. 

— Mais, monsieur... 

— Le temps presse... Et je n'opère jamais que quand je suis 
seul. 

— Au moins me direz-vous, s'écria Bembo, s'il reste quelque 
espoir ? 

— Je ne vous le dirai pas, signore. 



-r'> 




26 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Bembo eut un mouvement de violente colère ; mais il se dirigea 
vers la porte. 

— Signore ! reprit le docteur au moment où Bembo passait le 
seuil. 

Celui-ci se retourna. 

— Emmenez ce chien, je vous prie, ajouta Moore ; il me gêne. 
Bembo saisit Lovely par son collier et l'entraîna malgré la résistance 

du noble animal, qui regardait tour à tour son maître et le médecin 
en hurlant plaintivement. On eût dit qu'il se défiait. 

La porte se referma sur Bembo. Moore poussa le verrou et se trouva 
seul en face de Rio-Santo évanoui. 



M 



LE PANNEAU 

Le docteur Moore revint s'asseoir auprès de l'ottomane où Rio- 
Santo gisait sans mouvement. Il souleva sa main, qui, subitement 
lâchée, retomba inerte et rebondit deux fois sur l'élastique coussin. 
Un sourire étrange, tout plein d'un triomphant orgueil, vint à la lèvre 
pâle du docteur. II se leva, croisa ses bras sur sa poitrine et regarda 
longtemps le marquis sans mot dire. 

— C'est une belle créature! murmura-t-il enfin; quand ce cœur 
bat, il y a bien de la puissance dans ce regard éteint et morne à pré- 
sent. Combien de fois ne m'a-t-il pas fait baisser les yeux! Sans lui, 
je serais le premier. Oui... cet homme me fait obstacle ; sa supério- 
rité m'écrase... et voilà qu'aujourd'hui cet homme est à ma merci! 
Pour le tuer, je n'aurais qu'à le laisser mourir! 

Il sourit, et, pour la seconde fois, son front rayonna un orgueil 
sinistre. Puis il ajouta durement ; 

— Marquis, je te condamne! Demain les lords de la nuit se réuni- 
ront pour choisir un nouveau chef. Edward, le père de la grande 
famille, ne sera plus qu'un cadavre. Son Honneur, comme l'appellent 
les soldats de notre immense armée, aura trois pieds de terre sur le 



I 




LES MYSTERES DE LONDRES. 27 

corps. Et que c'est lourd, milord, trois pieds de terre! ajouta-t-il en 
ricanant. Oh! la maison Edward and G" ne mourra pas pour cela; 
Votre Seigneurie peut être tranquille. Elle aura toujours son comptoir 
dans Cornhill, ses mille dépôts dans Londres, et ses invalides dans les 
purgatoires de White-Ghapel et de Saint-Gilles. Il y avait un Edward 
avant vous, milord, il y aura un Edward après vous. Edward, c'est 
k nom royal, comme autrefois Pharaon, en Egypte. Demain, marquis, 
ce sera moi qui m'appellerai Edward. Que vous en semble? 

Il mit la main sur le cœur de Rio-Santo, et une ride plissa profon- 
dément la peau tendue de son front. 

— Je croyais la strangulation plus complète que cela, reprit-il 
sans plus prononcer ses paroles, parce qu'il venait de découvrir que 
Rio-Santo était plein de vie ; il faudra que je le tue, si je veux qu'il 
meure. 

Le docteur tira de sa poche une trousse de maroquin et y choisit 
une lancette acérée. II trancha d'un coup de bistouri la manche de la 
robe de chambre du marquis et fit le geste de piquer sa veine. 

— Il n'en faudrait pas davantage ! murmura-t-il. 

Mais l'instrum.ent reprit place dans la trousse et le docteur s'assit, 
la tête entre ses deux mains. 

— J'hésite à le sauver comme j'hésite à le perdre! pensa-t-il. Sa 
raain est robuste. Qui sait si la mienne saurait tenir les rênes de ce 
fougueux attelage qui traîne notre fortune? Et, après tout, le princi- 
pal n'est-il pas de parvenir? 

La lancette fut tirée une seconde fois de la trousse et soigneusement 
nettoyée. En touchant le chiffon de drap qui servait à l'essuyer, elle 
y laissa une trace rougeâtre, comme si elle eût été humectée d'un 
très-violent corrosif. 

— Et son secret, d'ailleurs ! reprit encore Moore, dont l'œil s'allu- 
ma au feu d'un avide désir; s'il meurt, qui me dira son secret? Cet 
homme ne cherche pas ce que nous cherchons : il vise plus haut ; si 
haut que mon imagination ne peut pas même rêver ce qu'il tâche d'at- 
teindre. Et il l'atteindra, pourtant, car il n'est point d'obstacle que son 
talon ne puisse briser. Je veux savoir ce qu'il cherche. Par le ciel! 
je connaîtrai sa pensée. Et alors sa vie ne sera-t-elle pas toujours à 
moi comme elle l'est aujourd'hui? N'ai-je pas le temps? Fou que j'é- 




28 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

lais! j'allais faire comme ces enfants qui brisent leurs jouets pour 
savoir ce qu'ils recèlent. Le secret d'un mort est trop bien gardé : 
marquis, nous ajournons votre sentence. 
On frappa doucement à la porte du cabinet. 

— Au nom du ciel, monsieur, ayez pitié de mon angoisse, dit à 
travers la porte la voix du cavalier Bembo ; j'attends! 

— Attendez ! répondit froidement Moore. 

— Un mot par grâce, un seul mot, monsieur! 

Le docteur, au lieu de répliquer, cette fois, se dirigea à pas de loup 
vers la partie du cabinet opposée à la porte derrière laquelle attendait 
Bembo, et mit une petite clé dans la serrure d'une armoire. 

— J'allais oublier le motif de ma visite, murmura-t-il ; ce sera 
bien le diable si M. le marquis ne peut pas m'attendre encore quel- 
ques minutes. 

Avant d'aller plus loin, nous croyons opportun de dire au lecteur 
que l'immense association qui porte à Londres le nom de la Famille 
. est constituée à peu de chose près comme la société qu'elle rançonne. 
Seulement elle est mieux constituée. Il y a chez elle aussi le public, 
le gentry et la noblesse, c'est-à-dire le peuple, les chevaliers et le sé- 
nat : les hommes, les gentlemen, les lords. 

Au-dessus de tout cela est le père, que les hommes appellent Son 
Honneur ou désignent par un nom propre qui est sujet à changer. En 
483., Edward régnait. Ldi Famille ût sous son règne de véritables 
progrès. On vola des diamants de la couronne, on commit des larcins 
héroïques. 

C'était un homme taillé dans de tout autres proportions que ses bien- 
aimés sujets. Les lords de la nuit, son conseil privé, découvrirent 
avec stupéfaction un beau jour que leur chef n'était point un voleur. 

C'eût été une rumeur étrange dans la Famille, si celte révélation 
fût descendue des lords aux gentilshommes et des gentilshommes aux 
simples goujats de l'armée. Mais milords de la nuit avaient une rai- 
son de se taire : c'est qu'en définitive ils ne savaient rien. Rio-Santo 
était pour eux un problème, voilà tout. Ils avaient découvert qu'entre 
eux et lui se creusait un abîme. Il voyait plus loin qu'eux et plus haut; 
leur sordide ambition n'était point son ambition. — Où marchait-il? 

Évidemment, Rio-Santo s'appuyait sur eux comme sur un bâton de 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 29 

voyage; ils se voyaient être entre ses mains des instruments vulgaire?. 
Quel était le but de sa course? Nul ne pouvait le savoir, nul ne pou- 
vait seulement s'en douter, car Rio-Santo tenait le sceptre d'une 
main hautaine, et de lui au premier de ses sujets il y avait tous les 
degrés de son trône. 

Quelques-uns, parmi les patriciens de la Famille, se préoccupaient 
assez peu de cet état de choses. Ils touchaient de magnifiques divi- 
dendes ; leur but était atteint. Mais il y en avait d'autres, et parmi 
ceux-ci nous devons compter le docteur Moore et l'aveugle Tyrrel, 
qui n'acceptaient point aussi volontiers le fait accompli. Tyrrel avail 
été chargé par le marquis de quelques missions secrètes qui avaient 
bouleversé son intelligence. 

L'une de ces missions consistait à remettre cent livres sterling tous 
les mois à l'Honorable Brian de Lancester, lequel ne faisait à coup sur 
point partie de l'association. Tyrrel se creusait la cervelle pour devi- 
ner le motif de cette munificence. C'était en vain, et ce devait être en 
vain toujours, parce que les motifs du marquis étaient trop en dehors 
du cercle d'idées où gravitait d'ordinaire la pensée de Tyrrel. 

Quant au docteur Moore, il avait ses entrées à Irish-House; il était 
le médecin de Marie Trevor, et jouait un peu, entre le marquis et son 
ténébreux sénat, le rôle que nos ministres jouent entre le roi et les 
chambres. C'était un esprit subtil , audacieux, mais froid dans son 
audace, patient, hautain et sachant cacher sa hauteur sous l'obéis- 
sance, positif à l'excès, rompu au dol, et capable d'entrer jusqu'au 
cou dans le crime; mais il devait, comme Tyrrel, chercher les secrets 
de Rio-Santo dans une sphère trop restreinte ou trop basse. 

Quand un vaisseau poind en mer à l'horizon et que le matelot en 
vigie crie : Navire! les passagers ouvrent de grands yeux et cher- 
chent à voir. Ils ne voient rien. Le navire approche. Les marins 
comptent ses mâts déjà et raisonnent sur son allure. Les passagers 
cherchent encore et ne voient pas davantage. C'est qu'ils cherchent 
trop bas. Pour voir de loin, il faut regarder dans les nuages. 

Depuis six jours que Rio-Santo ne se montrait point, le désir 
inquiet de Moore s'était singulièrement accru; cette absence devait 
avoir de bien graves motifs et couvrir peut-être d'étranges menées. 
Le docteur, néanmoins, ne perdit pas tout à fait son temps pendant 



30 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

ces six jours. Introduit dans le cabinet du marquis, il épia, fureta, 
violât le secret des cartons fermés et mit ses regards curieux dans 
plus de paperasses qu'il n'en faudrait pour composer vingt volumes. 
Mais ces papiers étaient, pour la plupart, écrits en chiffres, dont 
Moore n'avait point la clé. D'autres étaient couverts de caractères 
chinois et le docteur reconnut sur quelques-uns l'idiome vulgaire de 
l'Afghanistan. 

On peut savoir beaucoup de langues et ne point connaître à fond le 
chinois vulgaire et le patois populaire du Sindhy. Tout ce que Moore 
put reconnaître dans les nombreux documents parcourus à la hâte, 
c'est qu'une mystérieuse fermentation était fomentée au sein du Céleste 
Empire, et qu'un esprit de révolte avait soufflé dans les montagnes 
des Afghans. 

Était-ce de l'histoire contemporaine ou de l'histoire ancienne? 

Quand il eut fouillé les cartons, il fouilla le cabinet lui-même, espé- 
rant découvrir quelque cachette. Du premier coup il crut avoir trouvé 
son fait. C'était le matin même de ce jour où recommence notre his- 
toire. Le lecteur peut se souvenir qu'au moment où le cavalier An- 
gelo Bembo, de retour de son expédition chevaleresque, ouvrait la 
porte pour se précipiter au secours de Rio-Santo, un des lambris de 
la chambre d'Angus Mac-Farlane, qui venait de s'agiter et de laisser 
apercevoir le visage curieux du docteur Moore, se referma tout à 
coup. 

Ce panneau donnait dans le cabinet du marquis. En l'ouvrant, 
Moore croyait avoir découvert un armoire secrète. Ce qu'il vit le 
frappa vivement, et il n'en eut qu'un plus grand désir de voir mieux 
et davantage. Ce fut dans la serrure de ce panneau qu'il mit une 
petite clé à l'instant où la voix suppliante du cavalier Angelo Bembo 
vint réclamer une consolante parole pour calmer son inquiétude. Il 
poussa sans bruit le panneau. La chambre du laird était silencieuse et 
vide ; on n'entendait même pas la respiration d'Angus Mac-Farlane, 
étouffée par les épais rideaux du lit. 

Moore jeta un dernier regard sur Rio-Santo, toujours immobile, et 
franchit le seuil. 

Le premier objet qui le frappa en entrant fut le portrait suspendu 
entre les deux fenêtres. A son aspect, un étonnement extrême se pei- 




LES MYSTÈRES DE LONDRES. 31 

gnit sur son visage. Il le contempla sous divers jours, fermant les 
yeux un instant pour les rouvrir ensuite et mieux voir. A mesure qu'il 
regardait ainsi, un reste de doute, demeuré sur sa physionomie, 
s'évanouissait graduellement. 

— C'est bien elle! murmura-t-il enfin; et, sur ma parole, elle était 
bien faite pour tourner la tète de l'héritier présomptif d'un comte... 
c'était une ravissante créature ! Mais que fait ici le portrait de la cora'^ 
tesse de White-Manor? 



VII 



LA SAIGNEE 

Le docteur Moore resta quelques secondes devant ce gracieux por- 
trait de femme, vêtu à la mode de 4815, que nous avons décrit en 
1 un des précédents chapitres. 

— Je n'y comprends rien! murmura-t-il ensuite; Rio-Santo n'est 
ici que depuis un an, et la comtesse de White-Manor... Ma foi, je m'y 
perds! *• ^ 

Il pirouetta sur le talon et jeta en passant un regard distrait par la 
fenêtre. 

— Hé! hé! hé! fit-il en riant plus franchement que d'habitude • le 
hasard est parfois souverainement spirituel ! Si je ne me trompe voici 
de l'autre côté du lane le free and easy de White-Manor. White- 
Manor était un fier séducteur de son temps!... Oh! oh! ajouta-t-il en 
s arrêtant tout à coup à deux pas du lit, il y a là un homme ! ' 

Il venait d'apercevoir la jambe maigre et velue d'Angus Mac-Farlane 
qui sortait à moitié des couvertures. Le docteur était entré dans cette 
chambre avec unesi ferme espérance de découvrir des choses étranges 
impossibles à soupçonner, qu'il demeura une minute hésitant et comme 
saisi d une puérile frayeur. Quel était l'homme étendu sur ce lit? 

Il souleva le rideau. Angus tournait le dos au jour. Son front tou- 
chait la muraille. Moore ne pouvait voir son visage. Un instant. Tins- 
tinct de médecin se mit en travers de sa curiosité. Il prit le bras 
d Angus et lui tàta le pouls. 



32 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Fièvre cérébrale! murmura-t-il*, congestion imminente. Pour- 
quoi m'a-t-on appelé si (ard? 

Cette ptirase consacrée lui échappa, tant est grande la force de 
l'habitude. Il l'accueillit au passage par un sourire, et mit un genou 
sur le lit, de façon à coller, lui aussi, sa tête au lambris. Dans cette 
position, il put voir les traits d'Angus. Son examen dura deux ou trois 
secondes. 

— Je ne connais pas cet homme ! dit-il avec désappointement. Puis 
se ravisant tout à coup, il ajouta : Mais si fait ! C'est cet honnête paysan 
d'Ecosse que Piio-Santo nous amena une fois au conseil; lelaird qui 
lient notre château de Crewe. Et pourquoi diable Rio-Santo le laisse- 
t-il mourir là comme un chien ? 

Le docteur se releva et secoua la tête. 

— Fou que je suis! murmura-t-il; j'ai beau chercher, je ne trou- 
verai point. Le secret de ce marquis d'enfer est dans son cerveau et 
non point autre part. J'ai rencontré çà et là quelques pages dépareil- 
lées du livre de sa conscience : assez pour être sur que sa vie ne fut 
qu'un long mystère ; trop peu pour deviner le premier mot de son 
secret. 

Le laird fit un mouvement et se retourna péniblement sur sa 
couche. 

— L'eau me brûle! dit-il tout bas. 

— Cet homme se sauvera tout seul l murmura le docteur Moore. 
Demain, il sera en convalescence. 

— Oh ! reprit Angus, le brigand m'échappe 1 elles disparaissent... 
toutes deux ! toutes deux ! 

Moore mit la main sur son pouls et l'y laissa près d'une minute. 

— Une crise, pensa-t-il ; et ce sera fini. Ces misérables Écossais ont 
le cerveau si bien fêlé que la fièvre passe à travers les fissures ! 

— Selle mon cheval noir, Duncan de Leed ! s'écria le laird dont la 
voix devint tout à coup retentissante; je vais me rendre à Londres 
pour le tuer! 

— Pour tuer qui? demanda involontairement le docteur. 

Angus s'était levé sur son séant et attachait sur lui des yeux ef- 
frayants à voir. 

— La voix des rêves ne peut pas mentir, reprit-il lentement. Il me 



LES MYSTÈUES DE LONUHI'S. 33 

semble que j'ai vu Fergus O'Breane celte nuit. Pourquoi ne l'ai-je 
pas tué? 

Ses mains se posèrent sur les deux épaules du docteur. 

— Te l'ai-je dit, ami Duncan ? lorsque je l'aperçois par la seconde 
vue, il a au milieu de la poitrine un trou rond et rouge. Il est assis 
•ur le gazon, au bord d'un chemin, et bien pâle. Alors la voix des 
rêves perce la nuit et me dit à l'oreille : C'est ton sang, le sang de tes 
veines qui vengera Mac-Nab! 

— iMac-Nab! répéta le docteur en lui-même; je connais ce nom... 
eh! oui... ce jeune pédant que j'ai trouvé au chevet de Perceval! 
Stsphen Mac-Nab ! 

— Qui donc m'a dit qu'il s'appelle maintenant Rio-Santo? s'écria 
soudainement le laird. 

Moore .wait tressailli au nom du marquis. 

— Ce n'est pas moi, mnrmura-t-il, espérant relier par celte réponse 
les idées fugaces du malade et l'entraîner en de moins obscures révé- 
lations. •* 

— Rio-Santo! répéta Angus ; selle mon cheval, Duncan de Leed! 

— Et, s'il plait à Votre Honneur, dit le docteur, en tâchant d'imiter 
l'accent et les formules d'Ecosse; ce Hio-Santo est donc un assas- 
sin? 

Le laird retira ses deux mains avec défiance. 

— Ceux qui disent cela, répondit-il, en ont menti. Que me voulez- 
vous? 

Il se replongea, tremblant de froid, entre ses couvertures. 

— L'eau me l'iace ! grommela-t-il en frissonnant. 
Puis il entonna d'une voix endormie : 

Le laird de Killarvaa 

Avait deux fllles; 
Jamais n'en vit amant 

D'aussi gentilles 

Dany Glen-Girvan... 

Moore attendit quelques secondes, cherchant le mot de cette énigme. 
Tout à coup il sentit la pression d'une main sur son bras et se re- 
tourna vivement, croyant que c'était le cavalier Bembo. Mais à peine 
eut-il porté son regard sur l'homme dont la main serrait son bras, 

T. 11 3 



34 LES MYSTÈRES DR LONDRMS. 

qu'il poussa un cri de terreur et cliancela, prêt à défaillir. L'Iiomnin 
qui le surprenait en flagrant délit d'espionnage, au moment où, dé- 
sertant le chevet d'un malade — d'un mourant! — il se livrait à une 
sorte de visite domiciliaire, inexcusable par tout pays, mais inex-cu- 
sable surtout dans les mœurs anglaises, où chaque maison habitée est 
un sanctuaire que la loi elle-même n'a pas le droit de violer, c'élail 
le malade lui-même, le mourant, Rio-Santo en personne. 

Le docteur mesura sa situation d'un coup d'œil. Il était sous la 
main de Hio-Santo. Il le savait, 

Rio-Santo portait sur son visage les symptômes manifesies de cette 
désorganisation partielle du cerveau, dont les effets sont si divers. 
Moore venait de deviner qu'il était muet. Sa langue demeurait para- 
lysée après le retour à la vie de toutes les autres parties de son corps. 
Il pensait, mais les muscles de sa langue étaient moinonlanéinenl 
frappés de mort. 

Moore eut l'idée de le tuer. 

Hio-Santo le regardait fixement. Il releva la manche de si rôle de 
chambre, et, d'un geste significatif, montra la veine gonllée de son 
avant-bras. 

— Vous voulez que je vous saigne, milord ? demanda Moore. 
Rio-Santo fit un signe aflirmatif. 

Le docteur hésita. Tandis qu'il hésitait, il se sentit serrer de nou- 
veau le bras. Cette pression fut lente et persistante. C'était quelque 
chose comme un ordre donné d'une voix ferme, mais sans colère. 

Moore tira sa trousse et l'ouvrit. 

Au moment où il approchait la lancette du bras de Rio-Santo, 
celui-ci lui arrêta la main el prit Tinslrument, qu'il approcha de ses 
yeux. Le docteur comprit et trembla, car ce geste lui disait que Rio- 
Santo n'avait lien perdu de sa pantomime, alors qu'il avait essuyé 
cette même lancette sur son habit, dont le drap s'était instantanément 

rougi . 

Il releva, lui aussi, sa manche sans mot dire et se piqua légèremoni 

le bras. 

Rio-Santo fit un signe d'approbation. L'instant d'après, de sa veine 
ouverte s'élança un vigoureux jet de sang. 

— Assez! dit Rio-Santo au bout de quelques secondes. 



LES MYSTERES DE LOiNDRES. 3o 

Le docteur tressaillit violemment au son de cette voix. Il releva .-oi 
regard allaché sur la saignée avec une vérilable terreur. Hio-Saiilo 
étnit de nouveau l'homme redoutable devant qui tout pliait. 

Moore forma la saignée et croisa ses bras sur sa poiiiine. Il atten- 
dait son arrêt. 

— Avancez-moi un fauteuil, dit Rio-Santo. 

Moftre se hâta d'obéir. Le marquis tomba pes-iFiiment sur le coussin 
et mit sa main sur ses yeux (jui, affaiblis par les veilles, la crise et 
le ?ang perdu, se blessaient à l'éclat du jour. Il demeura ainsi pendan' 
trois ou quatre minutes. Au bout de ce temps, il redressa la tête. Sou 
front pâle avait recouvré toute sa tière sérénité. 

— Monsieur le docleur, dit-il, je vous remercie d'avoir violé le se- 
cret de cette retraite. Grâce à vous, je sais maintenant (jue ce pauvre 
malade n'est plus en danger de mort. 

Il montrait Angus, endormi sur le lit. Moore s'inclina. 

— Je pense que je ne me trompe point, ajouta Rio-Santo. Vous 
avez dit que son état est désormais sans péril? 

— Je l'ai dit, milord. 

— Monsieur le docteur, reprit le marquis, je vous remercie d'avoir 
mis à nu devant moi le fond de votre âme, tandis que je gisais là-bas 
mourant. Vous êtes jaloux de moi ; vous voulez mon secret. Ne m'in- 
terrompez pas, monsieur, je ne vous veux point de mal. Seulement, 
votre jalousie est insensée, et mon secret est de ceux qu'on ne devine 
pas. Il est comme ces pages écrites en langues inconnues que vous 
avez trouvées dans mon cabinet et que vous avez essayé en vain de 
déchiffrer; on aurait beau le tenir entre ses mains, il faudrait encore 
une clé pour le comprendre, ei celle clé, n)onsieur, Dieu, qui seul la 
donne, ne l'a point mise en vous. 

Il y avait dans ces dernières paroles un mépris sans bornes. L'or- 
gueil de Mooie se révolta sourdement au dedans de lui. 

— Monsieur le docteur, reprit encore Rio-Santo, parlant toujours 
de cette voix lente qui donnerait de la froideur à une louange, mais 
qui ajouie à l'expression du dédain, je vous remercie enfin, et surtout 
de ne m'uvoir pas assassiné. 

Moore recula de deux pas. Ce mot le sangla comme un coup de fouet 
au cœur. Il se crut perdu sans ressources. 



36 LES MYSTKRKS IJE LONDRES. 

Mais Rio-Santo continua : 

— La mort m'eût été cruelle... bien cruelle! Encore une fois, je ne 
vous veux point de mal. Mettez ce coussin sous mes pieds, monsieur 
le docteur. 

Moore prit le coussin et le plaça sous les pieds du marquis, 

— Excusez-moi, monsieur le docteur, poursuivit ce dernier, si 
j'abuse ainsi de votre complaisance. Allez ouvrir la porte extérieure 
de mon cabinet et dites à Ange... Vous avez parlé bien durement à 
ce pauvre enfant tout à l'iieure, monsieur! Dites-lui que vous m'ayez 
sauvé la vie. Il vous pardonnera votre insolence. Quelle heure est -il, 
monsieur le docteur? 

-~I1 est dix heures, milord. 

— Le temps est précieux, mais la fatigue m'accable et il me faut au 
moins une demi-journée de repos. Dites à mes gens, monsieur, d'aile- 
ler pour quatre heures. Le cavalier Angelo Bembo m'accompagnera. 

Le docteur se dirigea vers la porte. 

— Quand vous aurez fait cela, monsieur le docteur, reprit Rio- 
Santo au moment où il s'éloignait, vous reviendrez. J'ai quelques 
questions à vous faire. 

Moore rentra dans le cabinet, qu'il traversa })Our aller ouvrir la 
porte extérieure. 

— Eh bien, monsieur, eh bien ? s'écria le cavalier Bembo. 

— La vie de M. le marquis est hors de danger, signore, dit Moore. 

— Hors de danger! répéta Bembo avec un élan de joie. Je vous 
avais mal jugé, monsieur le docteur; vous êtes un savant homme et 
un digne ami ! Je vous prie d'accepter mes excuses et de me croii e 
tout à vous. 

Le docteur s'inclina froidement et toucha la main que Bembo lui 
tendait, en disant : 

— Sa Seigneurie vous charge de faire atteler pour quatre heures 
et compte sur vous pour l'accompagner. 

Bembo sauta de joie. 

— Sortir ! sortir déjà ! s'écria-t-il ; mais c'est une résurrection ! Ah! 
docteur, vous êtes un homme habile ! 

'je l'ai pensé longtemps, répondit Moore en secouant la tète. 

Il salua et referma la porte. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 37 

Quand il fut revenu dans la chambre du laird, l'iio-Sanio lui dt- 
manda : 

~ Pendant ces six jours, s'est-il passé quelque chose parmi vous, 
monsieur Je docteur? 

— - On s'est étonné de votre longue absence, milorJ, mais vos fidè- 
les n'ont pas eu de |)eineà faire taire les mécontents. Milord, je ne 
sais ce que vous pensez de moi, mais je vous le dis du fond du cœur : 
Bien fous sont ceux qui essayent de vous combattre ! 

Rio-Santo mil sur lui son regard profond et tranquille. 

— Et vous êtes un homme sage, vous, monsieur le docteur! pro- 
nonça-t-il avec simplicité. 

— Chacun, en sa vie, a ses heures de démence, milord. Puisque 
nous parlons de moi, j'ai été doublement fou tout à l'heure : fou de 
vouloir vous tuer... 

~ Et fou de ne l'avoir point fait, interrompit Rio-Santo. 

— Oui, milord, répondit le docteur. 
Rio-Santo se retourna sur son fauteuil. 

C'est partie remise, dit-il; vous ne me pardonnerez point. Moi, 
je n'ai pas le temps de m'occuper de vous... J'accepte votre aide 
comme par le passé. 

^ Cette confiance, milord... commença le docteur Moore, |ui 
sentit un instant l'envie déjouer au repentir. 

— Confiance n'est pas le mot, interrompit don José. Je vous écra- 
serai désormais au moindre soupçon, monsieur. 

Le pied de Rio-Santo, repoussant violemment le coussin, tomba sur 
le tapis que son talon coupa. 

— Milord ! milord ! s'écria Moore avec une émotion hypocrite, en 
un moment comme celui-ci, une seule parole de bonté m'eut fait votre 
esclave pour la vie ! 

L'œil de Rio-Santo, ne perdit point son expression de calme supé- 
riorité. 

— Un mot encore, dit-il ; comme le hasard peut me livrer une se- 
conde fois à vous sans défense, je veux vous apprendre un secret. Si 
▼ous m'eussiez tué ce matin, ce soir vous auriez dormi sur la paille 
de Nfvvgate. Il y alongtemps que je vous connais, d jeteur. Entre vous 
et l'echafaud il n'y a que ma volonté depuis deux mois. 



: / 



38 LES MYSTKHES DE LONDRES. 

Moore tremblait, mais il voulut douter. 

— Entre réchafautl et moi, milord, dit-il en essayant vainement 
de mettre de la superbe dans son regard, il y a un abime que toute 
votre puissance ne saurait point combler. 

— Monsieur, prononça Rio-Santo avec fatigue, parler trop me lasse 
et j'ai des questions imporlontes à vous faire. Le lord hant-shérif a 
entre les mains un paquet cacheté où se trouve votre condamnation. 
Ne vous étonnez pas : je liens ainsi plus ou moins tous les lords de 
la nuit, vos confrères. Sans cela, monsieur, il me faudrait mille exis- 
tences! 

— Mais que contient ce paquet? 

— Choisissez entre tous vos méfaits, docteur. Ce paquet contient 
la preuve de l'un d'eux ; la preuve irrécusable. 

— Mais pourquoi le haut-shérif ne l'a-t-il pas encore ouvert? 

— Parce que je ne l'ai pas voulu, ré|)0!idil Kio-Santo. 

Il ferma d'un geste la bouche du docteur, qui allait parler encore, 
et ajouta : 

— C'en est assez. Laissons cela. Quelles nouvelles de miss Mary 
Trevor ? 



VIII 



CHEZ PERCEVAL, 

Le docteur Moore fut longtemps avant de répondre à la question de 
Rio-Siuito. 

— Milord, dit-il enfin, je n'ai point de solution certaine à donner 
à Votre Seigneurie ; hier, j'avais commencé un traitement (jui, sui- 
vant toute apparence, aurait sauvé miss Mary Trevor, mais, dans la 
jouinée, une crise est survenue, une crise terrible. Je dois essayer sur 
VaiilrCy avant de faire subir à miss Trevor un nouveau traitement en 
rapport avec sa situation nouvelle, et d'autant plus énergi(|ue que 
l'honorable héritière de lord James court un danger réel et prochain. 

— Que s'est-il donc passé, monsieur? demanda vivement le 
marquis. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. -'^ 

— Bien des choses, uiilord! Frank Perceval. se porte mieux 4:.. 
vous ei aussi bien que moi. Vous avez été. généreux, miloid. 

— Monsieui', interrompit Rio-Santo, veuillez resenir au féiil, je 
vous prie. 

Moore ;ivait insensiblement rej)ris son assiette. 

— J'oubliais que milord a sommeil, dit-il; voici le fait : le carac- 
lére de la maladie de miss Trevor a changé. Son affection .lerveuse 
arrive à des symplômes si graves, si nouveaux pour mon expérience, 
que mes premieis (!ssais sur l'autre ne peuvent plus me snflire. 

— Sur l'autre? répéti Rio-Santc, qui enienilaii ce mot pour la 
f deuxième l'ois sans le comj)rendre. De qui parlez-vous, monsieur? 

— D'une ravissante fille, sur ma parole, milord ! répondit M(jore 
avec un étrange enthousiasme, d'un sujet vivant de la plus rare per- 
fecti'jn ! U'-ielle jeunesse ! (juelle vigueur délicate et gracieuse ! (iuelle 
beauté de formes, résumant toutes les séductions ;inatomiques de la 
femme ! Ah ! ce serait un plaisir sans prix que de mettre le scalpel 
dans ces chairs élastiques et fermes. Mais Votre Seigneurie n'est pas 
médecin. Je parle de cette jeune lille, milord, que ?ious allons tuer 
pour sauver miss Mary. 

Moore prononça ce nom avec une dureté sarcaslique. La lèvre de 
Rio-S:mto eut un tressaillement. 

— Elle est jeune et belle? murmura-t-il. 

— [*lus belle et plus jeune que miss Mary, milord. 

— Vous m'aviez promis de ne pas la tuer, monsieur! s'écria (ont 
à coup le marquis en faisant peser son regard sur l'œil à d( mi clos du 
docteur Moore. 

Mais celte fois le docteur soutint bravement son regard. 

— Milord, dit-il avec un froid sourire, la jeune lille m'a coûté cent 
livres : il faut bien (ju'elle nous serve à quelque chose. 

Rio-Sanlo recula son fauteuil et détourna les yeux. 

— Après tout, reprit Moore d'un ton dégagé. Votre Seigneurie est 
en ceci le meilleur juge. Si elle trouve à propos de laisser périr miss 
Trevor... 

Le marquis passa sa main sur son front. 

— Dieu ne peut point pardonner cela ! dit-il d'une voix profon- 
dément altérée. 



40 LBS MYSTÈRES DE LONDRES. 

Moore haussa imperceptiblcinenl les épaules. 

— Choisir ! poursuivit Rio-Santo; choisir entre ma pauvre Mary et 
cette jeune fille inconnue! Choisir, quand le choix est un arrêt de 
mort. Elle était heureuse, sans doute... 

Sa téie se pencha. Son œil prit une expression vague oîi se miraiec' 
de mélancoliques pensées. 

— Cela arrive dans Londres ! murmura-t-il ; en sortant de Tempie- 
Church où elle avait porté à Dieu sa prière si pure, la pauvre enfant 
aurait pu rencontrer aussi quelques émissaires de ces horribles élaux 
où la misère vend à la science des lambeaux de chair humaine ! Par 
le nom de Dieu! s'écria-t-il avec violence, savez- vous comment je 
me vengerais de cela, monsieur? 

L'œil de Rio-Santo flamboyait. 

— Entendez-vous? dit-il en se levant haut et ferme sans garder 
trace de son récent accablement. 

Moore balbutia. Rio-Santo lui saisit le bras. 

— Je ne sais si je l'aime, monsieur, prononça-t-il avec une sorte 
d'égarement-, mais si c'était elle... Oh ! je vous écraserais ! 

Le marquis retomba sur son fauteuil. Le bras de Moore s'entourait 
d'un cercle violàtre à l'endroit où l'avait serré Rio-Santo. 

— Milord, dit Moore avec son implacable raillerie, lout porte à 
penser que mon sujet n'a rien de commun avec votre maitressc... 

— Qui vous a dit qu'elle fût ma maîtresse, monsieur? interrompit 
brusquement le marquis; je l'ai vue, une fois, prier Dieu. Une autre 
fois, j'ai cru l'apercevoir derrière le rideau soulevé de sa fenêtre. 
Voilà tout. Je donnerais mon sang pour son bonheur ! 

Moore ne put retenir un geste de pitié. 

— S'il vous plaisait de la voir, milord, demanda-t-il, pour être 
bien sur? je dois dire à Votre Seigneurie que la petite est déjà bien 
entamée, 

Rio-Santo détourna la tète avec dégoût. 

— Bien changée, si mieux vous aimez, poursuivit le docteur ; j'ai 
dû l'attaquer par le jeûne absolu et la sé(juestration dtrns l'obscurité... 

— Assez ! murmura le marquis, dont une sueur froide inonda les 
tempes, assez, monsieur! Ah! vous avez raison, ce ne peut êtr« 
elle ! Mais, quelle que soit votre victime, pitié pour elle, pitié 1 



LES MYSTÈRES DR LONDRES. 41 

Moore prit le bras du marquis et lui làta le pouls. 

— Miiord, dii-il, vous n'êtes pas en éiat de supporter de sem- 
liinhles émotion?. Demain, ce soir, quand Votre S^îigneurie le voudra, 
je lui dirai ce qui a rapport à Frank Perceval; à présent, mon devoir 
est do me retirer. 

Moore sortit avec précipitation. A peine avait-il pas?é le seuil, que 
la téie a'ourdie du marquis se renversa sur le dossier de son siège. 
Il s'endormit profondément. Nous n'attendrons pas son réveil pour 
f;iire conn.ulre au lecteur la suite du rapport du docteui' Moore; mais 
auparavant nous le conduirons, rétrogradant de quelques jours, au 
chevet de Frank Perceval. 

Vingt longs chapitres nous séparent maintenant de ces événements, 
racontes à la fin de la première partie de noire histoire. C'était, si le 
lecteur s'en souvient, le surlendemain du bal de Trevor-House ; Perce- 
val, blesse dangereusement, sommeillait sous la garde du bon sir Ed- 
mund Makensie. Susannah, dominée par Tyrrel, baisa le front de 
Perceval endormi au moment même où lord James Trevor mettait le 
picil dans la chambre. De là, le consentement de Mary, trompée, au 
mariage avec le marquis de Rio-Sanlo. 

Tout esi)uir n'était pas perdu cependant. Lady Ophélia était venue; 
elle avait parlé. Frank écrivit cette lettre que lord Trevor déchira 
sous les yeux du fidèle Jack, rompant ainsi violemment toutes rela- 
tions avec le pauvre Frank. Ici recommence notre récit. 

Après avoir écrit sa lettre, Frank resta seul avec Stephen. 

— Jack doit être maintenant bien près de Trevor-House, dit-il au 
1 o it dequel(|ues minutes; dans une demi-heure il sera de retour. 

— Et toute cette ténébreuse machination s'en ira en fumée, ajouta 
Stephen. 

Frank lui tendit la main. 

— Ami, que Dieu le veuille! murniura-t-il, car le bonheur entier 
de ma vie est là. 

Ils parlèrent longtemps, essayant de tromper les heures; ils parlè- 
rent d'amour. Stephen dit à Frank la scène muette de Temple- 
Church; il lui raconta comment le regard de Clary, fixé sur un homme, 
sur un inconnu, lui avait révélé le secret de son cœur. 

Et Frank, faisant un retour sur lui-même, songeait : C'est bien 



42 LES MYSTÈIU<:S DE LONDRES. 

vrai! avant d'ctre jjilonx, je n'avais pas mesuré la profondeur de ma 
tendresse! -tIm 

On entendit datis l'escalier le pas irrégulier et chancolaDi du vie.x 
Jack. Slephen alla ouvrir et Jack passa le seuil. Il était pâle, et son 
honnéie visage exprimait un désespoir profond. Frank n'osait l'in 
terroger. 

— J'ai remis la leltre, Votre Honneur, dit Jack. 

— Eh bien ? 

Jack secoua sa têie chauve. 

— Perceval est plus noble ({ue Trevor! prononça-t-il en relevant 
son front humide avec iierté. Le père de Votre Honneur eût fait 
châtier cet homme par ses valets... Par l'écusson de Perceval! cet 
homme a déchiré la lettre sans la lire. 

Frank ferma les yeux en poussant un faible cri... 
Stephen ne put retourner que le lendemain à la maison de sa mère, 
car durant toute la nuit suivante, Frank, brûlé parla fièvre, fut en 
proie au déhre et réclama les soins du jeune médecin. 

Il est des heures particulièrement propres à la rêverie, où l'âme 
insoucieuse se repose avec paresse en un demi-sommeil que bercent 
des désirs indécis et de nébuleux espoirs. Mais quand la douleur, une 
douleur intense et formée d'éléments divers, s'empare de vous à ces 
mêmes heures où la raison engourdie laisse pendre, flottantes, les 
rênes de l'imagination, l'âme ne sait point combattre, et fléchit sous le 
faix du découragement. La nuit, le désespoir est plus amer, la 
souffrance plus cuisante; la nuit, la piqûre empoisonnée du soupçon 
sait mieux trouver l'endroit vulnérable du cœur. C'est la nuit que 
viennent ces bouffées d'angoisses qui montent du cœur à la tète et 
peuvent jeter un vaillant homme en la pensée lâche du suicide. 

Stephen était assurément plutôt froid que passionné, mais toui choc 
dégage son contingent d'électricité : depuis trois jours, le jeune mé- 
decin, sans cesse rejeté hors de la voie de positive tranquillité où s'é* 
tait jusque-là écoulée sa vie, s'échauffait à la lutte et perdait une par- 
tie de son flegme, enveloppe des cœurs non éprouvés. Son re[K)9 
s'était changé en agitation; l'heureuse apathie où so nmeillait naguère 
sa jeunesse faisait place au trouble de la passion. 11 aimait; il était 
jaloux j il souffrait. 



LES MYSTEKES DE LONDRES. 43 

Il était minuit environ. Frank, assoupi, respirait avec peine et se 
pl.'iignait faiblement. Sur une bergère, dans un coin de la cluunbre, le 
vieux Jack dormait. Derrière le lit, une veilleuse allumcc éclairait 
vai-ueiiiont les objets. A sa lumi'ère, on voyait tantôt briller, tantôt se 
voiler soudainement les nobles émaux du grand écusson de l'erceval 
et le cadre doré du portrait de misi Harriet, l.i =œur de Frank, morie 
à la fleur de l'âge, dont le visage mélancolique et pâle, sortant ainsi 
de l'ombre tout à coup, semblait une apparition. 

Stephen avait donné d'abord son esprit tout entier à son ami malade, 
et suivi avec attention les diverses phases de la fièvre. Puis sa pensée 
avait glissé, à son insu, des choses présentes aux choses du dehors. 
Le souvenir de Clary Mac-Farlane était venu emplir son cœur, d'où 
le danger de Frank l'avait momentanément chassé. Or, par un 
travail moral, produit naturel de la jalousie, Stephen ne pouvait 
plus voir sa cousine autrement que dans Temple-Church, préoccupée 
au milieu de la tranquille dévotion de ses compagnes, et couvrant le 
magnifique» inconnu d'un regard passionné, d'un regard où il y avait 
tani d'a!i:our que Stephen se fût contenté, pour être bien heureux, 
d'une faible part de cette muette adoration. 

Stephen avait les yeux ouverts; il veillait, mais dans la demi- 
obscurité où il se trouvait, les images évoquées passaient devant ses 
yeux comme un songe. Clary était là, devant lui. A côté de Clary était 
le beau rêveur de Temple-Church, dont Stephen ignorait le nom, et 
que nous connaissons sous celui d'Edward. Et lu scène qui s'était 
passée à l'église se reproduisait avec une minutieuse exactitude; et, 
aujourd'hui comme alors, lu premier mouvement de Stephen fut de 
s'écrier : « J'ai vu ce visage déjà quelque part. » 

Il y eut néanmoins une dilTétence : à l'église, Stephen avait mis de 
côié, sans façon, cette idée. Cette nuit il s'y arrêta. Sa haine avait 
grandi, et il sentait un vague besoin de donner à sa haine un motif 
aiiirc (pie la jalousie. l'eu à peu, le souvenir lointain, mais précis, 
qu'il gardait d'un événement lugubre vint se placer en face des 
rcccnis sou \ en is de TciiipK-Church. Il compara ces deux souvenirs 
eti présence; il les rapinoclia. El ce travail fut fait avec une pasc 
sioii si intense, que des gouttes de sueur vinrent sillonner son 
Iront. 



44 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Perceval, pendant cela, s'agitait sur sa couche; mais Steplien ne 
prenait point i^'arde. 

L'aversion est, dans ses souvenirs, aussi précise que l'ainfuir, et 
Steplien eût pu dessiner de mémoire le beau rêveur de Tempie- 
Churcli; mais il le voyait maintenant avec d'autres yeux. Edvs'ard 
n'était j)lus pour lui seulement une connaissance de la veille. Le 
souvenir de ses traits, si remarquables dans leur mâle beauté, datait 
désormais des jours de son enfance. Il y avait là deux impressions 
qui se confondaient, sauf un détail : quelque chose dont Stephen ne 
pouvait se rendre compte, quinze années séparaient ces deux im- 
pressions. La plus récente avait trait à la rencontre de Temf ":e- 
Church. L'autre se mêlait à un drame sanglant, dont nous avons pu 
parler vaguement quelquefois dans le cours de ce récit, mais que le 
lecteur ne connaît point encore en détail. 

— C'est lui ! se dit Stephen, pour la centième fois peut-être ; c'est 
bien lui. Ce que je cherche sur son visage, c'est... 

— La cicatrice ! s'écria en ce moment Perceval qui «'agitait dans 
sa fièvre, n'ai-je pas vu la cicatrice sur son front? 

Stephen s'était levé en sursaut. 

— La cicatrice ! répéta-t-il; oh ! je m'en souviens ! 

— Sur son front rouge, reprit Frank, elle apparaissait blanche et 
tranchée... 

— Du sourcil gauche au sommet du front! dit involontairement 
Stephen. 

— Du sourcil gauche au sommet du front, répéta Perceval. 

— Frank! s'écria Stephen; vous le connaissez donc aussi? Au 
nom du ciel ! de qui parlez -vous? 

Frank ne répondit point. Mac-Nab retomba sur son fauteuil. 

— Voilà qui est étrange ! murmura-t-il. J'attendrai son réveiL 



Les mystères de Londres. 45 



IX 



LE BUREAU DR M. BISHOP 



Frank Perceval dormait toujours, et Sleplien Mac-Nab épiait im- 
pntieminent son réveil pour avoir l'explication de cette parole échappée 
à son lève. Mais cette explication ne devait point avoir lieu tout de 
suite. 

Vers sept heures du matin, on frappa violemment à k porte exté- 
rieure de DudIey-IIouse. Le vieux Jack ouvrit et revint aussitôt dire 
à Mac-Nah qu'une femme le demandait. Stephen descendit au parloir, 
où il y trouva la servante de sa mère. 

— Qu'y a-t-il donc, Bess? demanda-t-il. 

— Ce qu'il y a, mister Mac-Nab, répondit la pauvre fille, dont Ste- 
phen remarqua seulement a'ors le trouble et l'affliction. Ah! lord! ne 
demandez pas ce qu'il y a. Venez à la maison, plutôt! Venez bien 
vite, car la pauvre dame devient folle. C'est à fendre le cœur. 

— Parlez-vous de ma mère! s'écria Stephen. Au nom de Dieu! 
qu'esl-il arrivé? 

— Ah ! lord ! répéta dolrmnient Betty ; c'est à fendre le cœur ! Les 
deux pauvres chères filles. On n'en eût point trouvé de pareilles dans 
la Cité, mister Stephen ! Ah ! lord ! 

Le jeune médecin, au comble de l'inquiétude, saisit le bras de 
Betty et la somma impérieusement de s'expliquer. Betty mit son mou- 
choir sur ses yeux en criant : 

— C'est à fendre le cœur! La pauvre dame devient folle ! 
Stephen fit ce qu'il aurait dû faire tout d'abord. Il s'élança dans la 

rue, appela un cab et se lit conduire au galop dans Cornhill. 
Dés qu'il fut pa.ti, Beity se ravisa. 

— Stephen ! mister Stephen ! cria-t-elle. Écoulez ! je vais tout vous 
dire ! 

Mais Steplien éiait déjà bien loin. Betty essuya ses yeux. 

— Je pense qu'il aurait pu attendre un peu, grommela-t-elle; et 



46 LES MVSTÈnRS DK LONDRES. 

après tout il é'ait bien nalurel de tirer son mouchoir et do ploiircr tri 
pareille circonstance. F^es petites filles sont mainlenanl D'en sali on ! 
Un autre aurait eu envie de savoir; mais mister Stcplien c?t fier de 
son latin et de son grec. Grand bien lui fasse, le pauvre jeune mon- 
sieur! Cela ne l'aidera guère à retrouver ses cousines. Oh! lord! 
quand on y songe, voilà un événement! 

Bess reprit à son tour le chemin de Coridiill, désolée d'a^'oir 
manqué par sa faute l'occasion de conter une Iu.!-nil)re hit^toire. 

L'entrée de Stephen dans la maison de sa nièro fut quelque chose 
de navrant. Bess avait raison. La pauvre misfress Mac-N;d) était 
presque folle. Toute la nuit, elle était restée debout sur la porte ou- 
verte de sa maison, espérant toujours, attendant le retour de ses 
nièces, qui ne devaient point revenir. 

A la vue de Stephen, elle retrouva quelque force et put prononcer 
en |)leurant les noms d'Anna et de Glary. Stephen devina. Les paroles 
de mauvais augure de Betty l'avaient préparé à un malheur. S'il 
n'eût point devmé, l'aspect des lits vides où n'avaient évidemment 
point couché les deux sœurs l'aurait mis bien vite sur In voie. Anna 
etClary avaient disparu, voilà ce qui était constant. Mistress Mac-Nab 
elle-même n'en savait pas davantage. 

Stephen fut altéré dans ce premier instant. Sa mère vint le serrer 
dans ses bras et murmura parmi ses larmes : 

— Après Dieu, mon fils, je n'ai d'espoir qu'en vous. 

Stephen se raidit à cet appel. Le premier instant de faiblesse passé, 
il re;rouva celte énergie froide qui était au fond de sa nature, et qui 
est, aux heures de détresse suprême, la qualité la plus précieuse que 
l'homme puisse trouver en son cœur. Sa tâche allait être de l'espèce 
la plus rude : il lui faudrait non pas combattre, mais chercher, — 
chercher dans l'immensité de Londres ! Il se sentit à la hauteur de sa 
lâche. 

— Espérez en Dieu, ma mère, répondit-il, et comptez sur moi. 

Il s'informa. Mistress Mac-Nab n'était point à la maison lorsque les 
deux sœurs avaient été enlevées. Betty, qui s'y trouvait seule en ce 
moment, craignant les reproches de ses maîtres, altéra les faits et dit 
que les deux jeunes miss s'étaient enfuies sans rien dire. Personne, 
selon elle, n'avait pénétré dans la maison. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. i1 

Stephen sortit sans but arrêté, pour se recorder avec lui-même, 
pour réfléchir. 

La première idée qui lui vint fut que l'inconnu do Temple-Cliurch 
était l'auteur de reniévcment. 

La seconde fut un sou|)çon aussitôt repoussé; les deux sœurs étaienl 
si pures ! et il savait si bien tous leurs petits secrets ! 

En iroisième lieu, il songea aux gens delà Résurrection. 

Steplien frémit de tous ses membres et n'acheva point de fornuiler 
cette dernière pensée. 

Quelle ([ue fût du reste la vérité, il pensa (juo i'fcil investigateur 
delà jjoliue pourrait lui être d'un grand secours, et prit le chemin du 
bureau de police de Bisbopsgate-Street. 

Le commissaire reçut Stej)hen du haut de sa grandeur. Siephen 
avait attendu préalablement une heure et demie dans l'antichambre. 
Il exposa sa demande et réclama toute la diligence possible. 

— Assurément, monsieur, répondit le commissnire; c'est un cas 
d'urgence. Inscrivez la réclamation de M. Mac-Nab, Robin Cross. 
Vous êtes prié de revenir dans quinze jours, monsieur. 

— Dans quinze jours! s'écria Stephen stupéfait, mais, monsieur... 

— Qu'y a-t-il encore, monsieur Mac-Nab? Je vous ai dit dans 
quinze jours. Je suis votre serviteur. 

— Ne pourrait-on?... 

— Non, monsieur. 

— Je serais prêt à faire tous les sacrifices... 

— Oh!... Causez avec Robin Cross, monsieur, en ce cas. J*ai la 
tête rompue. Je suis votre serviteur. 

Robin Crosa s'élait levé. C'était une sorte de spectre, long et 
maigre, dont la ligure coupante était prise entre deux touffes ébou- 
riffées de favoris blanchâtres, comme la roue de verre d'une machine 
électriipie entre ses deux coussins. Il fit à Siephen un obséquieux 
salut et le piia d'entrer avec lui dans un cabinet voisin. 

— Toutes ces recherches nous coûtent m\ argent fou, voyez-vous, 
nH)n?ieur, lui dii-il. Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir. 
Si»ni-elles jolies, monsieur, je vous prie? 

— Q rimjiui te cela ! répondit brusquement Siephen. 

— Permeitez, mon cher monsieur! Vous nous avez donné leur 



4S LES MYSTÉUES DE LONDRES. 

siirnalement exact, mais les signalements ne disent rien. Je ,/Oun-ais 
vous citer, par exemple, celui du fameux Fcrgus le Rouge ; vous 
savez, Fergus O'Breane, le bandit du Teviot-Dale, qui ressemble trait 
pour trait à... 

— Venons au fait! interrompit Stephen. 

Peut-être Stephen ne se fùt-il point pressé si fort d'interrompre, 
s'il eût pu deviner le nom qu'il arrêta sur la lèvre do Robin Cross. 

— A la bonne heure, reprit celui-ci sans s'émouvoir. Je vous de- 
mandais si les deux demoiselles sont jolies. 

— Elles sont jolies, monsieur. 

— Hum ! hum ! fit Cross en secouant la tête. Cela vous coûtera une 
bonne somme. 

— Je suis disposé à ne point marchander, dit Stephen. 

— C'est loi i honorable, monsieur. Voyez-vous, si elles étaieoj 
laides, la chose se ferait d'elle-même. Au bout de quatre jours, ceux 
qui les ont enlevées les jetteraient sur le pavé. Nous n'aurions que la 
peine de les ramasser. Pour dix guiiiées vous en seriez quitte... et 
encore ces dix guinées seraient de votre part une générosité, car la 
loi nous défend, de rien exiger. Mais elles sont jolies. . très-jolies 
peut-être? 

Sie|)hen leva les yeux au ciel avec impatience. Cet homme le met- 
tait au supplice. 

— Elles sont très-jolies, je le vois bien ! reprit Robin Cross avec un 
dou oiireux soupir*, ah ! mon cher monsieur, cela vous coulera cin- 
quante livres. 

■ — Ecoutez, s'écria Stephen qui prit la main du commis et la pressa 
entre les siennes, dans un de ces moments de détresse où l'on achète- 
rail l'ombre d'un espoir au prix d'une fortune, vous cliercherez, n'est- 
ce pas? vous remuerez Londres entier! 

— Londres est lourd, mon cher monsieur, grommela Robin Cross. 
Stephen ne l'entendit pas et reprit avec une chaleur croissante : 

— Vous les retrouverez, fussenl-elles aux mains d'un homme 
puissant ! 

Rohin Cross fit la grimace. 

— Vous me les rendrez, monsieur, n'est-ce pas? Moi, je vous don- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 49 

nerai cinquante livres, cent livres, davantage, tout ce que vous 
voudrez ! 

La grimace de Robin Cross se changea soudain en un sourire exces- 
sivement flatteur, 

— Voilà qui est parler, mon gentleman! dit-il en serrant à son 
tour la main deStephen. Soyez tranquille. Vous serait-il désa^^-réable 
de nous remettre quelque chose... ce que vous voudrez... pour les 
premiers frais ? 

Stephen mit sur la cheminée quatre ou cinq bank-notes de dix livres. 

— A la bonne heure ! à la bonne heure ! répéta Robin Cross ; vous 
serez content de nous, mon jeune gentleman ! 

Siephen descendit, plein d'espoir, l'escalier du bureau de police. 
Mais, une fois dans la rue, l'air frois dissipa l'espèce d'ivresse où il 
s'était laissé tomber à son insu. Il raisonna froidement. Son espoir 
s'évanouit. 

Et pourtant il fallait agir. En un de ces moments où l'on se repète 
à soi-même : Il faut agir, il faut agii! Stephen leva les yeux et lut, 
au coin d'un pâté de maisons, le nom Finsbury-Square. Il devint paie. 
(Ce nom venait de rejeter à travers son esprit une lugubre idée, déjà 
repoussce avec horreur. 

Stephen se savait là auprès d'un repaire de résurrectionnistes. Il 
était médecin, ses études et les causeries de ses jeunes confrères lui 
avaient appris le chemin de ces magasins de chair humaine, que la 
police de Londres laisse exister moyennant finances, et que les ffens 
graves appellent « un mal nécessaire. » II n'ignorait pomt que le voi- 
sinage du grand cimetière des non-conformistes avaii attiré aux en- 
virons de Finsbury-Square, dans Worship-Street, le plus hardi le 
})lus redoutable des trafiquants de la Riort 

L'angoisse a incessamment soif de certitude, et le malheur qu'on 
connaît semble moins amer que le malheur qu'on reUoute. Stephen 
Mac-Nab craignait et voulait à la fois ; or, en cette situation de 
l'âme, plus la crainte est poignante, plus le désir est grand. 

Il se trouva bientôt dans Worship-Street, devant une grande mai- 
son, dont l'extérieur ressemblait parfaitement à celui des autres mai- 
sons ses voisines. Sur la porte, au-dessous du boulon de la sonnette, 
il y avait une plaque de cuivre où on lisait ces mots : 

T. II. 4 



50 LES MYSTÈRES DE LONDRES. W 

BUREAU DE M. BISHOP. 

Stephen mit la main sur le bouton de la sonnette. Son cœur battait 
comme lorsqu'on va défaillir. 

Tandis qu'il hésitait, un homme le comtemplait avidement de 
l'autre côté de la rue. 

Cet homme, appuyé contre la grille d'une maison, portait le cos- 
tume des mendiants de Londres, étrange costume, qui est tout sem- 
blable à celui d'un gentleman, dont il ne diffère que par les souillures 
et la vétusté; les lambeaux d'un habit noir flottaient sur ses épaules 
osseuses et dépourvues de chair. Son pantalon, également noir et ra- 
piécé en mille endroits, se collait, flasque et humide, sur ses jambes, 
d'une effrayante maigreur. 

Il avait dû être beau de visage ; du moins ses traits réguliers et 
ne manquant pas d'une certaine finesse semblaient l'annoncer. Mais la 
faim ou la maladie, ou toutes les deux àla fois, avaient opéré parmi ses 
traits de tels ravages que leur ensemble ne pouvait plus inspirer que 
la pitié. Son front saillant se couronnait d'une masse de cheveux in- 
cultes et comme desséchés. Sa barbe était coupée aux ciseaux, par- 
tout où la décence anglaise a déclaré shoking de laisser croître le 
poil. 

Nous pouvons affirmer ici, en passant, qu'aucune lady ne ferait l'au- 
mône à un pauvre entaché de moustaches. Ses yeux mornes, grossis, 
égarés, s'ouvraient à fleur de tête entre les cavités de son front dé- 
primé au-dessus du sourcil, et de sa joue où saillait seulement la 
pointe enflammée d'une osseuse pommette. Ces traits n'exprimaient 
rien, à vrai dire, rien que la misère poussée jusqu'à l'agonie, mais ils 
exprimaient la méchanceté ou la bassesse moins encore que tout autre 
chose. Le type irlandais y gardait seulement quelque chose de son 
astuce naïvement flagorneuse. 

Cet homme mourait de faim. Cela est si commun à Londres que 
nous avons vraiment scrupule d'entretenir le lecteur de pareilles 

banalités. 

Mais il faut bien tout dire ; et notre livre est fait un peu pour la 
France, où les gens qui périssent d'inanition peuvent avoir, dit-on, 
la chance de trouver çà et là un morceau de pain. 

Nous n'affirmons point positivement ce dernier fait, de peur de 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 51 

passer parmi les charitables riverains de la Tamise pour un porteur 
de moustaches. 

Notre pauvre homme regardait Stephen avec une singulière expres- 
sion d'avidité. Manifestement, il avait grand désir d'aborder le jeune 
médecin ; mais quelque chose le retenait : la détresse est timide à 
Londres. 

Enfin, il quitta doucement la grille oîi il s'appuyait et traversa i.i 
rue à pas de loup. Il arriva auprès de Stephen au moment où ce der- 
nier se déterminait à peser enfin sur le bouton de la sonnette. 

— Votre Honneur, dit-il en tirant faiblement Mac-Nab par le pnii 
de son habit! oh ! Votre Honneur ! 

Stephen se retourna vivement, honteux d'être surpris en ce lieu. 

— Que me voulez-vous? demanda-t-il. 

— Oh ! Votre Honneur ! répondit le pauvre avec un fort accent 
irlandais; ne vous fâchez pas contre moi, je veux seulement vous dire 
que M. Bishop vend trop cher et que vous vous arrangeriez avec 
moi à moitié meilleur marché. 

Stephen se recula involontairement. La pauvreté, parmi ses mille 
malheurs, a celui d'être toujours facilement accusée. Les paroles de 
l'Irlandais lui parurent avoir une terrible portée. 

— Est-ce que vous faites le métier de vendre des cadavres? 
s'écria-t-il. 

— Voulez-vous en acheter un? demanda tout bas l'Irlandais au lieu 
de répondre. 

Stephen pensa tout de suite aux deux sœurs. 

— Une jeune fille? prononça-t-il à travers ses dents convulsive- 
ment serrées. 

— Ah ! Votre Honneur ! je ne suis pas un assassin comme M. Bishop. 
Et, quand je dis que M. Bishop est un assassin, je me trompe peut- 
être. Je sais bien qu'on ne doit jamais mal parler des gens riches. 
Mais pour ce qui est de moi. Votre Honneur, il n'y a qu'à me regarder 
pour voir que je n'aurais pas la force de burker un enfant. 

Stephen regarda mieux le pauvre diable et eut pitié de son évidente 
détresse. 

— Déterrez-vous donc les cadavres que vous vendez ? lui deman- 
da-t-il plus doucement. 



7)2 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Oh ! non, Votre Honneur, répondit l'Irlandais ; je suis ctx- 
tholique. 

— Alors, que me proposez- vous? 

— Un corps qui n'a pas été mal bâti dans son temps, Votre Hon- 
neur... un peu maigre, mais sain... quarante ans, cinq pieds six 
pouces. Dans une heure il peut être à vous. Si vous vouliez l'attendre 
huit jours, j'aimerais mieux ça, mais ne vous gênez pas. 

— Mais où le prendrez-vous? balbutia Stephen stupéfait. 

— Oh ! ne vous embarrassez pas de cela, j'ai mon affaire. 

— Il n'est donc pas mort? 

— Pas tout à fait, dit l'Irlandais en souriant avec tristesse. 

— Vous comptez le tuer? 

— Il le faudra bien. 

— Mais enfin, malheureux, dit Stephen en frissonnant, quel est ce 
cadavre ? 

— S'il plaît à Votre Honneur, répliqua l'Irlandais avec une résolu- 
tion froide, ce cadavre est le mien. 

A ce dernier mot, le pauvre chancela et s'assit sur les marches dt 
l'escalier de Bishop. Stephen le considéra'avec attention. Il ne décou- 
vrit nulle trace d'aliénation mentale ou même de fièvre sur ce visage 
exténué. Ce comble de la misère humaine lui fit oublier, pour un 
instant, sa propre souffrance. 

— Gomment vous nomme-t-on? demanda-t-il en cherchant sa 
bourse. 

— Oh ! Votre Honneur, s'écria joyeusement l'Irlandais; je vois bien 
que vous allez m'acheter. Je me nomme Donnor d'Ardagh, et je puis 
vous conter en deux mots mon histoire. Nous autres Irlandais, voyez- 
vous, nous avons la passion de venir à Londres, et Londres nous 
tue. 

Envoyant que Stephen l'écoutait, Donnor retrouva pour un instant 
la volubilité proverbiale des fils de la verte Erin et reprit avec 
rapidité : 

— Oh ! oui. Votre Honneur, Londres est mauvais pour les gens de 
l'Irlande. J'y vins, il y a bien longtemps, et je me mariai dans Saint- 
Gilles avec une jolie fille qui m'aimait. Nous étions pauvres, mais 
nous étions forts tous deux, et nous travaillions tant ! Il y a deux ans, 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 5* 

nous vivions tranquilles avec cinq enfants dont les plus grands tra- 
vaillaient déjà. L'ainé, Patrick, était bien beau et bien robuste ; il eût 
soutenu nos vieux jours, car il avait bon cœur; mais le roi eut 
besoin de matelots. Patrick fut pressé et mis sur un navire qui n'est 
pas revenu. Ma pauvre Nell pleura, tout en travaillant; puis elle cessa 
de travailler parce que son cœur était brisé. Le pain manqua dans 
notre cellar. Georges, mon second fils, un généreux et doux enfant» 
Votre Honneur 1 eut pitié de sa mère malade, vola un remède chez un 
marchand de drogues. Georges fut envoyé à Botany-Bay. Nell mourut» 

Donnor étouffa un sanglot et poursuivit en haletant. 

— Snail etLoo, que nous avions été obligés d'envoyer aux manufac- 
tures pendant la maladie de Nell, devinrent ce qu'on devient dans ces 
réceptacles empoisonnés. Snail s'est engagé, dit-on, dans la grande 
Famille. Si vous saviez comme il était gentil et avisé, Votre Honneur! 
et Loo, ma jolie Loo? l'amour de ma pauvre Nell 1 Loo est devenue 
la honte de mon nom. Elle n'a que treize ans. Votre Honneur : c'est 
Londres qu'il faut accuser et non pas la pauvre fille ! 

Donnor courba la tête en pleurant, mais sans cesser de parler. 

— Snail et Loo eussent été d'honnêtes cœurs, dit-il encore, mais 
c'est à l'enfance que Londres s'attaque, et l'enfance ne sait pas. Main- 
tenant Loo se meurt, tuée par le gin et la fatigue de son affreux mé- 
tier, et Snail croît pour la potence. Oh ! Et ce sont mes enfants ! les 
enfants de Nell, si pure et si bonne! Maintenant, Votre Honneur! il 
me reste une petite fille toute nue qui couche dans la cendre à la 
porte démon ancien cellar. Je suis trop faible pour travailler, et je 
cherche à vendre mon corps pour deux livres et dix shellings. 

— Mais, malheureux, dit Stephen, quand vous ne serez plus, pen- 
sez-vous que votre petite fille souffrira moins? 

— Oh! Votre Honneur, j'ai songé à tout, répondit Donnor avec 
un sourire d'enfant, un sourire dont aucun mot ne nous semble 
pouvoir peindre la simplicité sublime ; Brien de Cork, le mercier de 
Bainbridge-Street, ne demande pas mieux que de prendre la petite 
fille chez lui, si je trouve deux livres pour le trousseau. lime resterait 
encore dix shellings, dont cinq me serviraient à faire mettre une croix 
sur la tombe de NeU. Avec les cinq autres... 

Donnor hésita. 



54 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Oh ! Votre Honneur, reprit-il avec embarras, je sais bien que 
ce n'est pas là une pensée de chrétien... et, s'il le faut, je pourrai 
rabattre ces cinq derniers shellings. Mais il y a si longtemps que je 
n'ai bu et mnngé à ma soif et à ma faim. ! Avant de mourir, Votre 
Honneur, j'aurais voulu m'asseoir à une table comme un homme, 
manger du pain et boire de l'aie ! 

Stephen demeura un instant sans voix devant celte suprême expres- 
sion de la misère. Donnor crut qu'il trouvait ses prétentions exorbi- 
tantes. 

— Je renoncerai aux cinq shellings, s'il le faut, continua-t-il avec 
un soupir. Je puis mourir à jeun comme j'ai vécu. Mais pour les cinq 
autres... La pauvre Nell n'a pas de croix sur sa tombe. Ah ! Votre 
Honneur! si vous marchandez, la petite fille ne saura pas où s'age- 
nouiller pour pleurer sur sa mère 1 

L'œil de Stephen devint humide, son sang-froid ne put tenir 
contre ces dernières paroles. 

— Donnor, dit-il, je suis bien malheureux, moi aussi, on a enlevé 
dans la maison de ma mère deux jeunes filles que j'aime comme mes 
sxurs. 

— Ah ! fit l'Irlandais qui jeta un coup d'œil significatif sur l'écrî- 
teau de Mr Bishop. 

— Allez manger et boire, reprit Stephen en lui mettant un souve- 
rain dans la main avec sa carie ; allez donner des habits à la petite 
fille, puis vous reviendrez me voir. 

Donnor ne se pressa point d'être reconnaissant. 11 savait trop 
Londres pour supposer un bienfait, et son regard interrogea la phy- 
sionomie de Stephen avec défiance, 

— Votre Honneur, dit-il après un silence, c'est encore une livre 
et cinq shellings. 

On ne peut exiger qu'un homme, dans la position de Stephen, 
s'occupe longtemps du malheur d'autrui. 

— Si vous pouvez me servir, je vous paierai, répliqua-t-il briève- 
ment, en congédiant l'Irlandais d'un geste. Si vous ne pouvez pas 
iii'être utile, je viendrai à votre secours. Allez, Donnor, et revenez 
me voir aujourd'hui dans Cornhill. 

Donnor s'éloigna, ébahi. L'idée de gagner quelque argent, fai- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 55 

ble comme il était, autrement qu'en vendant son cadavre, ne pouvait 
plus entrer dans son intelligence, rompue à cette pensée de mort. 

— Je vais toujours faire de mon mieux pour la petite fille, pensa- 
t-il. 

Mais il ne remercia pas Stephen. 

Celui-ci pesa sur le bouton de la sonnette. La porte s'ouvrit. Un va- 
let à livrée rouge introduisit Mac-Nab dans un assez beau parloir,, 
dont les lambris s'ornaient d'une multitude de mauvaises gravures 
représentant des scènes de sport, des assauts de pugilat et des com- 
bats de coqs. Stephen demanda Mr Bishop. 

— Monsieur est dans son cabinet, répondit le groom. Si monsieur 
veut me dire son nom, je l'annoncerai. 

Stephen se nomma. Le groom sortit et revint aussitôt en disant : 

— Monsieur reçoit. 

Stephen monta un étage et se trouva dans le cabinet de Mr Bishop. 

Nous avons décrit ce personnage dans la première partie de notre 
récit, lors du mémorable duel entre Tom Turnbull et Mich, le beau- 
frère du petit Snail. 

Bishop le burkeur était vêtu d'une robe de chambre de salin, dont 
les broderies changeantes avaient de rouges et magnifiques reflets. Sur 
son front se posait de côté un bonnet de forme écossaise, en velours 
écarlate. Il était demi-couché sur une ottomane de velours, posée 
contre la muraille également tendue de velours. L'ottomane, les 
fauteuils, la tenture et aussi les rideaux demi-fermés des croisées 
étaient rouges. 

Tout ce rouge jetait sur la face du burkeur couché une couleur 
apoplectique effrayante à voir. Auprès de lui, un grand chien d'Ecosse, 
au poil roussàtre, était étendu sur le tapis. L'émail de ses yeux, reflé- 
tant le jour ardent de ce réduit étrange, rayonnait une lueur réelle- 
ment diabolique. 

Mr Bishop était aussi, dans son genre, un eccentric man. Il fumait 
une longue pipe de Turquie, dont le fourneau à réservoir s'appuyait 
sur le sol, et envoyait vers le plafond des spirales de vapeur em- 
pourprée. 

Stephen, en entrant dans cette chambre, eut d'abord une sorte 
d'éblouissement causé par la couleur insolite qui déteignait sur tous 



>f%^ 



56 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

les objets. La première chose qu'il aperçut parmi cet ardent chaos 
fut l'œil enflammé du chien d'Ecosse, qui gronda sourdement et Ci 
scintiller l'éclair de ses prunelles. Ensuite il distingua les contours 
d'une face de boule-dogue, coiffée d'un bonnet de velours. C'était le 
burkeur. 

— Oh! dit Bishop sans se déranger, c'est vous qu'on appelle Mac- 
Nab ? Je ne vous connais pas. Que voulez-vous? 

— Je vous connais, moi, répondit Slephen dont tout le sang-froid 
était revenu ; et je veux voir vos sujets. 

— Mes sujets? de par Dieu! s'écria Bishop avec un gros rire, je 
suis moi-même un fidèle sujet du roi. Où pensez-vous être, mon 
camarade, pour me parler de sujets ? Vous êtes si pâle que tout mon 
velours ne suffît pas à vous mettre du rouge sur le visage. Je pense 
que vous n'êtes pas ici pour vous moquer de moi ! 

— Je vous répète, répliqua Stephen, que je viens pour acheter un 
sujet. 

— Du diable ! gronda Bishop en se levant d'un bond eten saisissant 
le jeune médecin au collet ; seriez-vous un homme de police, mon 
camarade? 

Le chien d'Ecosse tendit ses jarrets de devant et ramassa ceux de 
derrière comme s'il allait s'élancer à la gorge de Stephen. 






liES MYSTÈRES DE LONDRES. 57 



LE CAVEAU 

Le mouvement de Bishop le burkeur avait été si soudain, que 
Stephen n'avait pu se mettre sur la défensive. D'ailleurs, à quoi bon 
se défendre ? Le sang-froid était la seule arme qui pût vaincre en ce 
combat inopiné. 

— Je ne suis point un homme de police, répondit-il avec calme ; il 
y a d'autres marchands que vous dans Londres, mister Bishop, et vos 
manières ne sont pas faites pour attirer les chalands. 

Bishop lâcha prise. 

— Un homme de police eût tremblé sous ma griffe, grommela-t-il. 
Vous n'êtes pas peureux, mon jeune monsieur ; j'aime les gens comme 
cela, moi. Mais pourquoi diable venez-vous me parler de sujets ! Je 
suis un honnête marchand d'ale, de porter, de gin, de whiskey, de 
tout ce qui peut se boire, enfin. Encore une fois, que voulez-vous? 

Stephen tira son portefeuille et remit sa carte au burkeur 

— Ah ! ah ! s'écria celui-ci, vous êtes étourdi, pour un homme de 
la science, mon jeune gentleman. Du diable si vous n'avez pas risqué 
vos os ! Faites le mort, Turk. On ne vient pas dans mon office, de 
but en blanc, comme si je vendais des gants de France ou du sucre 
candi pour les petits enfants. Je pense que vous m'excuserez, mon- 
sieur; un agent de police ressemble beaucoup à un homme. Voulez- 
vous accepter un grog? 

— Veuillez m'excuser, répondit Stephen. 

Bishop fronça ses gros sourcils et s'étendit tout de son long sur 
l'ottomane. 

— Non? reprit-il d'un ton de mauvaise humeur. Je ne voudrais 
pas vous voir me garder rancune, monsieur Mac-Nab. Sur ma foi ! 
vous en avez été quitte à bon marché, voyez-vou?; et il m'est arrivé 
plus d'une fois de transformer un espion en un sujet de cinq ou six 
bonnes guinées. 



WP 



58, LES MYSTÈRES DE LONDRES., 

Bishop prit un flacon de gin posé sur une table au bout de l'otto- 
mane et s'en versa un grand verre. Le bleu pâle du genièvre s'em- 
pourpra sous les mille rayons de feu qui partaient de tous les coins 
de la chambre. Quand le burkeur approcha la liqueur de ses lèvres, 
on eût juré qu'il allait boire du sang. 

— A votre santé, monsieur Mac-Nab! dit-il; que puis-je faire pour 
vous être agréable? 

Stephen, que n'avait pu émouvoir l'étreinte de l'athlétique boucher 
de chair humaine, se sentit venir la sueur froide à cette question, 
facile à prévoir, pourtant. Le moment était arrivé. On allait lui ou- 
vrir les portes de ce musée de la mort, où peut-être Anna et Clary... 

Stephen chancela et s'appuya au dossier d'un fauteuil. 

— Oh! sur ma foi, s'écria Bishop en se tenant les côtes, je crois 
que nous avons mal au cœur, mon jeune gentleman ! Si vous avez 
déjà le mal de mer, que sera-ce une fois que vous aurez mis le pied 
dans mon grand salon d'apparat! Remettez-vous, monsieur Mac-Nab. 
Que diable ! vous êtes venu pour quelque chose, c'est sûr ! 

— Je suis venu pour choisir et pour acheter, dit Stephen. 

— C'est très-Lien, cela, monsieur Mac-Nab. Et quel genre vous 
faut-il, je vous prie? 

— L'explication serait longue et technique, repartit Stephen. J'aime 
mieux faire mon choix moi-même. 

— C'est parler en brave garçon. Comment va le cœur? 

— Je suis prêt à vous suivre. 

Bishop cligna de l'œil d'un air de supériorité méprisante. 

— Monsieur Mac-Nab, reprit-il, vous me rappelez le temps où je 
suais à ruisseaux chaque fois qu'il me fallait passer la nuit au cime- 
tière; car il faut être valet avant de devenir maître. J'ai manié long- 
temps la pioche et la pelle, et j'ai besoin d'un verre de ruine-bleu \ 
voyez-vous^ chaque fois que je pense à cela. Par les nuits d'automne, 
on voit d'étranges choses dans les cimetières. Mais j'ai mes ouvriers 
m luitenant. Les nuits sont faites pour dormir ou pour boire : je bois 
ou je dors. Le doyen de Sainl-Paul n'en peut dire davantage. 

Bishop se leva et mit une forte corde de soie dans le collier de 

• Dlue ruïD, nom populaire du gio. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 59 

Turk, qu'il attacha solidement à un anneau fixé dans le lambris. 
— Ceci est une mesure de précaution, monsieur Mac-Nab, mur- 
mura-t-il. Ce diable de Turk vous détériore un sujet avant qu'on ait 
le temps de direzest! Un bras est bien vite avalé, voyez-vous. 

— Dépêchons, monsieur, je vous prie ! dit Stephen. 

— Que votre volonté soit faite, mon jeune gentleman. 

Bishop, ce dogue sauvage revêtu d'un corps d'homme, dont doi- 
vent assurément se souvenir les habitués de la cour des sessions, était 
la personnification la plus complète de la brutalité. Il n'était pas plus 
méchant qu'un autre, nous a dit le vieux Noll-Brye, porte-clés de 
Newgate, qui fut chargé spécialement de la garde du terrible burkeur 
avant sa condamnation ; mais il avait quelque chose en lui qui lo for- 
çait à faire esclandre. Ainsi, M. Bishop (Noll-Brye ne parle jamais 
de ses clients qu'avec les formules de la plus exquise courtoisie), 
M. Bishop enfonçait une porte d'un coup de talon, lorsqu'il lui aurait 
suffi d'un tour de clé pour arriver au même résultat. Au lieu de dé- 
boucher une bouteille, il brisait le goulot. 

Bishop, cette fois, n'enfonça point de porte, mais il.saisit un bou- 
ton de cristal fixé dans le velours du lambris, et un des panneaux 
glissa, laissant à découvert un trou noir, d'où s'échappa une bouffée 
d'air humide. 

— Donnez-vous la peine d'entrer ! dit-il avec un éclat de gaieté 
grossière. 

Stephen s'élança résolument vers le trou. 

— Un instant ! s'écria Bishop en le repoussant ; mieux vaut, je crois, 
jeter un homme de côté que de le laisser se casser le cou. Il n'y a là 
qu'un trou d'une vingtaine de pieds de profondeur et une échelle. Je 
passe le premier. 

Bishop mit, à reculons, ses ])ieds sur l'échelle. Stephen le suivit. 

— N'ayez pas peur, murmurait Bishop en descendant. C'est l'échelle 
le la science, pardieu ! Elle ne garde guère que la docte poussière des 
bottes de Royal-College ! Mon jeune gentleman, vous êtes venu un 
bon jour. Cette nuit même on a fait la ronde dans les cimetières de 
l'est et de Southwark. 

Stephen cessa de descendre. 

— N'avez-vous là que des cadavres exhumés? demanda-t-il. 



60 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Eh! ch! fit Bishop avec une affreuse coquetterie de marchand; 
je ne dis ni oui ni non, monsieur Mac-Nab. Vous allez voir! La chose 
en vaut la peine. Et pourtant on me donne plus de mérites que je n'en 
ai. Un chat ne peut pas être assassiné la nuit dans Londres sans qu'on 
m'en fasse honneur. Sur ma foi, ni Grey, ni Melbourne, ni Holland, le 
neveu de Fox, ni Stanley, ni Peel, ni Graham, le sot conformiste, ni 
Althorp, ni John Russell, ni même le vieux Wellington n'est aussi 
connu que moi. Et je ne vois pas quelle différence on peut faire entre 
la renommée d'un homme et la renommée d'un autre ! 

Le burkeur faisait tressaillir l'échelle aux convulsions de sa gaieté 
sinistre. 

— Monsieur Mac-Nab, reprit-il plus sérieusement, on tue quand 
on a besoin de tuer; mais on n'assassine pas, comme les cokneys le. 
croient, du soir au matin dans la rue. Diable ! monsieur, la police 
serait forcée de donner signe de vie à la fin. Son silence coûte assez 
cher comme cela, monsieur ! Ne croyez-vous pas qu'elle se tait, 
comme dit ce pitoyable nigaud de commissaire adjoint de Lambert- 
Street, M. Robert Plound, esq., « dans l'intérêt combiné delà science 
et de l'humanité?» Nous ne devons pas aller trop loin pourtant, 
dans l'intérêt combiné de nos épaules et de notre cou. Nous voici en 
bas, monsieur. 

Stephen souffrait. Il ne parlait point, parce qu'une irrésistible 
terreur paralyfait sa langue. M. Bishop ouvrit une porte. Le regard 
avide du jeune médecin plongea tout à coup dans une grande salle 
voûtée, de forme oblongue, éclairée par des lampes; tout autour de 
cette pièce, des tables de marbre, inclinées, s'alignaient. Les mu- 
railles, blanchies à la chaux, renvoyaient, plus blafarde, la pâle 
lumière des lampes sur des formes humaines couchées, et ressortant 
avec une extrême énergie sur le marbre noir des tables. Au milieu de 
la salle, une grande cassolette, où brûlait de l'encens, tamisait ses 
minces jets de vapeur à travers les mille Ixous d'un couvercle 
d'argent. 

Le contraste entre ce jour pâle épandant de toutes parts ses blan- 
châtres rayons et le jour empourpré du cabinet de Bishop était si 
grand qu'on aurait pu le croire ménagé à dessein. C'était une sorte 
de coquetterie pour faire valoir cette mort mise à nu, et nette, ei 




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LES MYSTÈRES DE LONDRES. 61 

parée de commerciales séductions. Une essence sacrilège avait passé 
sur ces membres glacés, enlevant la sainte poussière des tombes. On 
avait tiré ces muscles raidis, peigné ces cheveux mêlés, entr'ouvert 
ces lèvres d'où le souffle suprême s'était enfui pour jamais. 

Cette jeune fille avait pris une pose lascive sur son lit de pierre. On 
avait déchiré son dernier voile et ses formes de vierge se prostituaient 
au regard, privées de la nuit tutélaire et chaste où sa mère la croyait 
endormie. Ce vieillard montrait dans toute sa laideur l'effrayant ra- 
vage des années. On n'avait point laissé à cette ruine humaine un 
lambeau de linceul pour voiler son horreur. 

A peine la porte du caveau s'était-elle ouverte que la parole avait 
expiré sur la lèvre de Bishop. Ce n'était plus le même homme. Il saisit 
le bras de Stephen. Sa main était froide et tremblait. 

— Tout est blanc ici, murmura-t-il, tout est rouge là-haut. C'est 
pour oublier. 

Il essaya de sourire et poursuivit en ébauchant un blasphème : 

— J'ai oublié la bouteille de gin, voyez-vous, et je ne vaux rien 
sans gin parmi ce troupeau de coquins morts. Passons vite et choi- 
sissez. 

Stephen ne se le fît point répéter. Il acheva le tour du caveau avant 
que Bishop fût seulement à moitié route. Puis il se laissa tomber 
haletant sur ses deux genoux. 

— Eh bien ! s'écria de loin Bishop, vous ne m'attendez pas ! Ce 
vieux garçon à barbe blanche a remué. Il remue encore, tenez ! C'est 
un métier du diable après tout, monsieur Mac-Nab! 

Stephen n'avait garde de répondre ; il était tout entier au bonheur 
de n'avoir point vu là ce qu'il craignait tant d'y voir. Bishop le 
rejoignit, en ayant soin de ne regarder ni à droite ni à gauche. Lors- 
qu'il arriva au seuil, il se hâta de refermer la porte. Cela fait, un 
bruyant soupir s'échappa de sa poitrine. 

— Ah! ah! monsieur Mac-Nab, s'écria-t-il, sans plus garder au- 
cune trace de son trouble; les drôles ont beau me faire la grimace, 
ils sont à moi et je les vendrai! Comment trouvez-vous cela, s'il vous 
plaît? Vous ne dites mot? Vous avez eu peur, soyez franc? 

— Non; répondit Stephen. 

— Ni moi non plus, pardieu ! Mais j'avais oublié ma bouteille de gin. 



62 LES MYSTÈRES DE LONDRES 

En rentrant dans le salon rouge, Bishop se hâta de réparer son 
oubli et but coup sur coup deux grands verres. 

— Monsieur Mac-Nab, dit-il ensuite, je ne changerais pas mon 
métier contre celui du pape. Avez-vous fait votre choix ? 

Stephen répondit brièvement que rien de ce qu'il avait vu ne 
pouvait servir à ses études du moment. 

— Tant pis, monsieur, tant pis 1 J'espère que vous avez été content 
de mon exhibition? 

Stephen fit un signe affirmatif. 

— Nous nous arrangerons une autre fois, monsieur Mac-Nab. Je 
suis bien aise d'avoir fait votre connaissance. 

Stephen était médecin. Nous tomberions hors du vrai, si nous di- 
sions que la vue de cette boutique mortuaire avait fait sur lui une 
impression comparable à celle qu'eût éprouvée à sa place un homme 
du monde, doué de la sensibihté la plus ordinaire; néanmoins, en 
sortant de chez M. Bishop, il ouvrit sa poitrine avec joie à l'air 
libre du dehors. 

Lorsqu'il revint à la maison de Cornhill, Bess lui dit qu'un homme 
inconnu l'attendait dans le parloir. Cet homme parlait des deux jeunes 
filles enlevées. 



LES MYSTÈRES DE LOJSDRES. éf 



XI 



L ENSEIGNE DE SHAKSPEARE 



Stephen avait complètement oublié le pauvre Irlandais. En entrant 
dans le parloir, il reconnut Donnor endormi, et s'arrêta désappointé. 

— Il n'y a que vous ici'' s'écria-t-il. 

Donnor s'éveilla en sursaut ; sa main s'appuya tout d'abord sur son 
estomac. 

— Oh ! murmura-t-il ; j'ai rêvé que je mangeais du pain ! 
Il aperçut Stephen et tressaillit de la tète aux pieds. 

— Je n'ai pas rêvé, reprit-il ; j'ai mangé le prix de mon sang. Me 
voilà, Votre Honneur, poursuivit-il avec une tristesse calme. Je suis 
allé dans Saint-Gilles. La petite fille a des habits, et j'ai acheté du 
pain. J'ai eu tort d'acheter du pain, ajouta-t-il en soupirant, car le 
pain est bon et donne envie de vivre. 

Donnor s'était levé et se tenait debout, les bras croisés, en face de 
Stephen, qui, harassé de fatigue, venait de se jeter dans un fau- 
teuil. 

— C'est bien, murmura ce dernier avec distraction. Je verrai à 
vous employer. 

— Écoutez, Votre Honneur, dit résolument Donnor, pas de retard ! 
Maintenant que je ne souffre plus, je me sens des idées de vivre. 
Je n'ai que quarante ans, après tout. Finissons-en! 

Le souvenir de ce qui s'était passé revint tout à coup à Stephen. 

— J'ai besoin d'amis vivants, Donnor, dit-il avec un sourire invo- 
lontaire, et je tâcherai de vous ôter l'envie de vous pendre. 

— Votre Honneur ! Votre Honneur ! s'écria Donnor, dites-moi cela 
mieux et plus long. Ne voulez-vous donc point mon corps en échange 
de votre argent ? 

— Assurément non, mon ami, répliqua doucement Stephen. 

— Oh! fit Donnor, étouffé par la surprise. 

Puis, il poursuivit avec un flot de volubilité sans pareille : 

— J'aurais dû m'en douter. Et ne me l'aviez-vous pas dit déjà dans 



64 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Worship-Street ? mais je ne voulais pas vous comprendre, parce que 
j'ai bien souvent espéré. Mais quand j'ai vu que vous demeuriez dans 
cette maison, d'où les deux petites demoiselles m'ont bien des fois Jeté 
leur aumône... 

— C'est donc vous qui avez parlé d'elles à ma servante ? interrom- 
pit Stephen. 

— C'est moi, Votre Honneur. 

— Vous les reconnaîtriez? 

— Entre mille, sur mon salut éternel! J'ai parlé d'elles parce que 
vous m'avez dit que vous cherchiez deux jeunes filles enlevées... et. 
j'ai eu peur... 

— Ce sont elles que je cherche, Donner. 

— Ce sont elles ! répéta l'irlandais en joignant ses maigres mains, 
ce sont elles, les deux pauvres anges! Et les avez-vous retrouvées, 
Votre Honneur? 

Stephen secoua la tête avec tristesse. 

— Oh ! je les retrouverai, moi ! s'écria Donnoren saisissant le bras 
de Mac-Nab ; je les retrouverai, fussent-elles entre les griffes de ce 
démon à mille têtes, la Famille! 

— Merci, Donnor, dit Stephen ; mais qu'espérez-vous ? 

— La petite Loo a bon cœur, répondit l'Irlandais, et Snail est un gar- 
çon avisé. Si la Famille est pour quelque chose dans l'enlèvement des 
deux demoiselles, je le saurai. Au revoir, Votre Honneur, vous aurez 
bientôt de mes nouvelles. 

Donnor descendit de toute la vitesse de ses jarrets le trottoir de 
Cornhill, en se dirigeant vers Saint-Paul. Il était toujours bien faible, 
mais sa figure avait perdu son aspect morne. Il allait le front haut, 
l'œil assuré. 

Il s'arrêta, essoufflé, au bout de Fleet-Street, devant Temple-Bar. 

— Où le trouver, maintenant, ce méchant enfant de Snail ? pensa- 
t-il ; Dieu sait où il loge, s'il loge quelque part! Il y a le public-house 
de Before-Lane ; mais c'est le soir, aux heures du spectacle. Il y a 
l'asile du Temple ; mais je n'ai pas le mot : on me refusera la porte. 
Ah ! il y a le spirit-shop de Shakspeare ! à deux pas d'ici. Mes pauvres 
jambes ont grand besoin de se reposer. 

Donnor reprit sa course, passa sur la gauche de l'église de Saint- 



LES MYSTERES DE LONDRES. 65 

Clément et tourna dans Wych-Street, où est situé le spirit-shop de 
Shakspeare, connu dans Londres entier pour élre le rendez-vous des 
voleurs de toute sorte. A cette époque, on voyait encore au-dessus de 
la devanture, badigeonnée d'éclatantes couleurs, la fameuse enseigne 
allégorique : un poisson ei un oiseau dans un globe de verre. 

Nous avons peine à croire que les habitués de Shakspeare eussent 
besoin de cet avertissement symbolique pour craindre Newgate et la 
déportation. 

11 était alors quatre heures de l'après-midi environ. Le parloir du 
rookery était presque vide. Cependant deux ou trois cases étaient 
occupées, et, dans l'une d'elles, maître Snail, revêtu du fameux 
costume de gentleman qu'il avait acheté deux jours auparavant dans 
Harte-Sireet, sur l'ordre du capitaine Paddy O'Chrane, jouait grave- 
ment au whist avec Tom Turnbull et deux autres hommes de la Fa- 
mille. Tom avait le front bandé à l'aide d'un mouchoir ; mais, du 
reste, il ne gardait aucune trace de l'affreux combat soutenu par lui à 
The Pipe and Pot. Le gros Mich, moins heureux ou plus sensible, 
était entre les mains d'un chirurgien. 

Dans une autre case, vis-à-vis d'un miroir suspendu à !a muraille, 
la petite Loo faisait sa toilette pour la promenade du soir. Elle avait 
disposé en boucles les masses abondantes de ses cheveux blonds, et 
passait sur ses joues hâves un tampon chargé de vermillon. La 
pâleur livide de la pauvre enfant perçait son rouge. Chaque fois 
qu'elle levait les bras au-dessus de sa tête pour arranger sa chevelure, 
l'effort arrachait à sa poitrine malade un râle plaintif et rauque. Elle 
s'arrêtait alors et buvait du gin. 

L'infortunée présentait à elle seule un tableau complet de la dégra- 
dation hâtive où meurt en son germe une partie de la jeunesse pauvr» 
de Londres. Tout cœur honnête se fût empli d'une douleur profonde 
en voyant cette prêtresse impubère de Vénus anglaise, usée par les 
repoussants labeurs de ses nuits d'infamie, combattant l'agonie par 
l'ivresse, et chantant à travers le râle de ses poumons en feu. 

Mais il ne faudrait point ici mêler à la pitié le mépris ou la colère. 

L'homme qui sent donne une larme i ces tristes enfants que la main 

du vice a flétris et va tuer ; l'homme qui pense cherche un remède à 

cette lèpre hideuse et mortelle ; l'homme fort s'indigne et se retourne 

T. II. 5 



66 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

contre le monstre qui pollue ainsi sa propre race, contre ce peuple 
pourri jusqu'à la moelle, contre cette capitale, grande prostituée ex- 
perte à toutes hontes, dont la corruption colossale, mise a nu quelque 
jour, épouvantera le monde, et qui finira par s'écrouler, abîmée 
comme Sodome ou Ninive, sous le fardeau trop lourd de son igno- 
minie. 

Or, il y avait à Londres, en ce temps, un homme qui sentait, qui 
pensait et qui était fort. Cet homme avait un coup d'œil perçant et 
juste ; il vit l'excès du mal et leva pour le combattre un bras de 
puissance à renverser un empire. Mais peut-être Dieu veut-il un cœur 
pur aux ministres de ses vengeances, et cet homme s'était fait bien 
souvent du crime une arme pour lutter, un moyen pour monter et se 
grandir à la taille de son gigantesque ennemi... 

Pendant que la petite Loo se parait, Snail poursuivait sa partie 
de whist avec ses trois camarades qui le trichaient. 

— Trois et les honneurs ! dit-il en mêlant les cartes, gagné triple, 
mon camarade Tom. Qui est-ce qui dirait, en me voyant jouer comme 
cela vis-à-vis de vous, que vous avez presque tué Mich, mon beau- 
frère ? 

— Pauvre Mich ! dit de loin Loo ; voilà trois jours qu'il ne m'a 
battue. 

— Buvez, ma sœur Loo, buvez et ne nous empêchez pas de jouer 
tranquillement, nous autres hommes! 

Le tour commença et s'acheva. On avait beau tricher Snail, il ga- 
gnait toujours. 

— Honneurs égaux ! marquez trois points seulement, Tom, dit-il. 
Ma jolie Madge m'a conté cette nuit une histoire de tous les diables. 
Elle dit que milords de la nuit ont acheté Saunders l'Éléphant, 
l'ancien géant du cirque d'Astley, pour creuser une mine sous le 
palais du roi. 

— Ce n'est pas sous le palais du roi, répliqua Charlie, le gros 
waterman, c'est sous le magasin des joyaux de la couronne, dans 
la Tour. 

— Bonne idée 1 s'écria Snail ; ma femme Madge raconte des choses 
très-curieuses là-dessus. Elle dit que Saunders fait autant de besogne 
à lui seul que douze hommes. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 67 

. — Douze hommes comme toi, escargot bavard ! grommela Tom. 

— Comme moi ou comme vous, Turnbuli : nous sommes tous 
deux des gaillards! Quant à ce Saunders: vous souvenez-vous? l'ar 
dernier, au cirque d'Asiley, il soulevait un cheval ! C'est Paddy, It 
capitaine, savez-vous, qui est le cornac de l'éléphant. Je lui deman- 
derai de me faire voir cela. 

— Le fait est que ce doit être joli, dit Charlie. 

Loo toussa dans sa case et sa salive se teignit de sang. 

— Je n'ai plus de gin, murmura-t-elle. 

Puis elle ajouta en pressant de ses deux mains sa poitrine hale- 
tante : 

— Le feu revient. C'est du ftu que j'ai là-dedans! 

Ce fut à ce moment que la porte du parloir, brusquement ouverte, 
donna passage à Donnor d'Ardagh. 

— Tiens! tiens! s'écria Snail sans se déconcerter; voilà le père! 
Vous feriez bien d'ôter votre chapeau, Tom Turnbuli. Ma sœur Loo, 
faites la révérence, je vous prie. 



XII 



DONNOR 

A l'aspect de Donnor d'Ardagh et de son habit noir en lambeaux, 
le premier mouvement des bandits assemblés dans le parloir fut de 
rire, mais l'honnête visage du pauvre Irlandais portait en soi quelque 
chose qui commandait l'intérêt. 

— Ah! c'est ton père, cela, Snail, dit Tom en touchant son cha- 
peau ; diable ! 

Le gros Charlie et l'autre joueur firent un signe de tète amical. 

— Oui, c'est mon père, s'écria Snail, mon brave homme de père 
qui vient boire avec nous, pardieu ! 

Donnor se laissa tomber sur un banc et tâcha d'étancher, avec 
l'aide de ses deux mains la sueur de son front. 

— Voulez-vous boire, daddy (papa)? demanda Snail; je vous pré- 



6« LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

sente ces trois gentlemen qui sont mes amis et mes camarades. 
Les trois genllemen firent trois saints tels quels. 

— Si ma femme Madge était ici, poursuivit Snail en relevant son 
col avec une gravité grotesque, je vous la présenterais, daddy. 

Donnor regardait son fils avec un muet étonnement. Le ton de 
Snail avait été, depuis le commencement de cette scène, sans aucun 
mélange d'irrespectueuse raillerie. Le petit drôle était arrivé à ce 
point de pouvoir dire toates ces sottises de la meilleure foi du monde. 

— Je n'ai pas soif, dit enfin l'Irlandais avec effort ; vous avez de 
beaux habits, Snail. 

— Oui, daddy; ma toilette est celle de tous les gens comme il 
faut. 

— Pauvre Nell ! murmura Donnor. 
Snail n'entendit pas. 

— Daddy, reprit-il de ce ton de bonne amitié que prendrait un fils 
honnêtement parvenu en face de son père resté pauvre, vous ne vous 
soignez pas assez! Vous êtes maigre comme un paratonnerre! N'est- 
ce pas Tom ? 

— Laissons cela, enfant, dit Donnor avec une gravité pleine de 
tristesse ; je ne suis point venu ici pour m' occuper de moi. Où donc 
est votre sœur Loo? 

— J'avais engagé Loo à venir vous faire la révérence, comme c'est 
son devoir. Elle sera ivre, peut-être ; c'est la moindre des choses. 
Mais où diable est-elle? ajouta-t-il en parcourant le parloir du re- 
gard. 

Loo avait disparu. 

— Par exemple, voilà qui n'est pas bien, reprit Snail d'un Ion 
sentencieux. Que diable! il faut savoir un peu se conduire. Loo! 
ma sœur Loo ! 

— Assez, Snail, dit l'Irlandais, je vous parlerai seul. 

— Du tout, daddy, Loo est la sœur d'un gentleman et ne doit point 
agir comme une fille sans aveu. Loo! 

On entendit le bruit étouffé d'une toux convulsive. 

— Celte toux est affreuse, murmura Donnor. 

— Avec du gin on la fait taire. Tenez! je vois le bout de sa 
robe. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 69 

Il s'élança et tira le bras de Loo cachée derrière la cloison d'une 
case. La pauvre petite pouvait encore avoir honte devant son père 
qu'elle aimait. Snail la poussa au-devant de Donnor en disant : 

— Faites la révérence au daddy, Loo ! 

La petite fille, confuse, mit ses deux mains sur ses yeux humides. 

— Père! oh! père,! murmura-t-elle en pleurant. 

— Elle ressemblait à Nell pourtant autrefois, pensa Donnor. Nell a 
^ien fait de mourir ! 

Loo se tenait toujours devant son père, immobile et les yeux cou- 
verts de ses mains. Donnor lui mit au front un baiser en levant son 
regard humide vers le ciel. 

— Que Dieu ait pitié de vous, ma fille, dit-il. 

— Oh! murmura Loo, je vous aime, daddy... et je pleure quand 
je pense à vous! 

Donnor fît un gesie de muet désespoir. 

-— Diable, dit le gros Gharlie, ça commence à m'ennuyer ! 

— Cet habit noir est un vrai rabat-joie, répliqua Tom Turnbull. 
Mais il a l'air d'un brave homme. 

— Vous me faites pleurer comme un enfant, s'écriait pendant cela 
Snail, qui, réellement, s'était ému sans trop savoir pourquoi. Un 
gentleman ne doit pas pleurer, que diable! Allons daddy ! allons Lool 
assez de jérémiades comme cela, et vive la joie! 

Un regard de son père lui ferma la bouche. 

— Du diable si on peut rire avec vous, ciàddy, grommela-t-il. 

— J'ai à vous parler, dit doucement Donnor. 

— Me parler, daddy? répéta Snail. Quelque secret de famille, ajouta- 
t-il en se tournant vers ses camarades. Je suis le fils aîné, l'héritier 
présomptif! 

— Faites vos affaires, monsieur Snail, dit gravement Tom 
Turnbull. 

Donnor conduisit ses deux enfants à la case la plus éloignée et 
s'assit entre eux. Turnbull se prit à mêler les cartes. 
' — Le fait est, dit-il avec une sorte de sérieux, que si j'étais le père 
de deux vermines semblables, je les écraserais l'une contre l'autre, 
laoi! 

— Bah! grommela Charlie, Loo n'a pas quinze jours à vivre, et 



70' LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Snail ne fera pas longtemps attendre le gibet. Tu perdrais ta peine, 
Tiirnbull. 

Le pauvre Donnor d'Ardagh avait promis à Stephen plus qu'il ne 
pouvait tenir. Snail ne savait rien, Loo ne pouvait rien savoir. Snail 
jura qu'il s'informerait. Trois jours se passèrent ; au bout de ces trois 
jours, Stephen n'avait encore aucun indice qui pût le mettre sur la 
trace des deux sœurs. 

Donnor, cependant, ne se décourageait point. Il allait, tant que du- 
rait le jour, furetant, épiant. Le soir, il rendait compte à Stephen des 
efforts de sa journée, et s'accusait amèrement de son impuissance. 
Donnor appartenait à Stephen plus complètement que si le jeune mé- 
decin eût accepté le fantastique marché proposé naguère devant la 
porte de Mr Bishop, dans Worship-Street. 

Stephen luttait avec son énergie calme et le sang-froid de son cou- 
rage contre l'accablement qui le gagnait. Sa mère gardait le lit, et 
Mac-Nab partageait le temps que lui laissait l'activité de ses recherches 
entre le chevet de la vieille dame et le chevet de Frank Perceval. Ce 
dernier était en voie de convalescence. 

Depuis cette nuit de veille qui avait précédé la fatale nouvelle, 
f»ette nuit où le monologue de Stephen s'était rencontré d'une façon 
«^i extraordinaire avec le rêve de Perceval, le jeune médecin n'avait 
point eu le temps d'entretenir son ami. Ses visites n'avaient été que 
de courtes apparitions où il se hâtait de faire son office de médecin, 
pour s'échapper aussitôt après et reprendre sa tâche. Il n'avait point 
cependant oublié son dessein d'interroger Perceval. Loin de là, son 
désir s'était accru parmi les circonstances funestes où il avait passé, 
parce que l'enlèvement des deux sœurs se rattachait, pour lui, par 
lin lien qu'il ne savait point définir, au sujet de ses sombres médita- 
tions durant la nuit de veille. 

Le soir de ce troisième jour, il quitta sa mère à la brune et s'ache- 
mina vers Dudley-House, résolu à tenter de découvrir ce qu'il pou- 
vait y avoir de commun entre le rêve de Perceval et ses propres sou- 
venirs. 

— Eh bieni ami, s'écria Frank en l'apercevant, quelles nou- 
velles ? 

— Aucune, répondit tristement Stephen. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 71 

. — Pauvre Mac-Nab! que je voudrais être debout pour vous 
aider dans vos recherches. Pensez-vous que je me puisse lever demain ? 
Slephen lui tàta le pouls et l'examina. 

— Peut-êlre, dit-il; vous êtes mieux Perceval; on ne peut plus 
craindre de vous faire parler; et j'ai d'importantes questions à vous 
Taire. 

— Des questions? répéta Frank étonné ; que pouvez- vous avoir à 
me demander qui nécessite un début si solennel? 

Stephen essaya de sourire. 

— Mon Dieu 1 dit-il, ce que j'ai à vous demander n'est rien moins 
que solennel. Au contraire, il s'agit d'une circonstance futile et qui 
emprunte tout son intérêt à un souvenir terrible. 

Stephen raconta ici en peu de mots ses sombres méditations, tandis 
qu'il veillait au chevet de son ami blessé. Il parla de sa jalousie, de 
l'inconnu de Temple-Church et delà vague ressemblance qui existait 
entre cet homme et l'assassin de son père. 

— Quelque chose manquait à cette ressemblance, Frank, ajouta- 
t-il; quelque chose dont je ne pouvais me rendre compte... et c'est 
vous qui, en rêvant, avez mis fin à mes incertitudes. 

— Comment cela? dit Frank, qui avait attentivement écouté. 

— Je cherchais le trait, la chose qui manquait à cet homme pour 
ressembler parfaitement au meurtrier; et vous avez prononcé le nom 
de la chose qui manquait. 

— Ah! fît Perceval. 

— Vous avez dit : La cicatrice... 

— La cicatrice! répéta Frank, qui pâlit et se souleva à demi. 

— Puis vous avez dépeint cette cicatrice. 

— Ah! fit encore Perceval, mais cette fois avec une vive émotion. 
Et, dites-moi, ai-je prononcé le nom du marquis de Rio-Sanlo ? 

— Non, répondit Stephen qui, à son tour, s'étonna ; vous savez 
donc ce que je veux dire? 

Frank tourna la tête vers le portrait de miss Harriet Perceval qu'é- 
clairaient confusément les derniers rayons du jour. 

— Oui, Stephen, oh! oui, murmura-t-ii, je sais ce que vous 
voulez dire. Pauvre sœur! ce rêve me vient souvent.... et c'est un 
horrible rêve î 



72 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 



XIII 



SUR LA GRAND ROUTE 

Le regard que Frank Perceval avait jeté sur le parlrait de sa sœur 
était si douleurenx, ses dernières paroles étaient empreintes d'une tris- 
tesse si profonde, que Stephen garda un silence embarrassé, craignant 
d'avoir involontairement ravivé de cuisants souvenirs. Il ne se trom- 
pait pas. Sa question venait de rouvrir une blessure cruelle. Frank 
lui tendit la main et reprit : 

— Vous êtes mon seul ami, Stephen; elle était jeune... et belle... 
et heureuse ! Approchez-vous de moi : plus près encore, je veux 
■iire pourquoi est morte ma sœur Harriet. 

Il s'arrêta et parut un instant absorbé dans ses souvenirs. 

— C'est un récit étrange, poursuivit-il, et tout plein d'aventures 
qui sembleraient être du domaine de l'imagination. Hélas 1 tout y est 
vrai, pourtant! Parfois, je voudrais douter. Mais mon doute se brise 
contre le marbre d'une tombe ! 

C'était il y a deux ans. Harriet, recherchée en mariage par Henry 
Dutton, lordSherborne, qu'elle aimait, voulut passer la fin de la saison 
auprès de notre mère, et nous partîmes pour l'Ecosse dans les pre- 
miers jours de juillet. Harriet était une noble enfant : nous nous ai- 
mions tous deux plus encore que ne s'aiment un frère et une sœur dans 
la vie commune. Aussi le voyage fut-il charmant. Nous causions de 
nos amours, de lord Sherborne, de Mary Trevor. Le temps passait 
vite, et nous n'avions garde de maudire les mauvais chemins des 
comtés du Nord. 

Nous franchîmes la frontière. Il faisait un temps magnifique et, 
lorsque nous entrâmes dans Annan, dix heures du soir sonnaient au 
clocher de la vieille église. 

— Allons jusqu'à Lochmaben, me dit Harriet. 

— Allons jusqu'à Lochmaben, répondis-je; nous demanderons à 
coucher à M. 3Iac-Farlane, l'oncle de mon ami Mac-Nab. 



LES MYSTÈRES DE LO.NDRES. 73 

Les chevaux de notre chaise furent changés et nous nous remimes 
en route, conduits par un postillon écossais. D'Annan à Lochmaben, 
vous savez cela mieux que moi, Stephen, puisque c'est votre lieu de 
naissance, la route passe incessamment au travers de paysages ad- 
mirables. Nous regardions, ma sœur et moi, charmés de minute en 
minute par des aspecls nouveaux, sombres, gracieux ou grandioses, 
auxquels la blanche lumière de la lune prêtait de fantastiques séduc- 
tions. 31ais nous avancions lentement, parce que les bonnes routes 
sont rares dans les contrées pittoresques. Ma montre disait minuit que 
nous étions encore à plusieurs lieues de Lochmaben. Harriet s'ap- 
plaudissait de ce retard qui prolongeait les plaisirs de celte belle 
nuit. 

Pauvre sœur, cette nuit vit son dernier sourire. 

Je venais de replacer ma montre dans mon gousset, lorsque notre 
chaise heurta violemment contre un objet placé en travers de la route. 
Elle surmonta ce premier obstacle, grâce à l'élan des chevaux, mais 
ce fut pour retomber lourdement dans une tranchée qui, à vingt pas 
plus loin, coupait la largeur du chemin. Ni Harriet ni moi ne fûmes 
blessés. Le postillon défila d'assez bonne grâce une kyrielle de jurons 
écossais, et maudit les agents voyers du gouvernement qui, sous 
prétexte de réparer les routes, creusent de véritables pièges où vien- 
nent se prendre les pauvres voyageurs. 

Cette tranchée, Stephen, était en effet bien réellement un piège; 
mais elle n'avait point été creusée par la main des agents du gouver- 
nement. Quant au premier obstacle qui avait commencé le désarroi 
de notre équipage, c'était tout bonnement un tronc d'arbre, jeté à des- 
sein en travers du chemin. Nous descendîmes. Je fis asseoir sur le 
gazon Harriet, effrayée, et je voulus visiter la chaise. À mon avis, 
elle aurait pu marcher encore. Néanmoins, le postillon écossais nous 
déclara que continuer le voyage ce serait exposer gratuitement notre 
vie. Je n'avais nulle raison de me défier de cet homme. Je le crus. 

Les nuits sont fraîches de l'autre côté du Solwai. Lorsque je revins 
vers Harriet, elle comnien.^'ait à trembler de froid. 

— Où passerons-nous la nuit, Frank? me demanda-t-elle. 

Je renvoyai la question à notre postillon qui me répondit : « Il y a 
bien le château du laird, de l'autre côté de la montée, Votre Honneur; 



74 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

mais du diable si Duncan de Leed se dérangerait à celte heure de 
nuit pournous ouvrir! » 

— Vous étiez si près que cela de Crewe ? interrompit ici M.ic-Nab. 

— Nous étions à un mille tout au plus du château de votre oncle, 
Stephen. Et encore, lorsque je dis un mille, c'est pour me conformer 
à la mesure de notre postillon, car je crois, moi, que nous étions 
beaucoup plus près que cela. 

— Poursuivez, dit Stephen. Je devinerai bien facilement par la suite 
de votre récit la place où s'arrêta votre chaise. Ne connais-je pas chaque 
pouce du terrain qui est entre Annan et Crewe? 

Perceval reprit : 

— Et n'y a-t-il aux environs que le château du laird? demandai-je 
au postillon. 

J'ignorais alors que celui qu'on appelait le laird fût M. Mac-Farlane. 

— 11 y a, répondit le postillon, la maison de Randal. 

— La maison de Randal Graham! s'écria Stephen. 

— Vous connaissez cette maison? demanda Frank. 

— Si je connais cette maison ! C'est là que fut assassiné mon père... 

— C'est là que fût déshonorée ma sœur! prononça Perceval d'une 
voix profonde et contenue. 

Il y eut, entre les deux jeunes gens un moment de silence doulou- 
reux. Frank s'était mis sur son séant. Son noble visage, pâli par la 
souffrance, avait une expression d'austère tristesse. 

— Voici une étrange coïncidence, dit enfin Perceval. Puis il ajouta 
brusquement en levant les yeux sur son ami : Stephen, répondriez- 
vous de votre oncle Mac-Farlane? 

— Je ne vous comprends pas ! murmura le jeune médecin étonné. 

— Vous avez foi en lui, je le vois, reprit Frank. Je vous prie de 
ne me point demander compte de ma question avant la fin de mon 
récit. Je crois, j'espère, que quelque clarté pourra jaillir pour tous les 
deux de cet entretien ; car l'assassin de votre père, Stephen, doit être 
le bourreau de ma sœur. 

— Je le crois comme vous, répliqua Stephen. 

— La maison de Randal Graham, poursuivit Perceval, est, vous le 
savez, séparée de la roule par un épais bouquet de chênes, et s'élève 
entre deux monticules boisés, sur la limite des ruines de l'ancienne 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 75 

abbaye de Sainte-Marie-de-Crewe. J'ignore dans quelle position le 
château de votre oncle se trouve par rapport à la maison et aux 
ruines, jamais je ne suis revenu dans ce lieu. 

— Le château d'Angus Mac-Fariane, répondit Stephen, n'est autre 
chose que l'ancien corps de logis du couvent de Sainte-Marie. Il s'é- 
lève, au delà des ruines, à un demi-mille de la maison de Randal. 

— Ah ! fît Perceval, dont le front se plissa ; l'Écossais m'avait menti. 
Et dites-moi, Stephen, savez-vous?... Mais vous étiez bien jeune quand 
vous avez quitté le comté de Dumfries. 

— Je connaissais les ruines comme cette chambre, Frank, et je n'ai 
rien oublié. 

— Eh bien! vous pourrez peut-être me répondre. N'entendites- 
vous jamais parler de souterrains? de passages communiquant, à travers 
les ruines, entre la maison de Randal et le château de Grewe? 

— Jamais, répondit Stephen. 

— Où communiquent-ils alors? murmura Frank, comme en se 
parlant à lui-même. 

Il ajouta tout haut: 

— Y a-t-il donc, dans les environs, un autre château que celui de 
Crewe ? 

— Aucun, à plus de deux lieues à la ronde. Mais, qui vous a parlé 
de l'existence de ces souterrains? 

— Je les ai traversés, répliqua Frank: nous reviendrons sur ce 
sujet. Il était un peu plus de minuit lorsque nous arrivâmes au seuil 
de la maison de Randal. Ma sœur souffrait et avait peur. Moi-même, 
je me sentais tourmenté d'une vague inquiétude. Le postillon frappa. 
Presque aussitôt nous entendîmes battre le briquet à l'intérieur et une 
voix nous cria: Qui vive? 

— Bien votre serviteur, monsieur Smith, répondit le postillon. C'est 
un jeune lord et sa lady, dont la chaise s'est brisée au-dessus du 
Trou de Rook. 

— Et toi, qui es-tu? demanda la voix. 

— Oh 1 moi, je suis le postillon Saunie, Saunie l'aboyeur, monsieur 
Smith. 

La porte s'ouvrit. M. Smith, personnage dont la fîgure se cachait 



76 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

presque entièrement sous un vaste garde-vue de soie verte, nous 
accueillit par un céiémonieux salut. 

— Monsieur, lui dis-je, veuillez accueillir tout d'abord nos remer- 
ciements. Sans votre hospitalité... 

— Jeune homme, interrompit M. Smith avec un son de voix cafard, 
j'espère que ni vous ni la jeune dame n'êtes dans les lacs de la grande 
prostituée qui s'asseoit sur sept montagnes? 

— Nous ne sommes pas catholiques, monsieur. 

— Et j'espère que la jeune dame vous appartient chrétiennement, 
qu'elle est la chair de votre chair? 

— Cette jeune dame est ma sœur, répondis-je. 

— Ah! fît M. Smith, qui, sous son garde-vue, me parut faire 
subira la pauvre Harriet un minutieux examen ; Maudlin ! 

— Qu'y a-t-il ? cria de loin une voix flùtée. 

— Faites préparer deux chambres séparées, dit M. Smith. 

— Monsieur, voulus-je objecter, ma sœur est faible et souffrante; 
je désirerais ne point la quitter. 

— Fi ! jeune homme ! fi ! La nuit est l'heure de puissance du démon 
tentateur... 

— Quoi ! monsieur, m*écriai-je avec indignation et dégoût, oseriez- 
vous supposer !... 

— Le cœur humain, jeunehomme, déclama M. Simith, est un sépulcre 
blanchi. La chair est faible... et si vous ne voulez point vous conformer 
aux règles de ma maison, allez-vous-en coucher au clair de lune. 

M. Smith salua gravement et se retira. L'instant d'après, un valet 
apporta quelques rafraîchissements, auxquels Saunie, notre postillon, 
fit le plus grand honneur. Harriet et moi, nous touchâmes à peine 
aux mets qui nous furent présentés. 

— Quel est donc ce M. Smith? demandai-je à Saunie. 

— Oh ! s'écria-t-il la bouche pleine, c'est ce gentleman qui vous a 
parlé tout à l'heure avec une visière verte sur le nez. 

— J'entends bien, mon brave, mais quel homme est-ce? 

— Quel homme c'est? répéta Saunie d'un air innocent; oh! c'est 
un homme comme vous et moi, milord. Je vais me coucher. Soyez 
tranquille ; demain, la chaise marchera tout aussi bien qu'il le faudra 
pour vos besoins. 



LES MYSTÈKES DE LONDRES. 77 

Harriet et moi nous suivîmes l'exemple de Saunie et nous nous 
retirâmes dans nos chambres. Elles étaient contiguës et séparées 
seulement par une porte close, à travers laquelle nous aurions pu 
causer. J'entendis Harriet se mettre au lit et sa douce voix me cria 
bonsoir ! J'étais las. Je me jetai tout habillé sur ma couche et je 
m'endormis presque aussitôt; — mais, vous savez, Stephen, de ce 
sommeil inquiet, léger, vivant, qui laisse aux organes la faculté de 
sentir. Ce sommeil est perfide ; on entend et l'on croit rêver. 

Ce fut ce qui m'arriva. Ma fenêtre était restée par hasard ouverte. 
A peine avais-je fermé les yeux qu'un bruit de voix contenues vint 
tourner autour de mes oreilles. 

— Elle est belle, disait une voix que je crus reconnaître pour celle 
de M, Smith, bien qu'elle eût dépouillé son accent de cafardise puri- 
taine. 

— Oui, répondait une autre voix, mais ce n'est pas la jeune 
duchesse de***, et du diable si c'est la peine de jeter des chênes en 
travers de la route pour si peu de chose ! 

— Elle est belle, dit encore Smith, et Son Honneur est au château. 

— Son Honneur n'en fera qu'une bouchée ; mais il devait y avoir 
cinq mille livres et des bijoux dans la chaise de Leurs Grâces, le duc 
et la duchesse de***, tandis que dans la chaise de ceux-ci nous n'avons 
rien trouvé du tout. On ne creuse pas des tranchées pour cela, major, 
que diable! 

— Eh! Paulus, mon ami, le chêne et la tranchée ne seront pas 
perdus, bien que, après tout, le chêne soit trop mince et la tranchée 
mal faite, puisque la chaise de ce jeune sot est en parfait état; Leurs 
Grâces y viendront à leur tour. 

— Je ferai donner un coup de pioche à la tranchée, grommela 
Paulus. 

— Moi, je vais m'occuper de la jeune dame, dit Smith, ouïe major; 
Son Honneur aura là un dessert de son goût. 

Stephen, j'entendais tout cela, tout et parfaitement. Pas un mot ne 
m'échappait. Mais je croyais rêver. Et pourtant je raisonnais vague- 
ment; je me disais que ce rêve était évidemment produit par l'impres- 
sion défavorable qu'avait faite sur moi M. Smith. Cette lueur indécise 
qui éclaire l'esprit en ces moments, Stephen, sert à enraciner l'erreur, 



78 LES MYSTÈRES DE LOxNDRBS, 

de telle sorte que l'action des objets extérieurs, les sous, les odeurs 
et jusqu'aux attouchements se combinent d'eux-mêmes avec cet état 
de demi-somnambulisme et viennent en aide au sommeil. 

Je n'entendis plus rien, et m'endormis réellement en murmurant: 
Ce que c'est que les rêves! Je gage que celui-ci va revenir! 

Il revint, Stephen; ou plutôt le drame affreux dont je venais d'en- 
tendre la première scène se poursuivit près de moi. 

J'entendis un bruit sourd dans la direction de la chambre d'Harriet, 
puis des cris étouffés; puis le silence se fit. 

Le silence m'éveilla. 

Toutes ces choses que j'avais entendues pendant mon sommeil 
revinrent à mon esprit et le remplirent d'une vague épouvante. Je 
sautai hors de mon lit, je m'approchai doucement de la porte d'Har- 
riet, et mis mon oreille à la serrure. Rien. Qu'attendais-je? Qu'aurais- 
je voulu entendre? Harriet dormait, sans doute. Et cependant ce si- 
lence me fît frissonner. 

— Harriet ! prononçai-je doucement. 
Rien encore. 

— Harriet! Harriet! m'écriai-je. 

Toujours le même silence. Alors ma tête et mon cœur s'emplirent 
de navrantes appréhensions. 

— L'ont-ils assassinée? me demandai-je, tandis qu'une sueur froide 
inondait mon front. 

Je saisis la barre de fer de la fenêtre et m'en servant comme d'un 
levier, je jetai la porte d'Harriet en dedans. La lune, pénétrant à 
travers une croisée sans rideaux, inondait la chambre de ses rayons. 
Le lit de ma sœur était vide. 



LES MYSTÈRES DE LOiNDRES. 79 



XIV 



ROMAN 



— Je m'élançai vers le lit vide, poursuivit Percevai; les couver- 
tures étaient chaudes encore. Les ravisseurs ne pouvaient être loin; 
mais de quel côté diriger mes recherches? La chambre où avait couché 
Harriet avait trois portes; l'une donnait sur ma propre chambre; la 
seconde, que j'avais entendu fermer elle-même à double tour, était 
restée dans le même état; la iroisiéme, enfin, ouvrait son étroit battant 
au pied du lit, vis-à-vis de lu fenêire... 

Stephen mit sa main sur le bras de Percevai, 

— Je connais cette chambre, dit-il. C'est par cette petite porte, 
percée au pied du lit, que je vis s'introduire une fois deux hommes, 
dont l'un portait un masque sur son visage; l'autre tenait en main un 
flambeau. Mon père dormait dans le lit où dormit plus tard votre mal- 
heureuse sœur. 

Stephen tremblait en prononçant ces paroles, Frank et lui étaient là 
en face l'un de l'autre, pâles tous deux et tous deux sous le coup de 
la même émotion, poignante et profonde. 

— On m'a conté autrefois l'assassinat de M. Mac-Nab, Stephen, 
reprit Percevai, mais on me l'a conté vaguement. Vous m'en direz 
les détails. Peut-être, pour ces deux crimes, commis au même lieu, 
n'y a-t-il qu'un seul coupable. Et je vous aime assez pour vous don- 
ner partage en ma vengeance. 

— Et vous êtes le seul homme au monde, Frank, répondit Stephen 
en lui serrant la main, avec qui je puisse consentir à mettre en com- 
mun ma haine. Que fîtes-vous après la disparition de votre sœur? 

— Je demeurai un instant comme anéanti. Ce qui arrivait me 
semblait être impossible. Je me disais que nos lois ont purgé depuis 
longtemps les Trois-Royaumes de ces repaires de bandits dont l'au- 
dace effiayait nos pères. Je me disais... Un instant j'allai jusqu'à 
espérer que j'étais fou. 

Ce mouvement de trouble infini qui me rendait incapable de toute 



80 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

détermination dura environ une minute. Au bout de ce temps, je me 
jetai à corps perdu dans l'espace sombre qui se trouvait au delà de la 
petite porte ouverte. En un autre moment, je me serais tué sans doute^ 
car la porte donnait sur un escalier de granit. 

— Ah ! dit Stephen, con.me s'il se fût attendu à une autre conclu- 
sion. 

Puis il ajouta tout aussitôt : 

— Ceci est étrange, Perceval. Derrière la porte dont vous parlez, 
je n'ai jamais vu, moi, qu'un mur de pierre. 

— Je vous dis ce qui m'arriva, Stephen... et ce n'est pas la pre- 
mière fois du reste qu'on me parle de ce mur de pierre. L'escalier tou- 
chait littéralement le seuil. 

— Entre le mur que j'ai vu, vu de mes yeux, répondit Mac-Nab, 
mur tout rongé de mousse et qui semble aussi vieux que le monde, 
entre le mur et le seuil, il y a la place de deux hommes. Et je pense 
que c'était là que s'étaient cachés les meurtriers de mon père. 

— Dieu sait que je n'ai pu me tromper, reprit Perceval; chacune 
des circonstances de cette horrible nuit est gravée en traiis de sang 
dans ma mémoire. Lancé ainsi sur cette pente raide et touchant à peine 
du pied, en passant, quelques degrés au hasard, je vins tomber sur la 
terre humide d'un souterrain, je me relevai sans blessure. Une nuit 
complète m'entourait. Un instant j'eus la pensée de remonter les de- 
grés. Celte cave était peut-être sans issue. L'obscurité s'étendait de 
toutes parts comme un voile opaque autour de moi. 

Mais au moment où je remettais le pied sur la première marche, 
je vis un spectacle étrange, à la réalité duquel ma raison se refusa 
de croire tout d'abord. 

A une distance énorme, qui rapetissait les objets au point de prêter 
à un homme la taille d'une poupée, je venais d'apercevoir une vive 
lueur, et autour de cette lueur, distincts et vivement éclairés, quatre 
ou cinq personnages qui marchaient, portant au milieu d'eux un 
objet de couleur blanche. 

— Ma sœur ! ma pauvre sœur ! m'écriai-je. 

Car, dès ce moment, je devinai que l'objet blanc porté par ces 
hommes était ma sœur, ou le cadavre de ma sœur. Il fallait les at- 
teindre à tout prix. La soudaineté de l'apparition à une telle distance 



i 



I 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 81 

prouvait que la route à suivre n'était point directe. Il n'y avait pas 
deux manières d'expliquer ce fait. J'étais dans des galeries souter- 
raines d'une étendue extraordinaire. La maison de Randal s'élevait 
sur l'une des extrémités de ces galeries, l'autre aboutisSiit Dieu 
savait où. Le groupe, composé de cinq hommes et de ma sœur Har- 
riet, cheminait dans les galeries à la vive lueur des torches. Moi, je 
n'avais rien pour me diriger. Celui qui conduisait le groupe connais- 
sait sa route; moi, je l'ignorais complètement. 

Mais qu'importait tout cela ! Je pris ma course, les bras en avant, 
afin de ne me point briser du premier coup le crâne contre quelque 
saillie des parois inconnues du souterrain. Le sol de la galerie allait 
en descendant. Ma marche était rapide. En peu de temps, je crus 
m'aperceyoir que les hommes marchant devant moi grossissaient sen- 
siblement à l'œil. Mon courage redoubla. 

Mais à mesure que j'avançais, un bruit lointain et qui d'abord 
n'avait été qu'un sourd murmure arrivait plus distinct à mon oreille : 
le bruit d'une chute d'eau tombant d'une hauteur considérable. 

— Le torrent de Blackflood ! murmura Stephen. 

— Je pensais que vous ne connaissiez point ces galeries, Mac-Nab? 
dit Perceval qui regarda fixement son ami. 

Stephen'sourit avec amertume. 

— Frank, dit-il, nous n'avons en ce monde vous que moi, moi 
que vous pour ami. Ne nous défions pas l'un de l'autre. 

— Pardonnez-moi, Stephen, balbutia Perceval, honteux, mais trop 
loyal pour dissimuler après coup un involontaire mouvement de 
doute. 

Stephen lui tendit la main. 

— Je ne connais pas les souterrains dont vous parlez, poursui- 
vit-il; mais, leur existence admise, et je ne doute jamais de ce que vous 
avancez, Perceval, s'ils sont traversés par un courant d'eau, ce doit 
être nécessairement le torrent de Blackflood, qui disparaît en effet 
brusquement sous la roche de Traqhair, au sud des ruines de Sainte- 
Marie-de-Crewe. 

— Pardonnez-moi, Stephen, dit encore une fois Perceval. Bientôt 
un air humide vint frapper mon visage. Le fracas de la chute redou- 
blait. Quelques pas encore et je vis une nappe blanche trancher parmi 

T. IL 6 



82 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

l'obscurité. J'avançais toujours, malgré la pluie fine et froide qui 
commençait à me fouetter le visage. J'avançai jusqu'à ce que mes 
pieds touchassent l'écume phosphorescente du petit lac creusé par 
le torrent de Blackflood, comme vous l'appelez. Évidemment ce lac 
et cette chute étaient cause du détour pris par les gens que je pour- 
suivais, détour qui m'avait caché d'abord la lumière de leurs torches. 
Moi, je n'avais pas le temps d'aller à droite ou à gauche; je plongeai 
dans le torrent. 

Le torrent m'emporta d'abord avec une force irrésistible ; mais 
après une douzaine de brasses, je me trouvai dans des eaux plus tran- 
quilles. Je touchai le bord opposé et je repris ma course. 

Le sol montait de ce côté comme il descendait de l'autre. Je cou- 
rais de toute ma force afin de garder la chaleur à mes membres tran- 
sis, auxquels se collait le drap alourdi de mon costume de voyage. Le 
groupe devenait plus distinct; j'approchais : je le gagnais... Le 
groupe s'arrêta tout à coup. J'étais alors assez proche pour distinguer 
au devant de lui une porte percée dans le mur du souterrain. La porte 
s'ouvrit. Les torches disparurent. 

Ce coup, auquel j'aurais dû m'attendre, me terrassa. J'étais perdu. 
Je me laissai tomber sur mes genoux, sans force désormais et sans 
courage. Je me plaignais comme un enfant ; je pleurais comme une 
femme, et le blasphème, compagnon de toute faiblesse, se pressait sur 
mes lèvres... 

Mais Dieu avait marqué cette nuit pour porter au comble mon 
martyre, et j'eusse été trop heureux de mourir, perdu dans la nuit de 
ces galeries. 

Au moment où mon désespoir me clouait, inerte, au sol humide 
du souterrain, j'entendis retentir au loin le pas lourd d'un homme, 
et une voix s'éleva, qui chantait des couplets montagnards. Je me 
glissai hors de la voie et me tins debout contre le mur de la galerie. 
L'homme passa, chantant toujours. C'était Saunie, notre postillon, 
te le suivis. 

» 

Nous marchâmes quelques minutes. J'estime avoir été en tout une 
demi-heure dans le souterrain. J'entendis une porte tourner en grinçant 
sur ses gonds rouilles, et le bruit des pas de Saunie cessa tout à coup. 
Je me trouvais seul encore et sans guide. Mais quelque chose me sem- 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 83 

blait luire faiblement en avant de moi. La lueur que j'entrevoyais 
frappnit sur un pan de muraille où se trouvait précisément la porte 
par où Saunie, et avant lui sans doute les gens qui enlevaient ma 
sœur, avaient disparu. De l'endroit où j'étais encore, je ne pouvais 
voir d'où venait la lueur; mais, en arrivant auprès de la porte, 
j'aperçus à une grande hauteur un trou qui me montra le ciel étoile. 

Je me trouvais dans une sorte de rond-point dont les aboutissants 
s'éclairaient vaguement à la lueur qui descendait du trou. C'étaient 
cinq ou six galeries semblables à celle que je venais de quitter ; aussi 
larges et sans doute aussi longues. On pourrait errer bien des jours, 
si la mort ne se mettait pas en travers du chemin, dans ce ténébreux 
labyrinthe ! D'en bas, à cette distance, le trou me semblait être recou- 
vert d'une dentelle. Il doit y avoir une grille de fer sur son orifice, 
et vous le connaissez sans doute, Stephen. 

Mac-Nab hésita. 

— Il y a, dit-il enfin, le Greedy-Hole (le trou gourmand), où l'ancien 
laird de Crewe fit, selon la chronique, jeter vingt mille tombereaux 
de terre sans pouvoir le combler. J'ai même laissé tomber souvent de 
gros cailloux sans entendre jamais le bruit de leur chute. 

— Et où est situé ce trou? demanda Perceval. 

— A cinquante pas en avant du perron de Crewe, répondit le jeune 
médecin. 

— De sorte que j'étais sous la cour du château de votre oncle, 
reprit lentement Perceval; de sorte que l'espace compris au delà de 
la porte doit être sous le château lui-même. 

— Je le pense ainsi, murmura Slephen; qu'y a-t-il donc au delà de 
cette porte? 

— Voici longtemps que je vous aurais confié cette lugubre histoire, 
ami, reprit Frank au lieu de répondre, si je n'avais au fond du cœur 
un soupçon terrible et que vient confirmer fatalement depuis une heure 
chacune de vos paroles. Ne m'interrompez pas. J'ai l'intention de ne 
vous rien cacher. 

Je poussai la porte, qui s'ouvrit d'elle-même et se referma aussitôt. 
Un bruit confus de chants et de rires vint frapper mon oreille. 

En tâtonnant dans l'obscurité, je rencontrai une autre porte qui 
céda comme la première. Un cri de stupéfaction s'échappa de ma poi- 



84 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

trioe et je fermai les yeux, blessés par l'éclat de mille bougies dont 
la lumière se mirait aux facettes d'innombrables cristaux. 



XV 



ORGIE 

L'endroit où je me trouvais ainsi introduit à l'improviste, continua 
Frank Perceval, était une vaste salle voûtée, dont l'éclairage splen- 
dide me frappa surtout à cause de l'obscurité profonde où je tâton- 
nais naguère. 

La salle avait la forme d'une nef. 

A ia place où se trouve d'ordinaire le maître-autel d'une église, 
une estrade s'élevait sur laquelle des musiciens, vêtus de costumes 
éclatants et d'une magnificence théâtrale, composaient un orchestre 
complet. Au centre était une vaste table couverte de flacons et de mets 
recherchés, autour de laquelle s'asseyaient quarante ou cinquante 
moines, couverts de la robe austère des disciples de Saint-François. 
Tous avaient de longues barbes qui cachaient les trois quarts de leur 

visage. 

A côté de chacun de ces faux moines, il y avait une femme belle 
et magnifiquement parée, les seins nus, la chevelure parsemée de 
diamants ou de fleurs. Ces hommes et ces femmes buvaient en riant 
follement. L'antique chapelle s'emplissait des bruits insensés de l'orgie. 
C'étaient des rires sans fin, de bruyants baisers, des chants, des blas- 
phèmes. 

Je ne vis pas cela tout de suite. Mon premier regard n'aperçut que 
lumière. Pendant que j'avais les yeux fermés pour me soustraire à 
l'éclat blessant de tous ces feux qui miroitaient devant moi, je me 
sentis saisir par deux bras puissants dont l'étreinte me réduisit tout 
d'un coup à l'impuissance la plus complète. 

L'instant d'après on me jetait, garrotté solidement, sur une pile de 
coussins entassés contre le mur de la chapelle. Et l'urgie continua. 

Mon œil cependant gUssait de l'un à l'autre de ces bandits déguisés 



LES MYSTERES DE LONDRES. «^ 

en religieux. Plusieurs de ces figures ne me semblèrent point 
inconnues. 

Stephen, écoutez ceci : 

Depuis lors, j'ai rarement mis le pied dans un salon. Pendant la 
première année qui suivit cette nuit fatale, je me tins à l'écart ; mon 
cœur était en deuil. Pendant toute la seconde, j'ai voyagé loin de 
l'Angleterre. 3Iais une fois, il y a de cela un peu plus d'un an, je me 
trouvai face à face, chez le duc de Buccleugh, avec un homme dont 
le regard me fît tressaillir. J'aurais juré que cet homme était un des 
faux moines du souterrain de Sainte-Marie-de-Crewe... 

— Eh bien ? dit Siephen. 

— Cet homme était l'un des officiers les plus distingués de notre 
armée, le colonel sir George Montait. Et naguère, au bal de lord James 
Trevor, n'ai-je pas cru reconnaître dans ce marquis de Rio-Santo... 
Mais vous ne comprendriez pas maintenant, Stephen, et je continue. 

Mon œil avait fait à peu près la moitié du tour de la table, lorsqu'il 
s'arrêta sur un personnage dont le grand air et l'évidente supériorité 
captivèrent aussitôt mon attention. Cet homme semblait être le roi de 
ce peuple ténébreux, l'abbé de ce sacrilège monastère. Jamais je ne 
vis rien d'aussi beau que cet homme. Il portait une sorte de simarrc 
de soie d'une couleur éclatante, dont les plis amples ?e drapaient avec 
majesté. Son visage, comme celui de ses compagnons^ était en partie 
caché par une longue barbe : la sienne était noire et descendait en 
flots abondants sur sa poitrine. Ce qu'on voyait de ses traits allait 
bien avec cette austère parure. Ses yeux, doux et impérieux tour à 
tour, avaient une puissance surhumaine. 

Malgré le sans-gène de l'orgie, les convives témoignaient à cet 
homme un respect extraordinaire. Chacun s'inclinait en lui parlant et 
l'assemblée entière se levait pour porter sa santé. Vers lui se diri- 
geaient les plus doux sourires de toutes ces belles femmes, et dans ces 
sourires, convergeant vers un but unique, il y avait quelque chose de 
craintivement adorateur. On appelait cet homme So?i Honneur. Il 
répondait aux hommages de tous avec ce laisser-aller royal, apa- 
nage du pouvoir absolu. Son sourire était courtois mais fier, et sj 
condescendance avait de la hauteur. 

Auprès de cet homme, sur le même siège et enlacée dans ses bras^ 



86 LES MYSTERES DE LONDRES. 

il y avait une femme dont le costume contrastait étrangement avec les 
toilettes environnantes. Dans ses longs cheveux blonds épr.rs, il n'y 
avciit ni perles, ni diamants, ni fleurs, A ses blanches épaules ne se 
rattachait point le corsage plissé d'une robe de satin o'j de velours. 
Elle était véiue d'un peignoir garni d'une ruche de mousseline. Il 
semblait qu'elle eût quitté sa couche à la hâte pour venir s'asseoir à 
la fête et présider l'orgie. 

Je ne voyais point son visage. Elle appuyait sa tète sur l'épaule de 
Son Honneur, qui élevait de temps en temps un verre de cristal taillé 
jusqu'à sa lèvre. Et cette ftmme buvait à longs traits. 

Une do':leur aiguë m'avait pris au cœur. Mon sang s'était figé 
dans mes veines, sous l'étreinte d'une indicible épouvante. Car, dans 
cette bacchante demi-nue qui trempait sa lèvre au verre d'un bandit 
et s'abandonnait à ses publiques caresses, j'avais cru reconnaître ma 
sœur... 

— Oh! fit Stephen avec reproche. 

— N'est-ce pas, s'écria Frank dont l'œil grand ouvert brilla d'un 
fiévreux éclat tout à coup, n'est-ce pas que c'était une insulte à l'an- 
géliqiie pureté de ma pauvre Harriet? un outrage au sang de Per- 
ceval ? une folie, une lâcheté ? 

— C'était au moins une idée que votre trouble seul pouvait 
enfanter, Perceval, dit Stephen. 

— Oh! oui... mon trouble était grand; mon angoisse aussi. Je fer- 
mai les yeux pour les rouvrir, pour regarder encore et regarder mieux. 
C'étaient bien ses beaux cheveux blonds, mon Dieu ! et la gracieuse 
courbure de ses épaules. Et puis, ce peignoir de nuit 1 ma sœur n'a- 
vait-elle pas été arrachée à son sommeil? 

— Ah ! Frank ! interrompit Stephen. 

— Merci... merci, Mac-Nab! prononça péniblement Perceval en 
serrant la main de son ami; vous êtes un généreux garçon et je vous 
aime. Oh ! vous défendriez Harriet, vous, contre quiconque oserait 
l'accuser d'avoir mis son front de vierge sur l'épaule d'un brigand, 
n'est-ce pas? 

— Mais vous délirez, ami, s'écria Stephen. Sur l'honneur ! je la 
défendrais, moi qui l'ai connue. Mais quelle bouche assez lâche s'ou- 
vrirait pour l'accuser? 



LES MYSTERES DE LONDRES. 87 

Frank haletait; ses yeux s'égaraient. 

— La bouche qui s'ouvrirait pour cela, Stephen, prononça-t-il tout 
bas avec un calme effrayant, se refermerait pour toujours... car moi 
seul ai le droit d'accuser la fille de Perceval ! 

Stephen fut frappé de stupeur et garda le silence. Frank reprit : 

— Tout le reste avait disparu pour moi. Il n'y avait plus dans cette 
foule (jue la jeune fille et l'homme que l'on appelait Son Honneur. 
L'homme à lasimarre de soie tenail la jeune fille embrassée, lui sou- 
riait passionnément, et l'attirait sur son cœur. La jeune fille répondait 
à ses caresses. 

Vous êtes médecin... Dites-moi, pensez-vous qu'une pauvre en- 
fant, violemment arrachée à sa couche et transportée par des souter- 
rains immenses, inconnus, à la rouge lueur des torches, dans les 
bras d'hommes à l'effrayant aspect, puisse perdre tout d'un coup la 
raison et tomber en proie à la plus complète démence ? Répondez, je 
le veux ! 

A cette brusque question, Stephen, qui ne comprenait que trop, 
mais voulait obstinément ne point comprendre, interrogea Frank du 
regard. 

— N'êtes-vous pas assez habile pour me dire cela, Stephen? ajouta 
durement Perceval. 

— Sans doute, répondit enfin Stephen; l'effroi, la stupeur... on a 
vu des exemples... 

Frank l'interrompit d'un geste, et pressa son front entre ses deux 
mains. 

— Excusez-moi, Mac-Nab, dit-il, ce souvenir me fait délirer. Qu'ai- 
je besoin d'avoir l'avis de la science? Elle ne connaissait point cet 
homme. Je jure qu'elle ne l'avait jamais vu ! 

— C'était donc elle ? murmura Stephen. 
Frank bondit sous ses couvertures. 

— Elle! qui? s'écria-t-il; prétendez-vous parler d'Harriet Perceval, 
monsieur? 

Un éclair de fureur brilla dans son œil, et il se dressa sur son 
séant en face de Mac-Nab étonné. Mais sa colère tomba comme elle était 
venue, et il dit encore, tandis qu'une larme roulait lentement sur sa 
joue pâlie. 



88 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Mon Dieu ! je l'aimais tant ! 
Il sanglotait. 

— Et figurez-vous cela, reprit-il d'une voix que ses larmes ren- 
daient presque inintelligible ; c'était déchirant! Vous pleurez, vous 
aussi ! Mon Dieu ! j'ai vu cela sans mourir ! Ce n'était plus ma sœur, 
c'était un être privé de raison : la terreur avait broyé son intelli- 
gence ; un breuvage perfide avait exalté ses sens. C'était une folle! 
c'était une pauvre folle! Elle mettait ses bras autour du cou de son 
fiancé ! Elle se croyait à la féie des épousailles et voulait cacher dans 
le sein de son amant sa pudique rougeur de mariée. Elle eût été si 
heureuse avec Henry, qui est un noble cœur ! Oh ! Stephen, comment 
s'étonner que le réveil l'ait tuée après ce songe horrible ! 

Mais vous ne savez pas tout. Et c'est assez pleurer, car elle n'est 
pas vengée. 



XVI 



SABBAT 

Frank reprit après quelques instants de silencieuse angoisse : 

— Nous sommes une illustre maison, Stephen, et une maison or- 
gueilleuse. L'inflexible honneur des races chevaleresques me fut ino- 
culé dès le berceau, et la honte est plus dure à qui fut élevé dans des 
pensées d'orgueil. 

Ce fut dans l'un de ces moments de silence qui passa'ent à travers 
le fracas de la fête. Je vis la jeune fille, dont pas un des mouvements 
ne m'échappait, lever le verre à la hauteur de ses lèvres, et presque 
aussitôt une douoe voix vint à moi, qui disait : « Henry, mon cher 
lord, je bois à vous ! » 

C'était la voix d'Harriet. 

Je poussai un cri, et je m'agitai en efforts désespérés pour rompre 
mes liens. Cette voix me disait tout, tout ce que je viens de vous dire, 
Stephen : la présence de ma sœur au bord de l'abîme et sa folie qui 
lui faisait prendre l'abîme pour un lit de fleurs. 

Mes cris furent entendus, malgré le choc des verres et l'éclat des 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 89 

t03S(s. Un des convives se leva et me fouetta en riant le visage avec 
sa serviette. Une convulsion de rage me donna la force de rompre un 
de mes liens, et je roulai à quelques pas des coussins. 

— Voilà un diable de garçon ! dit le moine. Je pense que le plus 
convenable est de le bâillonner. 

Ce disant, il plia sa serviette et la noua solidement sur ma bouche, 

— Milords et gentlemen, dit en ce moment l'un des faux moines 
que je reconnus pour être M. Smith, le maître de la maison deRandal, 
nous attendions ce soir une assez jolie aubaine, le jeune duc de*** et 
sa lady. Mais tout est bien, puisque nous avons fait une autre capture 
qui j araît être du goût de Son Honneur. 

Un hurrah général accueillit ce discours. On but; le speech com- 
mença. Les harangues étaient faites dans une sorte d'argot dont le 
sens m'échappait le plus souvent ; néanmoins, je comprenais quelques 
phrases çà et là, et ces phrases suffirent pour me convaincre que 
j'avais devant les yeux les membres les plus notables d'une vaste asso- 
ciation organisée pour le vol et le meurtre. Son Honneur était le chef 
suprême de cette association, dont le siège permanent était à Londres, 
mais qui se ramifiait jusqu'à l'étranger, et dont les souterrains de 
Sainte-Marie-de-Crewe étaient tout à la fois le lieu de refuge en cas 
de danger et la maison de plaisance. 

— Et n'avez-vous point essayé démettre les magistrats sur la trace 
de cette redoutable bande? interrompit ici Stephen. 

— Ami, répondit Perceval, je l'ai essayé ; mais M. Mac-Farlone 
est juge de paix du comté de Dumfiies. Il a été chargé de l'enquête, 
et, par deux fois, l'affaire s'est étouffée entre ses mains. 

Stephen garda un silence embarrassé. 

— Son Honneur, reprit Frank, vivait à l'étranger depuis plusieurs 
années et ne faisait que de courtes npparitions en Angleterre. Mais C( t 
état de choses allait cesser, et l'année suivante, Son Honneur devait 
revenir habiter Londres, afin de mettre à exécution un gig intesque 
plan de déprédation. De soi te que cet homme doit être maintenant 
ici, ajouta Perceval en fronçant le sourcil tout à coup. 

Stephen tendit l'oreille, mais Frank ne donna point de conclusion 
à cette brusque sortie. 

— Il me sembli, poursuivit-il, que certains orateurs faisaient allu- 



1)0 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

sion, dans ]eur speech, à des plans combinés longtendps à l'avance, et 
l'on but avec enthousiasme à la santé d'un certain Saunders l'Élé- 
phant, qui devait, à lui seul, remplir d'or toutes les caisses de la com- 
pagnie. Ce nom de Saunders et celui de Fergus furent les seuls qu'on 
prononça en ma présence. 

Le repas auquel j'assistais était le dernier qu'on dût faire en Ecosse, 
Les associés allaient se disperser, emportant les instructions qui avaient 
été discutées à loisir dans ce ténébreux congrès. 

Son Honneur avait répondu brièvement et avec une singulière 
autorité de paroles aux diverses harangues des orateurs. A la fin 
du dernier discours, il se leva et salua l'assemblée. 

— Milords et gentlemen, dit-il en souriant, il y a temps pour tout. 
Nous avons délibéré toute la semaine, et discuté, et combiné. Main- 
tenant, réjouissons-nous ! 

Ce fut un tonnerre d'applaudissements à ébranler les voûtes dix fois 
séculaires de l'antique chapelle. 

— Fergus! Fergus pour toujours! criait-on avec frénésie. 

En même temps, sur un geste de Son Honneur, l'orchestre se ré- 
veilla, et la nef se remplit d'une brillante harmonie. Quelques couples 
se levèrent. Un mouvement de valse succéda au prélude. Au bout de 
cinq minutes, la moitié des convives tourbillonnait autour de la table. 
Au bout de cinq autres minutes, il ne restait plus sur les sièges que 
le chef et ma pauvre sœur. 

Le reste tournoyait en un cercle sans fin. Mon œil se fatiguait à les 
suivre. Immobile, je sentais tour à tour sur mon visage le vent par- 
fumé des robes de velours et le frôlement rugueux des frocs de bure. 
Et la danse allait, pressant à chaque tour sa rotation rapide. Les 
femmes pâlissaient ; les yeux des hommes devenaient de feu. 

Au moment oij la valse atteignait le paroxysme de son étourdissante 
vitesse, le chef se pencha sur la main de ma sœur et y mit un baiser, 
puis, serrant autour de ses reins la ceinture de sa simarre, il enleva la 
pauvre fille dans ses bras. Ce fut alors seulement que je pus voir le 
visage de ma sœur. Elle souriait ; son sourire me déchirait le cœur. 

Son Honneur l'entraina, docile. Peu à peu les rangs s'éclaircirent 
autour d'eux. Les autres valseurs, fatigués ou voulant voir, se ran- 
gèrent en galerie. Bientôt Harriet et son cavalier restèrent seuls. Je 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 91 

la vois encore, Stéphen, passant auprès de moi, heureuse. Je vois 
encore le gracieux balancement de sa taille qui s'abandonnait au bras 
de cet homme. 

Un murmure admirateur les suivait, car ils étaient beaux tous 
deux. 

Harriet, cependant, perdait le souffle. Elle appuya languissamment 
son front pâli sur l'épaule de Son Honneur, qui s'arrêta aussitôt pour 
la déposer, demi-pâmée, sur un large divan. C'était un signal. Un 
bruit strident se fit tout en haut de la voûte et les mille bougies s'étei- 
gnirent à la fois. L'orchestre se (ut. 

Les cordes qui me liaient m'entrèrent dans la chair, tant fut déses- 
péré l'effort que je tentai pour secourir ma sœur dans ce moment 
suprême. Je retombai anéanti. Dieu me prit en pitié. Je perdis con- 
naissance. 

J'ignore combien de temps dura mon évanouissement. Quand je 
repris mes sens, l'obscurité durait encore et un profond silence ré- 
gnait dans la salle. Au bout d'une heure environ, j'entendis du bruit 
dans la direction des galeries où j'avais erré durant la nuit. La porte 
par où j'étais entré s'ouvrit et plusieurs hommes entrèrent, tenant en 
main des torches allumées, qui éclairèrent les suites de l'orgie : 
moines et femmes dormaient pêle-mêle. 

Mes yeux se portèrent avidement vers le divan. Ma sœur était 
'Rendue sur les coussins : elle sommeillait. Quant au moine, debout, 
les bras croisés sur sa poitrine, il semblait absorbé dans de profondes 
méditations. La lumière des torches le tira de sa rêverie. Son premier 
I égard fut pour ma sœur, qu'il contempla un instant. Il se pencha et 
lui mit un baiser au front. Puis, se dépouillant de sa simarre de soie, 
il l'en couvrit comme d'un voile. 

Cela fait, il cria d'une voix retentissante : 

— Gentlemen ! debout ! 

Les hommes se levèrent ; les femmes disparurent comme par en- 
chantement. Il ne resta dans la chapelle que les moines rassemblés 
cil cercle autour de Son Honneur. 

— Milords et gentlemen, dit-il, voici venu l'instant de la sépara- 
tion. Je suis satisfait de vos œuvres. J'ai bien des choses à faire encore 
sur le continent ; mais une année me sufflra pour cela. Dans un an, je 



n LES MYSTERES DE LONDRES. 

reviendrai. Jusque-là, ayez toujours présentes mes instructions; 
n'oubliez rien et obéissez. 

Les moines s'inclinèrent à la ronde. 

— Tout est-il prêt? demanda Son Honneur à l'un des porteurs de 
torche. 

— Les voitures attendent sous le château, répondit celui-ci. 

— Allons, messieurs, bonne chance et au revoir ! 

Il se fit un mouvement général vers la porte; mais, en ce moment^ 
Tun des moines se dirigea vers le chef et me désigna du doigt en di- 
sant : 

— Que faut-il faire de cela ? 

Son Honneur laissa tomber sur moi son regard. 

— Le frère de cette pauvre fille! murmura-t-il. 

— Faut-il?... poursuivit le moine, dont un geste expressif acheva 
la pensée. 

— Fi ! docteur! A quoi bon ce meurtre inutile? 

— Non pas inutile, milord, répondit le docteur en élevant la voix, 
cet homme peut nous perdre! 

— C'est vrai ! murmura-t-on dans la foule. 
Son Honneur réprima un geste de courroux. 

— Milords et gentlemen, dit-il, notre retraite est introuvable. A 
l'heure qu'il est, l'isssue qui a donné entrée à ce jeune homme 
n'existe plus. J'aime cette jeune fille, qui est sa sœur; que cette nuit 
ne soil pour elle qu'un souvenir d'amour.., 

— De par le diable ! milord, s'écria une rude voix, mettez-vous de 
pareilles fadaises en balance avec notre sûreté? 

Vous ne viles jamais, Stephen, de transformation plus soudaine et 
plus terrible que celle qui s'opéra dans la physionomie de Son Hon- 
neur. Ses yeux lancèrent un éclair, tandis que les muscles de sa face 
tressaillaient violemment. Son front s'empourpra tout à coup et, parmi 
la couche de sang qui le rougissait uniformément, la ligne blanche 
d'une cicatrice se montra, si nette et si tranchée, qu'on l'aurait crue 
tracée au pinceau. 

— Du sourcil gauche à la naissance des cheveux? interrompit 
Stephen. 

— C'est vrai ! dit Frank ; vous vous souveiiez de mon rêve ? 



LES MYSTÈRES UE LONDRES. 93 

— Je me souviens de ce que j'ai vu, Perceval ! répondit lentement 
Stephen ; je me souviens de l'assassin de mon père I 



XVII 



PACTE ENTRE DEUX HAINES 

— Écoutez, Frank, écoutez à votre tour, poursuivit Stephen; car 
il faut que de tout cela il ressorte pour nous une certitude. Vous con- 
tinuerez après votre récit. Oh! c'est lui, c'est le même homme qui, à 
douze années de distance, a mis le deuil dans nos familles. A part ce 
signe dont la main de Dieu a marqué son front pour le désigner à 
notre vengeance, c'est bien le même 'orgueil étrange au milieu de la 
honte, la même fierté au fond du crime ! 

J'étais enfant. Mon berceau était placé à un angle de cette chambre 
de Randal où coucha votre malheureuse sœur. Dans ce même lit, 
mon père dormait. 

La porte par où vous descendîtes dans le souterrain s'ouvrit. Deux 
hommes masqués parurent. 

L'un deux déposa sur une table le flambleau qu'il tenait à la main, 
et vint me mettre un mouchoir sur la bouche. En même temps il se 
plaça entre moi et le lit, de manière à m'empêcher de voir. Mais il 
ne s'y prit point adroitement, et mon regard put se glisser entre son 
bras et son flanc. Je vis tout. 

L'autre homme, le plus grand, avait à la main deux poignards; il 
marcha droit vers le lit de mon père et l'appela par son nom. Mon 
père s'éveilla en sursaut. A la vue de cet étranger debout à son chevet, 
il poussa un cri. 

— Silence, Mac-Nab, dit l'homme masqué, c'est moi ! 

— O'Breane ! murmura mon père en courbant la tête ; je m'y 
attendais ! Je jouais ma vie ; j'ai perdu ! 

— Pas encore, Mac-Nab ! Debout! j'ai apporté deux poignards ! 
Mon père se leva lentement. Quand il fut debout, celui qu'il nom- 



1)4 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

m.iit O'Breane lui tendit un des poignards. Mon père le prit et se mit 
en garde. 

Le combat fut silencieux et court. Mon père tomba au bout de 
quelques secondes. 

— Dans une heure je serai vengé 1 murmura-t-il. 

O'Breane s'était penché pour frapper. Son masque se détacha. Je 
vis son visage pendant une seconde, Frank, je \i3 son front, rougi 
par l'ardeur de la lutte, et au milieu de son front une cicatrice 
blanche en tout semblable à celle que vous avez décrite. 

— L'enfant vous a vu, milord, s'écria l'homme qui me tenait. 

En même temps il leva sur moi son couteau ; mais O'Breane, qui 
avait remis son masque, lui arracha l'arme des mains et se pencha sur 
mon berceau. 

— Pauvre enfant ! murmura-t-il d'une voix douce et pleine de 
pitié ; Dieu sait que j'aurais voulu épargner ton père. Mais il était sur 
mon chemin... et il faut que je marche 1 

Il ouvrit la fenêtre. Son compagnon et lui sautèrent dans la campa- 
gne. A mes cris, la maison fut bientôt sur pied, et presque aussitôt 
des soldats arrivèrent de Dumfi ies. Ils avaient été appelés par mon 
père. J'indiquai la petite porte. On l'ouvrit. Derrière était ce mur 
dont je vous ai parlé ; mur massif et dont la construction remonte 
évidemment à plusieurs siècles. 

— C'est étrange, murmura Frank; et cette circonstance, dont je 
serai forcé de reparler encore à la fin de mon récit, n'est pas un des 
moindres mystères de ce lieu funeste. Mais il y a en tout ceci quel- 
que chose de plus étrange encore : voire histoire ne ressemble pas 
seulement à la mienne, elle ressemble aussi à l'histoire de lady 
0])hélia. 

— Quoi ! voulut s'écrier le jeune médecin. 

— Stephen, interrompit Perceval, je crois savoir le nom de l'homme 
masqué qui mit à mort votre père, et le nom du brigand qui désho- 
nora ma sœur. Coïncidence extraordinaire ! comme si tout entre nous 
deux devait être vraisemblable : il vous sauva la vie dans la maison 
de Randal, et à moi, il me sauva la vie dans la chapelle. Peut-être 
même m'a-t-il épargné une fois de plus que vous. 

— Ne me direz-vous point son nom? demanda Stephen. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 95 

— Ami, écoutez ce qui advint de ma sœur. Devant la colère de leur 
chef, les faux moines reculèrent terrifiés, laissant entre eux et lui un 
large espace vide. 

— Ce jeune homme vivra, dit-il. Je le veux! 

Personne n'osa répondre. Le visage de Son Honneur était rede- 
venu calme. La cicatrice avait disparu. 

— Milords et gentlemen, reprit-il, vous pouvez vous retirer. 
L'assemblée entière s'inclina respectueusement en silence. L'instant 

d'après il ne restait plus dans la chapelle, avec le chef, qu'un seul 
moine qu'il avait arrêté d'un geste. 

— Docteur, lui dit-il, versez quelques gouttes d'opium sur les 
lèvres de cette pauvre fille qui dort là sous ma robe. C'est une belle 
et douce enfant. Elle doit-être bien aimée, et je voudrais... Mais 
c'est falie de regretter le passé. 

Le docteur déboucha une fiole et mouilla les lèvres de ma sœur. 

— Et ce gentleman? demanda-t-il. 

— Il faut que ce jeune homme s'endorme aussi, docteur. 

Le docteur détacha mon bâillon. Son Honneur se promenait lente- 
ment le long de la table. Je respirai avec effort. 

— Voulez-vous boire ? me dit le doctelir. 
Je saisis la fiole et je bus. 

— Qui que vous soyez, m'écriai-je ensuite en m'adressant au chef, 
je prends la vie que vous me donnez, mais c'est pour me venger. 
Oh ! vous n'êtes pas si bien masqué que je ne puisse vous recon- 
naître ! 

— Vous l'entendez, milord? dit le docteur. 

— Je l'entends, monsieur; mais ceux qui ont voulu se venger de 
moi sont morts. 

Il s'approcha de ma couche à son tour et me regarda en face. 

— Moi aussi, je vous reconnaîtrai, murmura-t-il, et, s'il se peut, 
je vous épargnerai. 

Si cet homme est celui que je crois, Slephen, il a tenu sa 
promesse; car, lundi dernier, ma vie était entre ses mains. 

— Lundi dernier? répéta Stephen. Rio-Santo ! je m'y attendais! 
Mais je ne l'ai jamais vu, moi, cet homme, et je ne puis savoir... Oh! 



96 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

il faut que Je le trouve ! car vous ne savez pas jusqu'où le hasard a 
poussé la parité de nos malheurs! Vous ne connaissez que la ressem- 
blance de nos griefs passés. Eh bien ! le présent aussi nous rappro- 
che ! cet homme qui se met entre vous et miss Trevor, c'est lui qui 
me ferme le cœur de Clary ! 

— Se peut-il ! 

— C'est lui qui l'a enlevée, peut-être ! 

Stephen raconta ici en détail la scène de Temple-Church ; et, à la 
description qu'il fit du beau rêveur, Frank ne put méconnaître le 
marquis de Rio-Santo. 

— Oui, dit-il après un silence, vous avez des droits égaux aux 
miens, et Dieu veut que nous nous vengions ensemble. 

Stephen se leva et se dirigea vers la porte. 

— Où allez-vous? lui demanda Frank. 

— Je vais me battre avec le marquis de Rio-Santo, répondit le 
jeune médecin : peut-être serai-je plus heureux que vous; sinon, 
vous aurez à venger un frère avec votre sœur. 

— Restez ! s'écria Frank, voulez-vous donc profiter de ma bles- 
sure ? Ah ! Stephen ! voici la première fois que je vous trouve égoïste 
et injuste ! 

Il rejeta ses couvertures et mit ses deux pieds sur le tapis d'un 
geste si rapide, que Stephen ne put songer à le prévenir. 

— Voyez, ami, ajoula-t-il, je suis fort déjà, et je ne vous ferai pas 
longtemps attendre. Oh ! ma pauvre Harriet ! ajouta-t-il en étendant 
ses mains jointes vers le portrait de sa sœur, vous aimiez l'honneur, 
et vous étiez d'Ecosse. Jusque sous l'œil de Dieu, vous sourirez au 
châtiment de cet homme ! 

Quelques mots achèveront désormais mon récit. Le chef et celui 
qu'il appelait le docteur se retirèrent. Je demeurai seul avec Harriet 
endormie. Elle souriait tendrement, et, dans son rêve, elle prononça«-t 
le nom aimé d'Henry Dutton. Je m'assis auprès d'elle. Le sommeil 
me gagnait. Je me sentis perdre connaissance au moment où je met- 
tais un baiser sur son front. Combien de temps restai-je sous le coup 
du narcotique, je ne saurais le dire au juste, mais il y a loin de 
Crewe à Dudley-Castle. Et, lorsque je m'éveillai, je me trouvai en 
vue du chàieau de ma mère. Nous étions dans notre chaise de voyage. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. .97 

Harriet dormait toujours. La chaise était dételée; chevaux et pos- 
tillon avaient disparu. 

Ma sœur fut transportée à la maison. Elle s'éveilla. Son premier 
regard fut pour moi. 

— Frank, dit-elle, je me souviens. Il faudra que je meure. 
Depuis ce jour, elle s'éteignit lentement. Un soir, elle nous appela 

du geste, ma mère et moi, auprès de sa chaise longue. Nous nous 
assîmes à ses côtés. Elle mit ses mains dans les nôtres et se prit à 
sourire pour la première fois depuis six mois. Puis elle leva ses grands 
yeux bleus vers le ciel. Ma mère se laissa tomber sur ses genoux et 
pria. Stephen, Harriet était morte ! 

Je n'avais pas attendu ce moment pour faire des démarches auprès 
de la justice, et le lendemain même de mon arrivée à Dudley-Castle, 
j'avais écrit à votre oncle, Mac-Farlane, en sa qualité de magistrat du 
comté de Dumfries, une lettre détaillée, où toute la partie de notre 
mystérieuse aventure qui n'avait point irait directement à l'honneur 
du nom de Perceval était mise au jour. Votre oncle me répondit une 
lettre que j'ai le droit d'appeler évasive, pour ne la point qualifier 
plus sévèrement, où il se défendait d'ouvrir une enquête sur un fait 
aussi romanesque. J'insistai d'une façon péremptoire. 

L'enquête eut lieu. Elle s'ouvrit et se termina dans la maison de 
Kandal Graham, entre les murs de cette chambre où avait couché ma 
sœur. L'acte fut clos séance tenante, parce que, dès les premières 
lignes, ma déclaration fut jugée erronée. En effet, l'escalier que je 
désignais comme m'ayant servi à descendre dans les souterrains 
n'existait pas. A* sa place, derrière la porte, s'élevait un mur de 
pierres d'une incontestable antiquité. Quant aux souterrains eux- 
mêmes, vingt témoins déclarèrent qu'ils n'en avaient jamais entendu 
parler. 

— J'aurais fait comme ces témoins, dit Stephen. 

— Je vous crois, Mac-Nab ; peut-être suis-je injuste envers 
M. Mac-Farlane. Mais il n'est pas temps pour nous d'éclaircir cette 
affaire. Votre dessein est-it de vous battre contre le marquis de 
Rio-Santo ? 

— Non, répondit S;ephen. 
Frank eut un mouvement de jcie. 

T. U. 7 



98 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

■i- Et moi, demanda-t-il vivement, pensez-vous que je sois bientôt 
de force à recommencer? 

. — Vous, Perceval ! dit froidement Stephen, pas plus que moi 
vous ne croiserez le fer désormais avec cet homme. Ne devinez-vous 
pas maintenant que cette scène diabolique jouée à votre chevet pour 
tromper James Trevor est une invention de Sa Seigneurie? 

— Vous penseriez?... commença Frank. 

— Je pense autre chose encore, s'écria Stephen. Reconnaitriez- 
vous ce moine qu'on appelait le Docteur dans les souterrains de 
Crewe ? 

— Je ne sais ; pourquoi cela ? 

— Mon imagination va trop vite, murmura Stephen au lieu de ré- 
pondre, et je ne puis croire, après tout, que le docteur Moore... un 
de nos premiers praticiens... s'en aille boire et danser avec des ban- 
dits sous les ruines de Sainte-Marie. Mais la tentative d'assassinat n'en 
reste pas moins constante ! 

Vous m'avez parlé de cela, Stephen ; vous m'avez dit qu'on 

avait voulu m'assassiner; mais le marquis de Rio-Santo, qui venait 
d'épargner ma vie... 

Oh! tout grand acteur, interrompit Mac-Nab, a des délicatesses 

dans son jeu. Le marquis est un grand acteur. Donnez-moi votre 
main ; le pouls est bon. Vous seriez en état de commencer dès ce soir 
la bataille. 

— Expliquez-vous, Stephen. 

Je vais sonner Jack. Il est sept heures et demie. Nous serons 

dans Regent-Street à huit heures. 
Jack parut sur le seuil. 

— Habillez votre maître, lui dit Stephen. 

Frank, étonné, se laissa faire. Quand le vieux valet lui eut passé 
son habit, Stephen reprit : 

— Faites approcher une voiture, Jack. 

— Me direz-vous, enfin, que! est votre projet? demanda Frank. 
Stephen lui prit la main et la serra fortement. 

Ami, dit-il avec une fermeté calme, il faut que vous ayez un 

entretien particulier avec miss Mary Trevor. 

Je le voudrais au prix de mon sang, Stephen ; mais... 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. ' 99 



— Veuillez m'écouter. Lady Ophélia est jalouse, et nous nous ren- 
dons (le ce pas chez lady Ophélia. 



XVIII 



PETIT COMITE 

Tl y avait ce même soir une petite réception à Trevor-House. Lady 
Campbell était entourée de sa cour, à laquelle seulement faisaient défaut 
le marquis de Rio-Santo et le beau cavalier Angelo Bembo. Nous 
eussions reconnu autour d'elle grand nombre de physionomies : lady 
Stewart et sa fille, la jolie et gaie Diana, lady Margaret Wawerwen- 
wilwoowie, baronnesse, la blonde Cicely Kcmp, sir Paulus Water- 
field, lord John Taniivy, le sportman, le vicomte de Lantures-Luces 
et bien d'autres encore. 

La pauvre Mary était bien faible et bien changée. Entre elle et son 
amie il y avait plein contraste. Miss Stewart était une Galloise au teint 
légèrement bruni, à l'œil foncé, à la bouche rose, un peu gronde et 
s'épanouissant volontiers en un malin sourire qui la faisait charmante. 
Ses cheveux châtains avaient de ces reflets cendrés qui semblent par- 
ticuliers à la beauté britannique, et devant lesquels s'éclipsent lestons 
si bruyamment admirés des chevelures espagnoles. Ses sourcils 
étaient noirs, arqués et allaient cacher le bout de leur ligne tenue 
jusque sous les boucles abondantes de sa coiffure. Ses joues avaient 
la fossette joyeuse des naïves coquettes de Cacrnnrvon, et, sur l'ovale 
un peu rond de son visage, ses pommettes trouvaient encore moyen 
de saillir comme pour témoigner de son origine celtique. Tout cela 
brillait de g;iieté, de jeunesse, de vie et de bonté. 

Mary faisait peine à voir auprès d'elle. Il y avait tant de souffrance 
sur ses traits pâlis, tant de détresse dans son regard éteint ! et ses 
yeux cernés gardaient la trace de tant de larmes ! 

Les deux jeunes filles causaient à l'écart. Le reste de l'assemblée 
entourait le foyer. Lady Campbell tenait les rênes de l'entretien, et 
l'entretien revenait périodiquement au marquis de Rio-Santo. 



100 LES MYSTERES DE LONDRES. 

— Je ne l'ai pas vu au Park, le fait est, dit lord John Tantivy. 

— C'est une éclipse totale ! murmura le petit Français Lantures- 
Luces ; je parle sérieusement. 

— Pour s'exiler ainsi du cercle de milady (sir Paulus salua la 
sœur de Lord Trevor), il faut supposer qu'une indisposition... 

— Du diable ! grommela le sportman. 

L'Honorable Cicely Kemp agita gracieusement une incommensu- 
rable paire de grappes blondes qui ondoyaient de son front à ses 
épaules. 

M. le marquis de Rio-Santo n'est pas malade, dit-elle en pinçant 

ses jolies lèvres roses, et l'on raconte d'étranges choses sur sa maison 
de Belgrave-Square. 

Et que dit-on, mon amour? demanda vivement lady Margaret. 

Oh! madame, répondit l'Honorable Cicely Kemp, qui pinça de 

plus en plus ses lèvres, avant d'être mariées, les jeunes filles ne doi- 
vent point se montrer trop savantes sur ces sortes de sujets. 
Lantures-Luces dit : 

Miss, vous avez là un ravissant éventail ! Mais ce très-cher Rio- 
Santo n'est pas le seul transfuge.' On ne voit plus du tout Brian de 
Lancester. Quelqu'une de vous, mesdames, a-t-elle entendu parler de 
ce cher Biian de Lancester ? 

— Pas depuis la fameuse comédie qu'il nous a donnée à Covent- 
Garden, répondit lady Campbell. 

— A la suite de laquelle, ajouta lady Margaret, le comte de White- 
Manor a gardé le lit pendant deux jours. 

On dit qu'il est amoureux, murmura Cicely Kemp en rougis- 
sant immodérément. 

— Shoking! gronda lady Margaret. 

— Brian a fait mieux que l'algarade de Covent-Garden, reprit le 
vicomte. 

Contez-nous cela, monsieur de Lantures-Luces, dit lady Camp- 
bell. 

Mesdames, ce n'est pas du nouveau. Cela date de trois semaines 

au moins, mais les journaux n'en ont point parlé, que je sache. Voici 
l'histoire. Ce cher Brian avait diaé ce .^oir là au club en télé à télé 
avec le prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 101 

— Que je voudrais être ambassadrice ! pensa l'Honorable Cicely 
Kemp. 

— Sa Grâce, il faut que vous le sachiez, boit comme un Kosak et 
a le vin très-mélancolique. Sa Grâce soupire au sixième verre de 
Champagne, verse des larmes au douzième, sanglote au dix-huitième, 
et ainsi de suite. Lancester était justement dans ses idées noires. Il flt 
chorus avec le prince jusqu'au dix-huitième verre inclusivement. 
Passé ce point, mesdames, Sa Grâce a coutume de briser les assiettes 
et généralement tout ce qui se trouve sur la table. C'est une fantaisie 
nationale. Sa Grâce du reste, solde le dégât le lendemain matin. 

Brian désira se borner aux sanglots. De là, discussion et rendez- 
vous pris pour le lendemain. Le prince se leva pour sortir. Brian le 
retint. 

— Milord, lui dit-il, je ne connais rien de fastidieux comme un duel 
à l'épée, si ce n'est un duel au pistolet. 

— Nous pourrions nous battre au sabre, lui répondit l'ambassadeur. 

— Fi donc! Aimeriez-vous la lance, milord? 

— Qu'est-ce à dire, monsieur? s'écria le prince qui se leva 
furieux. 

— Asseyez- vous, milord, et cherchons ensemble un moyen de nous 
tuer le moins sottement possible. 

Sa Grâce se rassit. On apporta du Champagne, et l'on but de plus 
belle. Le prince était ivre, Lancester, lui, boirait la tonne d'Heidel- 
berg sans rien perdre de son sang-froid. 

— • Milord, dit-il au bout d'une demi-heure, il faut nous pendre. 

— ■ A la bonne heure ! s'écria le prince, pendons-nous, par saint 
Nicolas ! Garçon, deux cordes, s'il vous plait ! 

— Pourquoi deux, milord? c'est un duel, vous savez, il sufdra 
d'une corde. Nous allons jouer à qui de nous pendra l'autre, 

— Et y eut;il quelqu'un de pendu? demanda l'Honorable Cicely 
fcemp. 

— Le prince cria : Bravo ! reprit Lantures-Luces. Brian et lui 
étaient désormais les meilleurs amis du monde. On apporta des dés. 
Brian perdit et fut condamné à être pendu. 

Le prince Dimitri Tolstoï ne se possédait plus, tant il ressentait de 
joie. 



m LES MYSTÈRES DE LONUKES- 

Il était minuit environ. Brian et Sa Grâce sortirent du club bras 

t!essus bras dessous et se dirigèrent vers Portland-Place. ... » ■'• 

L'honorable Cicely Kemp se pencha à l'oreille de lady Margaret. 

— Madame, murmura-t-elle ex abrupto, voulez-vous me menet 
avec vous la prochaine fois que vous irez voir pendre ? 

Ce terrible à-propos fit sauter lady Margaret sur son fauteuil. 

— Arrivé dans Portland-Plnce, devant l'hôtel du comte de White- 
Manor, poursuivit Lantures-Luces, car vous pensez bien, mesdames, 
que le comte était pour quelque chose en tout ceci, Brian ôta sa cra- 
vate et jeta bas son habit. 

— Allons, prince, dit-il, mettez-moi, s'il vous plait, la corde au 
cou. 

Le prince ne se fît pas prier. Quelques minutes après, Brian de 
Lancester se balançait pendu à la barre d'une lanterne à gaz, et Sa 
Grâce le prince Dimitri Tolstoï se mourait de rire en le regardant. 

— Comment ! s'écria le chœur féminin , les choses allèrent 
jusque-là? 

Brian tenait la corde à deux mains, et, avant de se lancer dans 
l'éternité, il maudissait son frère d'une voix retentissante. Sa harangue 
amenait peu à peu aux fenêtres les gens du quartier, de telle sorte 
qu'en mourant ce pauvre Lancester eût emporté du moins la consola^ 
tion d'avoir poussé à fond une dernière botte au comte de White- 
Manor. 

— Allons, Brian, allons, mon ami, disait cependant le prince qui 
s'était assis sur le troittor ; lâchez la corde comme un brave garçon ! 
Ne me faites pas rester là, je sens que je m'enrhume ! 

Brian haranguait toujours, accusant son frère de sa mort et appe- 
lant sur lui la malédiction du ciel. Sur ces entrefaites, des policemen 
passèrent. Les gens qui écoutaient aux fenêtres leur crièrent de se- 
courir ce malheureux qui se pendait. Brian se hâta de lâcher la corde, 
mais il n'était plus temps. Les policemen le dépendirent, malgré les 
courageux efforts du prince Dimitri Tolstoï, qui peirdit deux dents à 
cette mémorable bataille. 

Mais lorsque Brian se fut remis sur pied, les choses changèrent de 
face. Vous savez quel terrible homme est ce cher Brian, lorsqu'il se 
fâche, mesdames? Eh bien! il se fâcha tout rouge en voyant qu'on 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. lOÎ 

s'était permis de le dépendre. Il y avait quatre policemen. Brian ne 
fit de chacun d'eux qu'une bouchée et les jeta sur le pavé l'un après 
l'autre, comme s'ils eussent été des soldats de plomb. Ensuite il salua 
Sa Grâce, l'ambassadeur de Russie, qui gisait, lui aussi, dans la boue, 
et s'en alla se coucher. 

— En vérité, miladies, dit lady Campbell, s'il n'y a que M. de Lan- 
cester pour inventer ces fantastiques eccenlricitiesy convenez qu'il 
n'y a que le vicomte pour les narrer comme il faut. 

— Et que devint l'ambassadeur de Russie? demanda la bouche 
rose de Cicely Kemp. 

Certes, lady Campbell avait au plus haut point la science du monde, 
mais quel est le pilote habile qui n'échoue pas une fois dans sa vie 
quand la marée et le vent sont contraire? ? Lady Campbell n'avait 
qu'un désir : c'était d'empêcher l'entretien de tomber sur Frank 
Perceval. On y arriva fatalement, parce que, dans une soirée en petit 
comité, il faut parler de toutes choses, de toutes. 

L'Honorable Cicely Kemp, qui jouait ici le rôle d'enfant terrible, 
prononça le nom de Frank. Lady Campbell jeta un conp d'œil inquiet 
vers sa nièce. Le nom de Frank avait produit l'effet redouté. La pau- 
vre Mary penchait sa tête pâlie sur l'épaule de Diana Stewart. 

— Frank est toujours malade, dit Lantures-Luces. II ne sort pas et 
il ne reçoit pas. 

— Cher, répliqua Tantivy, il ne vous reçoit pas peut-être, mais il 
sort. Je viens de le rencontrer dans Regent-Sireet, à la porte de la 
comtesse de Derby, 

— Ah ! pensa tout haut lady Campbell, sa première visite est pour 
lady Ophélia. Je ne les savais pas si liés. 

— La comtesse de Derby cherche des distractions, dit Cicely Kemp, 
y en f mît terrible. 

Au moment où elle achevait sa phrase, la porte s'ouvrit à deux 
battants et un valet annonça : 
, — Madame la comtesse de Derbv ! 



104 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 



XIX 



CURIOSITES DU CŒUR 

Mary Trevoret Diana Stewart s'étaient isolées du cercle principal et 
s'étaient fait, pour elles seules une conversation bien différente de celle 
du gros de l'assemblée. 

— Mary, disait Diana, qui était devenue sérieuse devant la détresse 
de son amie, ne m'ouvrirez-vous point votre cœur? Pourquoi donc 
étes-vous si pâle? Pourquoi nesavez-vous plus sourire? 

— Savais-je donc sourire autrefois? murmura miss Trevor. 
Miss Stewart sentit ses yeux se mouiller de larmes. 

— Chère Mary, dit-elle, vous ne pouvez avoir oublié nos bonnes 
causeries au château de ma mère, et nos promenades dans les grands 
bois de Trevor ! Quels beaux rêves d'avenir nous faisions toutes 
deux ! 

— C'étaient des rêves, Diana ! 

— Des rêves qu'on peut changer en réalité! Tout n'est-il donc pas 
autour de vous comme autrefois? Voici mon cousin Frank revenu de 
son voyage... 

— Il ne faut pas me parler de Frank, dit miss Trevor en fronçant 
légèrement ses délicats sourcils. 

— Pourquoi, Mary? Ne l'aimeriez-vous plus? 

— Non. 

Mary tourna la tête. Lorsqu'elle regarda de nouveau sa compagne, 
une sorte de sourire pénible à voir contractait son visage. 

— Vous ne savez donc pas? reprit-elle; j'aime le marquis de Rio- 
Santo. 

— Vous aussi! s'écria miss Stewart, je ne puis dire combien je 
suis heureuse de vous voir plaisanter. 

— Je ne plaisante pas Diana ; je mens. 
Miss Stewart perdit son sourire. 

— Vous mentez ? répéta-t-elle sans comprendre. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 105 

— Je souffre ! murmara miss Trevor. 

Diana passa son bras autour de la frêle taille de sa compagne. 

— Cela se voit trop, pauvre Mary! répliqua-t-elle en soupirant; 
mais votre pensée m'échappe. Vos paroles n'ont plus de sens pour 
moi. 

— Tant mieux, Diana! c'est que vous êtes heureuse. 

— Je le serais, Mary, si je ne vous voyais pas souffrir. Par pitié 
pour vous et pour moi, répondez-moi sans détour. N'aimez- vous plus 
Frank Perceval? 

— J'épouse le marquis de Rio-Santo, Diana. 

— On me l'avait dit. Je n'y voulais point croire. Pauvre Frank ! 
Mary aspira fortement l'odeur acre et subtile de son flacon de 

sels. 

— J'espère que je mourrai bientôt, dit-elle. 
Les bras de miss Stewart retombèrent. 

— Mourir! reprit-elle; oh! vous l'aimez encore, Mary ! Un noble 
cœur comme le vôtre ne change point et n'aime qu'une fois... 

— Écoulez! interrompit Mary avec un frisson de terreur. 

— Qu'y a-t-il? demanda miss Stewart. 

— N'entendez- vous pas ?... 

Diana écouta de toutes ses oreilles et n'entendit rien, si ce n'est 
la voix flûtée de M. le vicomte de Lantures-Luces, narrant, de 
l'agréable façon que nous avons rapportée, une eccentncily de Brian 
de Lancester. 

Les nerfs de la pauvre Mary semblaient cependant violemment 
ébranlés. 

— Oh ! j'entends moi, dit-elle, et ce bruit me fait peur. C'est une 
voiture, Diana, qui court sur le pavé de Park-Lane. Si c'était la 
sienne ! 

Il y avait une indicible épouvante dans la voix de miss Trevor. 

— La voiture de qui ? demanda Diana. 

— La sienne ! Je l'entends de bien loin. Quelque chose de lui absent 
correspond avec mes pauvres nerfs et les torture. Ma tante dit que 
je l'aime... et je l'aime peut-être, Diana. N'aimez jamais, vous qui 
souriez si gaiement, n'aimez jamais, cela fait trop souffrir ! On apprend 



1Q6 LES MYSTÈRES DE LONDRES/ 

à pleurer, on devient pâle... et la nuit... oh! la nuit, Dieu qui n'a 
point pitié vous envoie des rêves !... 

— Mais, autrefois, Mary, s'écria miss Stewart navrée, quand vous 
aimiez Frank Perceval, vous ne souffriez pas ainsi ! 

Une lueur passagère éclaira le front pà[e de miss Trevor. 

— Autrefois, murmura-t-elle, quand Frank devait venir, j'élais 
joyeuse ! j'épiais la marche trop lente de l'aiguille sur le cadran de la 
pendule ! j'étais pressée de le voir, heureuse de sa présence, attentive 
à sa noble parole, jalouse de chacun de ses regards! Mais ce n'est pas 
là de l'amour! Ma tante m'a longuement expliqué tout cela. L'amour 
est un supplice, et ce que j'éprouvais pour Frank était un sentiment 
tout plein d'espoir et de bonheur. C'est le marquis de Rio-Santo que 
j'aime. 

Cette parole, qui semblait être une raillerie amère et désespérée, 
Mary la prononça d'un ton de morne conviction. 

Il y eut un instant de silence entre les deux amies. La conversa- 
tion faisait trêve de l'autre lôté du salon. Mary semblait méditer. Un 
nuage de mélancolie plus amère descendit tout à coup sur son front. 

— Elle est bien belle, Diana, dit-elle, la femme qui m'a pris le 
cœur de Frank Perceval ! 

— Que dites-vous, Mary! répliqua vivement miss Stewart frappée 
d'un trait de lumière ; on a dû calomnier le pauvre Frank auprès de 
vous! 

— J'ai vu, répondit 3Iary ; elle est bien belle ! 

— Et qu'avez-vous pu voir? s'écria Diana, retrouvant toute sa pé- 
tulance. Mais qui donc, dans la maison de James Trevor, est l'ennemi 
de Frank Perceval ? 

— C'est moi ! répondit miss Trevor dont l'œil eut un fugitif éclair 
de courroux. 

— Vous, Mary! Comment voulez-vous que je vous croie ! je vous 
sais si noble et si bonne! Oh ! tout cela est bien étrange, mon Dieu ! Il 
y a comme un sort jeté sur vous. 

— Peut-être, Diana, mais qu'importe? Ne sais-je pas que je mour- 
rai bientôt! 

Ce fut en ce moment que la comtesse de Derby, annoncée, entra 
dans le salon de Trevor. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. ^Q7 

Jadis, avant l'arrivée de Rio-Santo à Londres, lady Ophélia était fort 
intimement liée avec lady Campbell. Depuis, sa liaison connue avQC 
le marquii avait naturellement refroidi les rapports entre elle et la tante 
de Mary. Néanmoins, ces relations n'avaient point cessé ; on ne rompt 
pas volontiers tout à fait dans un certain monde, parce qu'une rup- 
ture fait parler toujours. Nous avons vu lady Ophélia au bal de 
Trevor-House. Mais il était bien rare maintenant que lady Ophélia et 
lady Campbell se rendissent visite sans façon, pour ainsi dire, et les 
jours réservés aux intimes. Un mur d'étiquette s'était élevé entre elles 
deux. Elles ne s'aimaient pas. 

Au contraire, lady Ophélia avait conservé pour Mary Trevor une 
sorte d'amitié ou plutôt de tendre compassion. Mary était sa rivale 
pourtant, mais l'àme véritablement noble de la comtesse de Derby ne 
pouvait prendre de haine contre ce débile et inoffensif adversaire. 
Elle devinait que sa véritable rivale n'était point la pauvre enfant, 
mais lady Campbell, dont l'entêtement était une passion et qui 
aimait, à en perdre l'esprit, vraiment, pour le compte et à la place de 
sa nièce. 

L'entrée de la comtesse de Derby causa quelque surprise parmi les 
habitués du salon de Trevor-House. Chacun savait parfaitement les 
termes où en étaient ensemble la belle visiteuse et la maîtresse de la 
maison. Lady Campbell se leva souriante et courut à la rencontre de 
son ancienne amie avec un véritable transport de joie, ce qui donna 
occasion à lord John Tantivy de grommeler cette judicieuse ré- 
flexion : 

— Deux juments se battraient en pareil cas, et voilà celles-ci qui 
se caressent! 

Le mot celles-ci^ dans la conscience de lord John, n'impliquait, du 
reste, aucune comparaison blessante pour la plus belle moitié de 
l'espèce chevaline. 

La comtesse de Derby était très-pâle. Ses yeux gardaient quelques 
traces de fatigue ou peut-être de larmes. Son regard était distrait jus- 
qu'à l'égarement. 

— Je ne vois pas miss Trevor, dit-elle avant de s'asseoir; serait-elle 
malade? 

Mary était devant elle. 



108 LES MYSTERES DE LOI^DRES. 

— Ah ! reprit lady Ophélia en l'apercevant ; vous êtes bien changée, 
Mary ! 

Elle la baisa au front, et, par un geste involontaire, sa main se 
glissa dans son sein. Mais elle la retira vide et rougit, comme si elle 
eût été sur le point de faire une mauvaise action. 

— Madame, lui dit Lantures-Luces, n'allez-vous point nous donner 
des nouvelles de ce cher Frank Perceval ? 

Lady Ophélia changea de couleur. 

— Comme vous rougissez, milady ! s'écria l'honorable Cicely Kemp; 
et comme vous pâlissez, maintenant ! 

— Frank Perceval ! jnurmura lady Ophélia ; il souffre toujours de 
sa blessure ; il souffre beaucoup, monsieur ! 

Mary serra le bras de miss Stewart. 

Le reste de la visite fut pénible, malgré les efforts de lady Campbell 
qui fil preuve, mais en vain, d'admirables ressources de conversa- 
lion. Evidemment, la comtesse souffrait, et, chose singulière, on eut 
dit que son malaise était quelque chose comme de la honte ou du 
remords. 

Elle se leva enfin. Après avoir donné la main à lady Campbell et 
salué lord James, au lieu d'aller vers la porte, elle se dirigea précipi- 
tamment vers Mary, qui poussa un faible cri. 

Miss Cicely Kemp prétendit, malgré les chut! répétés de lady M.<r- 
garet, que la comtesse avait tiré de son sein un papier et l'avait jeté 
sur les genoux de Mary en l'embrassant. Lady Campbell darda un 
soupçonneux regard de ce côté. Elle ne vit rien. Il est vrai que la 
blanche main de Diana Stewart s'était prestement avancée, puis 
retirée. 



LES MYSTÈRES DK LONDRES. lO'J 



XX 



LE RENDEZ-VOUS 



Frank Perceval s'élait présenté seul à l'hôtel de la comtesse de 
Derby. Stephen l'avait attendu dans la voilure. 

Il avait fallu bien des prières pour déterminer lady Ophélia. Nous 
demandons pour elle au lecteur, non point le bénéfice honteux des 
circonstances atténuantes, mais une franche et complèto absolution. 
Ne savait-elle pas quelle menace pesait sur l'avenir de miss Trevor, 
et ne connaissait-elle pas les droits de Frank? Frank fut éloquent parce 
qu'il souffrait. La comtesse hésita longtemps, puis céda. Elle se 
décida, e'ie, la comtesse de Derby, à commettre une action que la loi 
des convenances punit de mort. 

Frank écrivit une kttre. La comtesse fit atteler. Le trouble excessif 
où nous l'avons vue au moment de remettre à Mary le billet de Per- 
ceval doit la condamner ou l'absoudre. 

En sortant de Trevor-House, le front de la comtesse ruisselait de 
sueur. Elle se tapit, effrayée, en un coin de son équipage. Un poids 
était sur sa poitrine. Il lui semblait que Londres entier allait lire le 
lendemain sur son visage le crime de lèse-bienséances qu'elle venait 
de commettre. L'équipage s'arrêtait au perron de Barnvvood-House 
que la comtesse était encore tout émue, 

— Je ne l'eusse pas fait! murmura-t-elle en frissonnant; mais la 
pauvre enfant était si pâle et semblait tant souffrir! 

La lettre de Frank assignait, en termes respectueux, mais fermes, 
:in rendez-vous à miss Trevor, chez miss Diana Stewart, cousine de 
Frank Perceval. Mary lut et demeura un instant comme absorbée. 

— Pensez-vous qu'un homme puisse aimer deux femmes, Diana? 
demanda-t-elle au bout de quelque temps. 

— Ne savez-vous pas, Mary, répliqua étourdiment Diana, que M. le 
marquis de Rio->antû n'en aime jamais moins de quatre à la fois? 

Une larme roula sur la joue de miss Trevor. 



'110 ' LliS MYSTÈRES DE LOiNDRES. 

— Frank est ainsi sans doute, murmura-t-elle en donnant la lelire 
à miss Siewart. Écoutez, Diana, demain, quand il se rendra chez vous 
pour me voir, dites-lui que je suis bien heureuse... 

Elle s'interrompit épuisée. Diana, qui ne comprenait point, jeta un 
coup d'œil sur la lettre. 

— Quoi ! Mary, s'écria-t-elle, avez-vous bien le courage de refuser 
ce pauvre Frank, blessé, souffrant ? 

— Souffre-t-il donc autant que moi? répliqua miss Trevor dont la 
voix se brisait. 

— Oh ! Mary, pauvre Mary, murmura miss Stewart; par piiié pour 
vous, ne repoussez paû la prière de Frank; venez demain, ne fût-ce 
que pour lui dire un dernier adieu ! 

— Si vous l'aviez vue, Diana, répondit Mary, retrouvant quelque 
force en un soudain mouvement de jalousie ; si vous saviez combien elle 
est belle î Non, oh ! non, je n'irai pas ! 

Le lendemain, à l'heure fixée, Perceval accourut au rendez-vous. 
Diana dut lui apprendre la triste nouvelle du refus de Mary. Mais 
Frank n'eut point le temps d'en manifester son chagrin. A peine Diana 
finissait-elle de parler que miss Trevor entra sans se faire annoncer. 
Elle était habillée de blanc, bien que ce fût le matin et qu'on fût au 
cœur de l'hiver. Elle traversa le salon de son pas souple et léger d'au- 
trefois et tendit la main à Diana, puis à Frank. Puis elle s'assit entre 
eux, comme elle avait coutume de faire jadis avant le voyage de Per- 
ceval. 

— Toute la nuit, j'ai rêvé de vous deux, dit-elle. J'ai pensé que 
ma chère Diana me croirait un méchant cœur, et j'ai voulu voir 
Frank... je dirai mon cher Frank aussi, ajouta-t-elle avec un sou- 
rire, pour l'assurer que Mary Trevor souhaite toujours son bonheur. 

Elle prononça ces paroles d'une voix qu'aucune émotion ne trou- 
blait. 

— Venez à mon secours, Frank, reprit-elle. Mon chapeau pèse sur 
mon front... Merci, Frank, poursuivit-elle lorsque Perceval lui eut 
obéi. Vous n'avez point oublié l'art de servir les dames, durant votre 
voyage. 

Ses longs cheveux, libres désormais de tout lien, tombèrent en 
boucles légères sur ses épaules, et encadrèrent de leurs reflets d'or 



LES MYSTERES DE LONDRES. 111 

les pâles contours de son visage amaigri. Elle était belle encore, mais 
sa beauté semblait déjà n'appartenir plus à la terre. On eût dit une 
de ces blanches vierges que la nuageuse poésie d'Ossian nous montre, 
perçant la tombe et donnant leur forme impalpable au souffle du vent 
du nord qui les emporte, faisant flotter au loin leurs tresses blondes 
et les diaphanes draperies de leurs voiles. Elle regarda tour à tour 
Perceval et miss Stewart, qui, tous les deux, demeuraient muets 
d'étonnement. 

— Vous semblez triste, Diana, dit-elle ; et vous, Frank, vous êtes 
bien changé. Moi, je ne sais si je me meurs ou si je deviens folle. 

Ces mots tombèrent comme un plomb glacé sur le cœur de Frank, 
et firent trembler Diana. Mary ne prit point garde à la douloureuse 
impression qu'elle produisait, et secoua sa jolie tête avec une sorte 
de coquetterie enfantine. 

— Diana, reprit-elle tout à coup, ne vous souvenez-vous plus? 
Quand nous sommes ainsi tous les trois, il vous prend envie d'essayer 
votre piano. Frank et moi, nous restons seuls alors... 

Miss Stewart restait immobile. Mary frappa son petit pied contre le 
tapis. 

— Eh bien ! s'écria-t-elle. 

Diana se leva, mue par une impulsion automatique et se dirigea 
vers son piano, qu'elle ouvrit. Mary donna sa main à Perceval, qui 
la contemplait douloureusement. Les fugitives couleurs que sa ré- 
cente impatience avait amenées sur- sa joue disparurent. Elle courba 
la tête sur sa poitrine et ne parla plus. 

Diana passa machinalement ses doigts sur les touches de son piano. 

Ce bruit fît sur Mary Trevor l'effet d'une commotion électrique. 
Elle tressaillit avec violence, releva brusquement sa tête affaissée et 
retira sa main des mains de Perceval. 

— Oh ! fit-elle avec un long soupir. 

Puis, regardant Frank, comme si elle l'apercevait seulement alors 
pour la première fois, elle s'éloigna de lui et ajouta : 

— Que faites-vous ici, milord? 

— Mary! s'écria Frank; Mary! au nom de Dieu, ne refusez pas 
de m'entendre. Je vous aime toujours, Mary! je n'ai jamais aimé que 
vous ! 



112 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

Miss Trevor fit un visible effort pour garder le manteau de froideur 
dont elle s'enveloppait. 

— Milord, dit-elle, pourquoi vous juslifier ? C'est donner trop 
d'importance à un passé qui est déjà bien loin de nous, et que nous 
sommes en train de renier fous les deux. 

— Tous les deux, Mary! Oh! non... non pas moi, du moins! Ce 
passé sera toujours mon plus cher souvenir. Mon Dieu! il est donc 
vrai que vous ne m'aimez plus ! 

— C'est vrai, milord. 

— Et vous pouvez dire cela sans émotion et sans regrets, Mary? 

— Je le puis, milord, et je le dois, parce que je suis la fiancée de 
M. le marquis de Rio-Santo. 



XXI 



CONFIDENCE 

Le nom du marquis de Rio-Santo, prononcé par la bouche aimée 
de Mary Trevor, percale cœur de Frank comme un coup de poignard. 

— Madame, dit-il, je ne parle plus pour moi. Je tâcherai d'oublier 
comme vous ces chers souvenirs d'amour qui étaient mon plus pré- 
cieux trésor. Il n'y a plus entre nous de serments, car ceux que vous 
m'aviez faits, je vous les rends, madame. 

Mary, écoutait, vaincue déjà au fond du cœur et retenant à grand'- 
peine ses larmes qui demandaient à couler. Miss Stewart, toujours 
assise à son piano, laissait à l'aventure courir ses doigts sur le 
clavier. 

— Mais si je n'espère plus, reprit Perceval, j'aime encore, et je 
n'ai rien fait qui puisse me faire perdre le droit de veiller sur vous et 
de détourner, autant qu'il est en moi, l'affreux malheur qu'on sus- 
pend au-dessus de votre tête. 

— Je ne vous comprends pas, milord, balbutia Mary. 

— Vous avez souffert, souffert horriblement ! et vous souffrez 
encore... 



LES MYSTERES DE LONDRES. 113 

^ C'est vrai, milord. Depuis que je ne vous aime plus, mes jours 
sont sans joie et mes nuits se passent dans les larmes. Pourquoi? Je 
ne sais. J'aime le marquis de Rio-Santo qui m'aime. Devrais-je êtro 
malheureuse? 

— Mary ! répéta Frank qui la contemplait, les mains jointes, avec 
une indicible pitié; si vous aimiez, vous ne le diriez pas : vous auriez 
scrupule à me briser ainsi le cœur ! 

— Ohl non, milord, interrompit iMary dont les yeux devinrent 
humides ; elle est plus belle que moi ! 

— Vous l'avez donc vue, vous aussi? demanda Perceval. 

— Je l'ai vue, milord, et je suis devenue la fiancée du marquis de 
Rio-Santo. 

Elle mit sa main sur son front et ferma les yeux. 

— Mais c'est donc par surprise que vous êtes à lui? s'écria Frank. 

— Qui a dit cela? demanda Mary en relevant la tète. Toute 
femme ne doit-elle pas être fîère de l'amour du marquis de Rio- 
Santo? 

— Madame, dit Perceval, il ne m'est point donné de comprendre 
ce qui se passe au fond de votre cœur. Quant à ce qui me regarde, 
je n'ai jamais cessé de vous aimer, et je pourrais me justiCer d'un 
mot. 

— Justifiez-vous, murmura bien bas miss Trevor, 
Franklui prit la main et la baisa. 

. — Ils sont bien cruels, ceux qui ont ainsi aveuglé votre cœur loyal 
et bon, Mary, dit-il; oh! oui, je vous ai toujours aimée... je vous 
aimerai toujours I 

— Mais cette femme, milord ? 

— Je ne la connais pas. Celte femme a joué à mon chevet une 
perfide et infâme comédie... cette femme était apostée. 

— Mais par qui, Frank? Mon Dieu ! pourquoi ne puis-je m'empê- 
cher de le croire ? par qui ? 

— Par celui, sans doute, qui a tenté d'empoisonner ma bles- 
sure... 

— Oh ! Frank, murmura la pauvre enfant avec horreur. 

— Par l'homme qui, seul au monde, avait intérêt à ma mort ou à 
mon malheur. 

T. 11. 8 



111 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! sanglota Mary, ils ont tenté de vous 
(uer, Frank, mon noble Frank! Et moi qui vous repoussais! 

Elle s'interrompit. Son regard devint fixe et morne. 

— Moi qui suis maintenant sa fiancée! se reprit-elle. Milord, je 
ne vous crois pas. 

— Pauvre enfant ! murmura Frank dont l'émoiion grandissait; 
qui donc a pu la briser ainsi? Écoutez-moi, reprit-il tout à coup. Je 
ne suis venu ici ni pour vous reprocher votre conduite, ni pour jus- 
tifier la mienne. Je suis venu pour vous arrêter au bord d'un préci- 
pice. Il est à Londres une noble femme qui a eu pitié de vous et de 
moi. Elle m'a dit son secret, afin que je vous sauve. Voulez-vous 
jurer de ne point révéler ce secret, Mary? 

— En quoi me regarde-t-il, milord? 

— Il regarde le passé de l'homme qu'on veut vous donner pour 
époux. 

— Milord, je ne puis rien entendre contre le marquis de Rio- 
Santo. 

— Vous m'entendrez pourtant, Mary, s'écria Frank, vous m'en- 
tendrez, SI je vous en prie... 

Il passa son bras autour de la taille de miss Trevor, dont le front 
s'éclaira. 

— Vous m'entendrez, reprit Frank avec entraînement, car vous 
m'aimez encore, Mary, malgré eux et malgré vous ! 

— C'est bien vrai ! pensa tout haut la pauvre fille. Frank, je vous 
ainxais moins que cela autrefois! 

Elle jeta ses deux bras autour du cou de Perceval avec l'abandon 
gracieux d'un enfant et se prit à le regarder avec un doux sourire. 

— Il ne faut pas vous réjouir et il ne faut pas vous attrister, mon 
bien-aimé Frank, ajouta-t-elle ; voyez... je n'ai plus de force. Dieu 
qui est bon m'envoie la mort. 

— Non, vous ne mourrez pas, Mary! s'écria Frank dont une 
angoisse navrante vint serrer le cœur, le bonheur vous rendra la vie. 
Jurez, Mary, jurez de garder le secret de lady Ophélia. 

— Elle est bonne et souffre, elle aussi, dit Mary; je le jure 1 
Frank l'attira sur son sein. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 115 

— Mary, reprit-il à voix basse, vous savez que la comtesse a dû 
épouser le marquis de Rio-Sanlo? 

— Je sais qu'elle l'aime, répondit Mary. 

— Vous vous souvenez peut-être d'un étranger qui vint à Londres 
en même temps que le marquis. On le nommait le chevalier de 
Weber. 

— Je m'en souviens, Frank. Au bout de trois mois il partit pour 
rinde. 

— Non, Mary. Le chevalier alla plus loin et ne reviendra pas de 
son voyage. Le chevalier fut assassiné. 

Frank sentit la faible enfant tressaillir entre ses bras. 

— Il était jeune, reprit-il, riche et brillant cavalier. A l'un des 
bals d'Almack de la saison dernière, il devint éperdument amoureux 
de la comtesse Ophélia, qui, engagée déjà dans sa liaison avec le mar- 
quis, dut repousser les avances de ce nouveau prétendant. Weber ne 
se rebuta point. Il écrivit à la comtesse une lettre passionnée où il 
l'adjurait de ne point unir son sort à celui de Rio-Santo. Dans cette 
lettre, il s'offrait à révéler de vive voix, sur le compte du marquis, 
des faits tellement graves que la comtesse ne pourrait, sans folie, 
passer outre au mariage. « Si je ne reçois point de réponse, milady, 
disait-il en terminant, je me rendrai demain, à onze heures du matii), 
à votre hôtel. » 

La comtesse ne daigna point faire réponse au premier moment. Le 
soir venu, cependant, elle se souvint de la dernière phrase et ré- 
solut de répondre, afin d'éviter la visite de M. le chevalier de Weber. 
Pour répondre, il fallait la lettre. La lettre avait disparu. M. le mar- 
quis de Rio-Santo, tout seul, avait pénétré dans son boudoir ce 
jour-là... 

Le cœur de Mary battait par soubresauts irréguliers contre la poi- 
trine de Frank. Il eut une vague frayeur et lâcha sa taille pour s'éloi- 
gner et la considérer mieux. Mary était bien pâle, voilà tout. Elle ne 
semblait point souffrir plus qu'à l'ordinaire. Diana Stewart jouait une 
valse dont la discrète harmonie s'élevait comme une barrière entre 
son oreille et la confidence de Perceval. Celui-ci reprit : 

— La comtesse passa une nuit inquiète et agitée. Le lendemain, à 
dix heures, le marquis de Rio-Santo était chez elle. Lady Ophélia ne 



115 LES MYSTÈRES UE LU.NDKES. 

m'a point raconté le détail de celle entrevue. Tout ce que je sais, 
c\st que M. de Rio-Santo avait apporté deux épées sous son carrick, 
et que la comtesse, vaincue par ses impérieuses prières, le laissa seul 
au salon, après avoir donné ordre d'y introduire M de Weber. 

Madame, nul ne peut savoir au juste ce qui se passa entre le mar- 
(juis et le chevalier, car leur entrelien n'eut pas de témoins. La com- 
tesse, qui élait tombée demi-morie sur un Si'fa dans la chambre voi- 
sine, entendit seulement qu'ils conversaient à voix basse. Le marquis 
ordonnait; le chevalier semblait se défendre et prier. Puis il se fit un 
silence, puis encore la comtesse entendit le grincement de deux 
épées. Au bout d'une minute l'un des deux combail.ints tomba lour- 
dement sur le tapis. La comtesse s'élança; elle craignait pour iM. de 
Kio-Santo. Mais M. de Rio-Santo, lorsqu'elle ouvrit la porte, se 
tenait debout, immobile devant le chevalier étendu sans vie sur le 
carreau... M écoutez-vous, Mary? 

Frank fit cette brusque question, parce que, depuis quelques se- 
condes, toute la personne de missTrevor avait pris un aspect étrange. 
Elle se tenait droite sur son siège; son sein, agité tout à l'heure, ne 
battait plus. Ses yeux grands ouverts n'avaient point de regard. Ainsi, 
habillée de blanc, immobile et n'ayant ni sur ses mains ni sur son 
visage aucun de ces ions vivants qui accusent le mouvement du sang 
dans les veines, elle ressemblait à une charmante statue de marbre. 
Elle ne répondit point à la question de Frank. Effrayé, celui-ci voulut 
saisir sa main. Il la trouva glacée. Lorsqu'il lâcha prise, la main, au 
iieu de retomber brusquement, retourna, par une chute lente, gra- 
duée, insensible, à sa position première. 

— Mary ! Mary! s'écria Frank, qu'avez-vous, répondez-nini ! 
Même silence. Même immobilité. 

— Oh! Diana! dit Perceval, venez, je vous en conjure! Mary est 
morte ! 

Miss Stewart demeura sans voix à l'aspect de Mary. 

— Morte ! murmura-t-elle enfin ; c'est impossible, elle se tient 
droite. Voyez! son dos ne s'appuie pas même au fauteuil. Mary! Au 
nom de Dieu, Frank, que lui avez- vous donc fait? 

— Je lui ai dit ce qu'est Rio-Santo, son fiancé, répondit PercevaL 
Diana! ce ne sont pas mes paroles qui l'ont brisée. Le coiip est plus 



LES MYSTÈRES DE LONDRES 117 

ancien que cela. Pauvre douce martyre ! comme on a torturé cruelle- 
ment son cœur! Dieu nous la rendra, j'espère. Mais qui donc accuser 
de ce lent supplice? quel bourreau assez impitoyable?... 

— Écoutez! interrompit Diana ; j'entends du bruit. Il ne faut pas 
qu'on entre ! 

Elle s'élança pour défendre la porte, mais il était trop tard ; elle 
n'arriva que pour se trouver face à face avec lady Campbell. 

— Mary et Frank ! s'écria celle-ci qui devint pâle de colère; miss 
Stewart, la maison de votre mère est-elle donc faite pour de pareil.-; 
rendez-vous? 

— Ah! madame! madame! s'écria miss Stewart, incapable de 
contenir plus longtemps la pétulance de sa rancune, Frank Perceval 
demandait tout à l'heure quel était le bourreau, rimpitoyable bour- 
reau, capable d'avoir ainsi torturé jusqu'à la mort cette douce et 
chère enfani... 

— C'est donc bien elle! murmura Frank, qui toisa lady Campbell 
d'un regard de haine. 

Celle-ci passa tête levée devant Diana et Frank. 

— Venez, mon enfant, dit-elle, sortons de cette maison où vous 
n'auriez point dû venir. 

Comme Mary ne répondait point, elle voulut lui prendre la main; 
mais, au contact de ces doigts de marbre, elle poussa un cri et tomba, 
terrifiée, sur un fauteuil. Frank s'upprocha d'elle à pas lents. 

— Je vous l'avais laissée jeune, belle, heureuse, dit-il d'une voix 
où il y avait des larmes. Et maintenant, la voilà qui se meuril Ah! 
les hommes ne vous jugeront point, madame. Que Dieu vous par- 
donne! 



•118 LES MYSIÉUES DB LO.NURES. 



XXII 



CATALEPSIE 

Lady Campbell ne méritait point les sévères paroles qui furent 
l'adieu de Perceval. La spirituelle femme avait tué sa nièce de bonne 
amitié, sans autre intention que de la rendre la plus heureuse mar- 
quise du West-End. Elle aimait véritablement Mary plus que tout 
autre chose au monde, et, à le bien prendre, son engouement pour 
Rio-Sanlo n'était qu'un ricochet de sa tendresse pour Mary. 

Une fois Frank sorti, elle prit la main de miss Stewart. 

— Ma chère enfant, dit-elle, je sais que vous êtes bonne et vous 
me pardonnerez ma vivacité de tout à l'heure. Mais, de grâce, ne me 
cachez rien ! Que s'est-il passé entre eux? 

— Je l'ignore, madame, répondit Diana. Le plus pressé, je pense, 
est de porter secours à la pauvre Mary. 

— C'est vrai, mon enfant... c'est vrai, mademoiselle, murmura 
lady Campbell; je vais faire transporter ma nièce à Trevor-House. 

— Je crains que vous ne le puissiez pas, madame. En tout cas, il 
faudrait l'avis d'un médecin. Enverrai-je chercher celui de ma mère? 

— Non, chère belle. Envoyez chercher M. Moore, 10, Wimpole- 
Street, c'est M. de Rio-Santo qui nous l'a donné. 

Un gromm partit aussitôt pour Wimpole-Street. Le docteur Moore 
occupait la maison contiguë à celle qu'h&bitait Susannah, sous le nom 
de la princesse de Longueville. En attendant, lady Campbell et miss 
Stewart s'empressèrent, sans fruit, autour de Mary, péirifiée. Ce mal 
étrange les remplissait de surprise et d'épouvante. 

Enfin, le docteur Moore arriva. Ce praticien, que nul membre de 
Royal Collège ne pourra méconnaître, malgré le nom d'emprunt que 
nous lui donnons dans ce récit, avait une sûreté de coup d'œil qui 
était presque passée en proverbe parmi ses confrères. D'un seul regard 
il reconnut l'état de miss Trevor. Son impassible physionomie n'ex- 
prima ni surprise ni inquiétude; mais pour un observateur, l'accélé- 



LES MYSTÈRES DE LONDUES. 119 

ration subite de son pas, d'ordinaire si mesuré, eût été une preuve de 
la gravité des circonstances. 

— Monsieur, s'écria lady Campbell, dites-nous bien vite ce que 
nous devons craindre et ce que nous pouvons espérer. 

Le docteur lui recommanda le silence d'un geste. Diana, qui s'était 
mise à l'écart, dévorait des yeux la muette physionomie de Moore et 
cherchait à deviner sa pensée; mais, sur ces traits de bronze, il n'y 
avait rien d'écrit. Le docteur fit rouler un fauteuil de manière à s'as- 
seoir juste en face de Mary. Cela fait, il se renversa en arrière et la 
considéra attentivement durant une minute. 

— Milady, je vous prie de faire préparer sur-le-champ des sina- 
pismes, dit-il sans cesser de regarder la malade; qu'on apporte avec 
cela un bassin et de l'eau. 

Quelque chose se montra seulement alors sur la physionomie du 
docteur, qui s'éclaira d'intelligence profonde et de curiosité. 

— C'est bien cela ! murmura-t-il avec une sorte de satisfaction. 

Lady Campbell et Diana s'embrassèrent, tant ces mots leur donnè- 
rent de joie. On apporta le bassin rempli d'eau. Le docteur tira sa 
trousse et prit une lancette. Le bras raidi de la pauvre Mary fut 
bandé. Sa veine ouverte laissa tomber une seule goutte de sang. 

— C'est bien ! dit le docteur. 

A peine avait-il lâché le bras de miss Trevor, que ce bras, décri- 
vant une courbe insensible, reprit sa position première. 

— < Affection rare, mystérieuse, terrible, murmura Moore comme; 
s'il eût fait une citation ; qui semble porter dans la vie tous les Ca- 
ractères de la mort; dans la mort, les principales conditions de la 
vie. » C'est bien cela ! De l'éiher, miladies, s'il vous plait. 

Il fît avaler à Mary une petite dose d'éther et poursuivit : 

— Remède de vieille femme ! Si cela réussit, il faudra déchirer ses 
diplômes. Mais l'enfant résiste... bravo ! j'en étais sûr! 

— Il va la sauver, madame, dit miss Stewart en joignant les 
mains. 

— Oh! 'chère belle, répondit lady Campbell; c'est M. de Rio- 
Santo qui nous l'a donné. 

Une femme de chambre apportait en ce moment les sinapisme» 
Moore les appliqua, brûlants, sur les pieds délicats et mignons de 



120 LES MYSTÈRES DE LO.NUHES. 

Miss Trevor. Puis il se rassit encore et recommença, le lorgnon à 
l'oeil, son observation. 

— Faites préparer un lit, s'il vous plaît, mesdames, dit-il au bout 
tle quelques minutes, un lit dur, sans plumes, légèrement incliné. 
11 y avait bien longtemps que j'avais envie de tomber sur un cas pa- 
reil ! 

Diana et lady Campbell se regardèrent étonnées. 

— Les médecins sont tous ainsi, ma chère enfant, hasarda timide- 
ment lady Campbell. 

— Voyez ! s'écria Moore à ce moment. Voici des sinapismes qui 
eussent piqué le cuir d'un taureau; farine excellente, eau qui brûlait : 
mes doigts en gardent la trace. Eh bien ! voyez! 

— Ses pieds sont blancs comme de l'albâtre, mon cher monsieur, 
dit lady Campbell, est-ce bon signe? 

— Je le crois bien, milady! C'est une belle et bonne catalepsie ! 
« affection rare, mystérieuse, terrible, qui semble porter dans la vie 
tous les caractères de la mort, dans la mort les principales condi- 
tions de la vie... » C'est la première fois que je vois un cas parfait, 
depuis vingt-cinq ans que j'exerce! 

— Cet homme est fou, milady ! s'écria miss Stewart effrayée. 
Bloore tressaillit et baissa les yeux. 

— Madame, di(-il à Diana d'un ton de sévère reproche, ceux qui se 
dévouent à la science sont sujets à penser tout haut, et, comme 
leurs pensées sont au-dessus de l'intelligence du vulgaire, ils enten- 
dent bien souvent murmurer autour d'eux : Cet homme est fou! mais 
ils ne s'en émeuvent point, madame, parce qu'ils savent dédaigner 
l'outrage et pardonner à l'ignorance. 

Diana, la pauvre fille, balbutia des paroles d'excuse, tandis que 
lady Campbell disait : 

— Ah! ma chère belle! comment avez-vous pu mécontenter M. le 
docteur? 

Marie Trevor demeurait immobile et pétrifiée. Il y avait quelque 
chose de singubèremeut elfrayant dans l'aspect de cette vivante sta- 
tue. D'ordinaire, l'idée de la mort est inséparable de l'idée d'affais- 
sement. On se représente une personne morte, couchée, ou tout au 



LES MYSTÈRES DE LO.NDRES. 121 

moins appuyée. Un mort debout, c'est un spectre, c'est l'épouvan- 
table et le surnaturel. 

Mary n'était point debout, mais sa taille redressée gardait une 
posture qui eût été fatigante pour une femme robuste et en pleine 
santé. L'un de ses bras pendait le long de son corps ; l'autre, soulevé 
à quelques pouces de son siège, était resté tendu, bien que le fauteuil 
de Perceval, où ce bras s'appuyait naguère, eût été reculé. Sa tète 
était levée. 

N'a pas qui veut une catalepsie. Le lecteur doit donc comprendre 
la joie du docteur Moore en face de ce cas précieux. C'était un mets 
nouveau qu'il allait goûter. Sa première amputation ne l'avait pas 
réjoui davantage! 

Deux femmes de chambre soulevèrent Mary et la portèrent sur le 
lit préparé suivant les ordres du docteur Moore. Celui-ci la coucha 
lui-même. Il pensait : 

— La jeune fille était depuis longtemps dans un état tout à fait 
contre nature. Sans cesse elle passait par des alternatives épuisâmes 
de surexcitation et d'atonie. Bref, on lui faisait subir, d'une autre 
fjçon, un traitement analogue à celui qui me sert pour cette belle 
enfant que Bishop m'a vendue cent guinées, et sur laquelle j'expéri 
mente dans Wimpole-Street. 

11 essaya de fermer les paupières de Mary. Elles cédèrent sans trop 
de résistance à la pression de son doigt, mais elles se relevèrent len- 
tement. 

— Madame, reprit-il tout haut, j'aurais besoin de savoir de quelle 
nature est l'événement qui a produit l'évanouissement de miss 
Trevor. 

— Ce n'est donc qu'un évanouissement, docteur? 

— La mort est un évanouissement prolongé, madame. J'aurais 
besoin de savoir la cause... 

— Je l'ignore, monsieur. Et à moins que miss Stewart ne puisse 
vous le dire... 

— Tout ce que je sais, répondit Diana, c'est qu'elle a causé avec 
Frank Perceval. 

— A-ah ! lit le docteur, en prolongeant cet élastique monosyl- 
labe. 



122 LES MYSTÈRES DR LONDRES. 

— Dès ce matin, quand elle est venue, elle semblait égarée et pa- 
raissais, en proie à d'étranges idées. 

— Parfaitement, madame. Et n'y avait-il aucun motif à sa venue ? 
Diana rougit et se tut. 

— Madame, poursuivit Moore avec autorité, miss Trevor est bien 
malade. 

— Elle avait reçu une lettre de Frank, dit bien bas Diana. 

— Ali ! fit encore le docteur ; l'Honorable Frank Perceval s'est guéri 
bien vite ! Je suis pour quelque chose dans cette cure, mesdames. Ainsi, 
nous ne pouvons savoir ce qui s'est passé entre miss Trevor et lui?i 

— Non, monsieur, répondit Diana. 

Moore jeta sur elle son regard observateur, puis il se leva et salua 
en silence pour prendre congé. 

— Oh 1 ne nous quittez pas ainsi, monsieur, s'écria lady Campbell; 
dites nous au moins qu'il y a de l'espoir ! 

— Miss Trevor n'est pas morte, madame, répondit froidement le 
docteur. 

Il mit ses gants avec grand soin et ajouta : 

— Je vais vous envoyer Rowley, mon aide-pharmacien, qui appli- 
quera une ventouse entre les deux épaules. Je reviendrai ce soir. 

Le docteur regagna Wimpole-Street au galop. 

— Faites descendre Rowley, dit-il au groom qui lui ouvrit la porte 
de sa maison. 

L'aide-chirurgien-pharmacien-assassin se présenta presque aus- 
sitôt. 

— Eh bien ! Rowley, demanda le docteur, notre bel oiseau? 

— Toujours en cage, monsieur, répondit le drôle en ricanant 
avec une sorte de bonhomie; et du diable si la pcliie ne donnerait pas 
une de ses jambes pour courir à cloche-pied sur l'autre en toute 
liberté! 

— Elle est toujours à la diète ? 

— Un joli petit morceau de pain d'une demi-once tous les deux 
jours. 

— Et la chambre est bien noire? 

— Comme un four. J'en serais mort ringl fois pour une, moi, 
monsieur. 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 423 

Moore lîaussîi les épaules. 

— Ah ! reprit Rowley, ce n'est pas l'embarras, elle est bien minée. 
Ce matin, je l'ai laissée s'endormir tout de bon, au lieu de l'éveiller 
au bout de dix minutes, heure militaire! comme c'est convenu. 
Quand elle a été bien endormie, je suis entré pour la voir. Elle n'a 
déjà plus que les os et la peau. Et de l'oppression, monsieur! et des 
tressaillemenls... Ah ! ah ! c'est u le besogne diablement réussie. 

Rowley tira sa montre. 

— Ta ta ta ta! s'écria-t-il ; elle a eu le temps de dormir treize. 
minutes, cette fois, la petite espiègle! Quel somme! Pour sa peine je 
vais lui donner du porte-voix. 

L'aide empoisonneur sortit à la hâte. L'instant d'après, on entendit 
une voix tonnante mugir à l'étage supérieur. Un faible cri de femme 
lui répondit. 



xxin 



TENEBRES 

Il y avait maintenant cinq jours que Clary Mac-Farlane était tombée 
entre les mains de Bob-Lanlern, qui l'avait cedce à Bishop le burkeur. 
Celui-ci l'avait amenée au docteur Moore. Le docteur Moore la tenait 
depuis lors enfermée dans sa maison de Wimpole-Street. 

C'est là qu'elle s'était éveillée après le sommeil factice produit par 
l'eau de M. Bishop, dont l'avenante et débonnaire mistrcss Gruff avait 
versé une dose honnête dans le fameux scotcli-ale de l'hôiel du Roi 
George, 

Elle ne se rendit tout d'abord aucun compte de sa situation. Elle crut 
dormir encore parce qu'une obscurité impénétrable était autour d'elle. 
Ce fut le souvenir qui acheva de l'éveiller. 

— Mon père! murmura-(-elle ; j'ai vu mon père... 

.La scène de la Tamise se représenta aussitôt à son esprit, mais 
vaguement, confusément, telle enCn que Clary l'avait aperçue pendant 
la courte trêve où son esprit avait recouvré ses facultés entre son 
sommeil léthargique et son évanouissement. Une seule chose ressortait 



12'« LES MYSTERES DE LONDIlliS. 

sur le rond léiiéhreux de sa mémoire, c'était la pâle figure d'Angus 
Mac-Farlane éclairée par les rayons de la lune. 

Le souvenir des faits antérieurs fut plus vif et plus complet. Elle 
se rappela la vaste chambre de l'hôtel du liai George^ sa sœur endor- 
mie et l'angoisse de sa propre lutte contre le sommeil. Cette pensée 
l'accabla. 

— Ma pauvre Anna ! dit-elle en laissant tomber sa léie sur sa poi- 
trine, ils l'auront tuée... 

Elle s'interrompit brusquement. Une ombre d'espoir venait de des- 
cendre dans son cœur. 

— Anna ! prononça-l-elle tout bas en étendant ses bras à droite et 
à gnuclie, si elle était ici? Anna! 

Siîs bras rencontrèrent partout le vide et personne ne répondit. 

— Oh ! pensa-t-elle, combien de temps souffre-t-on ainsi avant de 
mourir? Je suis seule ! seule ! et cette nuit brù'e mes yeux ! 

C'est que cette nuit ne ressemblait à rien de ce qu'o:i a coutume 
de voir dans la vie commune. Là, il n'est point d'obscurité si profonde 
que l'œil ne puisse s'y faire à la longue et entrevoir quelque objet 
dans l'ombre, quelque reflet perdu, quelque lueur. Notre nuit, à nous, 
donne passoge toujours à quelque rayon consolateur. Si la lune man- 
que au ciel, si la brume ou l'orage met un bandeau jaloux sur le 
regard diamantédes étoiles, il reste dans l'air un mystérieux rayonne- 
ment. Le brouillard luit; l'orage a son flambeau dans la foudre, il 
semble que la nature ait horreur de la nuit. L'obscurité complète ne 
peut être que factice. A cause de cela, elle pèse un poids de plomb 
sur toute créature vivante. 

Glary Mac-Farlane n'était qu'une pauvre enfant, possédant, il est 
vrai, tout le courage que peuvent avoir son âge et son sexe, mais sans 
défense contre cette écrasante oppression de la solitude absolue, multi* 
pliée pur le eilence et les ténèbres. Sa tèle, alourdie, se pencha sur 
son sein. Un engourdissement sourd lui prit le cœur. Elle chancela 
sur son escabelle et fut prête à tomber, inerte, sur le sol. Mais il y 
avait en elle assez de force pour soutenir un temps l'épouvantable 
lutte, et son martyre devait durer bien des heures. Au lieu de fléchir 
ainsi tout d'un coup, elle se redressa au souffle intérieur de son 
énergie native. Son cœur battit. Elle se leva, voulant sonder jusqu'au 



LES MYSTIÎRKS DE LONDRES 125 

fond sa détresse, et faire, autant que possible, l'inspection de sa 
tombe. 

Au bout de trois ou quatre pas, sa miin tendue rencontra un 
obstacle. C'était une barrière d'une sing ilière espèce, cédant sous la 
pression de la main, mais coîdant jusqu'à un certain point seulement, 
au delà duquel se trouvait une inébranlable clôture. On eût dit une mu- 
raille rembourrée, matelassée du sol au plafond. Clary changea de 
route. Dnns cette direction nouvelle, un obstacle absolument pareil 
lui barra bientôt le passage. A droite, à gauche, en tous sens il en fut 
de même. 

Elle était dans une sorte d'énorme boîte rembourrée partout. Dans 
quel but? Clary ne le demanda point; mais lorsqu'enfln sa frayeur, 
augmentée, arracha de sa poitrine un cri aigu, ce cri n'eut point 
d'écho et mourut comme un murmure. Ces murs matelassés étaient 
nne précaution contre les bruits du dedans, un rempart contre les 
bruits du dehors. Grâce à eux, dans ce réduit terrible, le silence était 
complet comme la nuit. 

Elle se tut. Sa cervelle en feu fermenta : elle prit son élan, et, dans 
un mouvement de délire, elle précipita violemment son corps en 
avant. Peut-être était-ce une de ces irréfléchies et soudaines tentatives 
de suicide dont la solitude, mauvaise conseillère, glisse la pensée à 
l'oreille du désespoir. Mais la tèle de Clary rebondit, sans blessure, 
sur la laine épaisse dont était recouverte la muraille opposée. En cette 
étrange prison, il n'était mêmi> pas possible de mourir tout d'un coup. 
Il fallait s'éteindre lentement et boire goutte à goutte, depuis les 
bords jusqu'à la lie, le profond calice du trépas. 

Clary, cependant, était tombée sur le sol où s'étendait une abon- 
dante litière de paille. Elle demeura un instant sanr, pensée ; ce fut un 
répit. Lorsque les nuag.s de son esprit se dissipèrent lentement, elle 
se sentit plus calme et capable de prier. Alors, durant quelques mi- 
nutes, son ardente dévotion réchauffa son pauvre cœur endolori. Elle 
loua Dieu, la douce martyre, et donna son àme reposée aux austères 
espoirs de la religion. 

Hélas ! le voyageur a beau vouloir prolonger la halte sous les hauts 
dattiers de l'oasis qui tranche, verte et riante, parmi les immensités 
du désert, il faut reprendre sa route. L'ombre est si bonne ! l'herbe 



126 LES MYSTÈRES DE LONDRES 

est si douce! la fontaine a de si chers nriurmures! il faut partir. 

Glary retomba bientôt dans ses navrantes angoisses. Elle passa et 
repassa vingt fois par les mêmes alternatives de colère, d'abattement, 
d'espoir. Elle pria; elle maudit; elle pleura... Les vingt-quatre heures 
d'une journée s'écoulèrent. 

Elle venait de prier, lorsque la première atteinte de la faim se fit 
tout à coup sentir. Elle p^rla la main à son sein. Si un sourire d'ange 
eût pu éclairer cette obscurité absolue, Clary aurait vu les murs de sa 
prison, car elle sourit doucement et longuement à cette souffrance 
nouvelle. Au bout de cette souffrance était la mort. Clary la salua de 
loin comme une généreuse amie. 

A mesure que l'inanition faisait en elle des progrès, ses idées ch.m- 
j^eaient; mille pensées confuses vinrent à se mouvoir à la fois dans son 
cerveau : pensées poignantes et pensées joyeuses tournant péle-méme 
iivec une éblouissante rapidité. En même temps, son corps affaiblj 
prit une sensibilité exagérée. Elle eut des tressaillements sans motifs, 
de folles envies de courir, de se rouler, de danser... 

La pauvre enfant était entamée^ suivant l'effrayante expression 
du docteur Moore. Son système nerveux commençait à céder aux 
sourdes attaques de la faim, de la nuit, du silence. Tout à coup des 
bouffées de terreur indicible la clouaient, demi-morte, à sa couche; 
l'instant d'après, un doux chant venait à sa lèvre : puis elle se taisait, 
épouvantée par sa propre voix. Puis encore, sa nuit s'éclairait de 
fantasques lueurs ; au loin passaient d'étranges visages, des formes 
livides, des spectres, enveloppés dans de blancs linceuls. 

La scène changeait. C'était un bal : de beaux cavaliers, des femmes 
demi-nues, des parfums, des fleurs, des diamants, des sourires... 

Une autre journée se passa. Clary était si faible qu'elle ne pouvait 
plus se mouvoir sur sa couche. L'idée de Dieu avait fui. Mille pensées 
impossibles se succédaient dans son cerveau débilité. Sa sœur, son 
père, Stephen, passaient devant ses yeux, et passaient sans la voir. 
Elle voulait les appeler ; sa voix s'arrêtait dans son gosier. 

Puis une autre image se montrait dans le lointain. Clary alors met- 
lait ses deux mains sur ses yeux lassés de pleurer; des larmes abon- 
dantes ruisselaient à travers ses doigts, et sa voix mourante murmurait : 

— Edward! Edward!... 



LE8 MYSTÈRES DE LONDRES. 127 



XXIV 



nALLUCINATION 

n y avait dans Londres une faible et malheureuse enfant qui se 
mourait d'un mal inconnu, et l'on avait pris Ciary, forte, exubéranie 
de sève, radieuse de beauté, on l'avait prise pour changer à plaisir sa 
force en défaillance, sa sève en atonie. On avait jeté la nuit d'une 
tombe comme un voile impénétrable sur les perfections de son corps ; 
on pressait son àme entre la solitude et le silence; on la minait au 
physique en même temps qu'au moral ; on appauvrisiait de propos 
délibéré sa vaillante nature; on ruinait scientifiquement son tempéra- 
ment et son esprit. Cela pour expérimenter ensuite, pour la traiter 
en cadavre voué aux études médicales. 

D'ordinaire les membres de Royal-Gollege essaient leurs remèdes 
sur des chiens. Le docteur Moore avait désespéré sans doute de rendre 
une chienne hystérique. Et puis, ce praticien illustre n'en était pas à 
cela près de tuer une femme en passant. 

Nous l'avons entendu expliquer fort paisiblement son système au 
manjuis de Rio-Santo. // altaquail Clary par la diète et la séquestra- 
lion absolue dans Vobscurilé. Voilà tout, vraiment. Gomme ces termes 
de médecine arrangent les choses ! la diète et la séquestration. Ceci 
n'est point trop redoutable, n'est-ce pas? Mon Dieu non ! Seulement, 
la diète, c'est la famine, et la séquestration, la tombe. 

Au bout des deux premiers jours de diète et de séquestration^ Clary 
Mac-Farlane éprouvait des symptômes d'une affection nerveuse fort 
avancée. Elle ne se rendait plus compte de son état qu'à des inter- 
valles lucides devenant de plus en plus rares. Ces maladies où le 
système nerveux et le cerveau sont attaqués présentent une série 
toujours nouvelle et inattendue de phénomènes étranges. Ce sont des 
souffrances inouïes, mais aussi des voluptés incomparables, des rêves 
comme l'opium en inspire aux illuminés de l'Orient. On est en enfer 
pour moilié, pour moitié en paradis, et ce contraste tue. 



428 LES MYSTÈRES DE LOiNDRES. 

Clarv, étendue sur sa couche de paille, eut, durant sa longue nuit, 
bien des visions teriibles ; elle en eut de charmantes, elle en eut où la 
douleur et la joie se mêlaient. Une fois le sourire la prit, un sourire 
heureux et tranquille, au milieu d'une convulsion. Plus d'une fois les 
larmes l'avaient prise dans un sourire. Il n'y a point là de transition 
entre le bien et le mal: ils se disputent l'un l'autre, en des luttes 
folles un dernier débris de vie que précipitent tour à tour vers un 
dénouement mortel les atteintes de la souffrance et les caresses d'une 
meurtrière volupté. 

Cette fois dont nous parlons, Glary s'était vue tout à coup entre 
les bras d'Edward qui traversait, au galop d'un magnifiqiie cheval, les 
rues encombrées de Londies. La foule s'écartait épouvantée. Le che- 
val volait. Edward, ferme sur sa selle, arrondissait son bras autour 
de la taille affaissée de Clary. Elle sentait la douce pression de ce bras 
dont la main s'arrêtait juste sur son cœur. Penchée en arrière, elle 
regnrdait Edward, comme on regarde lorsque les yeux se louchent 
presque, et que les prunelles se choquent en un magnétique con- 
tact. Son haleine montait jusqu'à la bouche d'Edward; elle le sen- 
tait avec tout son corps et défaillait d'allégresse. Edward, lui aussi, 
la regardait et|lui souriait. Clary voyait un monde dans ce sourire. 
C'était à la fois celui d'un maître qui descend jusqu'à aimer, celui 
d'un chevalier qui adore et qui sert. 

Le beau cheval courait toujours. Ses quatre fers bondissaient, élas- 
tiques, sur le pavé retentissant. Les brunes maisons de Londres 
fuyaient comme emportées par un tourbillon... 

De temps en temps le bras d'Edward se tendait pour remonterl 
Clary sur la selle. Alors elle se sentait plus près et mieux. Ses yeux hu- 
mides remerciaient, tandis qu'Edward se penchait en souriant et baisait 
le bout de ses cheveux. Cette chimère de bonheur agissait si puissam- 
ment sur ses sens déçus, que de grosses gouttes de sueur inondaient 
ses tempes, et que sa poitrine étouffée râlait... 

Londres disparaissait dans le lointain. C'étaient maintenant de belles 
campiignes qui riaient au soleil et déployaient à perte de vue les vastes 
lichesses de leurs horizons. Qu'on est bien pour aimer dans l'espace 
libre ! Que l'air des solitudes soulève délicieusement un sein oppressé 
de tendresse ! Que l'amour est plus beau en face des larges splendeurs 



LES MYSTÈRES UE LONDRES. 120 

de la nature, et combien la nature s'embellit sous le regard enchanté 
de l'amour! Clary se laissait aller mollement, ou se plongeait avec- 
ardeur dans ce bonheur qui l'entourait de toutes parts. Faible contre 
ces mortelles délices, elle leur donnait son dernier souffle d'un cœur 
prodigue. Son regard glissait du noble visage d'Edward aux magni- 
ficences du paysage, et revenait, fasciné, se perdre dans le regard de 
son amant. 

Lui précipitait, d'un bras infatigable, la course rapide du beau 
cheval. Les horizons fuyaient comme naguère les maisons de Lon- 
dres. Les aspects changeaient. C'étaient tour à tour des monts, des 
lacs, des forêts, d'opulentes moissons gardées par quelques toiis de 
chaume. C'étaient, au loin, le sombre profil d'une cité, les tours 
grises d'un vieux château, la ligne d'azur d'un fleuve promenant son 
cours sinueux par les prairies. Et, sur tout cela, le soleil versait ses 
flots d'or. 

L'amour et le soleil, les deux flambeaux du monde! On ne meurt 
pas de joie dans la vie réelle ; mais Clary était en dehors des réa- 
lités. Sa détresse comme ses joies dépassaient les bornes humaines. 
Elle allait mourir de bonheur. 

Tout à coup, la course prit fin. Le beau cheval s'arrêta. Clary le 
rechercha et ne le vit plus. Le soleil abaissait lentement son disque 
rougi et se cachait derrière une montagne. Clary était assise sur le 
gazon. Il lui semblait reconnaître le paysage des alentours. Elle re- 
garda mieux. C'était bien la sombre nature de l'Ecosse méridionale. 
C'était son pays, et lous les objets qu'avait aimés son enfance se 
groupaient autour d'elle : la maison qu'habitait son père avant d'acheter 
le château de Crewe, la ferme de Leed, les bois de Sainte-Marie, au 
milieu desquels s'élevait, solitaire, la petite maison de Randal Gra- 
ham, le torrent de Blackflood et les ruines moussues du vieux couvent. 

Auprès d'elle, assis également sur le gazon, était toujours Edward, 
muet comme elle, et parlant uniquement avec ses yeux charmés. 
Elle mit sa tête sur l'épaule d'Edward. Il y avait à l'entour un repos 
suave, un calme infini. La brise des soirs passait en silence, toute 
chargée des frais parfums qu'exhalent les champs au coucher du soleil. 
La campagne se taisait, recueillie. Les voluptés du jour étaient dé- 
passées. Mieux vaut encore l'indécise clarté des soirs que ceséblouis- 
T. IL 9 



130 LES MYSTERES DE LONDRES. 

sants rayons du soleil de midi. Mieux vaut le repos que la course. 11 
faut à l'amour, pour atteindre l'apogée de ses sensuelles douceurs, 
la paresse et l'ombre. Comme elle aimait ardemment et au delà de 
ce que la parole sail peindre ! Elle était pure et ne pouvait rêver que 
de pures tendresses, mais quel feu inconnu le délire mettait parmi ses 
virginales pensées ! Elle aimait, elleaimait... 

Un tressaillement douloureux vint agiler ses membres : ce n'é- 
taient pas cette fois ses nerfs malades qui l'agitaient ainsi, c'était 
encore le songe. Elle venait de voir, assise comme elle sur le gazon, 
de l'autre côté d'Edward, une femme. Son cœur eut froid et saigna. 
Cette femme, elle ne distinguait point ses traits et apercevait vague- 
ment sa taille, comme une forme indécise, dans l'obscurité crois- 
sante delà nuit. Elle se serra contre Edward, qui ne répondit point 
à son étreinte. 

Clary, jalouse, atteinte dans son amour sans bornes, regarda de 
nouveau cette femme, cette ombre, sa rivale. Elle reconnut sa sœur 
et prononça son nom avec désespoir. Anna se retourna, souriante. 
Edward regarda l'une, puis l'autre, comme s'il eût hésité, puis, 
repoussant Clary d'un geste froid, il se mit à genoux aux pieds 
d'Anna. 

Clary, la pauvre fille, poussa une plainte déchirante, et tomba, 
raide, sur la paille de sa prison. 

Le silence !e plus complet régna dans sa cellule durant une demi- 
heure environ. Au bout de ce temps, on aurait pu saisir un faible 
bruit venant du plafond. En même temps, un rayon de forme conique 
traversa les ténèbres, mettant en lumière les atomes suspendus dans 
l'atmosphère épaisse de la prison. Clary se trouva tout à coup illu- 
minée. Elle gisait sur la paille, privée de sentiment. Ces deux jours 
de torture l'avaient rendue presque méconnaissable. Son noble visage, 
amaigri par la souffrance et la faim, gardait, en outre, des traces de 
la convulsion qui l'avait récemment agitée. 

Un bourreau n'eût pu contempler sans pitié les effets de ce barbare 
supplice, exercé sur une créature si belle, si admirable encore dans 
sa misère! Mais l'homme qui, d'en haut, dirigeait la lanterne n'eut 
pas pitié. Ce n'était pas un bourreau. C'était maître Rowley, l'aide- 
pharmacien au service du docteur Moore. 




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MYSTERl-'.S DE LONDRES 



LES MYSTERES DE LONDRES. 131 

11 promena la lueur de la lanterne sur toutes les parties du visage 
de miss Mac-Farlane, et dit, examen fait : 

— Ta ta ta ta ! après tout, ça ne vaut pas cent guinées ! Mais puiS' 
qu'elles sont payées, il ne faut pas les perdre... et je crois que l'enfant 
a envie de mourir comme cela, sans nous en demander permis- 
sion. Peuh ! nous avons ressuscité un pendu : nous empêcherons 
bien la petite de nous fausser compagnie. 



XXV 



l, AIDE-PHARMACIEN 

Maître Rowley ferma le guichet par où s'était introduite la lumière 
de sa lanterne, puis il se redressa sur ses pieds et laissa retomber un 
coin du tapis qui cacha entièrement le trou. Maître Rowley était chez 
lui, au second étage de la maison du docteur Moore. Sa chambre, 
comme sa personne, était fort laide à voir. Une multitude innombrable 
de fioles de toutes tailles, la plupart couvertes de poussière, lui don- 
naient un aspect tout particulier. Elle exhalait, en outre, un parfum 
de pharmacopée tellement acre et saisissant qu'un homme s'y fût 
empoisonné par le nez. On ne peut point dire que maître Rowley 
engraissât positivement dans cette pestilentielle atmosphère : il était 
maigre et noueux comme un cep de vigne en hiver ; mais il s'y por- 
tait du moins à merveille. Cette infâme odeur de drogues et de prépa- 
rations diaboliques affectait très-agréablement les narines de son nez 
mince et recourbé ; la vue de toutes ces fioles poudreuses réjouissait 
son œil gris caché derrière de rondes lunettes en pince?. C'était son 
arsenal et sa bibliothèque ; c'était sa cave aussi, car maître Rowley 
mettait son gin dans des bouteilles à médecine. 

Il n'y avait chez lui qu'un seul livre : c'étaient les Toxicological 
Amusements du docteur Venon. Ge volume, dont nos lecteurs ont en- 
tendu parler peut-être, sous le titre de Récréations toxicologicjues, 
enseigne à empoisonner les chats, les serins, les taupes, les anguilles 
et les hommes. Maître Rowley en lisait un chapitre tous les soirs avant 



132 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

de se coucher. Cela l'endormait tout doucement. Ce maigre et jaune 
coquin était la pharmacie faite homme, le poison incarné. 

Il avait été spécialement chargé par Moore de la garde de Clary 
Mac-Farlane. Le docteur avait fixé lui-même deux jours pour terme 
à la diète absolue de la captive. Les deux jours étaient écoulés. Rowley 
avait voulu voir. L'aspect de Ckiry, gisant évanouie sur la paille de 
la prison, ne fît sur lui aucune espèce d'impression. 11 choisit dans 
son arsenal une demi-douzaine de fioles et descendit dans le cabinet 
du docteur. Le docteur était absent. Pour mille motifs, il ne laissait 
pénétrer jamais âme qui vive en son absence dans le sanctuaire de ses 
savants et ténébreux travaux ; mais Rowley était une manière de corps 
sans âme. 

Il traversa le cabinet du docteur et ouvrit une porte qui tourna 
doucement sur ses gonds huilés. Cette porte était rembourrée par der- 
rière et touchait presque une seconde clôture, également recouverte 
de laine, qui donnait entrée dans la prison de Clary. C'était une pièce 
fort petite, prise sur l'appartement particulier du docteur, et préparée 
évidemment pour l'usage auquel on la faisait servir depuis trois jours. 
Les chapitres qui précèdent suffisent pour en donner une idée au lec- 
teur. La blanche figure de Clary se renversait sur le sol parmi les 
flots mêlés de sa riche chevelure. 

Maitre Rowley mit la bougie sur l'escabelle. 

— Bonjour, mon enfant, bonjour, dit-il; ce sont là de beaux che- 
veux, ma foi, et de belles dents. Mais cent guinées!... Nous sommes 
donc en pâmoison? Hé! hé! notre souffle ne ferait pas tourner un 
moulin, non ! Respirons quelque chose de bon pour nous re- 
mettre. 

Il flaira l'une après l'autre, avec une évidente satisfaction, toutes 
ses fioles, et finit par en mettre une, ouverte, sous le nez de Clary. 
C'était sans doute quelque préparation bien puissante, car Clary poussa 
tout de suite un gémissement faible et tordit les brins de paille qui 
s'étaient engagés dans ses doigts. 

— Bien, mon enfant! murmura maître Rowley, qui avait eu la pré- 
caution de lui fermer les yeux; voulez-vous manger un morceau? 

Clary était retombée dans son immobilité, 

— Qui ne dit mot consent, reprit l'aide-pharmacien avec une sorte 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 133 

de bonhomie; et, de fait, vous devez avoir appétit. Tenez, nna fille, 
voilà du pain. 

Le morceau de pain fut mis par lui dans la main de Clary. Puis il 
plaça de nouveau la fiole sous ses narines. Clary s'agita en faibles 
tressaillements et ouvrit les yeux. Rowley souffla prestement sa 
bougie. 

— mon Dieu ! murmura la recluse, j'ai cru que je voyais! 

Elle entendit le bruit d'une j)orte qui se refermait, puis tout rentra 
dans le silence. 

— Est-ce encore un rêve? pensa-t-elle en retombant accablée. 
Mai ire Rowley était remonté dans sa chambre, et avait ouvert le 

guichet. Il dit bien doucement : 

— Cherchez ma fille; Dieu, qui donne la pâture aux oiseaux, a mis 
à vos pieds un morceau de pain. 

Maître Rowley n'avait pas calculé l'effet de ce coup de théàitre. 
Pieuse jusqu'à l'exaltation, Clary Mac-Farlane prit aux pieds de la 
lettre les paroles de celte voix inconnue qui lui arrivait d'en haut. 
Elle làta le sol autour d'elle, afin de trouver ce pain du miracle. Elle 
le trouva et s'agenouilla pour rendre grâces à la main divine qui lui 
venait en aide. Puis elle mangea et s'endormit. 

Le sommeil de Clary fut long. En s'éveillant, elle se trouva couchée 
sur un lit, au-dessus duquel se croisaient des rideaux de damas som- 
bre, dans une chambre inconnue qu'éclairait faiblement une lampe à 
garde-vue, posée sur un guéridon fort éloigné du lit. En face du lit, 
il y avait une fenêtre dont les carreaux laissaient passer un oblique 
rayon de lune. Auprès du guéridon, un homme était assis, qui tour- 
nait le dos à Clary et feuilletait lentement les pages d'un livre 
in-quarto. 

Clary mit ses deux mains sur sa poitrine, en disant 

— Mon Dieu! que je souffre! 

L'homme à l'in-quarto fit une corne à son volume, qui était le tome 
premier des Toxicological Amusements^ et se retourna vers le lit, 
montrant la face patibulaire de maitre Rowley, l'aide-pharm.tcien. 

— Ah! diable! répondit-il, mon enfant! nous souffrons? Et bien! 
nous allons avoir un médecin... et un fameux médecin! 

— Du pain ! murmura Clary. 



134 LES MYSTÈRES DE LONDRES. 

— Ta ta ta ta! fitRowley ; nous ne donnons pas comme cela da 
pain à nos malades ! 

Clary voulut demander où elle était, mais elle ne trouva plus de voix. 
Rowley avait mis sous son bras le volume des Récréations ioxicolO'\ 
giques et s'était approché du lit, la lampe à la main. Clary ferma ses' 
yeux accoutumés à l'obscurité. Rowley la contempla un instant. 

— C'est très-fort, une jeune fille ! dit-il enfin avec conviction ; c'est 
excessivement fort ! 

Les lèvres de Clary devenaient blanches et ses paupières trem- 
blaient. 

— Oh! oh! s'écria maître Rowley, voici l'enfant qui va avoir une 
crise. C'est l'affaire du docteur. 

Il déposa la lampe et sortit en se frottant les mains. 



XXVI 



REVEIL 

Nous en avons dit assez pour que le lecteur comprenne ou devine 
quelle dut être la conduite du docteur Moore auprès du lit de Clary 
Mac-Farlane. Il ne venait point là pour prêter à l'agonie le secours de 
sa science ; il venait pour expérimenter, au risque de tuer. Et l'expres- 
sion dont nous nous servons ici est trop douce ; elle n'accuse pas 
assez. Pour le docteur, en etfet, la mort de Clary n'était point une 
chance, mais une certitude. Cela est si vrai qu'il se présenta devant 
son lit le visage découvert. 

Nous n'entrerons point dans le détail des expérimentations du doc- 
teur Moore. Si nous écrivions exclusivement pour les sporting-genlle- 
women et les patronnesses d'Almack, nous ne croirions point devoir 
nous arrêter pour si peu. N'avons-nous pas vu, en d827, lors du fa- 
meux procès du docteur Cootes-Campbell, accusé d'avoir inoculé à 
une jeune fille de douze ans, à l'aide d'une lancette, un virus de la 
plus terrible essence, tout exprés pour combattre le mal et se faire une 



LES MYSTÈRES DE LONDRES. 135 

spécialité^ n'avons-nous pas vu le prétoire empli de robes de mous- 
seline et de blanches coiffures ! 

Mais nous avons la prétention d'être lu surtout en France. 

Ce que nous venons de dire du docteur Cootes-Campbell, qui fut 
dn reste honorablement acquitté, pourrait nous dispenser d'appuyer 
sur la réalité du triste épisode dont nous lâchons en ce moment d'abré- 
ger les détails. Mais la chose est si atroce en soi, si en dehors des 
mœurs d'un peuple civilisé, d'un peuple surtout qui monte sur les 
toits pour proclamer à son de trompe sa fastueuse philanthropie, 
qu'elle pourrait soulever au loin quelques incrédulités peut-être. Les 
faits parlent. Les cas d'expérimentation sur le vif sont innombrables, 
et les noms des médecins cités pour ce fait devant la Thémis anglaise 
rempliraient une longue page. 

Le docteur Moore passa cette nuil entière au chevet de Clary Mac- 
Farlane. Au moment où Rowley l'avait appelé, la pauvre enfant était 
en proie à une furieuse attaque de nerfs. Le docteur déploya auprès 
d'elle toutes les délicatesses de son expérience consommée. Il n'en 
fallait pas tant pour la sauver. Moore ne voulait point la sauver. Vers 
le matin, il regagna son cabinet, où il jeta rapidement quelques notes 
sur le papier. Clary dormait. 

*— Qu'en faut-il faire ? demanda maître Rowley. 

— Il faut déterminer d'autres accidents, répondit le docteur avec 
rélloxion. Cette nuit a été précieuse ; je suis content. Mais je ne con- 
nais qu'un côté du mal de miss Trevor. 

Il médita durant quelques minutes et reprit : 

— Faites porter son lit dans la chambre noire, Rowley. Désormais, 
elle aura perpétuellement besoin de sommeil. De temps en temps, vous 
ouvrirez le trou et vous l'éveillerez brusquement. 

Rowley sortit. A dater de ce moment, Clary fut vouée à ce barbare 
supplice que les agents de la République française infligèrent, dit-on, 
dans la prison du Temple, au malheureux fils de Louis de Bourbon. 
Prise d'un lourd et irrésistible sommeil, elle fut périodiquement 
éveillée en sursaut par les éclats d'une voix terrible qui tonnait au- 
de-sus de sa tête. Car maître Rowley faisait les choses en conscience. 
Il s'était muni d'un porte-voix. 

Au bout de trois jours, Clary était arrivée à peu près à l'état désiré 



136 LES MYSTERES DE LONDRES. 

pour de nouvelles expériences. Mais la maladie de miss Trevor chan- 
gea tout à fait d'aspect, comme nous l'avons vu. Devant ce mal in- 
connu, le docteur Moore s'arrêta indécis. Il ne pouvait pas plus le 
faire naître chez autrsi que le combattre chez miss Trevor. Un instant, 
le docteur .cessa de s'occuper de Clary qui lui devenait inutile, et la 
laissa aux soins de maître Rowley, qui partagea ses loisirs entre elle 
et les Toxicological Amusements. 

Nous savons maintenant ce qu'avait voulu dire le docteur Moore en 
parlant au marquis de Rio-Santo, dans Irish-House, de symptômes 
nouveaux et d'une crise terrible éprouvée par miss Trevor. Leur con- 
versation et les événements qui la précédèrent avaient lieu le lende- 
main du jour où Fra^.k Perceval et Diana se rencontrèrent dans la 
maison de lady Stewart. Il y avait vingt-quatre heures que Mary était 
en catalepsie. 

Ce fut auprès d'elle que se rendit le docteur Moore en quittant le 
marquis. Nul changement ne s'était opéré dans l'état de miss Trevor 
depuis sa dernière visite. Diana Stewart et lady Campbell, qui ne la 
quittaient pas, étaient désespérées. Le docteur, suivant son habitude, 
ne répondit point à leurs questions, et sortit en ordonnant quelque 
insignifiant remède, dont il n'attendait lui-même aucun effet. En ren- 
trant dans sa maison de Wimpole-Street, il appela Rowley comme 
la veille, et, comme la veille, il lui demanda des nouvelles de 
Clary. 

— Ma foi, répondit Rowley, il faut battre le fer pendant qu'il est 
chaud, et observer la nature vivante tant que dure la vie. La vie s'en 
va, monsieur ; si vous voulez battre le fer, il faut vous hâter, car il 
refroidit. 

— Y a-l-il quelque nouveau symptôme? 

— C'est certain, monsieur, il y a un nouveau symptôme... et de- 
main il y en aura un autre encore. Elle sera morte ! 

— Elle vi